GALONNE ET LES NOTABLES
Le déficit, porté au delà de 74 millions avant l'abbé Terrai, était encore de 37 lorsque M. Necker avait pris la direction des finances; il avait nécessairement augmenté sous M. Necker, à cause de la guerre ; il était de 80 millions à la fin de 1783, indépendamment d’une dette flottante de 600 millions. Il avait encore augmenté depuis; Galonne ne disait pas de quelle somme. « Il est impossible, ajoutait-il, de laisser l’état dans le danger sans cesse imminent auquel l'expose un déficit tel que celui qui existe ; impossible de continuer de recourir chaque année à des palliatifs et à des expédients qui, en retardant la crise, ne pourraient que la rendre plus funeste. On ne peut pas toujours emprunter; on ne peut pas imposer plus; on ne peut pas anticiper davantage : économiser ne suffirait pas. Que reste-t-il qui puisse suppléer à tout ce qui manque, et procurer tout ce qu’il faudrait pour la restauration des finances?
— Les abus!
«Oui, messieurs, c’est dans les abus mêmes que se trouve un fond de richesses que l’état a droit de réclamer et qui doivent servir à rétablir l’ordre... Les abus ont pour défenseurs l'intérêt, le crédit, la fortune et d’antiques préjugés que le temps semble avoir respectés; mais que peut leur vaine considération contre le bien public et la nécessité de l’état? Les abus qu’il s’agit aujourd’hui d’anéantir pour le salut public sont Les plus considérables, les plus protégés, ceux qui ont les racines les plus profondes et les branches les plus étendues... Tels sont ceux qui pèsent sur la classe productive et laborieuse; les abus des priviléges pécuniaires, les exceptions à la loi commune..., l'inégalité générale dans la répartition des subsides et l'énorme disproportion qui se trouve entre les contributions des différentes provinces et entre les charges des sujets d’un même souverain, etc., etc. Si tant d'abus, sujets d'une éternelle censure, ont résisté jusqu’à présent à l'opinion publique qui les a proscrits et aux efforts des administrateurs qui ont tenté d’y remédier, c’est qu’on a voulu faire, par des opérations partielles, ce qui ne pouvait réussir que par une opération sénérale. Les vues que le roi veut vous communiquer tendent toutes à ce but; ce n’est ni un système ni une invention nouvelle ; c’est le résumé, et, pour ainsi dire, le ralliement des projets d’uti-
lité publique conçus depuis longtemps par les hommes d'état les plus habiles. »
Il expose ensuite pourquoi, dans les époques antérieures, il n’a pas été possible de parvenir à ce régime d'uniformité, à cette unité du royaume que le temps est venu d'établir. Dans ce tableau du passé, il appelle le règne de Louis XIV « ce règne éclatant. où l’état s’'appauvrissait par des victoires, tandis que le royaume se dipeuplait par l'intolérance. »
Après avoir condamné le système des priviléges sur r lequel reposait la vicille société, l'organe de la couronne condamnait le système catholique dont Louis XVI avait encore juré le maintien à son sacre, par le serment d’exterminer les hérétiques. Ce désaveu éclatant de la Révocation de l’édit de Nantes attestait que le gouvernement était résolu à réparer, au moins en partie, la grande iniquité de 1685. Le dessein était arrêté, en effet, de rendre l’état civil aux protestants et de remplacer une tolérance de fait par la reconnaissance d’un droit'. Le parlement avait pris les devants, dès la fin de 1778, et délibéré sur la présentation d’un vœu au roi, pour la constatation authentique des mariages, naissances et décès des non-catholiques. Louis XVI, sous l'influence du clergé, avait empêché la Compagnie de donner suite à cette délibération, qu’il approuvait au fond; mais, depuis, l'opinion était devenue tellement impérieuse, qu’on n’osait plus reculer, et le parlement venait d'émettre, le 2 février 1787, le vœu délibéré en décembre 1778, afin d’enlever au ministère l'honneur de linitiative?.
Calenne termina sa harangue en annonçant l'établissement d’assembhlées de trois degrés, chargées de répartir les charges publiques dans les provinces qui n’avaient pas d’États-Provinciaux * ; le remplacement des vingtièmes par un impôt territoriel
1. Depuis plus de vingt ans, les parlements avaient établi en jurisprudence de déclarer non recevable quiconque attaquait la légitimité des enfants nés des mariages protestants.
2. La Fayette avait travaillé fort activement, depuis 1785, à préparer ce jour de justice : aidé de Malesherbes, il avait gagné deux des ministres, Castries et Breteuil, et ce dernier avait inspiré l’ouvrage de Ruhlière (Éclaireissements sur les causes de la Révocalion de l’édit de Nantes), qui fut comme la préface des mesures réparatrices. — V. Éclaircissements, etc.; et Mem. de La Fayette, t, II, p. 121, 180,
3. Nous avons vu que son but était d'établir l’uniformité à cet égard et de faire