GALONNE ET LES NOTABLES
comprenant les biens ecclésiastiques ; la suppression de la capitation pour les membres des premiers ordres, et les diverses autres mesures que nous avons indiquées plus haut en analysant le plan du contrôleur-général.
La portée de cette séance et du discours de Calonne était incalculable. La frivole personnalité de l’homme rendait la gravité des choses d'autant plus saisissante. On eût dit une de ces vulgaires pythonisses qui, jouet du dieu intérieur, prononçaient parfois les paroles fatidiques sans le vouloir et sans les comprendre. A partir de ce jour, la Révourion commence. L'arrêt de mort de l'Ancien Régime lui a été signifié par le pouvoir même qui est la tête de ce Régime. Le retour en arrière n’est plus possible.
L’impression sur les Notables fut bien différente de ce qu'avait espéré Calonne. Les hommes du passé furent aussi irrités qu’effrayés. Les partisans du progrès ne furent nullement satisfaits. Ce ton de forfanterie, ces vanteries effrontées, ces aveux forcés et incomplets, cette absence d’honnêteté qu’on sentait dans cette parodie de Turgot, avaient biessé les plus conciliants; personne n’était disposé à se livrer sans de sévères garanties.
Le lendemain (23 février), dans une seconde séance présidée
par Monsieur (Louis XVIIT), Calonne vint exposer en détail la première partie de son plan et donner lecture de six mémoires sur les assemblées provinciales, sur l'impôt territorial, sur le remboursement des dettes contractées par le clergé pour le paiement de ses dons gratuits, sur la taille, sur le commerce des grains, sur la corvée, Il redoubla sur ses paroles de la veille; il les enfonça, pour ainsi dire, en pesant sur toutes les inconséquences, tous les désordres, toutes les injustices du régime fiscal, presque dans les mêmes termes qu’avaient employés les écrivains les plus agressifs. Il avait brûlé ses vaisseaux. Il voulait rendre la résistance impossible; il fit connaître, dès ce jour-là, l’intention où il était d’imprimer les mémoires présentés aux Notables ?. * disparaître les États-Provinciaux; mais il cachait encore cette intention. Tout ce qui regardait les assemblées de trois degrés lui avait été suggéré par le rédacteur mêre du grand plan municipal de Turgot, par Dupont de Nemours, qu’il avait appelé auprès de lui comme premier commis des finances.
1. Calonne entendait que le clergé se libérerait au moyen d’aliénations. 2, V.les deux séances dans l’Introduction au Moniteur ; p. 180; Paris, Plon, 1847
L'assemblée avait été partagée en sept bureaux, présidés par les deux frères du roi, le duc d'Orléans’, les trois princes de la branche de Condé et le duc de Penthièvre, petit-fils de Louis XIV et de Mwe de Montespan?. Le ministère avait décidé que chaque bureau compterait pour une voix, procédé très-vicieux et qui pouvait faire prévaloir une majorité purement nominale sur la majorité réelle. Dès l’ouverture des délibérations, les membres des cours souveraines et les députés des pays d’État signifièrent qu’ils ne pouvaient donner que leur avis personnel et qu'ils n'avaient aucun pouvoir d'engager leurs ordres ou leurs compagnies. C'était toucher au vif de la question. Les Notables se montrèrent en général favorables à l'établissement des assemblées provinciales, bien qu'avec des restrictions très-graves quant à la forme *, et moins bien disposés pour les assemblées de paroisses et de districts, c’est-à-dire qu’ils applaudirent à ce qui, dans les vues du gouvernement, était avantageux à l'élément aristocratique. La majorité demanda que la présidence des assemblées ne fût pas donnée au plus âgé ou au plus imposé, comme le projetait le gouvernement, mais que les présidents fussent exclusivement choisis dans les ordres privilégiés : à la vérité, elle offrit, par compensation, une concession au Tiers-État : c’était que ses représentants égalassent en nombre ceux des deux premiers ordres ensemble *. Le débat s’anima bien autrement quand on en vint à la subvention territoriale. Une minorité généreuse approuva hautement l'attaque aux priviléges : la majorité n’osa les soutenir ouvertement contre l'opinion publique, qu’elle redoutait bien plus que le pouvoir. La cause du passé était tellement perdue, qu’elle n'osait plus s’avouer elle-même. La majorité, ne pouvant se défendre, attaqua. Elle mit en avant la proposition fort juste qu’: ne devait pas voter un nouvel impôt sans connaîlre exactement
1, Depuis Philippe-Égalité. Son père était mort le 18 novembre 1785.