LES JÉSUITES
tribue qu’indirectement à ce grand événement, qui n’a point été, comme on l’a prétendu, préparé longtemps d’avance et qui sort de causes occasionnelles, éloignées et imprévues.
Il n’est pas nécessaire de revenir ici sur l'esprit de l'institut ni sur le rôle de ses membres, qu’on a vus continuellement à l’œuvre dans cette histoire depuis deux siècles : leur action politique et religieuse est assez connue ; seulement nous n’avons pas eu jusqu'ici à signaler leur action commerciale, si étendue et si envahissante, et qui devait leur devenir si fatale. Les moines primitifs avaient été défricheurs et laboureurs, au profit de la civilisation : les jésuites se faisaient trafiquants et monopoleurs, non pas au profit d’un progrès industriel et commercial qui n'avait pas besoin d'eux, mais au profit de leur richesse, de leur puissance corporative. Ces défenseurs des dogmes du passé, ces prétendus restaurateurs du moyen âge, qui ressemblaient si peu au moyen âge, ne s’accommodaient que trop bien aux tendances matérielles du monde moderne. Ils trafiquaient un peu en France, où la vigilance de la magistrature les contenait, mais beaucoup dans nos colonies; ils exerçaient à Rome des monopoles vraiment odieux, car ils faisaient suspendre, par voie d'autorité, tous les procès qu’on leur intentait et payaient leurs dettes quand bon leur semblait; à Goa, dans l’Amérique espagnole, au Brésil, ils écrasaient le commerce des laïques, non-seulement par une concurrence qui s’arrogeait tous les droits et repoussait toutes les charges, mais par Ja contrebande, facile à qui n’avait point à redouter les visites douanières. Ils lésaient ainsi à la fois les gouvernements et les particuliers, et une sourde irritation couvait contre eux au fond de bien des cœurs.
Ils ne se contentaient pas de dominer l’Amérique espagnole et portugaise : ils avaient dépassé par leurs missions les limites de la colonisation européenne, et, ce qu’ils n’avaient pu faire au Canada, parmi les indomptables tribus des Peaux Rouges, ils l'accomplissaient au Paraguai, chez des races faibles et dociles. Ils avaient converti, organisé, civilisé à leur manière les sauvages de ces contrées; ils avaient là tout un royaume jésuite, cinquante grandes paroisses gouvernées despotiquement par autant de pères de la Mission, ressortissant eux-mêmes au père provincial, vrai
roi du Paraguai; étrange gouvernement, fondé sur un communisme théocratique qu’ils semblaient avoir imité de l’ancien empire du Pérou sous les Incas. En introduisant le christianisme chez ces peuplades, en les attachant au sol, en les multipliant par la culture, ils leur avaient fait une condition incomparablement meilleure que la vie misérable et quasi-animale qu’elles menaient auparavant dans les bois, ou que celle qu’avaient rencontrée d’autres Indiens sous la tyrannie destructrice des conquérants espagnols. Si la morale avait à blämer ailleurs les opérations commerciales de la société de Jésus, ici, l'humanité n’avait donc qu’à applaudir à ses succès, bien qu’il faille se garer de certaines exagérations et se garder de présenter comme une société modèle un peuple enfant, destiné par son éducation à une éternelle enfance, une société où la personnalité humaine était à naître, où la propriété n’existait pas, où la famille existait à peine, le pouvoir paternel étant tout entier dans les mains des moines-rois, avec le sol et avec le commerce des productions du sol !.
Le Paraguai, cependant, appartenait nominalement à la couronne d'Espagne. En 1750, une transaction eut lieu entre l’Espagne et le Portugal pour un échange de territoire : l'Espagne céda le Paraguai contre la colonie du Sacramento {rive orientale de la Plata); elle céda la terre sans les hommes et stipula que les habitants seraient transférés sur terre espagnole. Les Indiens, encouragés par Les jésuites, refusèrent de se laisser emmener loin de leur pays comme des troupeaux, soutinrent un combat contre les troupes espagnoles, et, poursuivis, traqués avec barbarie, se dispersèrent dans les forêts et dans les pampas (1753-1756). L’échange, néanmoins, par suite de complications nouvelles, ne fut pas réalisé; mais les deux gouvernements gardèrent rancune
1. Une bulle de Benoît XIV, du 25 décembre 1741, atteste que les jésuites, paternels au Paraguai, n'étaient pourtant point partout sans reproches envers les Indiens. Cette bulle leur défendait « de mettre en servitude lesdits Indiens, les vendre, les acheter, les échanger.…., les séparer de leurs femmes et de leurs enfants, les dépouiller de leurs biens et de leurs effets, » ete. V. l'Arrêt du parlement de Paris, contre les jésuites, du 6 août 1761 : Ap. Anciennes lois françaises, t. XXII, p. 357. — Ils avaient essayé la traite des noirs : « En Afrique, ils avaient tenté d'établir des comptoirs, pour fournir des esclaves aux pêcheries de perles, qu’ils exploitaient dans l'Inde. » Desalles, Histoire des Antilles, t. V, p. 435. — Cet écrivain donne des détails très-intéressants sur les affaires des jésuites aux Iles.
(1756-1758) PARAGUAI. POMBAL. 203
aux jésuites, quoique la Société eût désavoué après coup une résistance assurément fort légitime.
Les cabinets de Madrid et de Lisbonne avaient, comme on l’a montré tout à l'heure, des griefs mieux fondés. Ce fut en Portugal que l'orage éclata d’abord. C'était le pays de l'Europe où les jésuites exerçaient la domination la plus absolue, et leur introduction dans ce royaume, si brillant au xvr° siècle, si abaissé depuis, avait coïncidé avec le commencement de sa décadence; ils avaient étouffé le génie actif et hardi de la patrie de Gama et d’Albuquerque; telle était du moins la conviction qui, longtemps müûrie au fond d’une âme forte et sombre, dirigea le coup qui les écrasa. Le ministre qui régissait le Portugal sous le nom du faible roi Joseph Ier, le marquis de Pombal, n’appartenait point à cette école voltairienne qui avait pénétré, vers cette époque, dans les conseils de la plupart des gouvernements : réformateur aussi, mais réformateur dans un sens purement national, il était si peu philosophe, qu’il prit l’inquisition pour contre-poids contre les jésuites et se servit plus d’une fois des auto-da-fé comme moyen de popularité ‘. Une double haïne remplissait son âme; les grands entravaient sa politique et froissaient, par leur arrogance, son orgueil de parvenu; il les haïssait comme Richelieu les avait haïs, et il haïssaïit les jésuites comme Philippe-le-Bel avait haï les templiers. Il éclata contre la Société, au commencement de 1758, par des manifestes où il dénonçait les jésuites au pape, les accusait d’avoir dérogé aux principes de leurs fondateurs par des trafics illicites et des complots contre l’État. Il leur interdit le commerce, puis la prédication et la confession, en se servant contre eux des évêques et des dominicains, qui composaient le tribunal de l’inquisition : ils avaient tout opprimé,; tout leur devenait hostile. Le pape Benoît XIV mourut avant d’avoir donné une réponse définitive au gouvernement portugais (mai 1758).
Sur ces entrefaites, une tragédie domestique, qui entraîna l’effroyable ruine des deux premières familles de Portugal, préci-
1. La procédure de l’inquisition portugaise avait été modifiée, en 1728, par l’introduction des avocats et la communication des chefs d'accusation et des noms des témoins à l'accusé, et Pombal la modifia encore en 1758; mais la pénalité n'avait
pas changé.
pita, par contre-coup, la destruction des jésuites dans ce royaume et en rendit les circonstances plus cruelles. Le roi Joseph [°° promenait le déshonneur dans les plus illustres maisons, par cette fureur de voluptés qu’il avait héritée de son père, mais que celui-ci avait du moins renfermée dans l'enceinte d’un couvent changé en harem. Dans la nuit du 3 septembre 1758, le roi, en allant voir secrètement la marquise de Tavora, nouvelle victime de ses séductions, fut atteint au bras de deux coup de feu. Trois mois s’écoulèrent : on croyait les recherches sur ce régicide infructueuses et abandonnées, quand, tout à coup, on arrèêta tous les Tavora et les d’Aveiro, qui avaient partagé avec les Tavora les outrages du roi et avaient voulu partager la vengeance. Le 13 janvier 1759, sept membres ou alliés de ces deux maisons, y compris la belle-mère de la maîtresse du roi, condamnés par une commission extraordinaire où siégeait Pombal, périrent dans d’affreux tourments. Tous les jésuites, pendant ce temps, étaient gardés à vue dans leurs maisons; trois d’entre eux avaient été déclarés coupables, par les juges des d’Aveiro et des Tavora, d’avoir autorisé, comme confesseurs ou casuistes, le projet de régicide. Un bref fut demandé au nouveau pape Clément XIII (Rezzonico), pour autoriser leur dégradation et leur supplice. Clément XIIT différani l'envoi du bref, le ministre fit saisir, embarquer pour les États romains et jeter sur la plage de Civita-Vecchia tous les jésuites portugais, au nombre de plus de six cents (septembre 1759). Le pape, courroucé, fit brüler en place publique le manifeste de Pombal. Le ministre répondit en confisquant les biens de la Société et en rompant toutes relations diplomatiques avec Rome. Chose bien caractéristique, après de telles violences, Pombal n’osa pourtant déchirer les priviléges ecclésiastiques, et, au lieu de faire condamner pour lèse-majesté le principal des jésuites inculpés, Malagrida, il le fit déclarer hérétique par l’inquisition et livrer comme tel au bras séculier. Malagrida monta sur le bûcher d’un auto-da-fé (20 septembre 1761)! On laissa mourir en prison ses deux compagnons d’infortune.
Les actes extraordinaires de Pombal n’obtinrent point au dehors l'approbation que semblait promettre l’antipathie de l'opinion dominante contre les jésuites. Dans cette période du xvin‘ siècle,