CALONNE ET LES NOTABLES
les recettes et les dépenses, l'étendue et la nature du déficit. Les partisans sincères du progrès approuvèrent ce qu'ils eussent demandé de leur côté, et tous les bureaux réclamèrent la communication de l’état au vrai des finances. L'aîné des frères du roi avait des premiers poussé à cette réclamation : il se montrait hostile à Calonne, comme il l'avait été à Turgot, à Necker, à tous les réformateurs; mais il commençait un rôle nouveau en tâchant de cumuler la défense des intérêts privilégiés avec une affectation de popularité !
Calonne refusa la communication demandée. Le roi, disait-il, veut avoir l'opinion des Notables sur les meilleurs moyens de subvenir aux besoins de l’état, non sur l’étendue de ces besoins suffisamment constatés dans ses conseils. Les bureaux persistèrent. Calonne essaya de fléchir l’opposition de Brienne et de quelques autres prélats influents, de ceux qu'on appelait les évêques administrateurs, parce qu’ils étaient beaucoup plus hommes d’affaires que de religion et qu’ils avaient des lumières, point de préjugés et guère plus de croyances. Certains de ces orateurs des bureaux étaient disposés à transiger avec les idées du ministre, mais non pas avec sa personne. Il fut repoussé. Il s’adressa à un plus grand nombre d'hommes importants : il fit indiquer par le roi, chez Monsieur, le 2 mars, une réunion de quarante-deux membres de l'assemblée, six de chaque bureau, leur présenta des bordereaux de recettes et de dépenses, attaqua par des chiffres l'exactitude du Compte rendu de Necker et avoua que le déficit annuel était arrivé à 100 millions, sans compter une douzaine de millions nécessaires pour parer aux besoins imprévus ?, Sur les affirmations du ministre, l’archevêque de Bordeaux, M. de Cicé, déclara que la confiance et le crédit ne pourraient renaître qu’autant qu’une vérification exacte apprendrait à la France si c'était M. Necker ou M. de Calonne qui avait trompé le roi, et qu'après que justice aurait été faite du coupable. Calonne, dans la discussion, ayant avancé que le roi avait droit d'imposer à volonté et que ce principe ne serait contesté par aucune des personnes présentes, de
1. V. dans Louis Blanc, Hist. de la Révolution, t. Il, p. 186, quelques détails curieux sur le rêve de reconstruction de la féodalité que nourrit quelque temps Monsieur, 2, Il avoua, un peu plus tard, au lieu de 112, 111 ou 115.
vifs murmures s’élevèrent : l’archevèque de Narbonne, Dillon, protesta énergiquement. L’archevêque d’Arles, Dulau, mit en doute si toute autre assemblée que les États-Généraux avait droit de voter des impôts. L'esprit et le talent de discussion déployés par Calonne n’aboutirent qu’à un échec complet. La réunion se prononça contre l'impôt territorial et continua de réclamer le dépôt des états des finances.
Le lendemain, le roi fit signifier aux bureaux qu'ils avaient à 4élibérer non sur le fond, chose décidée, mais sur la forme de l'impôt territorial. Les bureaux répondirent que, s’il était impossible de se dispenser d'établir l’impôt, il faudrait le percevoir en argent et non en nature. Ils insistèrent plus que jamais sur la communication des recettes et dépenses, pour qu’on püt fixer la quotité, et, si l’on pouvait, la durée de l'impôt. Ils n'eussent voulu l’admettre que comme un secours transitoire. Tout en repoussant de fait, comme les autres, l'égalité devant l'impôt, le premier bureau, présidé par Monsieur, se piqua de générosité et refusa l’exemption de capitation offerte aux privilégiés. Tous les bureaux demandèrent le maintien intégral des droits et priviléges des provinces et des divers corps, protestant ainsi contre le régime uniforme annoncé par le ministre ‘. Il y eut des membres qui ne cessèrent de s'opposer à l'impôt territorial, mais par des motifs d’un autre ordre que leurs collègues. Le procureur-général du parlement d’Aix, le vieux frère d’armes de La Chalotais dans la guerre contre les jésuites, M. de Castillon, se signala par de hautes paroles.
« Il n’est, dit-il, aucune puissance légale qui puisse admettre l'impôt territorial tel qu’il est proposé, ni cette assemblée. ni les parlements, ni les États particuliers, ni même le roi; les États- Généraux en auraient seuls le droit?. »
Une seconde séance générale eut lieu le 12 mars, sous la présidence de Monsieur. Calonne présenta la seconde partie de son
1. La Bretagne s'était vivement agitée en apprenant qu’on voulait augmenter l’impôt du sel dans les pays de franc-salé, pour le diminuer dans les pays de gabelle, et le gouvernement avait fait promettre que la Bretagne ne paierait pas plus que par le passé,
2. Sur les débats des bureaux, V. HMém. de Bachaumont, t, XXXIV, p. 215-260, — Droz,t. Ier, p. 482.