‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 83 sur 346 · POMBAL ET LES JÉSUITES · texte numérisé non relu

POMBAL ET LES JÉSUITES

l'esprit d'humanité et de justice était plus fort qu'aucun esprit de parti. L'utilité du but ne parut pas justifier la barbarie et l'hypocrisie des moyens. Les philosophes ne virent là qu’une guerre civile entre le despotisme et l’inquisition, d’un côté, les jésuites, de l’autre; Voltaire déclara hautement que, dans le procès de Malagrida , « l'excès du ridicule était joint à l'excès d'horreur. » Ce qu'il y eut de plus curieux, c’est que les Anglais, ces farouches ennemis du papisme, laissèrent percer un assez vif mécontentement de l'expulsion de la grande société papiste, avec laquelle ils faisaient une lucrative contrebande. Peut-être aussi leur politique se croyait-elle intéressée à ce qu’on laissât subsister un corps qui pouvait bien être une force pour le pape, mais qui était une cause d’affaiblissement pour les nations catholiques.

L'exemple donné par Pombal eut pourtant les mêmes résultats que si l’on eût approuvé la conduite de ce ministre. On répugnait à Pombal; mais on n’en reconnut pas moins avec joie qu’il était bien plus facile d’abattre les jésuites qu’on n’eût pu l’imaginer. Un si petit état, et si superstitieux, l’ayant osé, comment la France ne l’oserait-elle pas ? Ce à quoi personne ne pensait la veille, tout le monde y pense maintenant. L'attaque vient des deux côtés à la fois, de la favorite et du parlement : le jansénisme et la corruption de cour contractent une bizarre alliance offensive. Nous avons dit plus haut eomment madame de Pompadour, lorsqu'elle opéra l’évolution habile qui la transforma de maîtresse en amie et en conseillère du roi, essaya de se mettre en règle avec l’Église et de s'entendre avec les jésuites, et comment ceux-ci, engagés avec le parti du dauphin, repoussèrent les avances de la favorite, qui dut accepter la guerre (1752-1757). C'était donc par rigorisme que la Société, tant blâmée pour ses maximes accommodantes, s'était mise cette fois en danger ‘.

Une action honorable l'avait engagée dans le péril : une action malhonnèête l'y enfonça. Le père La Valette, supérieur général des jésuites dans les îles du Vent, avait fait de la maison de son ordre, à Saint-Pierre de la Martinique, un vaste établissement de

1. Pius tard, cependant, les chefs de la Société, à Paris, essayérent de revenir sur leurs pas et firent faire quelques avances secrètes à madame de Pompadour; mais il était trop tard. Mém. de madame du Hausset, édit. Barrière, p. 103.

banque et de commerce en correspondance avec les places les plus importantes de l’Europe; il monopolisait tout le mouvement commercial des Petites-Antilles françaises. Le gouvernement, à la sollicitation des colons, lui avait défendu, aïnsi qu’à ses confrères, de s'occuper d’autre chose que du ministère ecclésiastique. Soutenu par ses supérieurs, ilne tenait compte de la défense. En 1755, le père La Valette ayant tiré de nombreuses lettres de change sur ses principaux correspondants, Lionci et Gouffre, chefs d’une maison de commerce de Marseille, les marchandises qu’il envoyait en France afin de couvrir ces lettres de change furent piratées par les Anglais! : Lionci et Gouffre recoururent, pour leur remboursement, au père de Saci, procureur-général des missions de France, qui fournit d’abord quelques fonds, mais qui ne se crut pas autorisé aux mesures nécessaires pour faire face à tout, sans en référer à ses supérieurs. Le généralat de la compagnie était alors vacant : 1l y eut d’inévitables délais; les échéances, cependant, se précipitaient; les Lionci déposèrent leur bilan (février 1756). Le nouveau général Ricci, d’abord décidé à payer et à faire continuer le commerce, voyant l'éclat fait et d’autres réclamations analogues en train de se produire sur diverses places, changea de résolution et ordonna de cesser les remboursements et de désavouer La Valette. Le syndic de la faillite Lionci ayant actionné devant les juges-consuls de Marseille les pères La Valette et de Saci, La Valette fit défaut; de Saci déclina la responsabilité des opérations de son subordonné. La Valette fut condamné à payer plus de 1,500,000 fr. aux ayants droit des Lionci; il y eut ajournement en ce qui regardait de Saci (novembre 1759). Juges et créanciers s’étaient entendus pour donner tout le temps de la réflexion aux jésuites, mais le général Ricci était habitué aux mœurs de Rome, où les jésuites étaient au-dessus des lois, et

1. Une autre ressource manqua également à La Valette : il avait annoncé l’envoi en France des reliques de saints personnages de son ordre, martyrisés autrefois par les sauvages : les prétendues reliques étaient des lingots d’or. Les caisses arrivérent au couvent des jésuites de Bordeaux; elles ne contenaient, au lieu de lingots et de reliques, que des os d'animaux : le capitaine du navire les avait ouvertes. Les jésuites ne purent réclamer : le connaissement du navire ne signalait que des ossements.

(Desalles , Histoire des Antilles, t. V, p. 432.) — C’est le livre qui expose le mieux l'affaire de La Valette.

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