PANTHÉISME DE DIDEROT
n’est plus pour lui que la combinaison des différentes matières hétérogènes. Il atteint ainsi, bien au delà de Buffon, le pôle opposé au spinozisme, ne voyant plus que la diversité et perdant absolument de vue l'unité‘ : le Dieu-Nature disparaît après le Dieu intelligent et libre; mais il le rappelle par la plus bizarre conception qui soit jamais entrée dans l'imagination d’un philosophe. Maupertuis ne s’était pas contenté d'attribuer le sentiment (désir, aversion, mémoire et intelligence) à toutes les molécules, même à l’état brut : dans l’animal, il faisait perdre à chaque molécule la conscience de soi, pour former de toutes les consciences confondues des molécules la conscience du tout. Diderot adopte cette idée incompréhensible ?, et insinue, tout en ayant l'air de protester contre la conséquence qu’on en peut déduire, que la collection totale des molécules, ou l’univers, a une conscience totale, et que le monde est Dieu. C’est là le dernier mot du naturalisme et ce mot est lui-même la plus obscure de toutes les énigmes : conscience et individualité n'étant qu’une même chose, qui pourrait dire ce que signifie une conscience collective ou totale?
Bien des éclairs brillent toutefois dans ces ténèbres : l’idée que tous les phénomènes de la pesanteur ou de l'attraction, de l’élasticité, du magnétisme, de l'électricité, pourront être ramenés un jour à un même principe, saisit l’esprit par sa grandeur, en même temps qu’elle contredit implicitement la prétendue multiplicité des substances. Une autre donnée, que Diderot emprunte à Bordeu, à savoir que chaque organe est, en quelque
1. Buffon n’admettait entre la molécule brute et la molécule organique et sensible qu'une différence de degré, qu’une distance franchissable. Diderot croit toutes les molécules sensibles, et, en même temps, par une étonnante contradiction, il veut que l’animalité ait eu, de toute éternité, ses éléments particuliers épars dans la masse de la matière.
2. 11 la développe plus tard dans son étrange Réve de d'Alembert et prétend que les atomes, pour former un corps organisé, non-seulement s'associent, mais se confondent. Se confondre, c’est mêler ses parties : des êtres simples, étant nécessaire. ment impénétrables les uns aux autres, ne sauraient se confondre. Si les prétendus atomes ont des parties, ils ne sont point des atomes, c’est-à-dire des indivisibles; ils ne sont que des corpuscules, des agrégats indéfiniment divisibles : ils ne sont point des êtres réels. — Cette idée est la négation de toute existence distincte et aboutit, après avoir nié Dieu et l’âme, à nier même les atomes, en sorte qu’il ne reste plus qu’un inconcevable mélange de néants combinés,
sorte, un animal distinct, mérite une sérieuse attention. La vieille erreur de l’âme sensitive, balayée par Descartes, enveloppait une vérité dont Paracelse et Van-Helmont avaient commencé de soulever le voile avec leurs archées ou âmes locales ou organiques. Si le spiritualisme a raison de mettre dans l'âme toute sensation, toute impression dont le moi a conscience, le naturalisme, ou plutôt le vitalisme, a-t-il tort de dire que la sensibilité est partout dans l'être organisé et que les organes ont une vie propre, quoique subordonnée à la vie centrale, et probablement des centres secondaires dont le moi n’a pas conscience ?
Ce livre singulier était terminé, dans le manuscrit, par une espèce d’invocation plus singulière que tout le reste, une invocation à un grand peut-être.
« O Dieu! je ne sais si tu es; mais je penserai comme si tu voyais dans mon âme; j'agirai comme si j'étais devant toi! »
Ce peut-être est le vrai dernier mot de Diderot, par delà le dogmatisme naturaliste. Jouant, en artiste, en enfant! avec ces armes terribles qui ébranlent le monde, il n’eut jamais la conviction absolue, le fanatisme des doctrines qui passionnaient son imagination, et la date comparée de ses ouvrages nous montre des échappées de déisme au plus fort de la propagande matérialiste et athée. IL s'était arrêté, pour mettre sa conscience en repos, à ce paradoxe : que les opinions sur cette matière sont indifférentes à la conduite de la vie.
Au reste, il n’y avait point pour lui, à vrai dire, de conduite de la vie, puisqu'il n’y avait point de libre arbitre. « Il n’y a de vertu et de vice, » dit-il dans une lettre intime‘, que la bienfaisance ou malfaisance natives. » On voit ce que vaut dans sa bouche ce mot de vertu, qu’il répète sans cesse avec un enthousiasme si sincère : ce n’est que le goût et l’activité du bien, sans effort, sans mérite et sans choix. IL admire un homme vertueux comme un beau produit de la nature.
Pour être juste envers Diderot, il faut voir en lui non point un homme de méthode et de logique, mais un homme de spontanéité et de passion : esprit et cœur dont la perpétuelle jeunesse