‹ Histoire de Frédéric le Grand (volume 2)Chapitre 2 sur 22 · UI8T01R · texte numérisé non relu

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1763- mériquo garanties sur lo pied de la paix d*lllrecht, tels étaient, pour elle, les seuls i-ésultats de ses victoii*es. (( Mon matti*e, avait dit le marquis de Saiut-Séverin en arrivant au congrès, veut faire la paix, non en marchand, mais en roi. »

L'Espagne protestait hautement contre le traité d'Aix-la-Chapelle, indignée que, sans son agrément, sans le concours du roi de Naples, on eût stipulé que Parme, Plaisance et Guastalla rentreraient sous la domination autrichienne, lorsque don Carlos, appelé, par sa naissance, au trône d'Espagne, laisserait celui de Naples à son frère don Philippe. Mais, comme les beaux jours de la puissance espagnole étaient passés, le cabinet de Madrid, trop faible pour reconmiencer la guerre, se contentait d'une protestation.

Non moins blessée qu'on eût réglé ses affaires sans la consulter, la cour de Naples joignait ses plaintes à celles de l'Espagne ^ Mais elle marquait trop peu encore en Europe, pour que son courroux pût en renouveler les troubles.

Quant au Portugal, subissant les quarante années du ràgne de son dévot Jean V, il rétrogradait, en silence, vei*s les siècles de barbarie; le monachisme avait envahi le royaume. Bientôt un fléau terrible devait apprendre au peuple de Lisbonne, presque ensevelie toute vivante dans les entrailles de la terre, que des sacrifices humains et de hideux auto-da-fé n'attirent pas la protection divine.

* l'eyssonnel, Situation fioUiique Je ta France, loni. I.

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Occupée à guérir ses blessures; à relever son cré- |Jg" dit national; contente surtout de ses diplomates qui lui avaient ménage un prétexte de guerre avec la France, TAngleterre gardait le règlement des limites du Canada pour un moment plus opportun.

En Pologne^ deux partis s'agitaient : soutenus par Vienne et Sain^Pétersbourg, les royalistes secondaient les mesures du monarque, impatient de transformer sou État en une province russe et autrichienne; les républicains, subventionnés par la France et encouragés par la Porte, s'eflbrçaient de défendre, contre les attentats des Russes et les intrigues du Roi, l'indépendance nationale.

Tourmentée de dissensions intestines^ en proie aux influences du dehors, la Suède maudissait le jour où Charles XII introduisit les Russes dans la politique européenne.

Sa redoutable voisine, la tzarine Elisabeth, docile aux ressentiments de Marie-Thérèse, formait, chaque année, pour inquiéter le roi de Prusse et la Suède, des camps menaçants sur les frontières des deux royaumes; elle pressentait Talliance de leurs monarques avec la France. Imparfaitement réglées par le traité d^Âbo, les limites de la Finlande lui offraient un motif spécieux de guerre contre la Suède, dès que ses intérêts exigeraient une rupture. D'un autre côté, elle violait, sans pudeur, ses traités avec la Porte Ottomane. Toute cette étendue de pays, situés entre le fleuve Bog et les frontières do l'Ukraine, et qm, aux termes du traité de Belgrade, devaient rester incultes et inhabiles pour séparer les deux

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\]^l' empires par un désert immense, la Russie s'en était emparée; elle y fondait une province, sous le nom de Nouvelle-Servie, et la fortifiait. Protégeant officiellement les Kabardains* et les Circassiens, elle envoyait chez eux des émissaires avec des troupes, y bâtissait des casernes, y formait de vastes magasins, et travaillait à soustraire ces peuples à l'autorité du Khan des Tartares. Mais tant d'usurpations semblaient inaperçues; la Porte fermait les yeux en silence.

Depuis longtemps, étrangère aux grands démêlés de la politique générale, Venise observait une impassible neutralité. Mais on ne s'y trompait plus; cette neutralité n'était que de l'impuissance.

La Hollande, qui avait voulu prendre part aux derniers événements, n'avait pas lieu de s'en féliciter. Gènes reconnaissante élevait une statue au duc de Richelieu. Fatigué de ses récents efforts, le roi deSnrdaigne sentait tout le prix d'un repos devenu nécessaire*.

Tel était l'aspect général de l'Europe.

L'Autriche souffrait encore dos blessures reçues durant la dernière guerre; sa jeune souveraine s*effbrça de les cicatriser. Le rétablissement des finances, une nouvelle organisation de l'armée^ furent le premier objet de ses soins. Aussi les revenus annuels de la couronne, qui, sous Charles VI, ne montaient pas à 30,000,000 de

. * Cette contrée de la région caucasienne a pour limites, au N. lo Térek et la Malka, au S. le pays des Ossèles, el à l'O. I'AImiscio. * Peyssonnel, Siluation poUtiquê de la IVonc», lomo I.

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florius, s*ëlevèrent-ils bieutôt à SG^OUUyOUO, malgré la 1753perte du royaume de Naples, et celle de la Silesie, province qui^ à elle seule, en produisait 6,000,000 \

Jusqu'alors, la manière d'exercer les troupes n'avait point été la même pour tous les régiments : ce défaut d'harmonie, dans un jour de combat, causait une confusion très-préjudiciable. Le comte de Daun fut chargé d'établir un système uniforme; c'est ce même Daun que, depuis, la cour de Vienne opposa si souvent à Frédéric.

Une foule d'abus avaient envahi la justice, confiée aux mêmes tribunaux que la police : ces deux branches du service public furent séparées, les chancelleries provinciales abolies, et l'on créa un tribunal suprême, pour juger, en dernier ressort, toutes les causes des États autrichiens, la Hongrie exceptée; car, en ce royaume^ nul changement ne pouvait avoir lieu que du consentement de la Diète. Un autre grand Conseil fut chargé des finances, de la police, et de tout le reste de l'administration. Chaque semaine, sou président adressait un rapport à l'Impératrice.

L'aptitude de Marie-Thérèse au gouvernement semblait d'autant plus remarquable, que son éducation première n'avait été propre qu'à l'en éloigner; Charles YI, qui fit tant d'efibrts pour lui assurer Théritage de ses vastes domaines, ne songea pas même à la rendi*e capable de les régir. Ce prince, il est vrai, avait donné à sa fille entrée au Conseil; mais ce notait qu'une

I William Goxc, Histoire de la Maison d* Autriche, lomo V.

nfrv pure formalitd. Néanmoins, Marie-Thérèse se révéla

dès lors : touchant à peine à sa quinzième année, elle

montrait, dans cette grave assemblée, une attention

fort au-dessus de son âge, une sagacité qui ressem-

* blait déjà à de Texpérience.

Composé d'hommes médiocres, quand elle monta sur le trône, le Conseil de Conférence, lors de la paix d'Aixla-Chapelle, offrait moins de talents encore. La mort du comte de Sinzendorff, en 1742, fut donc une grande perte pour la cour de Vienne ; malgré ses défauts, malgré sa négligence, son excessif amour des plaisirs et la fougue de son caractère, plus de trente années de ministère l'avaient environné d'une haute considération. Le comte d'Uhfeld, autrefois ambassadeur à La Haye et à Constantinople, succéda à Sinzendorff dans la dignité de Chancelier; c'était un honnête homme, mais pointilleux, méfiant, chicaneur, ne rachetant, par aucune sorte d'agrément, la pesante monotonie de son travail et un vice de prononciation qui rendait toute négociation verbale avec lui très-fatigante. Magnifique dans sa dépense, et dérangé dans ses affaires, d'Uhfeld, impérieux envers tout autre, se laissait entièrement dominer par le référendaire Bartenstein, si puissant sous Charles VI, toujours si disposé à le devenir sous sa fille. Fils d'un professeur de Strasbourg, Bartenstein, établi à Vienne, dès le commencement de l'année 1714, était agent ou solliciteur près d'un tribunal. Parvenu à se concilier la bienveillance du comte de Staremberg, en gagnant un procès que soutenait ce ministre, il obtint de l'emploi à la chancellerie des affaires étrangères : la

rédaction de plusieurs mémoires importants avait déjà |^^ prouvé combien il pouvait se rendre utile dans cette car-rière. Promu ensuite au poste de référendaire ou secrétaire de cabinet, Bartenstein, grâce à ses talents, justifia ce choix. Bientôt môme l'Empereur, qui traitait par écrit toutes les afiaires, ne correspondit plus avec ses ministres que par son entremise. Possédant à fond toutes les ressources de la chicane, fécond en subtilités, habile dans Tart de multiplier à propos les difficultés, plus habile encore à caresser la vanité de son mattre, et à bercer mollement Charles YI dans ses rôves de prééminence universelle; infatigable agent d'une correspondance secrète que ce prince entretenait avec ses ambassadeurs ; violent, jaloux, implaca})le, mais poli dans ses manières, et composé dans toutes ses habitudes; vain de ses écrits, mais incorruptible, et invariablement dévoué aux intérêts de la Maison d'Autriche : tel était l'homme qui, dans un rang subalterne, avait su dominer les conseils de Charles VP, et qui s'efibrçait d'obtenir la môme influence sur Marie-Thérèse.

Les comtes de Staremberg, de Harrach, de Kinsky n'étaient plus. Membres du Conseil de Conférence, les comtes de CoUorédo, vice-chancelier de l'Empire, de Khevenhuller, grand chambellan de la cour, de Bathiani, feld-maréchal autrichien, l'un des premiers magnats de Hongrie, et gouverneur de l'archiduc Joseph, siégeaient au Conseil.

Convaincue de son inexpérience, la jeune souveraine

^ William Coxe, Histoire de la Maison d'Autriche,

1753- examinait attentivement tous les mémoires et contre-

mémoires, écoutait avec patience les explications des ministres étrangers, en un mot ne négligeait rien pour se former une opinion juste et précise sur tout objet important. Mais, bien disposée à marcher par elle-même et à prouver que, quand une femme est sur le trône, ce ne sont pas toujours les hommes qui gouvenient, Marie-Thérèse était choquée de la présomption hautaine et brusque de Bartenstein. Peu à peu, la faiblesse ou la nullité des membres de son conseil se révélèrent à ses yeux : l'Impératrice sentit enfin la nécessité de commettre à des mains habiles, sûres et probes, la conduite des affaires, sans rien abdiquer pourtant de sa suprématie; elle voulait, dans le môme personnage, talents, probité, haute position sociale. Le comte de Kaunitz- Rietberg, alors ambassadeur près la cour de Versailles, devint l'objet de son choix.

Ce diplomate, aussi immuable à la tôte du ministère que la politique autrichienne dans ses maximes, devait voir, durant le cours de sa longue carrière, se renouveler autour de lui tous les cabinets de l'Europe. Profond dans les affaires, léger dans ses goûts, c'était un singulier mélange de prudence et de frivolité, de sagacité et de présomption. Â de grands talents, trop célébrés pendant sa vie, trop contestés après sa mort, il alliait une intégiîté inattaquable, la connaissance exacte de l'Europe politique, et l'art de présenter, sous un jour lucide, les affaires les plus compliquées; sans ami intime, sans confident, ses secrets étaient impénétrables; la dissimulation se parait en lui de tous les dehors de la

franchise. Ennemi du roi de Prusse, sa haine ne s'en- JJ^Jdormit jamais.

A peine âgé de quarante-deux ans, d'une taille élevée et assez élégante, la physionomie peu animée, mais spirituelle, des traits réguliers, un regard vif et pénétrant, une politesse froide et compassée, une habitude de galanterie contractée à la cour de France, des airs de petit-maître joints au flegme germanique , et un inaltérable contentement de toute sa personne \ voilà le comte de Kaunitz.

Cependant la cour de Vienne, inconsolable de là perte de la Silésîe, de Parme, de Plaisance et de Guastalla; mécontente des Anglais', auxquels elle reprochait, en partie, cette diminution de puissance, et cherchant de plus utiles alliés, tourna ses regards vers le cabinet de Versailles. Déjà même, Kaunitz, plénipotentiaire de rimpératrîce-Reîne au congrès d'Aix-la- Chapelle, ayant su démêler dans l'âme des négociateurs français un secret ressentiment contre Frédéric, avait fait au comte de Saint-Séverin quelques insinuations à ce sujet. Mais Louis XV était fatigué des efforts qu'une guerre récente avait coûtés à sa mollesse; madame de Pompadour, arbitre suprême des destinées de la France, voulait, avant tout, la paix : les proposi-

* William Goxe, Histoire de la Maison d*Autriche, tome IV.

* Après la signature de la paix , Tambassadeur britannique ayant soHicitô une audience pour féliciter Tlmpéralricc k ce sujet, cette princesse lui fll répondre que des complimenls de condoléance seraient moins déplacés, et qu'il l'obligerait en lui épargnant un entretien qui ne pouvait être que désagréable et pour elle et pour lui.

n&|- lions du ministre autrichien passèrent donc comme inaperçues. Kaunitz ne se découragea pas; il savait attendre.

Repoussé à Aix-la-Chapelle, le plan d'alliance avec Versailles n'était point abandonné de Marie-Théràse; chaque jour même le comte affermissait sa souveraine dans ces dispositions. L'adroit ministre qui, mieux que personne, avait compté tous les obstacles, fit entendre que sa présence seule pourrait les vaincre; une mission en France lui fut donc confiée. Pour réussir, il fallait d'abord éteindre cette haine invétérée qui, depuis François V et Charles-Quint, animait, l'une contre l'autre, les Maisons de Bourbon et de Hapsbourg; il fallait aussi inspirer des craintes sur l'agrandissement de la Prusse, sur l'ambition de son Roi. Jamais entreprise no fut suivie avec plus d'astuce, de persévérance. Parmi les moyens employés pour arriver à ce but, l'histoire reproche à Marie-Thérèse de coupables complaisances, et ces lettres, tristement adulatrices, où elle ne rougissait pas de donner à la marquise de Pompadour le nom d'amie. Il en coûte de voir une princesse pieuse, une chaste épouse, une glorieuse impératrice, descendre à de telles concessions.

Depuis deux ans déjà l'ambassadeur autrichien déployait, à Versailles, toutes ses ressources diplomatiques, quand Marie-Thérèse, ne pouvant plus tolérer l'arrogance de Bartenstein, rappela Kaunitz pour lui confier le gouvernail. L'ex-Référendaire tenta d'abord d'intimider le nouveau ministre, puis de capter sa bienveillance, mais en vain; on le renvoya, pourvu, il est vrai.

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à titre de consolation, de la dignité de vice- chancelier i7&3-

de Bohême^ et de l'emploi de conseiller privé. Le comte d'Uhfeld, dont les dettes furent payées, reçut une pension et devint grand-maître des cérémonies. Les autres membres du Conseil de Conférence restèrent en place. Kaunitz eut,' pour successeur en France, le comte de Staremberg.

Dans ces conjonctures, la cour de Vienne, qui trouvait à Versailles des difficultés ou des lenteurs imprévues, resserrait son union avec la Russie, en s'eflbrçant d'animer Elisabeth contre le roi de Prusse. Tantôt les agents autrichiens rappelaient à cette princesse une plaisanterie mordante de Frédéric; tantôt ils lui représentaient ce monarque prêtant aux ennemis de sa personne une secrète assistance. Ces menées sourdes, continuellement répétées, aigrissaient Elisabeth, déjà prévenue contre Frédéric. Ceux des ministres russes qu'elle ne pouvait convaincre, Marie- Thérèse, malgré sa rigide économie, les gagnait à prix d'argent \

L'ascendant du cabinet de Vienne sur celui de Saint- Pétersbourg augmentait donc de jour en jour ; un des ministres d'Élisabeth,Bestuchefr, ne détestant pas moins les Prussiens que leur roi, y contribuait de tous ses efforts. Ce personnage, qui soupçonnait M. de Mardefeld, ministre de Frédéric, d'être d'intelligence avec l'envoyé de France, La Chétardie, pour le faire renvoyer, avait juré de se venger; il tint parole. Ce furent ses instances

* William Coxe, Histoire de la Maison d* Autriche, tomo V.

n&3- qui dëterminèrenL en 1746^ la Tzarine à conclure une

alliance avec l'Autriche et TÂngleterre, alliance au reste avantageuse pour la Russie, puisque, en lui assurant, d'une part, un appui contre la Porte, de l'autre elle attirait à Saint-Pétersbourg les subsides de la Grande- Bretagne.

Pour rompre entièrement avec la Prasse, il restait & BestuchefTIa voie d'un éclat : il ne recula point. En réjouissance du mariage du prince Henri avec la princesse do liesse, le Roi donnait des fôtes à Charlottembourg. Tous les ministres étrangers y parurent, et furent invités au souper, un seul excepté, celui de Russie, qui, si l'on en croit Frédéric, avait eu soin de partir une demiheure avant les autres. Que ce fait soit exact, ou que l'omission ait été volontaire, toujours est-il qu'étant h table, le Roi s'égaya, avec un peu trop d'abandon, aux dépens d'Elisabeth , de ses favoris et de ses ministres. Ces indiscrètes paroles furent aussitôt rapportées à M. do Gross, qui, dans ses dépêches, ne manqua pas de les exagérer. Dès le lendemain, ce ministre déclara qu'après l'affront fait à la Tzarine, il ne se présenterait plus h la cour, attendant, ajoutait-il, le retour de son courrier pour régler sa conduite ultérieure. Le courrier ne tarda point à revenir, et le ministre partit aussitôt de Berlin, escorté, pendant qu'il traversait la ville, des secrétaires délégation autrichien et anglais ^

Cet événement obligea Frédéric à rappeler également M. de Mardefeld de Saint-PétersI)ourg.

I Frétl^TÏt:, Uistoirt de la tjuerre de Sept- Ans ^ lomo 1.

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L'ambassadeur d'Autriche et ses adhërciits triom- nsa-

phaient : débarrassés d'un témoin importun^ maîtres du terrain, ils redoublèrent d'intrigues, de calomnies, allant même jusqu'à persuader à Elisabeth que le roi de Prusse avait tramé un complot contre sa vie pour relever sur le trône le prince Iwan. Bientôt l'aversion de la Tzarine se changea en une haine implacable. Trop habile pour pousser les choses plus loin, la cour de Vienne se contenta d'avoir rendu une rupture inévitable.

Cependant Frédéric, pour qui, durant tout son règne, ses ennemis ne purent avoir de secrets, ni la politique de mystères, tenait le fil des trames ourdies contre lui. Il avait entre les mains la preuve qu'aussitôt après la paix de Dresde, les cours de Vienne, de Saint-Pétei-sbourg, de Saxe avaient signé un traité d'alliance, et même de partage de ses États, en cas de guerre * . Ce précieux docu-

1 Selon le marquis de Valori (Mémoires et négociations ^ tome I), Frédéric fui dupe de rAuglclcrre, qui ne lui fil craindre une invasion des Russes que pour l'entraîner h des hostilités. En fouillant les arcliiyes h Dresde, t il n'y trouva qu'un traité purement défensif, conclu dix ans auparavant, et auquel la cour de Saxe avait refusé d'accéder, n y trouva aussi la preuve de son refus ; traité que l'ambassadeur d'Angleterre avait recouvré à Saint-Pétersbourg, et dont il avait changé les dates et l'objet défensif en oflensif, pour le faire paraître aux yeux du roi de Prusse comme venant d'être conclu. L'assertion du roi de l^russe à la face de toute l'Europe n'est donc fondée que sur cet insigne subterfuge de l'Angleterre. » (Page 309.)

L'opinion du marquis de Valori prouve du moins la bonne foi de Frédéric. Mais il y a plus : après un examen impartial des fails et des circonstances, on demeure convaincu que, si Frt^lrric n'eût point prévenu ses ennemis, il eût été bientôt altjiqué lui-mémo et écrasé. Nul doute sur leurs machinations.

1753- ment, un secrétaire saxon, gagne par ses largesses, le lui avait fourni. Le même homme lui procurait exactement, semaine par semaine, toute la correspondance des ministres saxon, russe, autrichien.

Ainsi éclairé, le roi de Prusse, invisible et présent partout, suivait, pas à pas, la marche de ce triple complot, dont Biiilh était l'âme. Durant trois années, nul mouvement du ministre saxon ne lui échappa. Vendu a la Russie, ce favori du faible Auguste III ruinait la Saxe par des dépenses dont le récit semble à peine croyable ^ Pour subvenir aux fantaisies du mattre, comme aux révoltantes prodigalités du ministre, l'armée fut réduite; et la banque de TÉlectorat, chargée de plus de billets qu'elle n'avait de fonds, menaça de s'écrouler; en Pologne, tous les emplois étaient à Tencan ; jamais on n'outi*agea plus insolemment les di-oits des peuples.

Tandis qu'au fond du Nord couvait l'incendie prât à embraser l'Allemagne, deux antiques rivales, la France et l'Angleterre, préludaient déjà aux sanglants démd-

< Ce fasle, si odieux par la manièro donl il s'alimentait, rendait mfiine ridicule un ministre qui, d'ailleurs, avait tant d'incontestables droils à l'animadYersion publique : ainsi Drulh entretenait, toute l'année, douze tailleurs, occupés tant pour lui que pour plus de cent domestiques magnifiquement vêtus ; trois cents habits au moins, et des étoiTes pour un aussi grand nombre étaient rangés dans ses armoires, etc.

« C'était, a dit de lui Frédéric, l'hoomie de ce siècle qui avait le plus d'habits, de montres, de dentelles, de bottes, de souliers et de pan louUcs. César l'aurait rangé dans le nombre de ces tétcs si bien friscrs et si bien parrnmécs qu'il ne craignait guère. »

les dont l'Europe et rAmérique allaient devenir le i763théâtre. Pressé de conclure le traité d'Utrecht pour détacher la reine Anne de la coalition^ Louis XIV avait ordonné à ses plénipotentiaires de signer sans difficulté. Ceux-ci, dominés par la volonté du monarque et par les grands intérêts du moment> obéirent. Malheureusement, les expressions dont ils se servirent pour déterminer les limites du Canada, Fobjet en litige, étaient équivoques : de là des débats entre les colonies des deux nations, sans en venir pourtant à des hostilités ouvertes. Ce germe de discorde, on eût facilement pu Tétoufier au congrès d'Aix-la-Chapelle, et établir sur la carte les confins de l'Acadie, en adoptant pour base quelqu'une de ces grandes divisions naturelles si fréquentes dans le Nord de l'Amérique '. 11 n'en fut point ainsi : des commissaires nommés de part et d'autre, et l'ambassade du duc de Mûrepoix auprès du cabinet de Saint-James, ne firent qu'envenimer le mal. A Londres comme à Paris, on se reprochait de la mauvaise foi ; en Amérique, les troupes des deux nations en venaient aux mains. Un officier français, Jumonville, envoyé en parlementaire , fut odieusement tué à coups de fusil , et les soldats de son escorte faits prisonniei'S de guerre.

A la vieille animosité du peuple anglais vinrent se joindre son mécontentement du traité d'Aix-la-Cliapelle et les intrigues du duc de Cumberland. Ce prince

* Flassan, Ilistôire générale et raisonnée de la diplomatie française, lomcVl.

ns3- voyait que son père, chargé d'années, ne tarderait pas à quitter le trône et la vie. Résolu à jouer un rôle plus actif sous le nouveau règne, il voulait peupler le Conseil de ses créatures, renvei*ser le duc de New-Castle, et mettre à sa place Fox, qui lui était entièrement dévoué. Mais plus d'un obstacle s'opposait à l'exécution de ce projet; par son grand crédit sur l'esprit du Roi, par son influence dans le Parlement, par ses immenses richesses, par sa considération personnelle, le duc de New-Castle avait rendu sa position presque inexpugnable. Une guerre avec la France parut au duc de Cumberland l'unique moyen d'arriver à son but. En eflet, ou le ministre se verrait forcé de surcharger le gouvernement de nouvelles dettes, et alors, la guerre dût-elle môme tourner favorablement, c'était fournir des armes à l'opposition ; ou bien, Ton essuierait des revers, et alois aussi, écrasé sous le poids de sa responsabilité, abreuvé d'amertumes, poursuivi de la clameur publique, New-Castle serait contraint à se retirer.

Les matières inflammables étaient rassemblées : elles s'allumèrent bien vite. A cette époque, au seul nom de Fi*ançais le peuple de Londres entrait en fureur; mais, de plus, l'orgueil britannique, qui s'était flatté d'avoir anéanti, pendant la guerre de 1741, jusqu'au dernier vaisseau de la France, voyait, d'un œil jaloux, la prospérité d'établissements rivaux, et les regardait comme une proie facile. Sourdement travaillés par les agents du prince, les esprits s'aigrirent, la querelle s'envenima. Foi*cé de fléchir devant le ressentiment national, Georges prit les armes.

DK FRÉDÉniC II. 17

Depuis le règne d'Elisabeth; nul projet de conquête ^5% en Europe n'avait occupé l'Angleterre; le Nouveau Monde absorbait toute son attention. Mais cette Amérique tant convoitée, c'était en Allemagne que le cabinet de Saint-James avait juré de la conquérir ; politique habile, qui, en épuisant la France d'hommes et d'argent, lui rendrait impossible la création d'une marine nouvelle.

Bientôt des menaces, des récriminations, on en vint aux voies de fait; sans motifs préalables, sans déclaration de guerre, les Anglais, tombant sur les vaisseaux marchands français, firent des prises considérables.

A cette révoltante iniquité, la France opposa des représentations énergiques, mais mesurées; toute la modération fut de son côté. Mais enfin la patience eut un terme : quoique à regret, Louis XV déclara la guerre. Aussitôt une descente on Angleterre est hautement annoncée; les côtes de Bretagne, de Normandie se hérissent de soldats. On construit des bateaux plats pour le transport des troupes; des vaisseaux sont réunis à Bi*est. Déjà même le duc de Richelieu enlève aux Anglais Minorque et Port-Mahon ; le marquis de La Galissonnière bat lamiral Bing *.

Effrayé des préparatifs de la France et tremblant pour son électorat d'Hanovre, Georges se tourna vers

* Pour apaiser la fureur du peuple, une cour inarliale condamna ce niallicurcux commandanl li ôlrc fusillé. Voltaire (Siècle de Louis XV) rapporte qu'un Italien au service de France, le chevalier de Laurenci, avait trouvé, dans une maison de campagne appartenante des commissaires de la marine anglaise, la Inblc des signaux do l'escadre bri-

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1753- la Prusse, comme ver» ralliée la plus utile eu de telles

conjonctures.

De son côtë^ la France, qui ne s'était point encore engagée avec rAutriche, fit quelques démarches auprès de Frédéric; elle eût voulu renouveler le traité do Versailles, dont la durée expirait au mois de mai 1756. Mais les expressions peu ménagées et les formes inconvenantes du ministre, en blessant Frédéric au vif, compromirent le succès de la négociation. « Écrivez au i-oi de Prusse, dit un jour Rouillé au baron de Kniphausen, qu'il nous assiste dans l'expédition de Hanovre ; il y a là de quoi piller ; le trésor du roi d'Angleterre est bien fourni; le Roi n'a qu'à le prendre; c'est. Monsieur, une bonne capture. »

Dans sa réponse, Frédéric fit prier Timpoli ministre de vouloir bien à Favenir mettre un peu plus de réserve dans son langage ^

D*autre8 motifs d'une tout autre importance éloignaient ce prince de l'alliance française. S*il se liguait avec Louis XV pour attaquer de concert l'électorat de Hanovre, n'avait-il pas à craindre de voir fondre sur lui toutes les forces de TAngleterre, de TAutriche, de la Russie ? Au contraire, en se liant avec la Grande- Bretagne, il espérait détacher la Russie de TAutriche, paralyser ainsi les intentions vindicatives de l'Impéra-

Unnique. CeUe découYerte de?int pour La Galissonnière un aYanlago immense.

L'infortuné Bing, ti impilojrableroent gacrifié, était fils de l'amiral vainqueur à Messine en iG18.

' Kréiléric, Uistoire de la guerre de Sept- Ans, tome L

DE mÉDÉtllG 11. 49

trice-Reine, et asdurér le repos de rAlIetnagne* Les t'iM faux calculs de ses ministres à Londres et à Vienne, la sécurité môme du roi d'Angleterre, qui regardait son union avec Elisabeth comme inébranlable \ Tentretenaient dans cette chimérique espérance.

Telles furent les raisons qui engagèrent Frédéric à conclure, avec Georges, un traité défensif % dont le but ostensible était de protéger rAllemagne contre toute invasion étrangère, et de garantir les possessions respectives des parties contractantes. Par deux articles secrets, les Pays-Bas autrichiens se trouvaient exceptés de la garantie concernant TAUemagne ; et là cour de Londres s'obligeait à payer vingt mille livres sterling aux négociants prussiens dont les navires avaient été pillés, par les corsaires anglais, dans la dernière guerre.

Cependant le cabinet de Vei*sailles, espérant réparer la maladresse de Rouillé, envoyait à Berlin un des plus brillants seigneurs de la cour, un homme aussi distingué par son esprit que par Téclat de son nom et Télégance de ses manières. Malheureusement, le duc de Nivernais arriva trop tard. Frédéric refusa de renouveler le traité de Versailles ; mais, pour le convaincre de rinnocence de ses engagements avec la Grande-Bretagne, il lui montra bientôt le traité tout récemment signé à Londres, en lui disant : (( Je sais que votre

* Peyssonnel, Situation politique de la France, lome I. » Chancellerie de Faber, (omcCX; — Jenkinson, Hecueil de traités^ tome m.

2U HlSTOlliE

n&o cour tniite avec celle de Vienne. Qu'elles se bornent de leur côté à une alliance défensive, et rAUemagne ne sera pas troublée. »

Au reste, quand même le duc serait venu pbis tôt à Berlin , il n'en eût probablement pas moins échoué , non par sa faute, mais par l'inhabileté des instructions qu'on lui avait données ^ Son plus fort argument, pour engager Frédéric dans cette alliance, fut de lui offrir la souveraineté de l'tle Tabago. Cette proposition était trop singulière pour être acceptée. Le Roi tourna la chose en plaisanterie, et pria le négociateur de jeter les yeux sur quelqu'un qui fût plus propre que lui à devenir gouverneur de l'île de Barataria*.

Le plus aimable accueil dédommagea un peu M. de Nivernais d'une si triste mission : durant quatre mois, Frédéric lui fit les honneurs de son palais de Postdam.

A la nouvelle du traité conclu entre le cabinet prussien et la Grande-Bretagne, le mécontentement fut extrême à Yei*sailles, où depuis longtemps on regardait un roi de Prusse comme une sorte de vassal. Saisissant cette occasion d'entraîner la France dans ses vues, la cour de Vienne ordonna à son ambassadeur, le comte de Slaremberg, de faire à Louis XV l'offre formelle d'une al-

1 Peyssonnel, Situation politique de la France^ lome 1.

* Tabago» l'une des Antilles» au Nord-Esl de la Trinilé, avait été donnée par Louis XV au comte de Saxe, après la guerre de 1740. Les Anglais ayant paru mécontents de ceUe libéralité, il fut convenu que rtle demeurerait déserte, et ne sérail cultivée par aucune nation. Bizarre Iransaclion ! Ne ressemble-t-elle pas à cette stipulation entre deux voisins qui, ne s'entendant pas sur la jouissance d'une source, la tariraient d'un commun accord, ulin qu'aucun d'eux n'en proHlàt ?

r)B pnÉDÉniG ii. 24

liance , et de proposer le traité qui enfin fut signe, le i^m 9 mai 1756. La Russie ne tarda pas à y accéder; en un jour, le monument , élevé avec tant d'efforts par Richelieu, fut renveraé. L'abaissement de la Maison d'Autriche avait été la pensée prédominante de Richelieu, et comme son delenda Carlhago. Pour contenir Ferdinand, on vit alors un cardinal se faire dans l'Empire une arme du Protestantisme même. Cette politique dévoile toute l'étendue de son génie , comme le traité de Westphalie prouva la justesse de ses calculs.

Quand le marquis de Yalory, qui avait remplacé, à Berlin, M. de Nivernais sans autres instructions que de surveiller Frédéric, revint à Versailles, madame de Pompadour lui demanda s'il était vrai que le roi de Prusse, avant de partir, Téût embrassé, en lui disant : a Ce sont les petits vers de Tabbé de Demis, et les petits charmes de madame de Pompadour qui me font monter à cheval. » Rien n'était plus faux. Ce qu'il y a de vrai, d'honorable pour Frédéric, c'est qu'il défendit constamment à son ministre, le baron de Kniphausen, de voir la favorite. Le ressentiment de la toute-puissante marquise devait bientôt coûter cher h la France.

Cette révolution dans la politique de deux monarchies du premier ordre en entraîna plusieui*s autres à sa suite. Avant elle, l'Angleterre, la Russie, la cour de Vienne, les Provinces-Unies formaient un parti opposé h la France, à l'Espagne, à la Suède, h la Prusse ; et la cour de Turin, toujoui*s incertaine, mais toujours agissante, passait tour à tour d'un camp dans l'autre. Le traité de Versailles changea tous les rôles, on réuin's-

22 lUSTOiRB

I7&G sant lu Frauce, la Maison d'Autriche, la Russie, la Suède, TËmpire, contre l'Angleterre et le roi de Prusse. Ce fut une grave imprudence aux princes de l'Empire que de se ranger sous les drapeaux autrichiens. Dominés par une influence supérieure, ils embrassèrent inconsidérément un même intérêt, oubliant quh leurs rivalités, h leurs défiances, à leurs divisions mêmes était attaché leur salut : dès ce jour, Tindépendance du corps germanique fut en péril ' .

Simples spectatrices de la querelle, TEspagnc, la Sardaigne, les Provinces -Unies gavdent une stricte neutralité.

Quant à Marie-Thérèse, les avantages que lui procure sa nouvelle alliance sont d'autant plus précieux qu'elle en jouira à l'instant même. La Flandre, l'Italie, les l)ords du Rhin avaient longtemps dévoré ses armées: désormais, elle n'aura plus de combats à y livrer. Jusqu'alors l'influence diplomatique et l'or de la France avaient détaché de la cause impériale les princes mêmes do l'Empire ; ce danger n'est plus à craindre. Le cabinet de Versailles, naguère si contraire à l'Autriche, va, dans le Divan même, protéger la Hongrie contre les ambitieuses agressions de la Porte. Cette puissance répond, également du Danemarck et de la Suède. Tranquille de ces divers côtés, l'Impératrice-Reine pouira tourner toutes ses forces contre son plus formidable ennemi.

Néanmoins la rupture avec les puissances maritimes

* Alubly, Ihoit public de l' Europe ^ lumo 1.

causa, à la cour de Vienne et dans cette capitale, une nse sensation profondément pénible : on accusa Marie- Thérèse d'ingratitude envers rAngleterre, dont les secours^ en de récentes et bien graves circonstances, avaient sauvé la Maison d'Autriche.

L'Impératrice-Reine n'obtint, qu'avec beaucoup de peine, le consentement de son époux, à Tinsu duquel on avait même d'abord conduit la négociation, et qui, dans le Ck)nseil, à la première proposition d'une alliance avec la France, s'était écrié, en frappant violemment le bureau : ce Une telle union est contre nature; elle n'aura point lieu. » Bien que réprimandé par sa mère, le jeune archiduc Joseph la supplia, à diverses reprises, de ne point se séparer de la Grande-Bretagne. Quelques-uns des ministres gardaient un morne silence ^ Le prince de Collorédo et le confesseur même de l'Empereur no cachèrent point leur improbation. Mais, exaltée par la joie et l'espérance, Marie-Thérèse ne songeait plus qu'à réaliser promptement ses desseins contre la Prusse.

Sûre de la France, la cour de Vienne se hâte de mettre la Russie en mouvement*. Invoquant, dans son ardente impatience, les clauses du traité de Saint-Pétersbourg, comme si déjà la guerre était déclarée, elle engage Elisabeth à rassembler cinquante mille hommes en Livonie. Mais, pour rompre, il faut un prétexte : Marie-Thérèse exhume donc un ancien démêlé de Fré-

1 William Goxe, liisioire de la Maison d'Autrichey loine V. * IVyssonnrI, Situation politique de la France, lonic I.

17&6 déric avec le duc deMecklenibourg, relatif à des enrôlements, et depuis longtemps assoupi. Sa prétention est que le roi de Prusse en recrutant dans les États du duc, avait violé les lois de l'Empire; elle veut que, pour faire justice de cette infraction, et obtenir Tassistance de tous les princes garants du traité de Westphalie, le corps germanique se ligue.

La position de Frédéric devenait grave.

Alarmé des rassemblements russes en Livonie, et d*une forte concentrsition de troupes autrichiennes en Bohême; recevant de Dresde les dépêches les moins rassurantes; informé que Tlmpératrice-Reine vouhiit, en l'exaspérant, le contraindre aux premières hostilités pour lui laisser tout Todicux de Tagression , ce prince fit demander à la cour de Vienne, par son ministre, pourquoi elle armait.

La réponse fut évasive.

Dès lors, les rois d'Angleterre et de Prusse virent s'évanouir toutes leurs espérances du côté de la Russie : en effet, privé de l'appui de cette puissance, le traité de Londres n'était plus capable d'assurer la trtUiquillité de l'Allemagne.

Mais cet orage si menaçant, c*était sur la tête seule du monarque prussien qu'il grondait. Pour mieux écraser leur ennemi, l'Autriche et la Russie attendaient que tous les. alliés fussent pi*éts à fondi*e sur lui.

Frédéric n'hésita pas.

Redoutant peu ce nom terrible d'agresseur ' , dont

* Fréd<^ric, Histoirr de la guerre de Sept- A w^ lomo I.

1»Ë l'RÉDÉItlG II. 25

une haine aveugle pouvait seule le charger^ puisqu'en prenant les armes, il ne cédait qu'à la nécessité d'une légitime défense, le Roi signifia au cabinet autrichien qu'il voyait dans sa réponse une déclaration de guerre, et que les hostilités allaient commencer.

Rapide comme la foudre, ce prince frappe en éclatant. A peine le bruit de sa menace a-t-il retenti à Vienne, que déjà l'armée prussienne, forte de soixantedix bataillons et de quatre-vingts escadrons, envahit la Saxe : Taile droite, aux ordres du duc Ferdinand de nrunswick, marche de Magdebourg, par Halle, Leipsick, Borna, Chamnitz, Freyberg et Dippodiswalde, sur Dresde, rendez-vous général; le centre, commandé par le Roi, s'avance, de Wittemberg sur la rive gauche de l'Elbe, par Torgau, Meissen, Kesselsdorff; la gauche, sous le duc de BeverU; se dirige, de Francfort sur TOder, par Elsterwarda, Bautzen, Stolpen et Lohmen, et campO; vis-à-vis de Pirna, sur la rive droite de l'Elbe. Audacieux début, qui a le triple avantage de prévenir l'Impératrice, d'écraser les Saxons, de porter tout de suite la guerre en Bohême. Une fois mattre de la Saxe et de l'Elbe , Frédéric n'aura derrière lui rien à craindre. Pour faire face aux Russes, le feld-maréchal Lehwald reste en Prusse avec vingt-deux mille hommes. Cependant l'électeur de Saxe s'était retiré, avec toutes ses forces, dans le camp de Pirna; là, afin de gagner du temps, il entama une négociation ; son but cUiit d'obtenir la neutralité; mais, i>our y consentir, Frédéric connaissait trop bien les engagements de ce prince avec la cour de Vienne et la Russie.

1750 Ddçu dans ses espérances, le gouvernement saxon fit alors retentir TEuropô de ses plaintes» et Tinvasion prussienne fut repi*ésentée sous les plus noires couleurs : il importait à Frëdëric, en révélant les faits, de désabuser le public. Depuis longtemps, la copie des traités du roi de Pologne et des relations de ses ministres avec 4es cours étrangères était entre ses mains. Mais, quoique ces pièces justifiassent pleinement les entreprises de la Prusse, on ne pouvait eu tirer parti ; car, sans aucun doute, les Saxons, dès leur publication, les eussent qualifiées de suppositions forgées à plaisir.

Il fallut donc avoir recours aux documents originaux, qui se trouvaient encore dans les archives de Dresde. Frédéric en ordonna la saisie, et bien h temps, car, déjà emballées, elles allaient ôlre envoyées en Pologne. Informée de cette mesure, la Reine ^ voulut s'y opposer; on eut toutes les peines du monde h lui faire comprendre qu'en cette circonstance la résignation devenait nécessaire.

Une fois maître de ces documents, Frédéric en publia un extrait, intitulé : Mémoire raiionni iur les Jeiieins dangereux des cours de Vienne et de Dresde^ avec les pièces justificalives*.

Après avoir prouvé que la nécessité seule l'a entraîné à prendre les armes, le Roi y déclare que l'unique but

* Fille atnée de l'empereur Joseph I«. Si l'on en croit le chevalier • Uambury Williams, nulle expression ne pouvait rendre la laideur de

Marie-Josèphe.

* Foyez^ k la Ou du volume, pièces juslificalivcs» (A).

de son invasion en Saxe est de s'ouvrir une communi- nsc cation avec la Bohême^ et que, bien loin de songer à la conquête de ce pays, il le gardera, comme un simple dépôt, jusqu'à la paix ^

Étourdies de ce coup imprévu, les cours alliées jettent les hauts cris; ceux-là mêmes qui ourdissent contre Frédéric une trame odieuse, Faccusent hautement de perfidie : c'est un monaïque sans foi, un infracteur de droits sacrés.

A Vienne, où la vengeance se voit trompée dans ses calculs, on s'abandonne aux plaintes les plus violentes, aux inculpations les plus amères; nulle mesure dans l'explosion de ce ressentiment.

Bientôt, l'Empereur fait sommer le roi de Prusse de retirer ses troupes, en le menaçant des peines portées par les lois de l'Empire contre les perturbateurs du repos public; Frédéric va lui répondre par des batailles.

Maître de Dresde, le 10 septembre, sans résistance, Frédéric s'était déclaré le protecteur de la Saxe : les habitiints semblèrent disposés à Taccueillir comme teP. Rigides protestants, ils comparaient Tassiduo présence de Frédéric dans leurs temples avec le catholicisme de leur cour : la gracieuse affabilité de ce prince, la sévère discipline de ses troupes, tout venait favoriser cette sympathie. Aussi, la haute société et les magistrats s'empressèrent-ils à ses levers. Mais, pour

* Kocli, Abrégé de l'histoire des traités de paix^ lomc 11. [ * ArclieniioUz, Histoire de la guerre de Sept^Ans,

n&6 utiliser cette invasion, il fallait au monarque prussien autre chose que de bienveillantes démonstrations : enlevant donc de Tarsenal de Dresde toute l'artillerie, il l'envoya à Magde})ourg, et saisit tous les revenus de l'Électorat entre les mains des receveurs, 'que remplacèrent des agents nommés par lui. Soumettant ensuite à une révision générale les traitements des fonctionnaires saxons, il les diminua pour augmenter d'autant les recettes. Une énorme quantité de porcelaines, accumulée soit à Dresde, soit à Meissen, fut vendue; mais le château royal demeura intact. Quant au palais du comte de Brulh , les bâtiments et les jardins furent dévastés. Pour mieux assurer sa possession de la Saxe, Frédéric fortifiaTorgau; citadins, paysans, tous, moyennant salaire néanmoins, durent y travailler. Torgau devint sa place d'armes.

De plus, nulle communication ne fut permise entre Dresde et le camp de Pirna; un chariot y portait, chaque jour, les provisions destinées à la table d'Auguste.

Cependant, les troupes saxonnes et prussiennes restaient inactives, car le roi de Pologne comptait sur les secours autrichiens, et Frédéric ne i)ouvait rien entreprendre contre une position plus forte que le nombre et la valeur.

Maintenant, quelques dét^iils sur ce fameux camp de Pirna, l'un des meilleurs de l'Europe :

« I^ nature s'était complue, dans ce terrain bizarre, à former une espèce de forteresse, à laquelle Vart n'avai! que peu ou rien ajouté. A lorieiit de cette posi-

1)K PRi;il>l{UIG II. 29

tioUy coule TElbe entre des rochers qui, en rélrécissaiit tt^ son cours, le rendent plus rapide; la droite des Saxons s'appuyait à la petite forteresse de Sonnenstein, près de l'Elbe. Dans un bas-fond, au pied de c^s rochers, est située la ville de Pirna, dont le camp tire son nom; le front, qui fait face au Nord, s'étend jusqu'au Kohlberg; celui-ci fait comme le bastion de cette courtme devant laquelle règne un ravin de soixante à quatre-vingts pieds de profondeur, qui, de là tournant vers la gauche, entoure tout le camp, et va aboutir au pied du Kœnigstein. Du Kohlberg, qui forme une espèce d'angle, une chaîne de rochers, dont les Saxons occupaient la crête, ayant l'aspect tourné vers l'Occident, va, laissant Rottendorff devant soi, et se rétrécissant vers Struppen et Léopoldsheim, se terminer aux bords de TElbe à Kœnigstein. Les Saxons, trop faibles pour remplir le contour de ce camp, qui présentait, de tous côtés, des rochers inabordables, se bornèrent à bien garnir les passages difficiles, et cependant les seuls par lesquels on pût venir à eux; ils y pratiquèrent des abattis, des redoutes et des palissades; à quoi il leur était facile de réussir, vu les immenses forêts de pins dont les cimes de ces monts sont chargées ^ »

C'est là, dans ce poste réputé inexpugnable, qu'Auguste croyait trouver son salut; il n'y trouva que honte et malheur.

Frédéric, à qui l'inspection des lieux démontra que la famine seule pouvait réduire Tcnncmi, se conduisit

• Frédéric, Ili$toire de la guerre de Sept-An^, tome I.

n&7 Clèves, de Gueldre, de la majeure partie des possessions prussiennes eu Westphalie.

A Saint-Pétersbourg, Marie-Thérèse remue autant d'intrigues qu'à Paris ; ses agents y représentent l'invasion en Saxe comme une injure faite à la Russie, comme une insulte personnelle à la Tzarine, comme un scandaleux mépris des garanties données par elle au roi de Pologne pour son électorat. Aux calomnies, l'or vient joindre son irrésistible éloquence. Pour activer la guerre, l'Impératrice-Reine promet à Elisabeth un subside annuel de deux millions d'écus, obligation qu'elle contracte d*autant plus volontiers que la France seule payera la dépense. Bientôt les Russes s'avancent parla Pologne au secours de Marie-Thérèse.

A Ratisbonne, pour entraîner les États de l'Empire dans sa querelle, la cour de Vienne ne met pas en jeu moins de ressorts. Secondée des menaces de la France, elle y parvient : la Diète effrayée décide qu'une armée marchera droit sur l'électorat de Brandebourg. Des manifestes contre le roi de Prusse inondent l'Allemagne.

Dès le mois de mars, Frédéric était allé régler on Silésie, avec le maréchal de Schwerin, son plan d'opi^i*ations; puis il revint en Saxe.

Comme plusieurs de ses ennemis S vu leur éloignement, ne pourront commencer leurs opérations que dans une saison Irès-avancée, et, afin d'attaquer, avec toutes ses forces, le plus voisin, le plus redoutable de tous, il a résolu d'entrer en campagne aussitôt quepos*

* Jomini, clc, elc; — Lyud, eli*.

i)Fi rnÉDÉiuG II. 41

8ible. Peut-être un grand coup contre les Autrichiens, i'^&T au début de la campagne, arrétera-t-il leurs auxiliaires.

Mais, pour donner le change et laisser croire qu'il veut rester sur la défensive, le Roi simule d'autres dispositions : pendant l'hiver, il fait fortifier Torgau et les faubourgs de Dresde ; ses armées sont réparties dans la Silésie et la Saxe, le long des frontières de la Bohème ; Schwerin se trouve en Silésie et dans le comté de Glatz avec trente-quatre mille hommes ; le duc de Brunswick- Bevern occupe la Uaute-Lusàce avec vingt-deux mille ; trente-six mille restent aux environs de Dresde, sous les ordres du Roi; dix-huit mille, dans le Voigtland, sous le prince Maurice d' Anhalt-Dessau .

Marie-Thérèse suivra un système opposé : elle restera sur la défensive, jusqu'à ce que ses alliés soient en mouvement ; obligé alors de diviser ses forces, le roi de Prusse ne pourra, sur aucun point, opposer une grande résistance.

Le feld-maréchal Daun se tient en Moravie avec trente-six mille hommes, pour pénétrer dans la Haute- Silésie ; le comte de Konigseck, non loin de Reichemberg, avec vingt mille, pour passer par la Lusace; Brown, en personne, à la tête de cinquante mille près de Budin, pour marcher sur Dresde; et le lieutenantgénéral duc d'Aremberg, aux environs d'Egra, avec vingt mille, tout prêt à traverser le Vogtland pour se réunir, vers Dresde, à Brown et à Konigseck.

Mais Frédéric prévient tous ses projets. Dès le mois de mars, il entre en Bohême pat* quatre côtés différents. Le prince Maurice marche droit à Egra ; d'Aremberg y

f7S7 mssemble prdcipilamment ses troupes; Maurice, chaiige«niit alors de route^ passe, le 20, les dëfllës dégarnis par le duc, campe à Commotau, et rejoint, le 25, à Trebnitz» le Roi, qui chassait devant lui le général Draskowitz, posté près d'Aussig.

Le 21 avril, le duc de Bevem rencontre, pi*ès de Reichemberg, Konigseek dans un camp bien retranché qui traversait une vallée large et profonde ; la droite s^étendait au delà de Reichemberg, et la gauche était établie sur le Geskemberg. Le duc se forme en ordre de bataille presque parallèlement à la disposition de Ten** nemi, et l'attaque avec sa cavalerie ; pendant que son infanterie, passant le ruisseau, se déploie, emporte les hauteurs sur la gauche de Konigseek, chasse les Croates des abattis, dépasse le flano droit des Autrichiens, les met en déroute, et les poursuit au delà des quatre ravins.

Parti, le 18 avril, de Landshut^ le maréchal de Schwerin marche à Trautenati, où il s'empare d'un magasin considérable; s'avance, le lendemain, à Konigshoff; y passe l'Elbe, se dirige sur Gitschin, y arrive et prend encore un magasin. Après l'affaire de Rei* chemberg, le comte de Konigseek s'était posté près de Liebenau ; mais, craignant d'être pris et coupé à revers par Schwerin qui semblait se diriger sur Tumau, il se retire en toute hâte, par la rive droite de l'Iser, sur Jung-Buntzlau. Alors Schwerin change habilement de route , marche lui^méma à Buntzlau , y devance les Autrichiens, et s'empare d'un magasin considérable.

Précipitant sa marche, Konigseek vient passer l'Elbe

DE FHÉDÉniG II. 45

à Braudeis, et se réunit, près de Prague, à la grande n&T armée autrichienne. Mais, renforcé du duc de Bevern quiTavait joint entre Jung-Buntzlau et Munchengratz, Schwerin se porte sur Bénadek, envoie, le 29, à Âlt- Buntzlau un gros détachement qui s'empare de Brandeis, et jette aussitôt des ponts sur l'Elbe entre Kostelitz et Brandeis. Le 4 mai, Schwerin traverse le fleuve et^ ne voulant pas pousser plus loin avant d'avoir concerté ses mesures avec le Roi, campe à Stuha.

Frédéric avait passé l'Eger, près de Koschtitz, le 27 avril. Pour ne pas lui prêter le fl^nc gauche, le feld*maréchal Brown, posté près de Budin, se replie sur Welwarn, et y est joint par le duc d'Aremberg, qui vient d'Egra. Abandonnant toud leurs magasins, ils rétrogradent jusqu'à Prague : Frédéric le» suit, et prend position, le 5 mai, entre la Moldau et le Weissemberg (Montagne-Blanche).

Le prince Charles ayant pri^, le 30 avril, le cornmandement en chef de Tarmée autrichienne, forte de quatre-vingt mille combattants, passe la Moldau, le 1'^ mai, et campe sur la rive droite du fleuve ; sa gauche s'appuie au mont Ziska^ sa droite s'étend vers Sterboholi. Derrière la droite de son infanterie est le village de Maleschitz; l'armée forme plusieurs lignes; suivant l'usage, la cavalerie est placée sur left ailes ; le quartiergénéral se trouve à Nusl. Se réunir à la division du comte de Konigseck accablée par l'armée de Schwerin, et attendre l'arrivée de Daun, qui amène de Moravie un corps considérable, tel est le plan du prince.

Que fera Frédéric? Instruit de la marche du mare-

1757 chai Daun, il veut, par une bataille, prëveiih* cette jonction. Laissant une moitié de son armée sur le Weissemberg, aux ordres du maréchal Keith et du prince Maurice, avec l'autre il passe la Moldau, près de Podbaba, et campe aux environs de Czimitz. Au moment du passage, trois coups de canon avaient averti le maréchal de Schwerin.

Le 6 mai, à cinq heures du matin, le Roi repart dans le plus grand silence, marchant au-devant du maréchal, qui, un peu après minuit, s'était mis en route sur quatre colonnes ; bientôt la jonction a lieu. L'armée prussienne se trouve forte de soixante-huit mille hommes.

Mais, pour rendre la partie plus égale, il fallait conti*aindre le maréchal Brov^n d'abandonner une partie de ses montagnes, et de longer dans la plaine. Frédéric change son. ordre de bataille ; l'armée avait défilé en colonnes rompues : il la met sur deux lignes, et la fait marcher par la gauche en suivant le chemin de Postchernitz. Dès que Brovra voit ce mouvement, il prend sa réserve de grenadiers , sa cavalerie de la gauche, avec sa seconde ligne d'infanterie, et côtoie ainsi les Prussiens, en tenant une ligue parallèle. C'était là ce que voulait le Roi.

Une fois Taile gauche arrivée à Serboholi, Schwerin lui oi*donne de se former et de marcher à l'ennemi ; mais il faut traverser de pi*ofonds marais, des chemins impraticables; plusieurs bataillons sont obligés de rompre ou de marcher par Aies; presque toutes les pièces des i*égiments restent en arrière; l'ennemi a le

temps de garnir son front d'une formidable artillerie. ^^^^

Enfin cette Valeureuse infanterie, après mille efforts^ parvient à se former : il était une heure après midi. Sans prendre un instant dé repos, elle se précipite sur les Autrichiens, qui tommencent un feu à mitraille terrible. Le Roi avait ordonné de culbuter l'ennemi à la baïonnette, sans s'amuser à tirer; ou obéit : toute la ligne, l'arme au bras, sous une canonnade meurtrière, s'avance. Arrivée à quatre cents pas de l'ennemi, pour enfoncer les Autrichiens par un choc aussi impétueux, elle présenté la baïonnette ; mais tel devient le feu de l'artillerie , que les vides des rangs ne peuvent plus se remplir; jusqu'alors inébranlables, les grenadiers fléchissent et se retirent avec les régiments qui les appuyaient. Celui de Fouquet perd quatre pièces de bataillon et quelques drapeaux.

Cependant la cavalerie prussienne de l'aile gauche, aux ordres du prince de Schoneich, a attaqué; mais ces soixante-cinq escadrons sont repoussés; une seconde charge ne réussit pas mieux.

Tandis que la cavalerie lutte ainsi de courage et de persévérance, le maréchal de Schwerin s'efforce de reformer son infanterie ; tout à coup son propre régiment cède comme les autres; mettant pied à terre, ce héros septuagénaire saisit un drapeau, ramène ses soldats à la charge , et reçoit la mort. Heureux du moins en tombant, car il a vu son régiment et toute la ligne, électrisés par son exemple, s'élancer à l'ennemi avec enthousiasme.

Jaloux d'imiter un si glorieux modèle, plusieurs gé-

Ad HtSTOtRB

1767 péraux conduisent leurs brigades à pied ; rennemi', qui tout à rbeure poursuivait les Prussiens, est en pleine déroutOt

Alors le prince Henri attaque, avec l'infanterie de Faile droite, les Autrichiens vers Hlupetin, et les chasse au delà du ravin. Ses troupes, l'ayant franchi en plusieurs endroits^ s'avancent entre la gauche et le centre de la position de Tennemi qui recule sur ce point. Ce mouvement augmente le vide déjà eidstant dans le centre, et devient décisif. Quelques bataillons s'y jettent, et séparent ainsi totalement la gauche des Autrichiens de leur droite. Renforcée de celle du corps de i*éserve, la cavalerie de l'aile gauche prussienne retourne à la charge, et renverse enfin les escadrons autrichiens : bientôt, leur infanterie subit le même sort. La gauche des Prussiens s*avance; leurs deux ailes se rejoignent, et coupent la ligne aulrichienne dont l'aile droite se retire en désordre à Beneschau avec presque toute la cavalerie.

La gauche avait conservé sa position; mais, prise en flanc et en queue par le mouvement des Prussiens, elle est réduite à faire feu sur ses derrièi*es. Vivement pressé, le prince Charles se relire de montagne en montagne.

Quant à la [cavalerie prussienne de la droite, qui, au moment du combat, n'avait pu venir à la charge, elle passe aussi le ravin pi*ès de lUupetin, renverse la cavalerie autrichienne, et la pow-suit jusque sous le canon de Prague.

L*arméé vaincue est séparée en deux : une moilié

se jette dans Prague avec le prince Charles; l'autre, nsi entièrement dispersée , va rallier ses débris à trente lieues du champ de bataille» On emporte Brown mortellement blessé.

Des deux côtés on déploya une admirable valeur ; dans ces âmes guerrières, de vieilles haines nationales changeaient ^en une sorte de furie Tamour de la gloire. De tels spectacles arrachent des pleurs > et cependant nous aimons à voir jusqu'où peut aller en nous le mépris de la vie. L'homme, à l'aspect de ces dévouements sublimes, dans des luttes où, trop souvent, il n'est qu'instrument, pour des intérêts qui lui sont personnellement étrangers, mesure, avec un juste orgueil, tout ce qu'il y a de force morale eu lui : il voit tout ce que les mot« sacrés dé patrie, d'indépendance, de liberté pourraient enfanter d'héroïques merveilles.

Sur quatorze cents hommes qui composaient le régiment prussien de Winterfeld, plus de mille périrent à Tattaque d'une batterie t à travers la mitraille, il s'avançait d'un pas égal et ferme, comme à une revue. « Place, lui criaient les gi'enadiers de Wreden » place, camarades ) vous avez assez fait pour l'honneur i » et un même soit les attendait, et la mort balayait ces braves!

Cette victoire, si obstinément disputée pendant onze heures, Frédéric la dut à un effort concentré de toute l'armée prussienne sur le centre et sur la di'oite des Autrichiens, dont cette aile fut ainsi débordée. Paralysée dans sa position , leur gauche ne prit part au combat que pour protéger la retraite. Le prince Henri se couvrit de gloire. La perte des Autrichiens fut de douze

AS UI8T01RB .

17&7 mille hommes hors de combat^ de ueuf mille prison* uiersy de soixante pièces de canon. On ëvalna celle des Prussiens à trois mille morts, à huit mille blessés, à seize cents prisonniers ou déserteurs. Mais les vainqueurs eurent à pleurer Schwerin, ce guerrier qui, h lui seul, valait dix mille combattants : c'est son roi qui lui a rendu ce glorieux témoignage ^

Là aussi tombèrent les colonnes de Tinfanterie prussienne : MM. de Hautcharmoy, de Goltz, de Mannkein, d'Anhalt, le prince de Holstein, et tant d'autres vaillants officiers ou vieux soldats qu'une guerre sans relâche ne permit pas de remplacer. Dangereusement blessés, MM; de Fouquet et de Winterfeld ne succombèrent pourtant point.

Les conséquences de la défaite eussent été bien autrement fatales aux vaincus, si le prince Maurice avait pu, comme il en reçut l'ordre, traversant la Moldau près de Branick , leur couper la retraite. La crue des eaux et le manque de pontons ayant rendu impraticable le passage de cette rivière, ce contre-temps préserva les Impériaux d'une ruine totale.

Du champ de bataille, Frédéric avait écrit à sa mèi*e : « Je me porte bien, ainsi que mes frères. La campagne est perdue pour les Autrichiens, et j'ai les mains libres, avec cent cinquante mille hommes. Nous sommes maîtres d'un royaume qui nous fournira de l'argent et des

* Frédéric, Bâtoire de la guerre de Sept-Ant^ lome I; — MQIIer, TabUau des guerres de Frédéric le Gr oiu/ ; — Grimoard , Tableau de la vie ti du règne de Frédéric, — Guiberi, Éloge du roi de Fruste; — Jomiiii, Traité des grandes opérations militaires.

DE FRÉDÉniG II. 49

hommes. J'enverrai une partie de mes troupes faire un tm compliment aux Français.. Je poursuivrai les Autrichiens avec le reste. »

Mais cette rude bataille devint surtout remarquable par les suites qu*elle n*eul pas. Tous les calculs furent trompés. Ainsi ^ selon les prévisions générales, nul doute que Tannée autrichienne > en déroute , ne dût être poursuivie et anéantie/ que le feu et la faim contraindraient les troupes renferméeii dans Prague à se rendre. Il en arriva tout autrement, et les espérances des Prussiens s*évanouirent.

Cependant Frédéric avait investi Prague, où se trouvaient alors, outre sa garnison, cinquante mille hommes, avec tous les principaux généraux autrichiens, ainsi que les princes de Saxe, le duc de Modène, le comte de Lascy et le prince Charles lui-même. Devant toutes les issues de Timmense cité des batteries se dressèrent. — Vainement, avec le courage du désespoir, les Autrichiens tentèrent-ils des sorties : une artillerie, vomissant la mort, les refoulait dans leur prison.

Le 29 mai, commença le bombardement. Après trois semaines de siège, toute la Ville-Neuve, ainsi que le quartier des Juifs^ étaient en cendres. Nombre d*habitants avaient péri, écrasés par les bombes ou les décombres. Des retranchements prussiens, on entendait, pendant la nuit, les cris des victimes. A ces désastres, vinrent se joindre toutes les horreurs de la famine. Pour restreindre ses ravages, douze mille individus furent expulsés de la ville; mais les boulets ennemis les y refoulèrent. Faute de vivres, Tarmée commença à manger

2^0 . niarûnii. >

1H7 ^efl ehevaux^ et quatrat^vingt ipillâ habitants saua pain eq. obtenaient à peina de faible rations. Bientôt, un dévorant typhus s*étendit svir la malheureuse cité) les égU89§ regOFgwient de blessés et de malades; partout 1» n^ort a'oflVait M>ua mille formes hideuses. Dans cette e^tr^rnité, çlergéi magistrats, bourgeois, tous tendirent m\ prince Charles des mains suppliantes; ils le conju-r raient d'quvrir 1^ plaoe anx Prussiens. Mais un auptèi*e devoir rofpvlait U pitié dai^a son cœur. Cherchant néîinmoin? h capituler, il demanda une libre retraite pour ses troupes. Frédéric lui répondit par des conditions inacceptablep,

L,^ situation do lUf apie-tXhérèse devenait donc de plus eu plvi^ Qritiiiye- Elle voyait les Pinssiens maîtres de tous le^ passages de Iq Itobôme dans la Lusaoe , le Ypigtland, la Saxe et la 3ilésie; l'élite de son armée, ses nieillçurs généraux étaient comme prisonniers dans Prague, et le reste de ses troupes, vaincues, dispersées çà et là, manquait de subsistances, môme sur son propre territoire. Encore quelques jonrs, et Prague aux abois allait, succomber» entraînant avec elle le royaume entiev et les provinces voisines i tout secours de la Saxe était interdit « Bientât, les États héréditaires seraient entamés; Vienne même n'était pas h Tabri d^un siège i déjà le nom de ce jeupe roi, huit fois vainqueur de-»puis 1741, y portait la terreur.

Mais le trouble ne montait pas jusqu'à Tàpie de Ma«^ rionThérèse. Aussi, ses généraui^ reçurent-'ils Tordre de délivrer Prague à tout prix.

Le maréchal Daun, commandant le corps de Mora-t

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vie, aurait dû rejoindre la graude àrtnëe à Prague; im mais^ n'étant arrivé que le 6 mai à Bohmischbrodt, il y apprit la bataille, et, après être resté quelques jobrs dans cette ville » il se retira ensuite à EoUin, autant pour éviter un combat, que pour rejoindre Taile droite retirée à Bemachau*

Craignant que cette armée, forte de plus de quarante mille hommes, ne gênât ses opérations devant Prague, et qu'elle ne manœuvrât de manière à faciliter la sortie du prince Charles, Frédéric voulut la forcer à la retraite 3 le duc de Beveru fut donc détaché avec vingt-cinq mille hommes.

Afin de recevoir les renforts en marche pour le joindre, le maréchal rétrogiada , de Eollin sur Kut4 temberg, Goltzjenkau et Haber. Là, ayant recueilli toutes ses forces, ainsi que les fuyards de la bataille de Prague, il quitta, lé 12 mai, son camp de Jenc-» kau, parvbt, le mêoiejour, à Janwitzy, â là tête de soixante mille hommes, et s'efforça d'entraîner le duo de Bevern à une action avant l'arrivée des secours prussiens.

L'accroissement des forces autrichiennes dérangeait toutes les combinaisons de Frédéric t il fallait néces^ sairement renforcer le prince de Bevern, pour qu'il pût au moins se soutenir contre des forces trois fois plus nombreuses que les siennes; d'un autre cdté, ce n'était pas un faible inconvénient que d'aflaibltr une armée de siège ayant à défendre une vaste circonfé^ rence, et que, d'un jour à l'autre, quarante mille hom* mes, renfermés dans la place, pouvaient attaquer.

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