SIEYÈS ET MIRABEAU
La destinée d’une grande société, celle de tout un monde politique, est suspendue à un mot! Depuis les premiers conciles du christianisme, il n’y a point eu de débat de cette importance sur la terre.
Diverses propositions se croisent. Plusieurs nommes éminents entrent en lice; mais ,a discussion se concentre en réalité sur deux têtes, Sieyès et Mirabeau ‘.
« Cette assemblée, » dit Sieyès, « est déjà composée des représentants envoyés par les quatre-vingt-seize centièmes au moins de la nation. Une telle masse de députations ne saurait être inactive par l’absence des députés de quelques bailliages ou de quelques classes de citoyens. L'œuvre commune de la restauration nationale peut et doit être commencée sans retard par tous les députés présents, et ils doivent la suivre sans interruption comme sans obstacle. » Et il propose le titre d'Assemblée des Représentants connus et vérifiés de la Nation française.
La forme de ce titre n’est pas heureuse. Il faut présenter aux masses des formes plus simples et plus rapides, où la pensée se concentre dans un mot, dans un éclair. Mais l’idée est toutefois évidente à qui sait comprendre. Ce qu’il a écrit, Sieyès veut qu’on le fasse. — Le Tiers est la Nation.— La parole de Sieyès est calme, rigoureuse, inflexible comme son pamphlet : celle de Mirabeau éclate en émotions contradictoires comme le cri d’une âme en lutte avec elle-même.
Mirabeau attaque la division des ordres, mot vide de sens; il se déchaîne contre la prétention des privilégiés à un veto collectif, à une action séparée; et cependant il combat toute dénomination qui équivaudrait à celle des États- Généraux et constituerait le Tiers seul en représentation souveraine de la nation. « Vous n’auriez pas la sanction du roi. —Elle est nécessaire à tout ce que vous allez faire. — Le peuple ne vous soutiendrait pas. Il n’aspire encore qu'à des soulagements matériels et ne comprendrait pas la métaphysique politique. Il vendrait ses droits pour du pain!» Mirabeau, qui a si bien combattu les mandats impératifs, va jus-
1. La seule proposition notable, en dehors de Sieyès et de Mirabeau, fut celle de
Mounier, qui voulait qu'on se constituât en assemblée légilime des représentants de la majeure partie de la nation agissant en l'absence de la mineure partie.
656 LOUIS XVL (17894
qu'à se rejeter sur les mandats qui n’autorisent pas les députés à s’arroger le titre proposé par Sieyès! Il évoque des spectres d’anarchie, de despotisme et de ruine, si la lutte ouverte s'engage, et conclut par proposer le titre d’assemblée des Représentants du Peuple, c’est-à-dire de la masse plébéienne.
C’est que l'écrivain passionné, l’orageux tribun, se sent dépassé par la logique froide et tranchante du théoricien politique. Bien qu'il ait reconnu dans ses livres la souveraineté nationale et les principes du Contrat social, Mirabeau a toujours voulr la Révolution avec la royauté. Il sent que la souveraineté du peuple va sortir du débat et tout absorber; que la Révolution va se faire sans la royauté, et, en touchant aux choses mêmes, il voit s’évanouir le rève d’une démocratie royale. Son esprit aperçoit les douleurs inouïes, les calamités héroïques que la France va traverser pour se faire une nouvelle existence ‘. C’est la mort entre deux vies. Son esprit est trop clairvoyant et son cœur n’est pas assez stoïque pour affronter ce formidable avenir. Il veut arrêter le mouvement, transiger avec le passé; pour lui, à son tour, il est trop tard!
Sa proposition est rejetée : les dédains séculaires des privilégiés pèsent encore sur ce grand nom de Peuple. On repousse, comme trop humble, ce titre de Représentants du Peuple, qu’une autre assemblée rendra bientôt si terrible aux rois de l’Europe.
L’impétueux Mirabeau a reculé. L’impassible Sieyès se lève et prononce le mot du Destin.
« J'ai changé ma motion, » dit-il : « je propose de substituer à la dénomination de Représentants connus et vérifiés le titre d’Assew- BLÉE NATIONALE. »
La foudre a déchiré le nuage. La lumière se fait. 491 voix contre 90 adoptent la motion de Sieyès, sans restriction et comme acte de SOUVERAINETÉ.