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ns7 De plus^ les Russes^ les Suédois, les FrançaiSi Tarmée de TEmpirei s'avancent vers les États prussiens.
Il devient donc indispensable d'éloigner le maréchal Daun, et d*en finir avec Prague. En gagnant une bataille, le Roi prendra, sur les Impériaux, une entière supériorité; alors, les princes de TEmpire, déjà ébranlés, le conjureront de leur accorder la neutralité ; les Français se trouveront dérangés, peut-être môme arrêtés dans leurs opérations en Allemagne; les Suédois deviendront plus pacifiques, plus circonspects; la cour de Saint-Pétersbourg elle-même fera des réflexions.
Frédéric ne balance pas ; quittant le camp de Prague avec douze mille hommes, il se joint au duc de Bevem, près de Kauerzim, et marche avec des troupes, de moitié inférieures en nombre, à la rencontre de Daun, établi près de KoUin, sur des hauteurs, et derrière un profond ravin coupé d'étangs.
Le front de cette position étant inattaquable, le Roi se résout à en passer les flancs, et à attaquer la droite de Daun. En conséquence, traversant Planian, il fait halte à Novimiest, et donne ses ordres pour la bataille : Tavant^garde et la gauche commenceront l'attaque, tandis que la droite, se refusant au feu de l'ennemi, la soutiendra en marchant toujours sur la gauche.
Pendant la nuit, Daun s'était déjà plus porté sur sa droite, versEolUn. Mais, ayant découvert le plan du Roi , il prit une nouvelle position, en filant, toujours par la droite.
LelSjnin, sans rien changer à sa disposition, Frédéric, se met de nouveau en marche. Son brave lieutenant-
goucraly de Ziethcn, repousse le comte de Nadasti jus- n57 que derrière la droite de Daun. Avec l'avant-garde, M. de Hulsen chasse les Autrichiens des villages de Brézist et de Krezor, prend plusieurs canons, fond sur la droite de Daun^ et renverse la première ligne. Mais bientôt Taspect du combat change : Daun arrive avec des troupes fratches, et le lieutenant-général de Hulsen, pris en flanc par l'infanterie qui garnissait les bois, se replie, avec beaucoup de perte, à quelque distance; il espère être soutenu par la ligne qui s'avance. Malheureusement , eu se portant toujours sur la gauche, cette ligne se rapproche tant des ennemis, que les Croates, cachés dans les taillis et chemins creux près de jChotzmitz, tirent dans la colonne même. Alors elle fait halte et s^engage : Faction est des plus acharnées; sans soutien, Hulsen retourne néanmoins six fois à la charge. A force de prodiges de valeur, la cavalerie prussienne de cette aile renverse la cavalerie ennemie, et, à diverses reprises, enfonce son infanterie. Mais le canon autrichien la broie et la force à la retraite. Tandis que la première ligne prussienne cherche en vain à se servir de son artillerie, celle des Autrichiens, tirant de haut en bas, fi^it d'aflreux ravages. La seconde ligne, et même la cavalerie, qui remplissent les grands intervalles de la première, ne souffrent pas moins du feu de Tennemi. Enfin les Prussiens plient de toutes parts, et alors, s'élançant du creux des montagnes, la cavalerie autrichienne et saxonne se précipite sur eux; la confusion devient générale. Une insatiable soifde vengeance dévore les Saxons; frappant
1767 sans quartier, à chaque coup de sabre, ils s'écrient : « Tiens, souviens-toi de Strigau (Hohen-Friedberg). »
Cependant, loin de prévoir son triomphe, Daun, auquel les attaques réitérS$es des Prussiens ont enlevé beaucoup de monde, a déjà donné Tordre de la retraite surSuchdol, quand, spectacle bien inattendu, il voit Tennemi en déroute.
Vainement Frédéric a sept fois ramené lui-même ses troupes à la charge. Après tant d*inutiles et de sanglants efforts, son magnifique régiment des gardes semblait hésiter : 1/ Croyez-vous donc toujours vivre I » 8*écrie-t-il avec cette irrésistible énergie qui ébranle les masses, et de nouveau il entraîne ces géants à la mort*
Ce fut pour perpétuer le souvenir de cette journée que rimpératrice-Reine institua TOrdre militaire de Marie-Thérèse. Dans le transport de sa joie, voulant honorer, d'une manière inusitéoi Thomme qui, le premier, avait triomphé du redoutable Frédéric, elle alla elle-même annoncer à la comtesse de Daun la victoire de son mari.
En effet, la gloire de Daun fut grande; néanmoins les manœuvres du roi de Prusse avaient été bien supérieures aux siennes, et, si une sorte de fatalité n'eût paralysé les sages dispositions de Frédéric, l'Autrichien n'eût pas vaincu. Son indolence à la fin de l'action prouve qu'il manquait de ce génie militaire qui fait plus que vaincre, qui profite de la victoire. Après sa dérnit^, il rosinit au lloi quinze mille combattants tout au plus : si, au lieu de rentrer dans son camp, Daun fût tombé, avec toutes ses
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forcer, sur les débris de i'armëë tti'UâSlëiitiej ce (k)Up dé^ <^^^ cisif terminait la querelle ^ Tufeiittâ OU Napdlëdli ll*éUë^ seut poim hésité. Déjà la MtàlUë Avait été livrée ddiib une position tin peu aventurée | Ffédérie, eh débordant la droite des Autriohiensi s'était engagé entré leur M^ méé et TElbe sur la direction de KoUin. POUf ftiiéâiitir les vaincus^ que fallait^il encore au vbiliqijeur? Faire vivement descendre sa gauche et sod centre sur Pla-*nian^ poUr éiécuter ainsi un changement de froui dé-^ cisif< Rejeté sui^ TElbe entre Kollin et Nimbourg, sans pontsi sans Communicatloti aVec le corps qui assiégeait Prague^ sans artilleriei et presque sans munition^ fi'én étaitfaitdeFrédériôS >
Ce fut le leuderaaiil d'une aussi terrible journée qu'tl écrivit à mylord Maréchal cette lettre si calme et si belle^ où il louei avec tant de noblesse> la valeur des Autrichiens'i avec tant de sensibilité) celle de aes frères | où il dit d'une façod éï piquailté i u La fortune m'a tourné le dos ce jour-là; elle est femme, et je de suis pas ga^^ lant. J'auraië dû m'y attendre t elle s'eftt déclarée pour les dames qui me font la guerre. Dans le vrai, je devais prendre avec moi plus d'infanterie. Les sUccès^ mod cher lord, donnent ude confiance nuisible. Ylngt^troiS bataiUons ne suffisaient paij pour déloger soixante mille hommes d'un ppste avantageux.
i< Que dites^ôus de cette alliance contre le marquis de Brandebourg? Quel serait rétonnément du grand
* Jomini, Traité des grandes opérations militaires.
* Guibcrt, Éloge du rôi de Priasse,
n&7 Frédéric-Guillauine|8*il voynit son arrière-petit-fils aux prises avec les Russes, les Autrichiens, presque toute rAlleroagne, et cent mille Français! J'ignore s'il y aura, pour moi, de la honte à succomber; mais je sais qu'il n'y aura pas grande gloire à me vaincre. »
Désormais, le blocus commencé devient impossible; quittant, le 19 juin, l'armée qui vient de combattre, Frédéric se rend à Prague, pour en lever le siège, et l'opération s'exécute avec un ordre parfait. Le même jour, toute la grosse artillerie est enlevée et transportée sur la rive gauche de la Moldau, d'où elle part pour Leitmeritz. Là, chargée sur des bateaux, elle va, par l'Elbe, jusqu'à Dresde. Dans la nuit, les batteries sont détruites, et les fougasses comblées. Les troupes, en trois colonnes, se dirigent sur Brandeis; avec l'arrièregarde, le prince Henri couvre la retraite; et, malgré toutes les tentatives de leurs nombreuses troupes Itères pour l'inquiéter, les Autrichiens n'obtiennent pas le moindre succès.
Le Roi marche ensuite, en personne, à Leitmeritz, avec une partie de son armée, tandis que l'autre, sous les ordres du prince de Prusse, gagne Boêhmisch- Leipa. Ils s'y arrêtent, quelque temps, pour vivre aux dépens de l'ennemi, en attendant les entreprises des alliés de Marie-Thérèse qui s'ébranlent de toutes parts. C'est en ces graves circonstances que Frédéric apprit la mort de sa mère : il en fut profondément affecté, et le témoignage de sa douleur est venu jusqu'à nous\
* Frédéric, Histoire de la guerre de Sept-Àne.
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Mais ëloignODS-Dous un moment de ce prince poui* i^&î suivre les mouvements des armées françaises et du duc de Cumberland. '
On a vu la marche rapide du maréchal d'Eslrées en Westphalie. Le 6 juillet, ce général gagna sur les Anglais la bataille d'Hastembeck; cette victoire lui livra tout le pays. Mais, tandis qu'il illustrait ainsi les armes du roi de France, et que ses habiles manœuvres allaient couper les alliés de leurs communications, des intrigues de cour lui enlevaient le commandement. Les oisifs do Versailles s'indignaient que tout Télectorat de Hanovre ne fût point déjà en son pouvoir, et la marquise de Pompadour décida 4u reste delà campagne.
D'Estrées avait vaincu : le maréchal de Richelieu vint recueillir les fruits de la victoire. Malheureusement, le nouveau général n'imita point la noble conduite de son prédécesseur, qui répondait à l'université de Gœltingue, implorant sa protection : « Messieurs, l'université de Goettingue est trop célèbre par la quantité de grands hommes qu'elle a produits, et qui ont mis le sceau à sa gloire, pour que je ne saisisse pas c^tte occasion de lui témoigner mon estime particulière. Elle peut se tranquilliser sur les désagréments que la guerre entraine avec elle ; je les éloignerai autant qu'il dépendra de moi. Je n'ignore pas combien ils sont préjudiciables aux sciences, et j'aurai soin que la marche des troupes ne trouble point une université aussi célèbre, etc« »
Surnommé le Pire la Maraude par les soldats^ Richelieu ne mérita que trop une semblable qualification.
Les excès de tout genre, auxquels se livra l'aripée dM
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1767 maréchal» furent tels/ que le priuce Henri lui écrivit la lettre suivante : u Monsieur, après les hoiribles désordres, vexations, et déprédations que les troupes fmn« çaises viennent de commettre, durant leur dernière incursion^ dans la principauté d'Ualberstadti j'ai ordre du Roi de vous avertir qu*on agira avec la même inhumanité et barbarie dans les terres des alliés du roi de FrancOi et que, désormais, on fera ressentir aux ofliciers les indignes traitements que vos trobpes ont exercés envers les sujets de Sa Majesté*
« C'est dans ces propres termes qu*Elle souhaite que je vous fasse connaître ses intentions. »
D'Estrées, sévère observateur de Tordre^ avait fait pendre un munitionnaire convaincu de malversations, mais protégé de la favorite ; dès lors, son renvoi fut ré^ solu. Seulement, on crut devoir attendre quelque temps encore. Le secret, ayant transpiré, parvint aux oreilles de M. de Puisieux^ beau-père de d'Ëstrées^ qui aussitôt écrivit à son gendre : « Vous ôtes desservi : on blftme votre conduite, on dit que vous ôtes timide; on vous donne môme déjà un successeur. Livrez la bataille, il le faut absolument. Si vous la gagnez, on vous regrettera; si vous la perdez, il n'en sera ni plus ni moins. »>
C'est à cette môme bataille d'Uastembeck qu'on vit un officier général, du reste tirès-distingué, contrarier de tous ses efforts les mesures du maréchal dont il était jaloux. Gté au tribunal des maréchaux de France^ le comte de Maillebois fut privé de tous ses emplois et enfermé dans la citadelle de DouUens) mais il reparut ensuite à la cour» En Angleterre, l'infortubé Bing avait
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paye de sa vie le malheur d'étrô honorablement vaincu i nii
Illu&trë déjà par sa dérense de Gènes et la conquôtë de Minorquê, Richeli6U> arrive le 7 août à Minden^ s'empare de Hanovre^ détache vingt-cinq mille hommeSi qui, sous les ordres du prince de 6oubisei doivent aller renforcer Tarmée des CercleSi poursuit le duc de Cumberland; èti le 10 septembre^ lui arrache la capitu-^ lation deCloster^Setëtn^. On convienti sous la garantie du roi de Danemareki que le général anglais licenciera ses troupes auxiliaires de Ùesse^ de Brunswick^ de Saxe^ Gotha; que les troupes hanovriennes se retireront au delà de TElbe; qu'elles n'exerceront aucune hostilité contre les Français; que les duchés de Brème et de Yeiden resteront au pouvoir de la France jusqu'à la conclusion de la paliV Résultat plus important qu'une vic^ toire, puisqu'on paralysant ainsi Tarmée anglaise ^ Richelieu entravait toutes \ei opérations de Frédérici. Déjà même il menaçait Magdebourg et laVleille^Marche.
Cependant, le prince Charles» qui fait observer Fré'déric par le comte de Nadasti> combine ses opérations avec le maréchal Daun» poursuit le prince de Prusse, et détache, pour le prendre eii queue^ le lieuténaiit-^géné^
^ A co sujet, un ministre du roi de Danemarcki le comte de Lynar, qui avait dirigé la négociation, écrivit au comte de tleuss, appartenant comme lui k la secte des piétistes : « L'idée qui me vint de faire cette convention était une inspiration céleste. Lé Saint-Esprit m*a donné la force d'arrêter les progrès des armes françaises, comme autrefois Josué arrêta le soleil. Le Dieii tout-^puissant, qui tient l'univers m ses mains, s'est senri de moi indigne pour épargner co sang luthérien, ce précieux sang hanovrien qui allait être répandu. »
^ Koch, Abrégé de thiêtoifê des traités de pdiofy éU,, lotné II.
^Voi ral Maquire et le duc d^Aremberg : tous deux attaquent le général major Pultkammer, enfermé dans Gabcl. A vingt mille hommes, ce brave officier n'en peut opposer que dix-neuf cents : après une glorieuse défense, il est pris. Ainsi coupé d*avec ses magasins de Zittau, le prince Guillaume décampe, le 17, des environs de Leipa, et se retire, à travers les montagnes, par des détours et des chemins impraticables ; il y perd la plus grande partie de ses bagages. Un corps d'Autiîchiens Ta devancé à Zitlau; cette place, réduite en cendres à force de bombes, est prise ; après en avoir retiré, pendant la nuit, garnison et magasins, le prince royal se replie sur Budissen.
Quant au Roi, laissant le maréchal Keith opposé à Nadasti, sur les frontières de la Bohême, il part pour la Saxe, traverse l'Elbe près de Pirna, et s'avance juscju^à Zittau,afm de livrer bataille au p|-ince Charles, alors près deWitgendorff. Mais, trouvant cette position inattaquable, Frédéric laissa le duc de Bevern pour observer les Autrichiens, et couvrir la Silésie et la Lusace ; puis il marche, par Dresde et Leipsick, à la rencontre des troupes combinées de la France et de TEmpire, sous les ordres des princes de Soubise et de Saxe-Hildbourghausen. Déjà cette armée avait paru sur les bords de la Saale; mais, à l'approche du Roi, elle se retire derrière Eisenach : Frédéric la poursuit jusqu'à Erfurth et Gotha.
Mais que d'humiliations avaient abreuvé l'infortuné Guillaume I Ayant été avec le duc de Bevern, le prince de Wurteml>erg et les principaux généraux, au-devant
(lu Roi, Frédéric lui rendit à pciue son salut. Appelant im ensuite le général de Goltz, il Tatterra de ce peu de paroles : c< Dites à mon frère et à tous ces généraux que» pour bien agir, je leur devrais faire trancher la tête, M
Plus tard, il chassa ce même de Goltz, que le prince avait envoyé à Tordre; et, quand son frère voulut lui remettre les listes et rapports de Tarmée, Frédéric les arracha de ses mains en lui tournant le dos.
Profondément blessé, Guillaume quitta le camp et écrivit de Budissen au Roi : « Je suis parfaitement convaincu que je n'ai pas agi par caprice. Je n'ai pas suivi les conseils de gens incapables d'en donner de bons : j'ai fait ce que j'ai cru être convenable à l'armée. Tous vos généraux me rendront cette justice. Je tiens inutile de vous prier de faire examiner ma conduite ; ce serait une grâce que vous me feriez : ainsi je ne saurais m'y altendi*e. Ma santé a été affaiblie par les fatigues, mais plus encore par le chagrin. Je suis allé loger à la ville pour me rétablir.
« J'ai prié le prince de Bevern de vous présenter les rapports de l'armée; il peut vous faire raison de tout. Soyez assuré, mon cher frère, que, malgré les malheurs qui m'accablent, et que je n'ai pas mérités, je ne cesserai jamais d'être attaché à l'État; et, en membre fidèle de ce même État, ma joie sera parfaite quand j'apprendrai l'heureux événement de vos entreprises. »
Ln réponse ne fut point consolante.
(( Votre mauvaise conduite a fort délabré mes affaires: ce ne sont pas les ennemis, ce sont vos mesures mal
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17^7 prises qui me font tout le tort. Dans cette triste situationi il ne me reste qu'à me porter à la dernière extré-* mité. Je vais combattre, et, si nous ne pouvons vaincre, nous allons tous nous faire tuer. Je ne me plains point de votre cœur, mais bien de votre incapacité et de voti*e peu de jugement à choisir les meilleurs moyens. Quiconque n*a que peu de jours à vivre n'a que faire de dissimuler. Je vous souhaite plus de fortune que je n'en ai eu ; la plus grande partie des malheurs que je prévois ne vient que de vous : vous et vos enfants, vous en serez plus accablés que moi.
« Soyez cependant persuadé que je vous ai toujours aimé ; et c'est dans ces sentiments que je mourrai. »
Le prince ayant demandé ensuite la permission de partir pour Dresde avec la première escorte, Frédéric lui fit dire qu'une escorte serait pi*éte le môme jour, en ajoutant : « Qu*il aille faire des enfants; il n'est l)on qu'à cela. »
De Dresde, Guillaume alla à Leipsick, de Leipsick à Berlin, et ensuite au château d*Orangebourg, où ce vertueux prince, entouré de quelques amis fidèles, d(^ vait bientôt trouver le terme de ses chagrins et de sa vie^
Dans ces tristes conjonctures, tout parut conspirer la perte du roi de Prusse. L'exi)édition de Bohême avait anéanti une partie de son infanterie; le fer, les maladies, la désertion, fléau non moins terrible, et des garnisons indispensables ont diminué ses armées de ])lus
> Doninn, Essai stir la vie et le règne de Frédéric //.
de moitié ; à peine quatre-vingt mille hommes contre h&^ quatre cent mille I
Apraxin et ses Russes remportent à Jœgerndorff, sur le général Lehwald^ un avantage signalé^ dont, il est vrai, le vainqueur ne sut point tirer parti. Vei*s la même époquoi dix-sept mille Suédois traversent la Baltique pour se répandre dans la Poméranie prussienne. Ce n*est| au reste, qu'une courte apparition; bientôt re^ poussés, ils s'éloignent. La Suède ne concourait que mollement aux opérations de la guerre. Les liens d'é-p troite parenté entre les deux Maisons régnantes expliquent cette tiédeur. Winterfeld, un des meilleurs généraux prussiens, est vaincu à Gorlitz, et mortellement blessé. Nadasti assiège Schweidnitz; les Français et les Impériaux inondent les environs de Leipsick. La Lusace était perdue : toutes les forces de rAutriche attaquent la Silésie. Pour comble d'infortuqe, Iç Hongrois Uaddick pénètre au cœur de la Marche de Brandebourg, et met Berlin à contribution ^ ; la famille royale, emportant les archives, se réfugie à Magdebourg.
Comme si ce n'était pas encore assez de tant de revers, la sentence, qui déclare Frédéric déchu de ses possessions et privilèges dans TEmpire, est appuyée par quarante mille Français réunis aux troupes des Cercles, sous le nom redoutable d'Armée d'exécution.
^ Selon TempelhoiT, il faut attribuer k cette entreprise tous les ayanlages que Frédéric re^nporta sur la fin de la campagne, en ce sens qu'elle délcrinina l'armée française et celle des Cercles h quitter leur position d'Eiscnacli, pour agir plus vigoureusemenl. (Jomini, Traité du grandes opérations militaires.)
1761 L'Europe entière avait les yeux fixes sur ce prince, dont le rôle politique semblait toucher à sa fin. Quant à lui, calme, comme si le danger eût été son élément naturel, il marchait, d'un pas ferme et le front serein, à Taccomplissement de sa destinée, sommant avec fierté le roi de la Grande-Bretagne d*étre fidèle à ses engagements, et de ne point làehemeni Tabandonner ^ défiant la fortune, sans rien négliger pour la vaincre, cultivant toujours les muses dans ses instants de loisir, et se consolant avec Plutarque. Ses meilleurs vers sortirent alors de sa plume, et le projet de se faire tuer, qu'il venait de révéler en prose à sa sœur de Bareith, il le répétait h Voltaire, dans Tépttre, bien connue, qui commence par ces mots : Croyez que iifilaii Voltaire, et dont la fin est si remarquable :
Pour moi, menacé du naufrage, Je dois, en aflrontant l'orage, Penser, vivre ei mourir en roi.
C'est alors qu'il écrivait à d'Argens ces deux lettres, empreintes d'une si noble fermeté :
(( Souvenez-vous, mon cher marquis, que l'homme est plus sensible que raisonnable. J'ai lu et relu le troisième chant de Lucrèce, mais je n'y ai trouvé que la nécessité du mal et l'inutilité du remède. La ressource de ma douleur est dans le travail journalier que je suis obligé de faire, et dans les continuelles dissipations que me fournit le nombre de mes ennemis. Si j'avais été
* Guibert, Éloge du rot de Pruiu,
lue à Kollin^ je serais à présent dans un port où je ne n57 craindrais plus les orages. Il faut que je navigue encore sur cette mer orageuse, jusqu'à ce qu'un petit coin de terre me procure le bien que je n'ai pu trouver dans ce monde-ci. Adieu, mon cher. Je vous souhaite la santé et toutes les espèces de bonheurs qui me manquent. »
A Leilméritz, ce ... juin 1757.
(c Mon cher marquis, regardez-moi comme une muraille battue en broche par Tinfortune. Depuis deux ans, je suis ébranlé de tous côtés. Malheurs domestiques, afflictions secrètes, malheurs publics, calamités qui s'apprêtent : voilà ma nourriture. Cependant, ne pensez pas que je mollisse. Dussent tous les éléments périr, je me verrai ensevelir sous leurs débris avec le sang-froid dont je vous écris. Il faut se munir dans ces temps désastreux d'entrailles de fer et d'un cœur d'airain pour perdi'e toute sensibilité. Voici l'époque du stoïcisme. Les pauvres disciples d'Épicure ne trouveraient pas, à cette heure, à débiter une phrase de leur philosophie.
Le mois prochain va devenir épouvantable, et fournira des événements bieii décisifs pour mon pauvre pays. Pour moi, qui compte le sauver ou périr avec lui, je me suis fait une façon de penser convenable aux temps et aux circonstances. Nous ne pouvons comparer notre situation qu'aux temps de Marins, de Sylla, du Triumvirat, et à ce que les guerres civiles ont fourni de plus furieux et de plus acharné. Vous êtes trop éloigné II. K
1757 d'ici pour vous faii*e une idée de la crise où nous sommes et des horreurs qui nous envii'onuent. Pensez, je vous prie, aux pertes des personnes qui m'étaient les plus chères, que je viens de faire tout de suite, et aux malheurs que je prévois, qui s'avancent vers moi à grands pas. Enfin, que me reste-t-il pour me trouver dans la situation du pauvre Job?
Ma santé, d'ailleui's faible, résiste, je ne sais comment, contre tous ces assauts, et je suis étonné de me soutenir dans des situations que je n'aurais pu envisager, il y a trois ans, sans frémir. Voilà une lettre peu agréable et peu consolante; mais je vous vide mon cœur, et je vous écris plus pour le décharger que pour vous amuser. Écrivez-moi quelquefois, et soyez persuadé de mon amitié.
Adieu. Fédéric.
Cei9dejuiUeti757.
c( La philosophie, mon cher, est bonne pour adoucir les maux passés , mais elle est vaincue par les maux présents. »
La nation française, toujours disposée à admirer dans les autres les qualités dont elle-même est si riche, applaudissait Frédéric en le combattant. Les officiers exprimaient, tout haut, devant leurs soldats, le vif intérêt qu'un tel ennemi leur inspirait * ; sans doute, dans le fond du cœur, ils tenaient quelque compte, au plus grand roi du siècle, de sa prédilection pour leur pays.
I Duclos, Mémoires secrets sur U règne de Louis XIV, la Régence^ e% le règne de Louis À'V.
DE rnÉDÉRIG II. C7
Ce monarque I objet de tant d'admiration^ ne comp- tm tait plus que dix-huit mille hommes autour de lui. Deux détachements, qu'il est obligé d'envoyer, Tun à Magdebourg, l'autre à Leipsick, TafTaiblissent encore. II quitte Erfurth, et son départ engage M» deSoubiseà passer la Saale ^ Quel heureux résultat cette détermination, si simple en apparence, du général français, ne va-t-elle pas avoir pour les Prussiens I
Le Roi avait reçu quelques renforts de Halle et de Magdebourg. Le 5 novembre, il joint, près de Rosbach, Tarmée de France et des Cercles; en quelques instants, ses vingt-deux mille hommes, par un mouvement fait comme à Texercice', en auront mis en fuite plus de soixante-dix mille*.
Les alliés s'étaient rangés en bataille sur le flanc droit de l'armée prussienne. Ayant bien observé la nature du terrain, Frédéric, qui avait établi son quartier-général au château de Rosbach, exécute une manœuvre non moins singulière que décisive. Au-dessus
* Frédéric» Histoire de la ffuerre de Sept-Ans^ loinel.
* Guibert, Éloge du roi de Prusse»
* Un Français n'a plus à gémir en lisanl le récit de ces tristes journées : les Gis ont noblement vengé leurs pères. On trouve le trait sui> vant dans les Mémoires du général Rapp : « Postdam était intact; Tépée du grand Frédéric, sa ceinture, le grand cordon de ses ordres, y étaient encore. Napoléon s'en empare. « Je préfère ces tropbées, « nous dit-il, à tous les trésors du roi de Prusse. Je les enverrai à mes t vieux soldais des campagnes de Hanovre; je les donnerai au gou* c verneur des Invalides, qui les gardera comme un témoignage des « victoires de la grande armée et de la vengeance qu'elle a tirée des « désastres de Rosbacb. »
1767 du village s'élève une montagne étroite et escarpée; il y établit son camp. A l'extrémité de la hauteur, son infanterie se déploie sur deux lignes, la cavalerie sur une seule et derrière.
Vers dix heures du matin, le Roi, pour exami-jcr l'attitude des alliés, monte au donjon, y reste une heure, et dtne ensuite comme à l'ordinaire. Y étant retourné quelques moments après, il aperçoit les colonnes ennemies côtoyant son flanc gauche, et s'avançant lentement vers les derrières de son armée. Aussitôt Frédéric descend , fait abattre les tentes , ordonne à Seidlitz de marcher avec la cavalerie vers Reitchertsvverben, et à l'infanterie de suivre par divisions *.
Trompés par cet aspect des Prussiens pliant leurs tentes, les alliés prennent le change, et les croient en pleine retraite. Mais Seidlitz ne tarde pas à les détromper : s'élançant des hauteurs, il renverse toutes les troupes chargées de lui disputer le passage, et aussitôt rinfanterie, en ordre de bataille, le seconde par un feu temble. Vainement, les généraux français tentent de disposer leur infanterie; la proximité des Prussiens, le feu de leur artillerie, le prince Henri à la tête de huit bataillons, tout porte le désordre dans leurs colonnes; vainement, le marquis de Castries, depuis maréchal de France, fait des prodiges de valeur; sans chapeau , la tête ensanglantée de plusieurs coups de sabre, il s'épuise en vaillants efforts pour ramener les escadrons à la charge ou les rallier. Bientôt, la déroute
I William Coxe, Histoire de la Maison d'Autriche, tome V.
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est générale ; six mille prisonniers, dont onze gêné- itst raux et trois cents officiers, huit cents morts, soixantedouze pièces de canon, nombre de drapeaux et d'étendards, attestent la défaite des alliés. Du côté des Prussiens, il y eut à peine cinq cents tués ou blessés. « A Kollin, Frédéric ne perdit que son armée; Soubise, à Rosbach, perdit son armée et Thonneur ^ »
Avec moins de présomption ' et plus de mémoire, les généraux de l'armée combinée n'eussent peut-être pas perdu la bataille, ou ce revers eût été moins honteux. Mais, pleins de confiance en eux-mômes, ils jugèrent Frédéric d'après le commun des hommes '. Ne voyant qu'une fuite dans la marche de ce prince derrière le plateau de Reitchertswerben , ils négligèrent toutes les précautions convenables; ils ne songeaient pas même, en formant leur plan d'attaque, que, du premier coup d œil, Frédéric le devinerait, et le déjouerait
' Napoléon, MémoireSy etc., écrits à Sainte-Hélène, tome V.
* « n faut convenir qu'en ce temps-là le métier militaire, en France surtout, parmi les ofTiciers généraux, et à quelques exceptions près, se faisait par manière d'acquit. Les grands seigneurs se contentaient de payer de leur personne dans l'occasion; mais ils arrivaient à l'armée le plus tard qu'ils pouTaient et en repartaient le plus tôt possible. Ils atteignaient ainsi les grades et les honneurs militaires, sans jamais avoir été en état de commander. Lorsqu'ils étaient chargés de quelque commission, ils ne manquaient pas de prétextes pour ne rien entreprendre, dans la crainte d'échouer, tant ils se sentaient incapables. » (Lettres et Instructions de Louis XVIÏI au comte de Saint-Priest, précédées d*une Notice^ par M. de Baranle.)
• Tcmpclhoff, Histoire de la gtierre de Sept-Ans, traduite de L'Ioyd, avec plans et remarques; — Jomini, Traité des grandes opérations militaires.
n&î aussitôt; que d'ailleurs^ loin d'attendre une attaque, ce grand capitaine devait, selon le système adopté par lui, la prévenir, en se donnant ainsi tous les avantages de l'agression. L'histoire de toutes ses campagnes et les souvenirs de Soor eussent dû les éclairer*.
Pour avoir gagné la bataille d'Hastembeck, d'Ëstrées avait été rappelé : Soubise, honteusement défait à Rosbacb, fut bientât nommé maréchal de France.
Blessé dans cette journée, le prince Henri y recueillit une double gloire. Autant les Français, si justes appréciateurs du courage, avaient- admiré le prince durant l'action, autant, après la victoire, ils bénirent sa bonté. Oubliant sa propre blessure, Henri prodiguait aux prisonniers les soins les plus touchants. L'argent lui manquait : pour leur être utile, il en emprunta ', et, par une attention bien délicate, les ofliciers retrouvèrent à l'instant même leurs épées. Aussi, quand ce prince vint à Paris longtemps après, y reçut-il d'éclatantes preuves que le souvenir de ses bienfaits vivait encore au fond de tous les cœurs.
La Saxe était sauvée : le vainqueur vole en Silcsie, où tous ses généraux ont succombé. Dans sa marche, chaque instant lui apporte Tannonce de nouveaux malheurs. L'armée qui défendait cette province, vient d'être complètement battu sous les murs de Breslau par le prince Charles ; et, peu de jours après, dans une reconnaissance, son commandant, le duc de Bevern est
• TiMniK'lhoff. Histoire, clc. ; — Jomini, Traiié, elc. ■ Vie privée, politique et militaire du prince Henri.
fait prisonnier. Breslau, avec une garnison de douze n&7 mille hommes, s'est rendu sans défense : Schweidnitz, avec six ou sept mille, lui en avait récemment donné le triste exemple. De toute l'armée prussienne il ne reste plus que quelques débris, qui peuvent à peine rejoindre leur roi ; encore apportent-ils dans son camp plutôt le découragement que l'espérance ' . L'heureuse Marie- Thérèse semble toucher au but de tant d'efforts!
Mais rien n'arrête Frédéric, préoccupé de la nécessité d'écarter l'ennemi ; il arrive, par Camentz, Bautzen, Gorlitz, Naumbourg, DeuthmansdorfT, Lobendau, h Parchwitz, y surprend le colonel autrichien Gersdorff, ramasse les débris de l'armée battue du duc de Bevem, enlève, à Neumarck, la boulangerie des Autrichiens avec les troupes qui la couvraient, et campe de l'autre côté de Breslau.
Posté dans l'ancien camp des Prussiens, près de cette ville, fler de sa supériorité et d'une victoire récente, le prince Charles s'avance à la rencontre du Roi jusqu'à Leuthen. Frédéric, bien qu'inférieur en nombre de plus de cinquante mille hommes, n'en livrera pas moins bataille ; il veut, mois pour mois, jour pour jour, célébrer Rosbach.
C'est là qu'on lui ramène un de ses grenadiers qui avait déserté deux jours auparavant. « Pourquoi m'astu quitté? lui demande le Roi. — Ma foi. Sire, répond le soldat, qui était Français, vos affaires vont trop mal. — Hé bien, réplique gaiement Frédéric, battons-nous
* Guibert, Éloge du roi de Prusse.
72 IIISTOIIIE
I7&7 encore aujourd'hui ; si je suis vaincu, nous déserterons ensemble. »
Ce fut toujours avec des années numériquement inférieures à celles de Tennemi que ce prince remporta ses victoires; jamais il n'était plus grand que dans les revers. A Leuthen, quelles sont ses ressources? Contre quatre-vingt-dix mille hommes, trente-trois mille combattants épuisés de lassitude, abattus, démoralisés! Avant l'action, il rassemble ses généraux, mesure, devant eux, les dangers qui les environnent, la gloire qui les attend. Le héros atteste les souvenirs de Rosbach, heureux présage d*une nouvelle victoire, et charge ses compagnons d'armes de transmettre à tous les officiers, à chaque soldat, les magnanimes expressions de sa confiance, pour la préparer axix grandes choses qui vont avoir lieu; il veut apprendre à tous que le roi qui les commande se croit invincible à leur tête.
Cette courte allocution guerrière embrase les âmes ; une sorte d'ivresse règne dans l'armée.
Le lendemain Frédéric se met en route; ses hussards surprennent le lieutenant -général saxon, comte de Nostitz, posté en avant-garde près Borna, le font prisonnier , occupent les hauteurs qui bordent le camp autrichien, et masquent ainsi les mouvements de l'armée prussienne.
Trompé par l'attaque des Prussiens sur son avantgarde repoussée, le prince Charles prend le change, et, croyant sa droite menacée, la renforce par ses réserves. Mais le Roi, marchant toujours sur la droite à couvert des hauteurs, parait subitement sur la gauche;
Charles la fait prolonger à la hâte par le corps de Na- ns? dastiy qui formait une troisième ligne.
Aussitôt, Tavant-garde prussienne attaque, devant Sagschutz, un petit bois garni par les Wurtembergeois. La ligne suit en se jetant toujours sur la droite, et gagne les hauteurs à la gauche du prince Charles. Le brave Ziethen, qui commande la cavalerie de la droite du Roi, soutenue de Tinfanterie, parvient, à force d'efforts et malgré la difiiculté du terrain, à culbuter les Autrichiens.
Alors Frédéric fait établir sur son front plusieurs pièces de gros canons qui battent en écharpe Tarmée ennemie d'une aile à l'autre, et qu'on avance sur la gauche proportionnellement au terrain que l'avanlgarde, la cavalerie et la ligne prussiennes gagnent sur les Autrichiens, qu'elles continuent à attaquer, en se portant toujours sur la droite. Forcé par là de changer de position, l'ennemi fait une conversion centrale, de manière que sa droite avance à mesure que sa gauche se replie, et il se remet en bataille sur une hauteur derrière un ruisseau. Cependant la gauche du Roi reste toujours victorieuse; son centre et sa gauche atteignent le village de Leuthen, où les Autrichiens opposent une résistance opiniâtre; mais enfin, après plusieurs attaques meurtrières, les bataillons des gardes l'emportent.
Dans cet état de choses, le lieutenant-général Driesen reçoit l'ordre de charger l'ennemi avec la cavalerie de la gauche. Au môme instant, les dragons de Barcith fondent sur le flanc droit de la cavalerie autrichienne, la renversent, tombent ensuite sur l'infanterie, qui se
ti^t soutient encore derrière le village de Leuthen, et complètent la victoire *.
Après l'action, promenant^ sur ce champ de carnage, un triste regard : ce Quand donc tant de maux finiront-ils, s'dcrie Frédéric, les lai*mes aux yeux. »
Bientôt, toute cette nombreuse armée est, en pleine fuite, au delà deSchweidnitz-Wasser; et Frédéric passe la nuit à Lissa, dans l'endroit même où le prince Charles avait eu son quartier-général. Là, comme on lui rapportait mille propos insultants des Autrichiens, sur hiimôme et sa petite armée : « Je leur pardonne les sottises qu'ils ont pu dire, répondit-il, en faveur de celle qu*ils viennent de faire. »
Jamais plus glorieuse journée n'avait brillé pour la Prusse.
(( La bataille de Leuthen est un chef-d'œuvre de mouvements, de manœuvres et de résolution ; seule, elle suffirait pour immortaliser Frédéric, et lui donner rang parmi les plus grands généraux. Il attaque une armée plus forte que la sienne, et victorieuse, avec une armée composée en paitie de troupes qui viennent d*étre battues, et remporte une victoire complète sans l'acheter par une grande perte, disproportionnée avec le résultat. »
Ces paroles sont de Napoléon '.
Leur triomphe r'ouvrit aux Prussiens les portes de Breslau et de Liegnitz, et enleva aux Autrichiens plus de cinquante mille hommes, dont dix-sept mille pris
1 Millier, Tableau des guerre$ de Ftèdéne le Grand; — Grimoard, Tableau delà vie et du règne de Frédéric. • Mémoires iKmr servir à V histoire de France^ etc., etc.
DR FnÉDÉnic II. 75
dans Breslau, deux mille, ramasses par Zietlien, dans la 1757 poursuite, six mille cinq cents tués ou blessés, huit cents pris au combat de Neumarck, la veille de la bataille, et six mille déserteurs au moins. Marie-Thérèse n'a plus en Silésie queSchweidnitz ; encore les Prussiens bloquent-ils étroitement cette forteresse pendant l'hiver ; le général Werner, ayant même pénéti^é avec ses hussards dans le duché de Teschen et en Moravie, met ces provinces à contribution.
C'est la plus belle campagne de Frédéric, comme une des plus étonnantes qu'offre l'histoire. Ce prince y changea cent sept fois de camp ^ et donna en personne quatre grandes batailles; dans trois, il fut vainqueur. Heureux d'al)ord, bientôt dépouillé de la Silésie, privé de ses meilleurs généraux, menacé jusque dans sa capitale, en butte à toutes les rigueurs de la fortune, en moins de six semaines, cet homme prodigieux abaisse la France, effraie les Russes, réprime les Suédois, anéantit presque entièrement une armée de cent mille Autrichiens, et, de l'abtme, remonte au faite de la puissance et de la gloire.
Mais d'autres succès, d'autres revers l'attendent; de jour en jour, la lutte devient plus terrible.
Un changement avait eu lieu dans leministère anglais. Pitt (depuis lord Chatam), porté au timon des affaires par l'opinion publique, et malgré l'aversion personnelle
* « Les combinaisons de sa première ligne d'opérations, celles de ses lignes secondaires après les batailles de Kollin et de Rosbacb, enûn celles de ses ordres de batailles» seront sans contredit un trésor de lumières et un digne sujet d'étude pour les militaires de lous les siècles.» (Jomini, Traité des grandes opérations militaires.)
n&7 du Roi ^ frémissait au seul nom de Gloster-Severn, ces fourchei caudtnes de l'armée anglaise. Il rappela les Ha-? novriens aux armes, les renforça par un corps d'Anglais, fit mettre à leur tète le prince Ferdinand de Brunswick, et fournit au roi de Prusse un subside annuel de près de seize millions de franco. Deux passions se partageaient cette âme altière : amour exclusif pour son pays, haine, haine implacable à la France.
En même temps, pour y paralyser l'influence de la France, de l'Autriche et de la Saxe, Pitt envoyait le chevalier Keith en Russie. Avec une mission à peu près semblable, M. Goderick se dirigeait vers la Suède; mais le Sénat, dominé par le parti français, lui interdit l'entrée du royaume. Appuyant sa politique sur la guerre, le nouveau ministre remplissait de vaisseaux les ports de la Grande-Bretagne; sa main puissante imprimait au gouvernement une activité extraordinaire. Pour la première fois depuis l'avènement de la Maison de Brunswick, on leva des corps de montagnards écossais destinés à servir en Amérique; leur dévouement aux Stuarts avait jusqu'alors empêché de le faire.
Ce|>endant, malgré les efforts réunis des diplomates français, autrichiens et saxons pour communiquer à la Tzarine leur enthousiasme guerrier', l'armée russe n'avait agi que bien faiblement dans la dernière campagne ;
* Quand PiU eut aa première audience : « Sire, dit-il au monarque, accordez-moi votre confiance; je la mériterai.— Méritez ma confiance, lui répondit Georges U, tous Tobtiendrez. »
* Frédéric, Histoire de la guerre de Sepi-Ans, tome I.
sa retraite fut même prématurée. C'est que^ malgré son i757 animosité contre les Prussiens, BestuchefT, afin déplaire au Grand-Duc, avait changé de système. Prince de Holstein par sa naissance, Théritier présomptif des Tzars nourrissait contre les Danois un profond ressentiment. Il ne se rappelait qu'avec horreur toutes les iniquités dont les rois de Danemarck avaient accablé sa famille. Craignant que Frédéric, menacé de toutes parts, ne se liât avec cette puissance, il lui offrit son crédit et ses services en Russie, sous la condition qu'il ne contracterait aucun engagement avec ces éternels ennemis du Holstein. Frédéric n'eut garde de refuser : on verra dans la suite quels immenses avantages lui valut cette condescendance. Un autre motif non moins puissant rapprochait encore le Grand-Duc du roi de Prusse : c'était une admiration portée jusqu'au fanatisme.
Telle fut la haute influence qui changea tout à coup les dispositions vindicatives de Bestucheff ; de là aussi les ordres donnés au maréchal Apraxin d'évacuer, à la fin de la campagne, les États prussiens.
Mais de quelque mystère que Bestucheff s'environnât, les variations de sa conduite n'échappèrent pas aux regards des ministres de France et d'Autriche. Elisabeth, guérie d'une maladie de langueur qui avait fait croire sa fin prochaine, n'apprit point, sans surprise, que son armée, malgré un avantage signalé sur les Prussiens, était en pleine retraite. A la suite des recherches les plus sévères, on découvrit la part que le ministre avait eue à ce mouvement rétrograde : c'était de lui qu'élait émanée la lettre reçue par Apraxin.
1158 Arrêté, on le transféra, l'année suivante, dans un village qu'il possédait très-loin de la capitale, où il vécut entouré de consolations religieuses jusqu'au 14 juillet 1 762, époque de sa délivrance par Catherine. Apraxin lui-môme fut arrôté, et le commandement des troupes confié au comte de Fermor.
A Vienne, l'animosité contre le roi de Prusse restait la même, mais la constance était ébranlée par les derniers revers; on y semblait moins éloigné de la paix. Le comte de Kaunitz signala môme au Roi une prétendue conspiration ourdie contre sa personne par deux Napolitains et un Milanais. « Je suis très-obligé à l'Impératrice de l'avis qu'elle a bien voulu me donner, lui fit répondre Frédéric ' ; mais il y a deux manières d'ass«'issiner, l'une par le poignard, l'autre par des écrits injurieux et diffamatoires. Je méprise la première, mais suis sensible à la seconde. » En effet, le style de la chancellerie aulique et des écrits de Ratisbonne était d'une violence extrême. L'aigreur, la grossièreté môme y augmentaient ou diminuaient en raison des esjiérauces ou des crahitesde la cour.
Mais les dispositions pacifiques de Mai*ie-Thérèse ne durèrent pas longtemps. Dans sa double guerre avec les Anglais sur mer et en Allemagne, dans cette guen-e déploimble où un peu de gloire ne devait pas môme la consoler de ses désasti*es, la France attendait l>eaucoup de son alliance avec l'Autricho. Ses aveugles ministres s'efforcèrent donc, àVienne, de rallumer le ressentiment
< Frédéric, Histoire de la guerre de Sept-Am^ lome 1.
de rimpëratrice. <( Ué quoi! affectaient-ils sans cesse n&6 de répéter en sa présence, l'histoire dira-t-elle qu'un petit prince a terrassé la puissante Maison d'Autriche? Quel affront pour Tauguste fille des Césars ! et combien une aussi inconcevable impunité n'ajoutera-t-elle point à Taudace du ravisseur de la Silésiel Déjà> TEurope se demande avec étonnement, avec douleur : « Est-il déjà (c éteint cet héroïque courage qui naguère appelait l'ad- « miration sur une jeune impératrice de vingt ans? »
C'était attaquer Marie-Thérèse par un endroit sensible; aussi la diplomatie triompha-t-elle; les deux cours s'unirent plus que jamais; la guerre, un moment ralentie, reprit sa course ardente.
Redoublant d'efforts, la France et FAutriche font d'immenses préparatifs. Tout annonce une campagne mémorable.
De son côté, Frédéric, profitant de l'hiver pour rétablir son armée, cherche à réparer les pertes que sept batailles lui ont causées. Un fléau, plus meurtrier encore que le fer et le feu, désole ses troupes : des maladies épidémiques ravagent les hôpitaux; chaque jour, les victimes succombent par centaines. C'étaient des espèces de fièvres chaudes \ avec tous les symptômes de la peste; dès le premier jour, le malade tombait en délire; des charbons se maqifcstaicnt au cou ou aux aisselles; en trente-six heures, malgré tous les efforts de Tart, un homme était mort. Euiin,oneut recours à Témétique, et peu à peu le mal disparut.
^ Frédéric, Histoire de la guerre de Sept-AnSy lome I.
âO HISTOIRE
175g De toutes parts, les recrues rejoignaient les corps qu'elles devaient recompléter; mais les jeunes soldate, presque tous paysans, ne purent servir dès le printemps, quelques mois d*exercice leur étant indispensables. Bientôt, il est vrai, comme les conscrits d'un autre jiays et d'une époque récente, ils le disputèrent en valeur, en audace, aux plus vieux guerriers.
La campagne s'ouvre en Silésie; car Frédéric ne veut pas laisser aux Autrichiens le temps de se remettre de leurs pertes, ni aux Russes le temps de passer la Vistule. Pour cela, il a retiré ses troupes de la Prusse, trop éloignée pour être défendue.
La face des affaires a changé sur le Bas-Rhin : tandis que le prince Ferdinand chasse de Hanovre , de la Hesse, de Brunswick et de l'Ost-Frise, le successeur de Richelieu, ce comte de Glermont en qui l'armée, au lieu d'un Condé, ne voit qu'un abbé de Bénédictins ' ; tandis qu'il prend Minden, poursuit les Français jusqu'à Kayserwerth, dont il s'empare le 31 mai, gagne sur eux, le 25 juin suivant, la bataille de Crévelt, avec ces mêmes troupes récemment flétries à Closter-Severii, et rappelle enfin la belle campagne de Turenne en Alsace, le roi de Prusse ressaisit Schweidnitz, cette dernière possession autrichienne en Silésie. La garnison, forte de cinq mille hommes, est prisonnière de guerre.
* Après sa défaite, s'étanl enfui, Tenlre k terre, k Nuys, il dcnianda, dit-on, aux magislrnls de cette ville s'il était déjà arrivé beau* coup de fuyards : « Non, Monseigneur, vous êtes le premier. • (I^cretelle, Histoire de France pemlant le dix-huitième ftVc/e, tome III.)
DE PKÉDÉtllG II. 81
Maître de cette ville, Frédéric entre en Moravie et as- nss siège Olmutz; c'est la route de Viennp.
Mais le général Marshalf , officier d'un haut mérite et d une valeur à toute épreuve, défend la place; cette partie de la guerre est la moins familière au roi de Prusse : ses ingénieurs manquent encjDre d'habileté ; aussi le siège tratne-t-il en longueur.
Frédéric attend avec impatience et presse l'arrivée d'un grand convoi de mille chariots environ, dont huit cents sont chargés de munitions indispensables pour la continuation des opérations. Trois mille recrues ou convalescents, huit bataillons et onze cents cavaliers, commandés par le colonel Mémel, escortent ce convoi, au sort duquel est attaché le succès de la grande entreprise qui occupe l'armée prussienne. Bientôt Ziethen se porte au-devant de ces troupes parties de Gosel et de Neiss, le 21 juillet, avec ordre de protéger le transport.
Mais, dans ce pays tout dévoué à l'Autriche, et où Frédéric ne recevait que des rapports contradictoires et mensongers, chaque habitant y servant d'espion aux patrouilles de Daun, le maréchal connut bientôt la marche du convoi. Secondé par ses troupes légères, par la nature du pays et l'esprit de ses habitants \ il ne songea plus qu'à priver son ennemi de cette immense ressource.
Pour frapper un coup décisif, Daun, toujours chargé du commandement des armées impériales, jeta les yeux
1 Jomini, Traité des grandes opérations militaires j tome II. II. C
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tiBB sur Laudon ; c'était Thomme le plus digne de son choix : doué par la nature d'un inaltérable saug-iroid, de ce coup d'œil rapide et sûr que nulle théorie ne saurait donner, à une valeur brillante il alliait une infatigable activité. Laudon commença dès lors la gloire de son nom*.
Donner le change à un ennemi tel que Frédéric n'était point facile ; pourtant, Daun y parvint. Tandis qu'heureux exécuteur de ses ordres , Laudon , après s'ôtre porté, par un grand détour, au delà de Muglitz, se rapprochait^ en gagnant les montagnes, de la route de Hoff, pour joindre ses forces à celles d'un autre détachement, le maréchal manœuvrait de manière à convaincre Frédéric qu'il voulait risquer une bataille; d'auti'os mouvements dérobèrent aussi au monarque la marche du général Ziskowitz.
Cependant le convoi, parti de Troppau le 26, s'avançait lentement, avec peine, à travers des chemins que le passage des années et l'abondance des pluies avaient rendus impraticables. Disséminé sur toute la route, il offrait ainsi à l'ennemi une proie facile. Mattre de Stemberg et d'autres postes non moins importants, Laudon avait intercepté toutes communications avec le Roi, quand l'apparition du colonel Werner, avec les grena-
* Issu d'une famille noble originaire d'Ecosse, Gédéon-Emest, baron de Laudon, naquit, en 1716, à Tootien, en Livonie, cl 01 ses premières armes en Russie, sous le marédial Municli. Entré, en 1740, au service de Marie-Thérèse, il mourut, le 14 juillet 1790, généralissime des armées autrichiennes, à son quartier- général de Neustichen. Quelques ailleurs écrivcnl son nom Lawlhon, d'autres Loudon,
DE rnÉDÉtlIC II. 85
diers (le SclienkendorfTet cinq cents chevaux^ lui apprit iih» que les Prussiens envoyaient du secours. Il résolut aus^ sitôt de brusquer son opération. A peine le train s'était* il engagé dans le défilé entre Bautsch et ÂltliebC; que, le 30 juillet, les Autrichiens parurent de toutes parts sur les hauteurs qui le dominent, et, malgré la plus vigoureuse résistance, le convoi fut entièrement dls-^ perse. Le général Krokow, commandant l'avant-garde^ eut le bonheur de sauver deux cent cinquante chariots, au nombre desquels se trouvaient ceux chargés d*argcnt.
Dans cette malheureuse affaire, les recrues du prince Ferdinand se couvrirent de gloire. Ces jeunes gens, de dix-sept à vingt ans, voyaient le feu pour la première fois; tous^ moins quelques-uns pris ou blessés, périrent vaillamment à leur poste.
Daun ignorait encore le succès de son entreprise ) inquiet, et sentant bien quelle atteinte une telle perte porterait à sa réputation militaire et à son crédit, il réso^ lut de sauver Olmutz à tout prix. Il manœuvra donc de manière à s'approcher de la place avec toute son ar^ mée ^ . Cétait dans de semblables positions que ce général déployait une habileté vraiment supérieure. Non content de s'ôtre montré en deçà de Prosnitz avec une forte division comme pour attaquer cette position, d'un autre côté il fait retrancher son camp ; tout annonce en lui la ferme résolution de s'y maintenir.
Frédéric, qui vient d'apprendre les premiers succès
I Jomini, Traité des grandes opérations militaires, tome II.
17&8 de Mdmel, devant lequel en effet Laudon avait d'aboi*d reculé; attribue les dispositions défensives de Daun au revers de son' lieutenant. Celte erreur seconde à merveille les opérations du maréchal, qui, ayant fait jeter plusieurs ponts sur la Morava, entre Kremsir et Kogetin, quitte son camp de Dobromielitz dans la nuit du 4^ juillet, passe celte rivière, fait huit lieues et demie en quinze heures, rapidité étonnante à cette époque, et arrive, le môme soir, sur les hauteurs de Gros-Teinilz, à trois quarts de lieue d'Olmutz. Pour mieux dci*ol»er ce mouvement à l'ennemi, Daun avait resserré la chaîne de ses postes au point de rendre impossible le passage d'un seul déserteur.
La position du roi de Prusse devint grave : menace'^ sur les flancs par un corps considérable, ayant devant lui une armée supérieure en nombre, il ne doit plus songer qu'à la retraite, et choisir entre la Silésie ou la Bohême; son choix est bientôt fait : Frédéric pi*ofllera, en grand capitaine, d'une imprudence do Daun. En s'appuyant sur la droite pour mieux soutenir les corps qui surprirent et enlevèrent le convoi *, le maréchal avait dégarni la Bohême, faute légèi*e, s'il l'eût réparée en s'y portant immédiatement après le succès. Comme il n'en fit rien, c*est là que Frédéric, dont le génie va croissant avec le danger, marchera. Il changera ainsi le théûtre de la gueire, pour envahir une province beaucoup plus importante que celle qu'il aura quittée.
1 Tempellioiï» Archenliolu, iomini.
D'immenses avantages se rattachent à ce projet : vi- i^^s vant encore, toute la campagne, aux dépens de l'ennemi, se rapprochant de ses troupes laissées en Saxe contre l'armée de l'Empire, et en Poméranie contre les Russes, le Roi éloignera de la Silésie le fardeau de la guerre, et eh même temps, par là facilité avec laquelle il pourrait la secourir, protégera cette province contre les attaques des Autrichiens. Au contraire, la retraite en Silésie n'eût été qu'une bataille perpétuelle, où l'armée prussienne se fût exposée à perdre, en détail, son artillerie de siège, ses équipages, sens blessés ; peut-ôtro même eût-elle entièrement péri au passage de la Morava. Depuis l'affaire du convoi, Laudou, Janus, Saint- Ignon, n'avaient point quitté cette province ; Daun lui^ ,mômé y eût sans cesse harcelé l'airière-garde.
Le 1"^ juillet, Frédéric ayant rassemblé ses généraux au quartier-général de Schmirsitz, leur annonce la ruine du grand convoi, et la nécessité de lever le siège. ((Messieurs, ajoute-t-il, si les circonstances exigent d'attaquer l'ennemi partout où on le trouvera, je compte sur votre dévouement, et sur la bravoure si souvent éprouvée de mes troupes. Elles feront les plus grands efforts pour le culbuter, lors môme qu'il faudrait le chercher au sommet des montagnes les plus escarpées, ou que son front serait hérissé de batteries. »
Le 2, l'aimée se met en marche avec les précautions d'usage. Nul accident ne trouble la retraite, qui s'effectue avec autant de bonheur que de prudence et de fermeté. Quoique suivi sur les flancs et en queue par des corps considérables, le Roi parvient, avec un train im-
86 msToiHE
iTf» mense, à franchir tous les défiles qui conduisent de Moravie en Bohême,
Si ce prince s'était montré réellement au-dessous do lui-même dans son camp de Prosnitz; si Ton peut lui reprocher avec raison d'avoir laissé manœuvi*er, pendant longtemps, sans en être instruiti vingt mille hommes sur sea deux flancs et sur ses derrières \ sa marche en Bohême fut une glorieuse revanche ; elle fait l'admiration de tous les hommes de l'art V Daun et les auti-es généraux autrichiens auraient pu la troubler ; loin do là| le flegme imi>erturbable du maréchal seconda merveilleusement l'activité du Roi,
Cependant Fermer, à la tête des Russes, s'avançait vers l'Oder, menaçant également les Marches de Brandebourg et la Silésie, A peine sorti du royaume de Prusse, que la Russie voulait s'approprier, il déchaîna sans pitié sur le pays les hordes barbares réunies à ses troupes : femmes, vieillards, enfants, tout était égorgé; d'horribles agonies précédaient la mort.
Le danger devient urgent : déjà Kustrin est en cendres, Kuslrin dont l'intrépide garnison, retranchée sur des monceaux de ruines^ refuse fièrement de capituler.
Laissant le margrave Charles en Silésie pour contenir
* Jomini, TraiU des grandet opérations militoirss, tome U.
* t La retraite du lloi en Bohême a été nécessilée par la posilion qu'avait prise Daun et celle qu'occupait LAudon. On ne peut qu'admirer l'apliludoy le saiig-froid avec lesquels s'est opéré ce mouvemenl. Mais si, comme le prélopdcMil les écrivains prussiens, Frédéric ne l'eût (ait que pour porter la guerre en Bohême, ce serait une opération fausse. > (Napoléon, ouvrage déjà cité.)
Daun, Frédéric part de Landshut, lo 11 aoûti avec n&s vingt mille hommes^ vole en personne âa-deVant de Fennemi, et joint Tarmée de Dohnà campée à la gauche de roder, vis-à-vis de Kustrin^
Amvé, le 22 août> à Francfort-sur-lOder, tandis que Frédéric^ debout sur le perron de la maison où il était descendu, assistait au défilé de ses troupes, le bruit du canon russe arrivait distinctement jusqu'à lui« A chaque coup, le Roi prenait une prise de tabac; maiâ, à travers ce calme intrépide qui ne l'abandonnait jamais, on démêlait un sentiment de compassion profonde pour cette malheureuse ville, et l'ardente impatience de courir à sou secoursi
Le 23, il feint de vouloir passer le fleuve sur les ponts dé cette place, décampe à l'entrée de la nuit, traverse l'Oder deux milles plus bas, près de Gustebise, et re-> monte ensuite la rive droite jusqu'à Néudamm ^
Au passage de l'Oder, une scène touchante eut lieu : le Roi attendait, sur une hauteur, que le pont fût achevé, quand une multitude de paysans, accourus des montagnes voisines, l'entourèrent; ils l'appelaient leur père, leur sauveur, en le comblant de bénédictions. Parmi ces infortunés, les uns avaient été mutilés par les Ck)saques et les Kalmoùcks, les autres étaient à demi morts de faim, et tous réduits au désespoir* Frédéric, les accueillant avec bonté, leur promit de chasser bien^ tôt ces bandes féroces; il tint parole.
Instruit du mouvement de l'armée prussienne^ et
1 Grimoard, Tableau de la vie et du rèjjne de Frédéric le Grand.
17S8 voyant ses communications avec le gdnëral Romanzow coupées, Fermer envoie au général Braun, qui venait d'amener à Landsberg l'armée d'observatiop, l'ordre de se joindre à lui, lève le siège, et forme son armée eu carré long avec des angles rentrants et saillants, selon l'usage introduit par le maréchal de Munich durant ses campagnes contre les Turcs ' . Les Russes ne sont séparés de l'ennemi que par le ruisseau marécageux de la Mutzel.
Le 25, à trois heures et demie du matin, l'armée prussienne se met en marche : l'infanterie passe la Mutzel, sur le pont du Moulin, la cavalerie sur le pont de Kersten. On avait renvoyé sous escorte, vers Neudamm, les bagages et les chevaux de peloton. Le passage terminé, l'armée se remit en marche par lignes et par la gauche, sur trois colonnes, de môme qu'elle avail campé sur trois lignes, et dans le même ordre, l'infanterie formant les deux premières, et la cavalerie la ti-oisième. Arrivées par la forêt à Batzlow, elles y font un changement de direction à droite ; une fois le bois traversé , huit bataillons de l'avant-garde , avec les hussards de Ziethen et de Malackousky, forment une quatrième colonne à droite de la première. Le mouvement se continue ainsi vers Zorndorf, à travers des nuées de Cosaques qui tirent des coups de pistolets jusque dans les colonnes, sans qu'on leur riposte, car
* Cet ordre de bataille, Irès-bon dans les grandes plaines de la petite Tarlario et coiilre une innombrable cavalerie, n'avait plus ailleurs les mêmes avantages.
DE FBÉDÉIilG 11. 89
lel est Toixlrc du Roi. En se retirant, les Cosaques brû- nw lent Zorndorff.
Quand l'armée russe eut fait demi-tour à droite, le premier plan de Frédéric avait été d'attaquer son flanc droit, de la rejeter sur les marais de Quartschen et de lui couper sa retraite sur Landsberg. Par là, en cas de revers, il assurait sa retraite surKustrin, tandis qu'en attaquant sur l'autre point par Zicher, le Roi perdait ses communications avec Kustrin, et s'exposait à être inquiété, dans sa retraite,* par le corps de Romanzow, venant de Schwedt.
Frédéric, qui avait marché avec les hussards de l'avant-garde, reconnut l'ennemi. Quand les têtes de colonne furent arrivées aux étangs, par delà ZorndoiB', il jugea qu'une attaque sur le flanc droit des Russes serait sans succès, à cause du vallon marécageux qui le couvrait, et il résolut d'attaquer rcxtrémité di'oitc du carré. L'armée reçut donc l'ordre de se former, opération qui s'exécuta en un clin d'œil ^ par une conversion de chaque peloton. L'aile gauche se trouvait alors derrière Zorndorff; la droite se prolongeait jusqu'à huit cents pas de Wilkersdorff; espace que remplirent les dragons de Norsmann et les hussards de Ruesch. Tout le reste de la cavalerie se plaça à l'aile gauche. Les hussards de Ziethen et de Malackousky avec les six régiments de cuirassiers, sur une ligne, vis-à-vis de l'infanterie, et les dragons derrière eux; les huit bataillons de Tavant-garde à doux cent cin-
* Jomini» Traité des graïkdes opérations militaires.
1168 quantc pas on avant de l'aile gauche de la prcmièi*e : devant chacune de leurs ailes, ils avaient une batterie de dix pièces de douze ] et quatre-vingt-onze pièe^ ou obusiers, sans compter les canons des bataillons, étaient répartis sur le reste du front de la première ligne.
A neuf heures, toutes le^ dispositions étaient prises; ravant-gardci passant à droite et à gauche de Zorndorff, s'ébranle. Placées sur des monticules en avant de ce village , les batteries commencent l'attaque, et les Russes répondent avec une artillerie deux fois plus nombreuse; mais le feu des Prussiens a tout l'avantage , sa direction étant concentrique sur l'extrémité du carré, où la cavalerie et les bagages présentent plus de surface. Bientôt, le désordre est dans les Imgages russes, et Fermer est contraint de les retirer en arrière du carré, ainsi que la cavalerie.
Peu après, le général Mantrufel 90 remet eu marche, avec l'avant-garde ; l'artillerie continue son feu en avançant. L'aile gauche de Tinfanterie des deux lignes suit et appuie ce mouvement. La cavalerie se prolonge à gauche de ZorndorfT, sous le feu des batteries ennemies et se forme sur une ligne, appuyant à la première de Tinfanterie, sauf les cuirassiers Prince-d&- Prusse et Prince-Frédéric qui se poitent à l'aile droite.
Mais, bientôt, un incident, qui aurait pu entraîner les plus Hicheuses conséquences, a lieu : suivant les dispositions du Roi, l'avant-garde devrait marcher à doux cent cinquante pas en avant, et l'extrême gauche se trouver inunédiatement derrière l'extinime-
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gauche de cette avant-garde : Taile droite devrait ôlre iHs refusée^ et hors de portée du feu. Maisj quand l'aile gauche de la première ligne eut longé le village de Zorndorffà droite , Tavant-garde avait continué son mouvement, de telle sorte que, faute de temps, il devint impossible à cette aile gauche de regagner assez de terrain pour s'embotter derrière elle j bientôt môme, elle ne forma plus qu'une seule ligne avec l'avanlrgarde, ce qui priva celle-ci d'un soutien d'autant plus nécessaire, que la cavalerie, pour ne pas s'exposer, en pure perte, au feu de l'ennemi, avançait très-lentement. En marchant, l'aile gauche de l'avant-garde devança ainsi sa droite; jusque-là néanmoins le mal n'était pas grand.
Mais une fois le feu de mousqueterie engagé, celte aile gauche, gagnant encore davantage, convei*sa presque entièrement h droite , et prâla , en plein , le flanc de la ligne à l'ennemi. Cette circonstance n'eût entraîné aucun dommage, si la première ligne d'infanterie eût été demère pour soutenir l'aile gauche; mais, voyant ce vide, la cavalerie russe charge les bataillons du flanc et les ramène jusque devant Zorndorff*. Alors Fermer ordonne à l'aile droite de son infanterie de rompre le carré et de poursuivre leS Prussiens , c^ qu*elle exécute avec de grands cris de victoire; mais, à peine a-t-elle fait quelques c^nts pas, que le désordre s'introduit dans sa ligne, et bientôt devient complet.
Aussitôt Frédéric donne à Seidlitz et à sa brave cavalerie l'ordre de charger : les hussards de Zielhen et
17&8 Malackouski, avec les cuiras8iei*s de Seidlitz^ culbuteut la cavalerie russe, tandis que les gens d'armes et les gardes du corps fondent sur l'infanterie. Une fois débarrasses de la cavalerie ennemie, les hussards, s'étant reformés, chargent aloi*s, eu flanc et à rêvera, ces bataillons déjà ébranlés et en font un carnage horrible. Peu d'instants avant, le Roi, qui croyait impossible d'entamer l'ennemi de ce côté, avait retii*é de l'aile gauche les dragons de Platen et de Plott^mberg pour les porter vers la droite.
Presque toute l'aile des Russes, jusqu'au Galgeugrund, était hachée, et le reste culbuté dans les marais de Quartschen. Telle était môme la confusion parmi eux, que leur seconde ligne tirait sans distinguer les siens ; mais, quand les fuyards tombèrent sur les bagages, le désordre fut à son comble. Défonçant les tonneaux d'eâu-de-vie, ivres-morts, ils massacraient leui*s officiers, et couraient, çà et là, comme des insensés.
La bataille avait commencé à neuf heures du matin. 11 était une heure, quand la cavalerie prussienne, fatiguée de carnage,, se rapprocha de Zorndorif, i)0ur ko reformer et combiner une nouvelle attaque.
Cependant, les brigades n'avaient presque pas l'émue; le Roi leur ordonna d'avancer et d'attaquer la gauche de l'ennemi. Tandis que l'aile droite marchait lentement et en bon ordre, la gauche se rétablissait un peu; ensuite elles marchèrent en ligne, et l'artillerie recommença son feu.
Alors les escadrons russes, qui s'étaient reformés,
DE PliÉDÉniC 11. 95
voulurent enlever les batteries, mais en vain ; et bieuUH, nss culbuté vers Zicher, dans le marais^ par les cuirassiers Priuce-de-Prusse et Prince-Frédéric, par les dragons Zettritz et Normann et les hussards de Ruesch, Tennemi y resta embourbé. Les Cosaques incendièrent ce village, mais la cavalerie prussienne l'avait déjà enveloppé,, et tous furent sabrés ou brûlés.
Tandis que Tinfanterie de Taile droite continue son mouvement en avant, celle de gauche est de nouveau attaquée par la cavalerie russe ; et, chose à peine croyable, ces mêmes bataillons, qui, dans la campagne précédente, avaient si vaillamment combattu à Jagerndorff, reculent devant quelques escadrons et bataillons à moitié rompus, sous les yeux mêmes de leur roi, qui, à leur tôte, brave mille morts.
MaisTintrépide Seidlitz est là, avec son admirable cavalerie. Accouran t à la tête des escadronsde l'aile gauche, il remplit aussitôt l'inter^^alle laissé par la retraite des bataillons, et charge encore une fois la cavalerie russe, qu'il chasse bien loin du champ de bataille, dans les marais de Quartschen. Ceci s'accomplissait, tandis que les régiments de la droite, Wedel-greuadiers, Forcade, Prince-de-Prusse, Kalkstein et Âssebourg, rompant Taile gauche des Russes, la jetaient sur la cavalerie de Seidlitz, qui conversa à droite, et, malgré un feu terrible de mitraille et de mousqueterie, chargea l'infanterie russe tenant encore ferme près du Galgengrund.
Alors le feu cessa entièrement, et l'on ne se battit plus qu'avec le sabre, les baïonnettes, les crosses de fusil. De part et d'autre, l'acharnement fut terrible. Sur
ns8 toute la ligne^ on entendait crier : « Les Pnissiens ne font pas de quartiers. — Nous^ non plus, » répondaient les Russes. Une sorte de rage précipitait les deux armées Tune contre l'autre. Ici, on se rappelait en frémissant les ravages des Russes; là^ on n'écoutait que le désespoir. On vit un Russe^ couvert de blessures toutes mortelles^ se tratner sur un Prussien expirant^ le saisir de son dernier bras^ et lui arracher avec les dents des lambeaux de chair. Sa victime , trop affaiblie pour remuer, souffrit ce supplice jus(|u's\ l'arrivée do ses camaradeSy qui achevèrent celte l>ôte féroce ^ Un grand nombre de vaincus furent hachés dans les chariots^ et au milieu du bagage d'où ils combattaient encore. « Ces gens-ci, disait Frédéric, sont plus difficiles à tuer qu'à
vaincre*.
C'était une effiroyable mêlée ; mais^ grâce à leur su-
* Arcbenhollz, Histoire de la guerre de Sept-Ant.
* « Il est difficile de Irouter dons les guerres modernes une baUille où la cavalerie ait combattu avec autant de bravoure et d'adiarncmont, et où l'ennemi se soit défendu avec plus d'opiniâtreté : on eût dit que les deux partis avaient juré do ne faire aucun pardon. Les hussards do Ziellicn traversèrent plusieurs fois les bataillons qui les entouraient ; les cuirassiers semblaient acquérir une nouvelle vigueur dans la mêlée. Toute l'aile droite des Russes, jusqu'au Galgengrund, fut en partie hachée, et le reste culbuté dans le marais de Quartschen; la confusion était si grande dans leur armée que la seconde ligne tirait sans dis> tinguer sur les siens. Le désordre fut porté h son comble lorsque les fuyards toml)èrcnt sur les bagages;; ils y enfoncèrent les tonneaux d*eau-de-vie, et se livrèrent à tous les excès imaginables. Ils pillaient, tuaient leurs ofQciers, et parcouraient les campagnes, sans savoir ce qu'ils faisaient : généraux et officiers furent obligés de suivre le torrent. » (Jomini, Traité des grandes opérations militaires, tenu* 111.)
DE PRÉDÉllIC II. 9K
përiorité dans les manœuvres ^ les Prussiens avaient n58 conservé plus d'ensemble. Enfin, après une héroïque résistance, les Busses furent culbutés, à droite par le Hofbruch sur Darumtzel, à gauche vers Quartschen et ZorndorfiF*.
Pour sou attaque, Frédéric s'était servi de Tordre oblique'. Dans cette journée, tour à tour général et soldat, dirigeant toutes les manœuvres, conduisant les dernières attaques en personne, il prodigua sa vie. Plusieurs de ses aidesnleH^amp et de ses pages furent pris ou tués à ses côtés. Cent cinq canons tombèrent en son pouvoir.
A Zomdorff, les Russes perdirent dix-huit mille six cents hommes tués ou blessés, et deux mille huit cents prisonniers; les Prussiens, dix mille tués ou blessés, et quinze cents prisonniers; perte énorme, si Ton considère le nombre des combattants, Tarmée du Roi n'étant que de trente-un à ti ente-deux mille hommes , c'est-à-dire numériquement inférieure de plus de moitié à celle de l'ennemi. Dans ses rangs, il est vrai, combattaient les braves de Prague, de Rosbach, de Leuthen.
Mais de tels triomphes eussent bientôt épuisé le vainqueur.
Avant l'action^ DauU; qui projetait déjà sa tentative
* « Les charges à la baïonnette et les grandes mêlées n'ont lieu ordinairement que dans les relations; à Zomdorff, elles existèrent réellement sur le champ de bataille. Frédéric en a donné la certitude luimômo, et mille témoins l'ont confirmée. » (Ibid.)
* RelaliYemcnt k Tordre oblique, voyez le chapitre VH du Traité des grandes opérations mitilaires, lomel.
17SS sur la Saxe, avait écrit au comte de Fermor « de ne pas se compromettre^ et surtout de no point risquer de bataille contre un ennemi rusé qu'il ne connaissait pas encore^ mais de gagner seulemenl du temps jusqu'à ce que Texpédition en Saxe eût réussi. »
Le courrier fut enlevé, et la lettre portée à Frédéric, qui, après la victoire, répondit de sa main au maréchal : « Vous avez eu raison de conseiller au général Fermor d*étre circonspect avec un ennemi rusé que vous connaissez mieux que lui ; car il a tenu feigne et a été battu. »
Assez grand pour être juste, le Roi, après l'action, remercia publiquement Seidlitz comme le vainqueur du jour.
La Saxe était le point faible des frontières prussiennes; en Saxe aussi, le Roi puisait ses principaux moyens de guerre. Une fois maîtresse de Dresde, et par la de tout TÉlcclorat, rAutriche eût facilement poussé ses opérations sur le Brandebourg jusqu'au cœur de la monarchie prussienne. Ces considérations, et d'autres non moins importantes, déterminèrent Daun h envahir la Saxe.
En marche le 10 août, précédé du général Laudoii, et se dirigeant par Gitschin, Turnau, Reichemberg, Zittau, Gorlitz, Reichenbach, Bautzen et Kœnigsbruck, le feld-maréchal était arrivé, le !•' septembre, près do Radeberg, à quatre ou cinq lieues de Dresde. Le 5, afin de combiner ses opérations avec l'armée de l'Empire alors à Pirna, il prit position à Stolpen, un des plus forts camps de la Saxe.
DR PRÉDÉniC II. i)7
Presse de plus en plus par elle, le prince Henri de- n.'.» campe de Seidlitz et se poste avantageusement près de Maxen, d*où il couvre Dresde. Mais, au lieu de ramasser ses corps détachés aux ordres des généraux Haddick, Guascoy Dombasle et Lusinsky, le prince de Deux-Ponts s'amuse à prendre le fort de Sonnenstein ; les deux chefs, dans le camp de Daun, perdent leur temps en vaines conférences, alors que, trop faibles pour résister aux Impériaux et aux Auti^ichiens réunis, les Prussiens devaient être écrasés.
Frédéric apprend la marche de Daun vers Dresde : aussitôt, laissant le comte de Dohna dans la Nouvelle- Marche pour surveiller les Russes, il part du camp de Blumberg, arrive, le 9 septembre, près de Grossenhain en Saxe, y est joint par le margrave Charles, oppose le lieutenant-général Retzow à Laudou chargé par Daun d'observer le Margrave, ouvre une communication avec le prince Henri qu'il renforce d'un détachement, s'avance au-devant du maréchal Daun, campe, le 15, vis-àvis de lui, à Schœnfeld, et dégage Dresde et son frère.
Forcé de renoncer à ses projets contre le prince, Daun se joint à Laudon, et vient camper prèsduWeissemberg. Il espère couper ainsi au Roi le chemin de la Silésie, où les généraux Harsch et de Ville assiègent Neiss et Cosel.
Impatient de voler au secours de cette province, Frédéric provoque vainement l'impassible Daun à livrer bataille. Enfin, malgré l'infériorité numérique de ses troupes, il parvient, à force de mouvements habiles, à l'inquiéter sur sa droite, qu'il fait replier, et pour ses magasins de Zittau, en s'emparant de Bautzen que le
t7S8 ni<ardclial n^avait point suiTisamineut garni; il le contraint à abandonner le camp de Stolpen, puis à se l'étirer sur Lœbau. Frédéric, continuant sa marche sur la Silésie, vient braver l'armée autrichienne jusqu'à Hochkirchen. Dans cette guerre, il n'a jamais été attaqué par l'ennemi, et ce souvenir augmente sa confiance en lui-môme : celtefoisils'en trouvera mal.
Pour fermer au Roi le chemin de Gorlitz et de la Silésie, Daun établit sa droite sur le Stromberg ; sa gauche touche au bois qui commence près de Jauernick, et sa réserve, commandée par le prince de Bade-Dourlach, occupe Reichembach, à quelque distance derrièi*e l'aile droite.
Frédéric, ayant donné l'ordre d'occuper le Weissemberg, assied son camp sur des hauteurs, à trois milles des Autrichiens. Son centre s'étend depuis Ilochkirchen jusqu'à Radewitz ; sa gauche se prolonge en angle depuis ce point jusqu'à Kitlitz, près du Weissemberg; sa droite, formant un autre angle, occupe une chaîne de hauteurs que domine le village de Hochkirchen, et séparée, par une étroite vallée, des l>ois qui couvrent la gauche de l'ennemi. Cette vallée est baignée d'un ruisseau et de plusieurs étangs, dont les batteries pi-ussiennes commandent les écluses. Six bataillons, avec une batterie de quinze pièces, défendent Hochkirchen, le point le plus élevé; un autre bataillon, placé au pied de la hauteur dans un moulin et quelques cabanes, interdira le passage du ruisseau * .
> William Coxe, Histoire de la Maison d'Autriche^ (oine V.
DE PtlÉDÉRtC II. 99
Mais le génëral ennemi Brentano^ avec ses troupes iiss If^gères^ tient les hauteurs boisëes qui flanquent la droite (lu carap prussien, et Cziskowitz, posté sur le Stromberg *, menace le détachement du Weissemberg. La position de l'armée prussienne devient critique, u Si les Autrichiens nous laissent tranquilles dans ce camp, dit le maréchal Keith au Roi, ils méritent d'être pendus. — J'espère bien, répond Frédéric, queDaun aura plus peur de nous que de la corde. » Sécurité fatale, qu'un grand désastre va suivre !
Pour mieux tromper l'ennemi, Daun, comme s'il ne voulait agir que défensivement, fait faire des abattis sur tous les chemins qui mènent au camp prussien.
Frédéric juge sa droite assurée; mais, dans la nuit du 15 au 14 octobre, Daun, laissant ses feux allumés, forme son armée en trois divisions : Laudon, avec les troupes légères, renforcées de quatre bataillons, et (outc la cavalerie, prendra les Prussiens en flanc et en queue à Hochkirchen; Daun, en personne, conduira, vers le moulin, l'infanterie de la gauche ; et, tandis que le prince de Bade-Dourlach forcera le détachement duWeissemberg, le duc d'Aremberg les secondera tous par une attaque contre la gauche des Prussiens.
Au dernier coup de cinq heures à l'horloge du village, l'attaque commence : Daun et Laudon fondent sur le camp ennemi, saisissent ses batteries, arrivent aux tentes, égorgent tout ce qui dort ou ne peut fuir, et, au
* Irrité que le général Relzow eût négligé d'occuper un point si ini)>nrtant, le Roi lui ordonna les arrôls.
I Oit HISTOIRR
i:;4); point du jour, sont en bataille au milieu des lignes prussiennes. Un épais brauillard les favorise.
Toute autre armée eût été anéantie; mais^ forts de leur admirable discipline, les Prussiens se l'allient; Frédéric^ à la tôte de trois brigadesi tourne Hochkirchen pour prendre Fennemi en flanc; à diverses reprises, la cavalerie de sa droite renverse celle des Autrichiens, et plus de la moitié de leurs grenadiers sont hachés. Mais le nombre l'emporte : enveloppé lui-même de tous côtés, Frédéric n*est dégagé que par Tintrépidité de ses hussards. Alors Keith et le prince Maurice d'Anhalt-Dessau, suivisde quelques b<itaillons, s'efforcent depénéti*erdans Ilochkirchen et de ressaisir leurs batteries. Keith' périt criblé de balles; le prince, dangereusement blessé, est pris. Vain courage! maîtres un moment du village, càhs braves en sont chassés. Un boulet de canon emporte
* Déjh grièTement blessé vers huit heures, le maréchal avait refusé «le qiiiUcr le champ de bataille. A neuf heures, il fui tué et dépouillé par les tralneurs autrichiens ; son corps était resté confondu parmi les morls. On le transporta ensuite, avec beaucoup d'autres, dans la petite rglisc (le Hochkirclicn -, un manteau de (Croate le recouvrait, lit, arrivèrent le maréchal Daun, le général de Lascjr et d'autres officiers. Lascy s'était approché; en écartant le manteau: « Ah! s'écria-t-il, c'est Keilli, le meilleur ami de mon père. » A l'aspect des restes de son ancien général, ainsi nu et abandonné, Lascy, qui avait été son élève dans l'armée russe, fondit eu larmes, et Daun ne put retenir les siennes. En ce moment, parut un Croate, revêtu de l'uniforme, de la plaque et du grand cordon du feld-maréchal : c'était l'homme qui avait tué Keith.
Daun ût rendre au vaillant guerrier les honneurs militaires, et l'annonça le lendemain au roi de Prusse, qui demandait une s«'*pulturo honorable |K)ur son ami.
DB FHKDÉUIG II. 404
la tête au prince François de Brunswick, frère de ce ^'^^^ Ferdinand; illustre chef des alliés. Le Roi, qui se multiplie sur tous les points, et dont Texemple électrise ses troupes, va tenter un dernier effort avec son aile gauche ; mais le duc d'Aremberg, avec la droite des Autrichiens, se jette sur cette partie de la ligue, et s*empare des redoutes : alors tout est fini.
L*armée avait perdu huit mille hommes environ, presque toute sou artillerie, ses tentes, ses bagages; les munitions étaient épuisées, le Roi et presque tous ses généraux blessés. Néanmoins, Daun n'ose pas môme rester sur le champ de bataille ; y laissant les carabiniers, il se retire dans son camp de Kitlitz.
Si d*abord un bataillon franc et un escadron de hussards eussent été placés sur les hauteurs boisées en avant de Hochkirchen, quelle autre journée pour Frédéric M
Mais, par un privilège de la valeur et du génie, ce revers même couvre de gloire l'armée vaincue et le héros qui la commande : se ralliant à quelques centaines do toises du champ de bataille, ils bravent, par leur fière contenance, Tennemi qui n'ose les atUiquer.
Jamais Frédéric ne se montra plus grand qu'après cette catastrophe. Retiré au camp de Doberschutz, il paralyse, à l'instant même, toutes les conséquences de
* Frédéric, Histoire de la guerre de Sept-Ans, lome I; — Huiler, Tableau des guerres de Frédéric le Grand; — Jomini, Traité des grandes opérations militaires, lome H ;— William Goxe, Histoire de la Maison d* Autriche^ lome V; — L'Iyod, ArclienhplU, Warnery. — Voyez aussi Daun* s Lcben; Loudon*s Lebensyeschichte, vW.
4 02 IIISTOIEE
17&8 son désastre, a Daun nous a laisses sorlir de Téchiquieri dit-il à ses généraux; la partie n'est pas perdue. Nous nous reposerons ici quelques jours, et puis nous marcherons en Silésie pour délivrer Neiss. n D'un coup d'œily il a pénétré le plan d opérations que ses ennemis peuvent suivre; bientôt tous les avantages de leur victoire seront anéantis.
Tournant, dans la nuit du 24 au 25 octobre, l'aile droite des Autrichiens, Frédéric court en Silésie, au secours de Neiss, avec un renfort de six mille hommes que lui avait amené le prince Henri, si bien appelé par Grimoard ^ la resiource du Roi dans les circoMiances mal-' heureuses. A peine la place est-elle dégagée, qu'il revole en Saxe pour y déjouer les projets de Daun et du prince des Deux-Ponts sur Dresde, défendue par le brave lieutenant-général Schmcttau. Dès que le mai-échal, qui avait passé TElbe au-dessus de Pirna, s'est montré devant les riches faubourgs de Dresde, Schmcttau, pour l'empôcher de s y établir, les incendie.
Depuis quatre jours, Daun, désespérant de réussir, s'était éloigné, et campait à Gishubel, lorsque Fi*édénc, toujours harcelé par Laudon, arriva devant Dresde; bientôt le maréchal rentra en Bohôme par Aussig; puis les Autrichiens prirent leurs quartiers d'hiver le long des frontières de Saxe et de Silésie.
Le triomphe de Hochkirchen avait exalté la cour de Vienne : Daun fut comblé, de faveurs : l'Impératrice, doublement émue d'une telle victoire, remportée le jour
* Tableau de la oie et du règne de Frédéric le Grand.
DK phédérig II. >I05
de Saiute-Thérèse^ lui écrivit de sa propre main ; on i768 éleva une statue en son honneur; les États d'Autriche, pour racheter la seigneurie de Ladendorff, aliénée par son père^lui offrirent 300,000 florins; Elisabeth aussi, en témoignage de sa haute estime, lui donna une riche épée, et Clément XIII, successeur, mais non imitateur du sage Benoît XIY, envoya au maréchal une toque et une épée bénites, quoique de tels présents, selon l'usage même de la cour de Rome, ne dussent s'adresser qu'à des généraux vainqueurs de nations infidèles * . Cependant, le 2i septembre, l'armée russe, pour s'approcher de Colberg, avait décampé de Lansberg. Détaché par Fermor, le général major Palmbach, au commencement d'octobre, y marcha ; bientôt l'amiral Mischukoff, avec la flotte russe et suédoise, parut en rade. Presque hors d'état de défense, la place fut bombardée par terre et par mer, et essuya plusieurs assauts; mais le brave major de Hayden, qui y commandait, fit, avec sa faible
* t La conduite peu judicieuse du Pape parut influer sur tout le clergé ; la toque bénite qu'il avait envoyée au niaréclial Daun excita une efTrnrescence de zèle bizarre chez les souverains ecclésiastiques d'Allemagne. L'électeur de Cologne, entre auires, publia un édit, dans ses États, par lequel il défendait à ses sujets protestants, sous de grièves peines, de se réjouir des avantages que les Prussiens ou les alliés pourraient remporter sur leurs ennemis. Ce fait, qui par lui-même mérite peu d'être rapporté, doit pourtant trouver ici sa place, parce qu'il caractérise l'absurdité des mœurs d'un siècle dans lequel la raison a fait d'ailleurs tant de progrès. Mais ces farces, qui se passaient nnx pctilns conr^, ii'nlliraicnl sur elles que les silTInts du public, nu lieu que les passions qui agitaient les grandes cours de l'Europe produisaient des scènes plus funestes et plus tragiques. • (Frédéric, Hisfoire de la guerre de Sepi-Jns^ tome L)