‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 35 sur 346 · ESTHÉTIQUE DE DIDEROT · texte numérisé non relu

ESTHÉTIQUE DE DIDEROT

n’aura jamais une ride jusqu’à son dernier jour; verve toujours jaillissante au service de toute idée et de tout homme qui réclame le secours de son temps et de sa plume. La part faite à ses passions privées, il donne, du reste de sa vie, la moitié à faire ses livres, l’autre moitié, la plus grande, à faire les livres et les affaires de ses amis, des indifférents, de tout le monde : métaphysique ou morale, physique ou mathématiques, romans licencieux ou contes moraux, fantaisies de toute forme, théâtre, critique littéraire ou critique des beaux-arts, tout est bon au pantophile Diderot, comme l'appelle si bien Voltaire. Aïnsi, entre l'Encyclopédie et l’Interprétation de la Nature, il rêve la gloire du théâtre : il veut enrichir la scène française d’un nouveau genre, ou plutôt de différentes nuances de drame intermédiaires entre la tragédie et la comédie : ce sont la comédie sérieuse, la tragédie bourgeoise, le drame moral et philosophique. Ses propositions sont soutenues par des raisons plausibles, sans exagération ni déclamation, et il se garde bien d’insulter à nos chefs-d’œuvre nationaux, comme le feront après lui de ridicules imitateurs, les Le Tourneur, les Mercier. — La comédie peut-elle enseigner la vertu au lieu de faire seulement la guerre au vice? — La tragédie peut-elle s'étendre aux malheurs privés? En d’autres termes, la scène peut-elle embrasser la vie humaine sous tous ses aspects ? — Il y a là au fond le sentiment d’un art et d’un théâtre démocratiques; mais peut-être la réponse à ces propositions ne doitelle être affirmative que sous une réserve : — oui, la scène peut embrasser la vie humaïne sous tous ses aspects, mais pourvu que la poésie dramatique reste poésie, qu’elle se maintienne à la hauteur de la vérité idéale et ne s'ouvre pas au prosaïsme d’une réalité confuse et sans choix.

La comédie larmoyante de La Chaussée était déjà dans la direction indiquée par Diderot; mais la force dramatique et la hauteur des vues avaient manqué. Diderot essaya de prêcher d'exemple. I] échoua (1757-1758). Lui, si chaleureux, si piquant, si coloré, si entraînant dans la fantaisie, dans la critique, dans les mélanges, si touchant et si simple parfois dans l’anecdote, il n’est pas reconnaissable au théâtre : son pathétique tourne en emphase, ses moralités en pédantisme, son naturel en puérilité. Quelques

années après, un autre profita de ses leçons mieux que lui-même et réalisa en partie ce que Diderot avait conçu. Ce fut Sedaine, cet artisan illettré que la nature avait fait écrivain dramatique et qui s’empara du théâtre en dépit de tous les obstacles. L'accueil enthousiaste que Diderot fit au Philosophe sans le savoir (1765) est peut-être le trait de sa vie qui lui fait le plus d'honneur et la preuve la moins contestable de son excellent naturel.

De nouvelles sources d’intérèêt furent ainsi ouvertes à la scène, au moment où le changement des mœurs et des idées refroidissait le public pour notre grand théâtre du xvn* siècle : bientôt les imitations de Shakspeare par Ducis' et la traduction des œuvres de ce prodigieux génie, si infidèle, si défigurée qu'elle fût, donnèrent à ces tendances une impulsion que Voltaire s’efforça d'arrêter en réagissant, au nom du goût et de l'esprit national, contre les importations étrangères dont il avait été le premier promoteur. Les suites de cette révolution littéraire, qui fut suspendue par un retour vers ce qu’on nomma le classique, c’est-àdire vers l'antiquité plus ou moins bien comprise, puis qui reprit son cours et poursuit ses phases de nos jours, dépassent les limites de notre cadre et appartiennent à l’histoire de la France nouvelle.

La critique, soit littéraire, soit artiste, ne doit pas moins à Diderot que la théorie de l’art dramatique. Il en a fait un art de sentiment et d'imagination, au lieu d’une froide anatomie littéraire. Il a semé des richesses infinies d'images et de pensées dans la Correspondance de Grimm, dans les Salons, etc.? : sa nature sympathique lui a fait inventer la critique des beautés ?, plus hasardeuse, mais plus féconde peut-être que l’autre. On ne peut s'empêcher d'admirer la puissance, la fertilité, la variété, l'émotion perpétuelle etuniverselle de cette âme toujours vibrante, et, pourtant, on se sent plutôt ébloui par des météores tourbillon-

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