‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 40 sur 346 · ENFANCE DE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

ENFANCE DE ROUSSEAU

fanatisme; le protestantisme ne sentait pas le besoin de passer par l'incrédulité pour aboutir à la philosophie.

Le 28 juin 1712, un enfant naquit à Genève d’un horloger, Français d'origine, et de la fille d’un ministre du saint Évangile. Le père était un artisan habile, cultivé, passionné, intelligent, mais de peu d'ordre dans l'esprit et dans la conduite : la mère, charmante femme, de goûts artistes, d’esprit délicat et de cœur tendre, mourut en donnant le jour à l'enfant. JEAN-JAcQuEs Rous- SEAU naquit avec des nerfs irritables et des organes délicats, où couvaient les germes des maux qui devaient rendre sa vie physique presque aussi tourmentée que sa vie morale : sa sensibilité précoce eût dû être contenue par la culture de la raison pratique; elle fut surexcitée par une éducation mal dirigée, qui le livra sans défense à son imagination, et qui ne lui apprit point à conquérir l'empire sur lui-même. A six ans, absorbé par la lecture des romans, il avait déjà pris l'habitude de vivre dans un monde imaginaire dont il ne sortit jamais complétement, et qui devait lui faire la réalité si difficile et si répulsive, mais aussi contribuer à le préserver du matérialisme théorique et pratique. « Je n’avais aucune idée des choses, dit-il, que tous les sentiments m'étaient déjà connus. Je n’avais rien conçu, j'avais tout senti. » (Confessions, liv. [.) Aussi, avec un sens naturel admirable, il n’acquit jamais, dans le commerce de la vie, le sentiment des justes rapports des choses pratiques, de leur valeur positive et respective.

Aux romans succéda l’histoire : Plutarque, aux d’Urfé, aux Scudéri et aux La Calprenède. Même identification avec les héros de l'antiquité qu'avec ceux des romans. Chez cet étrange enfant, ce ne sont pas des faits passés qui entrent dans la mémoire : ce sont des actes immédiats qui se renouvellent dans l’âme. Un jour qu’il racontait à table l’aventure de Scévola, on fut effrayé de le voir avancer et tenir la main sur un réchaud ardent pour représenter l’action de son héros.

Deux grands courants, venus, l’un du moyen âge à travers les romans du xvue siècle, l’autre de Rome et de Sparte, deux idéalités qui semblent opposées, mais qui se peuvent concilier à une certaine hauteur, l’amour chevaleresque et la vertu politique, se mêlent donc pour former cette âme. Voltaire avait été l'élève de

Payle et de Ninon : Rousseau est indirectement l'élève de Pétrarque et directement celui de Lycurgue et de Phocion. D’autres éléments se combinent avec ceux-là. La tradition protestante genevoise, éclairée par le libre examen et dégagée de létroit esprit sectaire, confirme, par une sanction religieuse, les maximes républicaines des grands hommes de Plutarque, et entretient l'en fant dans le milieu le moins éloigné de la liberté antique que pût offrir ce siècle. Le goût des champs, du silence, de la solitude, autre rapport avec les anciens, annonce déjà cet amour de la nature qui sera chez lui, non pas une théorie ou une science, comme chez d’autres, mais la source même de l’inspiration et le refuge de l’âme.

Mais l'équilibre était déjà rompu dans cette belle organisation morale, Le développement prématuré de la sensibilité avait affaibli les ressorts de l’âme, comme une croissance trop prompte affaiblit le corps. L’imagination était d’une puissance irrésistible, le sentiment profond, l'intelligence étendue et prompte; mais la volonté était faible; le caractère ployait sous le faix des idées et des passions, et ne devait se raffermir un jour que par une régénération de la volonté, achetée au prix d’angoisses de mort.

Déjà, dans les amours enfantins de cet être qui s’ignorait encore lui-même, se manifestait cette tendresse mêlée de sensualité qui devait faire le tourment de toute son existence. Bientôt l’adolescent se heurte aux premiers angles de la dure réalité : l’'émule d’Artamène et de Scévola est mis à l’apprentissage d’un vulgaire métier. Il s’y dégrade très-vite. Cette nature, docile à toutes les impressions, se laisse facilement modifier par l'atmosphère qui l’environne. Cet enfant idéaliste, tendre et fier contracte de petits vices de dissimulation, de fausse honte, d’habitudes serviles. La passion de la lecture, qui lui reste de ses jours meilleurs, le sauve des grands vices et des mauvaises mœurs.

On sait comment l'apprentissage se termina par une fuite en Savoie, et comment son évasion le jeta sous le patronage de la femme singulière qui exerça tant d'influence sur sa destinée, de madame de Warens. Il change de religion à Turin, déjà trèscapable, à seize ans, de sentir l’odieux d’une apostasie, puisqu'il ne changeait point par conviction, mais trop faible de volonté

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