JEUNESSE DE ROUSSEAU
pour échapper, par un énergique effort, à la situation fausse dans laquelle il s’est étourdiment engagé. 11 tombe dans la domesticité. Il semble aller à sa perte. Tout le monde connaît l’anecdote du ruban, enfantillage qui aboutit, par le vertige de la mauvaise honte, à un véritable crime, remords de sa vie entière, expié par un aveu héroïque. |
La Providence lui envoie une main secourable qui l’arrête sur le penchant de l’abîme : c’est ce pauvre curé révoqué, cet abbé Gaime, qui dépose les germes de la philosophie religieuse, à côté du principe romanesque et du principe républicain, dans son âme troublée, égarée, mais non pervertie; le grand homme paiera un jour la dette de l’enfant en immortalisant son bienfaiteur. L’abbé Gaime deviendra le Vicaire savoyard.
Revenu de Turin en Savoie avec un cœur nouveau, pour ainsi dire, il promène son humeur inquiète d’Anneci à Lyon, en Suisse, à Paris, se montrant sans aptitude aux carrières suivies et régulières, s’enthousiasmant successivement pour les objets les plus divers; mélange d’aventurier', d'homme à projets, d'enfant et de rêveur ; mais le rêveur domine toujours. Errer, en laissant un libre vol à ses rêves, à travers une nature pittoresque et sauvage, est pour lui le bonheur suprême. La misère l’effleure à peine : il oublie la faim de la veille et ne songe pas à celle du lendemain. Que de poëmes inconnus jaillirent de son âme, emportés sans retour par le vent des Alpes avec les nuages du ciel ! quels torrents d'imagination et de passion, qui n’ont laissé qu’à peine arriver jusqu’à nous quelques échos lointains à travers les bosquets de Clarens et les rochers de Meillerie !
C'est en voyant de près, dans ses pérégrinations vagabondes, la condition du paysan français et en la comparant au bien-être : de la Suisse?, qu’un premier germe de haine entre dans son cœur contre les oppresseurs du peuple et contre l’injuste régime politique et fiscal qui pèse sur la France. L'amour idéal de la liberté
1. D'aventurier qui ne fait point de dettes et qui ne fait d'autre dupe que lui-même ; ne faut pas l'oublier,
2. V., dans le livre IV des Confessions, l'anecdote de ce paysan aisé qui affecte la isèro, cachant son vin à cause des aides, son pain de froment à cause de la taille, t se jugeant perdu si l’on pouvait se douter qu'il ne mourût pas de faim.
antique commence ainsi à prendre pied sur la terre. En même temps que la pitié pour nos campagnards, s’éveille en lui une ardente sympathie pour la France, pour la nation en général, sympathie qui vivra toujours au fond de son âme, lors même qu’il nous traitera le plus sévèrement dans ses écrits. Notre littérature est le principe de ce qui est chez lui une passion, de ce qui est un goût vif dans toute l’Europe, où l’amour des lettres françaises balance le mauvais effet des manières des Français : l’Europe hait les Français quand elle les voit et les aime quand elle les lit. Jean- Jacques, lui, aimera toujours ceux qu’il nomme « la nation la plus vraie, toute légère et oublieuse qu’elle soit! ; » il souffrira plus qu'eux-mêmes de leurs revers militaires. Le plus Français de cœur entre nos philosophes, celui qui doit combattre les effets dissolvants du cosmopolitisme prêché par ses pareils et réchauffer le sentiment de la patrie, le père nourricier de cette génération qui sauvera notre nationalité, est un étranger par la naissance!
Il était reveau de nouveau à Chambéri, où il menait cette bizarre existence que l’on sait entre madame de Warens et Claude Anet. Cette femme, douée de toutes les qualités, moins celle qui est le caractère essentiel de son sexe, exerça sur Rousseau un ascendant qui lui fut avantageux à beaucoup d’égards, mais altéra en fait chez lui la délicatesse morale quant à l’amour et jeta un nuage sur son idéal, sans pouvoir toutefois lui faire partager le triste système qu'on lui avait inculqué à elle-même. Là est l’origine de bien des contradictions dans la vie de Rousseau.
Une telle situation ne pouvait le satisfaire : son âme se révoltait et se dévorait elle-même. Il tomba malade : son organisation, fortement ébranlée, fit naître ces pensées de fin prématurée qui l'obsédèrent si longtemps et tourna son esprit vers les idées religieuses. Madame de Warens l’empêcha de succomber aux terreurs du jansénisme qui l'avaient un moment saisi : elle lui prêcha un catholicisme de sa façon, où le purgatoire remplaçait l'enfer. Il
1. « Je n’aperçois pas chez les Français plus de vertus que chez les autres peuples; mais ils ont conservé un précieux reste de leur amour. Il ne faut jamais désespérer d’un peuple qui aime encore ce qui est juste et honnête, quoiqu'il ne le pratique plus... On est encore forcé de les tromper pour les rendre injustes, précaution dont
je n’ai pas vu qu'on eût grand besoin pour d’autres peuples. » Correspondances : an. 1770 ; lettre à M. de Belloi.