ESTHÉTIQUE DE DIDEROT
nant dans un ciel orageux, qu'éclairé et conduit par une lumière sereine; c’est que Diderot est panthéiste dans l’art comme dans la philosophie; c’est que son principe n’est point l'idéal, mais la vie sous toutes les formes, sans préférence, sans degrés, sans hiérarchie. Il ne distingue pas les rangs entre Raphaël et Rubens". On doit pourtant lui rendre ce témoignage que, malgré la licence trop souvent cynique de son langage, il n’approuve pas la peinture libertine, la profanation de l'art : sa sensualité est celle de la nature et non du Parc-aux-Cerfs, de Rubens et non de Boucher.
Ce serait chose fort difficile que de dessiner avec quelque précision cette figure si mobile de Diderot, de modeler, pour ainsi dire, cette tête immense, la plus encyclopédique du siècle, qui contient tout, mais qui ordonne si mal ce qu’elle contient. Le sentiment qui s’enferme dans les choses finies, qui s’y tourmente, s’y exagère, s’y boursoufle, faute de savoir s'élever dans les sphères sans bornes pour lesquelles il est fait; la passion sans frein, l’activité sans règle, l’expansion aveugle du cœur et des sens, et cependant l'admiration exaltée de la vertu ; un goût trèsdouteux dans les œuvres personnelles, le manque de mesure et de convenance en tout, et cependant un sers souvent exquis dans l’appréciation des œuvres d'autrui; l’emphase et la sincérité; une véracité naïve et la facilité de s’échauffer en comédien sur des idées d'emprunt; une licence outrée et la faculté de comprendre les nuances les plus délicates de toutes les sortes de pudeur ; on n’en finirait jamais si l’on voulait rassembler tous les contrastes de cet étonnant caractère. L’amour de l'humanité, la haine de l'oppression, la croyance à la perfectibilité du genre humain, plus nette et moins flottante peut-être que chez Voltaire, l’unissent au patriarche de Fernei : il en est l'opposé quasi à tout autre égard. Voltaire dit : Raison (raison pratique, expérimentale); Diderot dit : Nature. Diderot se rattache, comme tradition, à quelques ‘ncrédules de la première moitié du xvu* siècle, aux Cyrano, aux Théophile. Il procède de ceux-là, comme Voltaire de Chaulieu et
1. L’universalité de sa sympathie fait que, le premier depuis la Renaissance, il recommence à comprendre quelque chose à l’architecture gothique; il a une vue fine et profonde sur la nature de l'effet qu’elle produit.
de Saint-Évremont; mais, par-dessus leur tête, il donne la main, dans un passé plus éloigné, à quelque chose de plus fort, à Rabelais et à la première génération du xvr siècle : il tient à Rabelais, ainsi que Voltaire à Montaigne, mais par un lien plus serré et plus apparent.
Où marche-t-on, cependant, avec des guides tels que Diderot et ses amis? Comme presque tous les novateurs, ces hommes, bouillonnants de vie, sont bien meilleurs que leurs idées. On voit un spectacle contraire et bien plus triste dans les époques où l’idée du vrai, ressaisie en vain par l'esprit, ne produit plus le fruit du bien dans l’âme éteinte, et où le sentiment de l’homme est audessous de sa pensée. Aux philosophes du xvin° siècle, le cœur fait illusion sur leurs doctrines. Mais, les hommes disparus, les idées restant, où mèneront-elles? Voltaire tâche, sans succès, d’enrayer le char lancé sur une pente terrible : il n’a pas les paroles sacrées qu'il faudrait pour arrêter les coursiers effrénés. Diderot luimême, qui a montré, dans le Rôve de d'Alembert et le Supplèment au Voyage de Bougainville, jusqu'où il pouvait aller en fait de dévergondage d'imagination et de logique matérialiste, Diderot est débordé! Il défend l’amour moral contre Buffon : il défend, contre Helvétius, à qui il avait fourni ses meilleures pages, les idées générales de justice et de probité; il nie que !: plaisir des sens soit le but unique de l’homme; il réfute la morale de l’intérêt au nom du sentiment'. Impuissants efforts! Qu'est-ce que l'idéal partiel et abstrait de la justice, séparé de l’idéal universel et vivant, qui est la justice comme il est toutes les perfections ? Que sert la réserve du sentiment sans liberté et sans immortalité ? — Point de libre arbitre, point de morale; point de personnalité, d’immortalité, point de vertu; car point de sacrifice?. De quel
1. En particulier, du moins; car les encyclopédistes n’écrivaient pas publiquement les uns contre les autres. — Diderot réfute également le sentir, c’est juger, d'Helvétius. H pose la distinction du physique et du moral, « aussi solide, dit-il, que celle d’animal qui sent et d'animal qui raisonne, » V. OEuvres de Diderot, t. III, p. 251; les admirables et inconséquentes lettres à Falconet, et Mémoires sur Diderot, par Nai. geon. — Voltaire, à propos du livre de l'Esprit, avait protesté, de son côté, avec un grand sens, en faveur du libre arbitre, au nom du sentiment, de ce principe auquel Diderot en appelait sans en vouloir tirer les conséquences légitimes et que Voltaire n’était point habitué à invoquer.
2. Ily a de généreuses inconséquences ; mais elles n’autorisent pas à nier la lo-