LE TIERS ET LES PRIVILÉGIÉS
mixte pour examiner de nouveau la question, et suspendit la vérification qu’il avait commencée (7 mai). La noblesse ne répondit que le 12 mai; elle consentit à nommer des commissaires, mais après s'être déclarée légalement constituée, à la majorité de 193 voix contre 31, ce qui était rendre d’avance la commission irutile.
A l'émotion profonde qui se manifesta sur les bancs du Tiers, on sentit que la grande lutte s’engageait. Un député breton, Le Chapelier, proposa de signifier au clergé et à la noblesse « que les communes ne reconnaîtraient pour représentants légaux que ceux dont les pouvoirs auraient été examinés par des commissaires nommés en assemblée générale; qu'après l’ouverture des États il n’y avait plus de députés d’ordres ou de provinces, mais seulement des représentants de la nation; que les députés des communes invitaient donc les députés du clergé et de la noblesse à se réunir à eux dans la salle des États, et à se former en États- Généraux pour vérifier les pouvoirs de tous les représentants de la nation.» La majorité voulut pousser la modération jusqu’au bout. Elle ajourna, comme prématurée, la motion de Le Chapelier, et accepta la conférence avec les autres ordres. Les privilégiés annoncèrent l’abandon de leurs exemptions pécuniaires : on le savait d’avance et l’effet fut manqué : la conférence n’en avorta pas moins, et la noblesse maintint la vérification séparée des pouvoirs (26 mai). Le clergé ne s'était pas prononcé définitivement. Le Tiers, sur la proposition de Mirabeau, adjura le clergé de se ranger « du côté de la raison, de la justice et de la vérité. »
Le clergé était ébranlé : un grand nombre de curés, quelques évêques, voulaient répondre à l’appel. La cour intervint. Le 28 mai, une lettre du roi invita les commissaires des trois ordres à reprendre leurs conférences en présence du garde des sceaux et de commissaires royaux. Louis XVI avait été l'instrument d’une intrigue ourdie entre les prélats aristocrates et la société de la reine et du comte d’Artois (le comité Polignac). On voulait empêcher la réunion du clergé et venir en aide à la noblesse. La noblesse, ce jour-là même, arrêta, à la majorité de 202 voix contre 16, que 1a déubération par ordre et le veto de chaque ordre étaient constitutifs de la monarchie. Accepter le renouvellement des
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conférences, après un pareil acte, était une dérision de la part de la noblesse. Chez le Tiers-État, ce fut un dernier effort de longanimité. M. Necker, qui avait pris place entre les commissaires royaux, proposa que les pouvoirs fussent vérifiés d’abord séparément, que ceux-là seulement sur lesquels s’élèveraient des difficultés fussent déférés à des commissaires des trois ordres, qu'enfin, si les trois ordres ne pouvaient se mettre d'accord, la décision sur l'élection contestée fût déférée au conseil du roi. Le clergé accepta. Le Tiers, décidé à refuser, ne se hâta point, et, à sa grande joie, fut prévenu par le refus de la noblesse‘. Les conférences furent closes le 9 juin.
Le gant était jeté. Le 10 juin, le puissant métaphysicien politique qui a posé et résolu la question : Qu'est-ce que le Tiers-État? l'abbé Sieyès, député du Tiers-État de Paris, propose d'adresser aux élus du clergé et de la noblesse une dernière sommation de venir, dans la salle des États, concourir à la vérification commune des pouvoirs, avec l’avis que l’appel général des bailliages se fera dans une heure, et que défaut sera donné contre les non-comparants.
La motion est adoptée à la presque unanimité, avec quelques adoucissements de forme : on substitue le mot invitation à celui de sommation, le jour à l'heure, et la vérification tant en présence qu’en l'absence au défaut contre les non-comparants.
La vérification des pouvoirs commence le 12 juin au soir. La noblesse maintient ses arrêtés. Le clergé délibère sans conclure. Du 13 au 15, une dizaine de curés, parmi lesquels le célèbre Grégoire, se rendent à l’appel du Tiers-État. « Je viens, » dit le curé Marolle, député du clergé de Saint-Quentin, « reconnaître la nécessité de la vérification commune des pouvoirs d’une assemblée nationale. » D'autres s’apprêtaient à les suivre; mais déjà l'appel des bailliages était terminé, et la vérification achevée pour tous les membres qui avaient répondu à l'appel.
Le moment décisif est arrivé : il faut que l’assemblée se constitue. Sous quel titre?
1. Non pas un refus formel, mais une acceptation nominale à des conditions qui changeaient complétement le projet.