‹ Histoire de Frédéric le Grand (volume 3)Chapitre 1 sur 21 · A ALGER · texte numérisé non relu

A ALGER

KUE DE LA MARINE, N» U7 iLibrairio centrAl» do U M4dit9rriinée)

% rrtu.

Coup (l'œil sur rancienne Germanie. — L'Europe change de face au cinquième siècle. — Origine de la nation prussienne. — Élévation des comtes de Hohenzollern ; Maison de Brandebourg; premiers Électeurs. — Frédéric-Guillaume, surnommé le Grand Électeur. — Frédéric, son Ois, premier roi de Prusse, a pour successeur Frédéric- Guillaume I*' ; caractère, gouYernement de ce prince; forces toujours croissantes du nouveau royaume.

Jusqu'au septième siècle avant l'ère vulgaîre, les notions géogi*aphiques n'avalent pas mérité le nom de science; mais, grâce aux voyages de Thaïes, de Pythagore, de Solon, aux navigations de Hannon et de Scylax, aux doctes recherches d'Hérodote, à l'expédition des Dix-Mille, aux conquêtes d'Alexandre, aux pérégrinations de Néarque et de Pythéas, au génie d'Aristote, à l'école d'Alexandrie, à Ératosthène, à Hîpparque, à Polybe, historien des guerres puniques, à Jules César, héros à la fois et nan^ateur, le champ s'ouvrit devant l'esprit humain; et, sous Auguste, Pomponius Mêla put tracer un tableau, ou plutôt une esquisse systématique des connaissances acquises ^

* Daunou, Cours <J^ études historiques.

Vers cette époque, Strabon * lui-même, malgré ses longs voyages et ses immenses études, ne connaissait la Germanie que parles guerres de César, de Drusus, de Germanicus, de Tibère. Aux yeux des géographes d'alors notre continent se terminait, au Nord, vers l'embouchure de l'Elbe, et, au Sud, dans les régions qu'arrose le Niger, tandis qu'une ligne, tirée du cap Saint-Vincent aux bouches du Gange, en marquait la plus grande étendue, du Couchant au Levant.

Tel était Yunivers d'Alexandre, Yunivers des Romains!

Mais que de vastes régions, que de multitudes guerrières en dehors de leur joug! C'est là précisément, dans ces mondes inconnus, derrière ces ténèbres mystérieuses, que la Providence tenait en réserve, pour les époques marquées, les redoutables instruments de ses décrets.

Après avoir essayé une description du Rhin depuis sa source jusqu'à son embouchure, qu'il nomme Flevo, Pomponius Mêla assigne à la Germanie, pour limites^ au Couchant, la rive de ce fleuve; au Midi, les Alpes; à l'Orient, les Sarmates; au Septentrion, l'Océan. Voilà, à peu près, à quoi se réduisent ses indications. D'ailleurs, nulle critique sérieuse, nulle analyse approfondie; travaillant sur des ouvrages perdus pour nous, il ne compare pas ; il rapproche seulement les vieilles et les nouvelles relations. Son abrégé, néanmoins, offre bien autrement d'intérêt que celui de Denis le Périégète^

* Né k AmaséCy en Gappadoce, 50 ans environ avant Jésus-Ciirist.

et. Ton y trouve le système du célèbre bibliothécaire d'Alexandrie, Ératosthènç^ premier fondateur de la véritable astronomie.

Sous Vespasien, Pline, neveu du naturaliste, dut à sa situation personnelle de beaucoup plus amples documents, car il avait servi en Germanie^ descendu sur les côtes du Nord, dans le pays desCauques, aujourd'hui l'Oldenbourg, le savant romain n'osa toutefois pas s'engager bien avant dans l'intérieur. Malheureusement, ses vingt livres, consacrés aux guerres de Rome avec les Germains, ont disparu dans la nuit des temps. Au reste, bien qu'ayant puisé aux sources mêmes, PHne ne pai'le de cette contrée qu'avec une grande i^serve.

Après avoir reconnu la difficulté d'en déterminer l'étendue, vu les évaluations contradictoires de ceux qui s'en sont occupés, il répartit tous les peuples germains en cinq classes : 1® les Vinites^ ou Vindiles, auxquels se rattachent les Burgundiones, les Varini, les C'afim, les Guitones, au N.-E.; 2® au N.-O., les /ngevoneSf les Cimbres^ les Teutons^ les Cauques et les îles voisines; 3** à l'O., les Istevones, avec les peuples voisins du Rhin, en y comprenant les Cimbres méditerranéens; 4® au S.-O., les Hermiones, les SuéveSy les Hermundures^ les CatteSy les Chérusques; S** les Peuciniens et les JBastarnesj dans le Bas-Danube, jusque chez les Daces.

C'est au voyage d'un chevaUer romain, Julianus, depuis Carnuntum, en Pannonie, jusqu'au pays de l'ambre

* Malle-Brun, Précis de la géographie universelle. « Vénèles.

jaune, que le siècle de Pline dut ses notions sur les contrées voisines de la Yistule.

Mais, tout en reconnaissant les ëminentes qualités de Pline, et cette docte ardeur qui l'attirait sur toutes les routes de la science^ on peut, on doit lui reprocher plus d'un défaut; ainsi, souvent il copie au lieu d'analyser, et copie sans parfaitement comprendre; entre les témoignages des anciens auteurs gi*ecs et les relations contemporaines, il ne sait pas assez distinguer : de là, dans ses descriptions, de fréquentes incohérences et de choquants anachronismes; enfin, l'étendue et la configuration de la terre ne reposent à ses yeux sur aucun principe fixe S et il erre incertain, entre Hîpparque et Ératosthène. *^.

Un contemporain de Pline, mais ))lus jeune; un homme qui avait vu Néron, Galba, Othon, Vitellius, Domitien et leurs dignes Romains, Fextréme tyrannie avec l'extrême bassesse; qui, après les avoir étudiés à l'œuvre, les a condamnés et flétris ; un historien auquel est échu l'insigne honnem* d'effrayer tous les oppresseurs du monde, et de troubler le crime en ses plus hauts triomphes; Tacite a tracé de la Germanie un admirable tableau.

C'était trois ans après le désastre de Cornélius Fuscus, sous le second consulat de Trajan, Fan 851 de Rome, 98 ans après Jésus-Christ. Encore sous l'impression de ce douloureux souvenir, et dans une sombre prévision. Tacite y supplie les dieux d'envoyer aux Barbares des

* Malte-Brun, Précis de la géographie universelle.

luttes intestines, dernière sauvegarde de FEmpirie.

Pages subKmes, qu'on ne saurait assez méditer! In-^ dispensable introduction à toute histoire d'Allemagne, pour quiconque veut interroger les origines des institutions modernes, militaires, judiciaires, féodales, et le berceau de la société actuelle.

Mais jamais Tacite n'avait franchi le Rhin : aussi ses données géographiques sont-elles brèves, sucJcinctes, souvent môme inexactes. Selon lui, k cette con- « trée était bornée, au Midi, par le Danube; au Nord, (( par rOcéan; au Couchant, par le Rhin. A l'Orient, « dit-il, les montagnes et une crainte mutuelle la sé- (i parent des Sarmates ^ »

Il est un joug que les plus mâles intelligences ne peuvent entièrement secouer : ce joug, c'est l'esprit de leur temps. De là aussi chez Tacite de graves erreurs sur la religion des Germains; mais dans les appréciations morales et politiques tout son génie éclate.

Beaucoup plus circonstanciées, les descriptions de Ptolomée^ malgré des erreurs, ont été adoptées. Quoiqu'il n'ait pas visité lui-même les lieux dont il parle, ses travaux ont obtenu confiance. Très-probablement, l'auteur avait consulté d'anciens mémoires, les cartes du temps de Jules César, d'Auguste, de Tibère, et ces glorieuses tables, solennellement exposées à Rome, où figuraient les peuples vaincus et les provinces soumises, nobles fastes de la puissance nationale; énergique, incessant appel à l'ardeur des conquêtes.

^ De situ, moribus et populis Germaniœ.

C^q'est donc pas la Germanie de son temps que Ptolomée nous montre^ la Germanie des Antonins, mais une plus ancienne.

Quant à la Scandinavie et aux îles voisines» Tacite, Pline, Mêla, Ptolomée, les considèrent comme un archipel servant d'appendice à la Germanie orientale, que Tacite nomme Suevia. Malte-Brun en conclut que, de ce côté, les connaissances géographiques des anciens durent s'arrôter aux grands lacs de la Suède méridionale, et vers l'entrée du golfe Bothnique.

En analysant les divergences d'opinion entre Pline, Tacite et Ptolomée, quelques auteurs modernes, Meibom * père et fils, Burkhard-Gotthef, Struve, etc., affirment qu'elles ne sont pas tellement grandes qu'on ne puisse les concilier. Selon eux, la Germanie, longue de 187 heues^, et large de 281, était bornée à l'Occident, par le Rhin; au Midi, parler Alpes; à l'Orient, par la Vistule ; au Nord, par l'Océan septentrional.

Les Germains prétendaient descendre du dieu Tutston^ fils de la Terre; de là, les noms nationaux de Tuissch ^, Deulsch, Deulschland. Tuiston donna le jour à trois fils; de là aussi trois peuples, les IngevonSf les Istevons, les Hermions ou Herminons. Telle avait été, selon les croyances vulgaires, l'origine des nombreuses fractions

^ Le véritable nom de cette race de savants était Meybaum; mais, comme dans leurs ouvrages en latin ils s'appelèrent Meibomius^ celui de Meibom a prévalu.

' En donnant à la lieue 2,000 pas géométriques.

3 300 ans avant Jésus-Christ, Pythéas nomme les Teutons, et ce nom reparaît encore dans la guerre des Cimbres.

germaniques, toutes indépendantes les unes des autres^ mais toutes unies par Famour de la guerre et de la liberté.

Divisée en plusieurs peuples, la grande famille germanique habitait un même territoire; de là^ unité et concentration : mais chacun de ces peuples avait néanmoins sas lois distinctes.

Parmi eux, se distinguait une race supérieure, les Suives S occupant les contrées situées sur le Rhin jusqu'à sa source, à partir du confluent du Mein; puis, se répandant vers les sources du Danube, ils s'avançaient> à travers l'Allemagne, jusqu'à la mer Baltique.

C'est d'eux que César se préoccupe particulièrement, comme Tacite des Stisses^ ou Saxons, au Nord-Ouest de l'Allemagne, entre l'Elbe et le Rhin et à leur embouchure.

L'organisation des deux peuples était opposée : chez l'un, indépendance pleine et entière, isolement de l'in^ dividu; €hez l'autre, convergence de tous les membres vers l'unité sociale. Le Suève était mieux préparé à repousser l'étranger : au Saxon appartenait une attitude personnelle plus énergique, mieux caractérisée^.

Entre les peuples saxons et suèves se trouvaient les Cattes, habitant la Hesse d'aujourd'hui. Très-habiles à

* SchweifeTiy courir çà et Ik.

' Sassen, demeure fixe. Peut-être a-t-on adopté ces deux origines, comme s'appliquaot au caractère distinctif des deux peuples. Peut-être aussi, et plus vraisemblablement^ le nom de Saxons, Sachsen, est-il dû k la courte épée qu'ils portaient, et celui de Suèves vient-il de sée^ mer, prononcé quelquefois swée^ et indiquant leurs piemières demeures. (Kohlrausch, Histoire et Allemagne.)

' Ibidem.

la guerre et très-braves, leur infanterie était la plus redoutable de la Germanie.

Tous les Germains se partageaient en hommes libres et non libres; mais ces derniers se subdivisaient en deux classes : les uns, ainsi que dans les temps modernes, attachés à la glèbe, recevaient du propriétaire une maison avec un morceau de terre, et, comme retour, ils lui payaient une redevance en grains, en bétail ou en étoffes faites de leurs mains ; les autres, vraiment esclaves, étaient achetés, vendus, employés à toute espèce de travaux; en outre, ils n'avaient pas le droit de porteries armes, privilège exclusif des hommes libres.

Aux prêtres seuls appartenait la présidence des assemblées : ne reconnaissant d'autres maîtres que le ciel, ces fiers Germains ne croyaient pas aliéner leur liberté par cette déférence pour les célestes représentants. Les oracles des dieux décidaient de la guerre. Z Un certain nombre de fermes, réunies par une convention mutuelle entre les propriétaires, constituait une commune, et plusieurs communes un canton, zone plus ou moins vaste dans laquelle s'exerçait un droit commun de pâture et de parcours. Enfin, l'association de plusieurs de ces cantons formait le comté ou district, le gau, avec mission de protéger, contre l'ennemi, la vie et les biens des particuliers.

Dans chaque district, un juge, peut-être appelé dèslors graf, comte; au-dessus de lui, les centeniers^ ayant juridiction sur cent fermes, prononçant sur les affaires de peu d'importance; pour les grandes, ils en

référaient au graf. Sans appointements fixes, ils recevaient de chaque propriétaire un présent.

Au-dessus de tous, comme couronnement de l'édifice, était l'assemblée du peuple. Tout homme libre, riche ou pauvre, en faisait partie avec un droit égal.

Dans certains districts, l'administration entière reposait sur des coutumes, et là il n'existait pas de juges permanents. Mais, en temps de guerre, on choisissait un chef, un duc, heer-zog, dont les pouvoirs cessaient avec la guerre ÇDuces ex vtrlule sumunt. Tacite.) D'autres peuples germains en avaient un, même en paix. Les services rendus motivaient le choix (Reges ex nohilitale sumunt. Tacite.); puis, le fils remplaçant le père, une sorte d'hérédité s'étabUt. Quant à la dénomination de regesj il ne faudrait pas lui donner une portée trop absolue, les Romains l'employant faute d'un mot plus propre à exprimer une autorité permanente.

Dans les circonstances difficiles, rois et chefs délibéraient d'abord entre eux, et les questions n'arrivaient devant le peuple que claires et nettement posées.

Les deux bases de la société germaine, c'était l'obéissance aux lois et le respect des dieux*.

Tous, détestant les villes murées, habitaient de rustiques cabanes 5 une nombreuse suite entourait les chefs : elle en recevait armes et chevaux.

Chez les riches Romains, aux esclaves seuls étaient abandonnés les offices domestiques : chez les Germains, des hommes libres, des guerriers ne rougissaient point

* Kohirausch, Histoire d'Allemagne, tome I.

de les remplir, n'y attachant aucune idée servile ; or^ ce n'était pas là une des moindres différences entre la société germaine et le monde romain.

Au reste, un tel système a traversé bien des révolutions : quand les chefs de tribus devinrent de puissants rois, les charges de leur maison devinrent aussi les dignités de leur cour.

Aux femmes, les soins de l'agriculture, des troupeaux, du ménage; aux hommes, Thonneur de provoquer l'ennemi, de faire et de recevoir des blessures : nul d'entre eux, à moins d'une extrême nécessité, n'eût daigné gagner, à la sueur de son front, ce qu'il pouvait conquérir avec son sang.

A des peuples sans villes, il fallait des dieux sans temples ^ Au lieu de diviniser le vice, comme les Grecs et les Romains, ils paraient leurs dieux de beauté morale, de courage, de grandeur. Au fond de toutes leurs croyances, vivait le dogme de l'immortalité de l'âme : de là, un héroïque mépris de la vie : à leurs yeux, mourir c'était remonter vers l'éternelle patrie.

Nulle pompe dans les funérailles : seulement, un feu de bois précieux consumait le corps du guerrier éminent : avec lui, compagnons fidèles, étaient brûlés ses armes ou son cheval de bataille. Un simple tertre de gazon recouvrait les cendres. Les gémissements étaient courts, mais longue la tristesse : aux douleurs de femme, les pleurs : dans les douleurs d'homme, un mâle souvenir.

* Henri Martin, Histoire de France,

Une taille très-haute, des yeux bleus, des cheveux blonds, distinguaient cette race d'hommes. Chez ces 8AUYAGES, dc touchautes cérémonies consacraient Findissolubilité du mariage : entre les époux, biens et maux, tout devenait commun : il fallait vivre et mourir ensemble. L'adultère était presque inconnu^ ni les richesses, ni la beauté ne sauvaient de l'opprobre une femme impudique. Dans les mœurs, dans la législation desGermains, se retrouve l'origine de la loi salique, des épreuves et combats judiciaires, du vasselage, des justices seigneuriales, du régime féodal.

En général, la Germanie n'était couverte que de sombres forêts ou de landes marécageuses» Néanmoins, ses excellents pâturages nourrissaient d'innombrables troupeaux de bœufs; ses bois étaient peuplés de bisons, d'élans, de chevaux sauvages.

Le lin suffisait aux vêtements; les métaux précieux sommeillèrent dans les entrailles de la terre jusqu'au jour où la cupidité romaine commença à exploiter les mines d'or de la Wettéravie * .

Bientôt, à ces peuples indigènes se joignirent de nombreuses colonies étrangères. Vers l'année 587 avant Jésus-Christ, Sigovèse, chef gaulois, conduisit, du fond du Bourbonnais, sur les rives du Danube et jusqu'aux sources de l'Elbe, une troupe valeureuse de Boiens. Les pays que ces étrangers occupèrent conservent encore

* Ancienne province du cercle du Bas-Rhin, comprise aujourd'hui dans la Uesse, le Nassau et les contrées environnantes; elle Lirait son nom de la Wetter, affluent de la Nidda.

leurs noms ; témoins la Bohême, Bqjohemia: la Bavicore, Bajoarta.

Trois siècles plus tard» eut lieu» sous la conduite d'un BrennusS la fameuse expédition des Gaulois en Grèce et en Bithynie : ces Gaulois descendaient des compagnons de Sigovèse. Alors les Marcomans (Marlmanner» ou habitants de la Marche ^)» race indigène, habitant les bords du Rhin et la frontière des Gaules» se replièrent dans le pays que les Boiens venaient d'abandonner; leurs possessions tombèrent en partage aux colonies venues du Nord» ou tirées de différentes nations*.

Circonstance remarquable ! le peuple le plus éloigné des Alpes, un peuple confiné» par la nature» à l'extrémité septentrionale de la Germanie, s'est le premier mesuré contre les Romains. Un siècle environ avant Jésus-Christ, abandonnant le Jutland» leur patrie» sous les ordres de Teutoboc» les Cimbres et les Teutons se jetèrent sur l'Italie» et anéantirent six armées consulaires*.

Pour les vaincre» il fallut Marius^

* Ce nom, commun k plusieurs chefs gaulois, n'était qu'une qualir fication; de bren^ brentn^ chef, roi, les Romains, y voyant un nom propre, firent Brennus.

* Marche signifie province limitrophe.

^Pfeffel, Nouvel abrégé chronologique de Vhistoire et du droit public d'Allemagne, tome I.

* Tel fut TeiTroi causé par le dernier de ces désastres, que, longtemps après, une grande terreur s'appelait encore terreur cimbrique,

* 102 ans avant Jésus-Christ; onze ans après cette terrible journée de Noreia, mise , par Rome, au rang des jours néfastes ; et ensuite entre Verceil et Vérone.

Quarante ans plus tard, Heervest (Ariovîste) \ attiré par les divisions qui régnaient entre les Éduens et les Séquaniens, traverse les Vosges; mais Jules César, alors dans les Gaules, accourt, et, par Tenlière défaite d'Heervest, entre Montbéliard et Besançon, délivre les Éduens. Une telle victoire lui ouvrit les Gaules.

Partageant ensuite cette vaste contrée en trois provinces, le conquérant comprit dans la Gaule-Belgique tous les établissements des Germains sur la rive gauche du Rhin.

Mais Auguste ne maintint point ces démarcations. Ayant détaché de la Gaule-Belgique les pays situés audelà de la Meuse et de l'Escaut, il en forma une nouvelle province appelée Germania rhenana, et subdivisée en deux gouvernements : le premier, qui s'étendait depuis Sélestat, en Alsace, jusqu'au confluent du Rhin et de la Moselle, s'appela Germania prima ou superior; sa capitale fut Mayence (Maguntiacum) : l'autre, Germania secunda ou inferior^ commençait au confluent de la Moselle et du Rhin, et finissait dans la Gaule- Belgique, aux embouchures de l'Escaut dans l'Océan germanique. Plus tard, Cologne (Agrippinensis colonia) devint sa métropole^.

Entre la Belgique et le Rhin, s'étendait une limite

* Presque tous les noms germaniques avaient une signification propre ; et ce fait, on le retrouve chez la plupart des anciens peuples. Heervest voulait dire chef d* armée. Les Ilomains en ont fait Arioviste,

« Pfeffel, t6i(/.

i4 INTRODUCTION.

hérissée de forteresses, et occupée par deux «mées romaines en permanence. On y assigna des demeuni aux peuplades germaniques qui voulaient se mettre i la solde des Romains, et qu'on peut comparer aux Cosaques, dits des frontières, en Russie ^

Vers la môme époque, Drusus étendait la dominatioD romaine jusqu'au centre de la grande Germanie; 9 pénétra par delà FElbe, au cœur même de la Bfardie de Brandebourg. Continuant l'œuvre de César, TEmpire, pour n'avoir plus à craindre la Germanie, youlut se l'assimiler, comme il avait fait de la Gaule : calcul de prudence, beaucoup plus qu'entraînement d'ambition'.

Le Nord de la Germanie fatigua longtemps de sa résistance Rome indignée qu'une portion de la terre voulût encore rester libre ; et, plus fort que ces légions réputées invincibles, le patriotisme triompha des oppresseurs du monde. César, il est vrai, passa deux fois le Rhin; Bratus et Gcrmanicus pénétrèrent jusqu'au Weser* et à l'Elbe; mais ce furent là des incursions plutôt que des conquêtes. Le cœur du pays maintint son indépendance : si môme les Romains conservèrent de la supériorité sur quelques points de la Germanie, les plus exposés à leurs invasions, ils ne durent cet avantage qu'aux retranchements et aux places fortes dont ils couvrirent les rives du Rhin et du Danube.

* Malte-Brun, Précis de la géographie universelle, ^ Henri Martin, Histoire de France^ tome I. ' Visurgis.

^ Ârminius ou Hermann^ qui, à la tête de ses Chém rusques, peuples voisins de Goslar^, avait châtié l'în- ^ isolent orgueil de Varus, au pied du Teuteberg, dans ^ un' diamp appelé encore aujourd'hui le Wintfeld ou l Champ de la victoire, entre la Lippe et l'Eras, près de J, la petite ville de Detmold *, Arminius est resté le héros = de ces temps reculés, et comme le représentant de la vieille Germanie. Malheureusement, sa gloire n'est pas arrivée pure jusqu'à nous. S'il faut en croire Tacite ^, le grand homme qui venait d'affranchir sa patrie du joug étranger, voulut Tasservir. Massacré par ses concitoyens, il en reçut bientôt des honneurs presque divins. Autour d'un monument appelé Irmensauly ou colonne d'Hermann, on venait en foule, tous les ans, chanter les louanges de l'illustre guerrier; son nom est encore populaire dans l'Allemagne d'aujourd'hui. L'auteur de la Messiade, Klopstock, a consacré trois bardits* à celte grande mémoire.

Moins éclatante, mais immortelle aussi, la l'enommée de Glaudius Civilis, noble défenseur de l'indépendance batave, a traversé les âges.

C'est au second siècle qu'eut lieu la fameuse expédia

* Né Tan 18 avant Jésus-Christ.

* C'est k Goslar, dit-on, que le moine Bertliold Schwartz inventa la poudre k canon.

• Mais bientôt Germanicus, profitant des divisions survenues entre Arminius et Maroboduus, chef bohémien, vint rétablir les affaires des Romains dans la Germanie.

♦ Annales, liv. II, chap. 88.

» Tel est le nom que Klopstock donna k ces drames-poëmes d*un genre nouveau ; il ne les destinait point k la représentation.

tion de Marc-Aurèle contre les Marcomans. Attirée par rennemi dans des déseits immenses, l'armée romaine allait périr de misère et de soif, lorsqu'un orage extraordinaire et des torrents de pluie vinrent tout à coup rafraîchir les soldats, et frapper d'épouvante les superstitieux Marcomans * .

Depuis Marc-Aurèle et Commode, pendant tout le cours des troisième et quatrième siècles, les empereurs romains eurent à soutenir des guerres continuelles avec les différentes nations germaniques. Ces guerres se réduisaient à de simples ravages des frontières respectives. Depuis Drusus, nul ne porta plus loin Taigle romaine que l'empereur Maximien, Germain lui-même d'origine, et le plus impitoyable ennemi de la Germanie ; mais il périt au milieu de ses sanglants succès. De telles conquêtes étaient plus difficiles à conserver qu'à faire.

* Tous les historiens s'accordent sur la réalité de ce fait; mais chacun l'explique d'une façon différente. Parmi les Païens, ceux-ci l'allribuent k Jupiter Pluvitis, ceux-là à la puissance d'un mage nommé Arnurphis, Gonsulte-t-on les auteurs ecclésiastiques ? Selon les uns, on dut ce prodige aux prières des soldats chrétiens de la légion militène ; selon d'autres, ce fut une légion toute composée de Chrétiens qui fléchit le ciel : de là le nom de légion fulminante qu'ils lui ont donné. Sans chercher k concilier ici ces assertions diverses, il est bon toutefois de remarquer en passant que déjk, au temps d'Auguste, une légion fulminante était connue , et que, sous Marc-Aurèle, il n'existait point de légions toutes composées de Chrétiens. A une époque où, depuis plus de cent ans, le Christianisme était la religion dominante de l'État, sous le règne de Théodose le Jeune, toutes les légions romaines étaient encore mêlées d'idolâtres. Le témoignage du code théodosien ne laisse aucun doute k ce sujet. (Pfeffel, Nouvel abrégé chronologique de l'histoire et du droit public d'Allemagne.)

Avec ce prince finit l'oppression des Germains*. Instruits par deux siècles d'infortune, ces peuples comprirent enfin que leurs divisions intestines faisaient la principale force de l'ennemi ; et que, trop faibles pour résister isolément aux armées romaines, réunis, ils seraient vainqueurs.

Alors commencèrent les associations des peuplades les plus exposées. Les habitants des contrées situées entre le Rhin, le Mein et le Lech, se Uguèrent des premiers; de là, vers l'an 240, sortit la célèbre nation des Allemannes^. Tout ce qui habitait entre le Rhin, le Mein, le Wéser, se réunit en un seul corps, sous le nom de Franks, c'est-à-dire d'hommes libres et indépendants.

C'est à dater de l'an 240, que les historiens latins mentionnent, pour la première fois, les Franks. Aurélius, encore simple tribun militaire, venait de battre cette confédération : ses soldats, qui voulaient marcher contre les Perses, firent une chanson dont le biographe d 'Aurélius a conservé le refrain : Mille Francos, mille Sarmatas occidimus ; mille, mille, mille Persas qucerimus *.

* Pfeflfel, ibid.

* Aile, tous; mannen, hommes : toutes sortes d'hommes. En effet, c'était un assemblage nombreux de tribus diverses. Mann, mannen, était l'ancien nom générique que se donnaient tous les Germains.

M. de Sacy, dans son explication de la Genèse , affirme que les Allemans descendent de Japhet par Gomer et Ascenez. D'Ascenez, dit-il, sont venus les Allemans, que les Hébreux ^ encore aujourd'hui, appellent Askessim.

Au reste, cette opinion est fort ancienne.

» Pfeffel, ilnd,

18 nmoMTcno?!.

Ao Nord des ADemanDes, s'oi^ankait la natioii des ThwingieM^ mâaogedes peojte qui habitaiont entre leMeoi^ le Dunibe et le Hartz, et de Goths veDns des bords do Tanais. Ao ddà des Tharingiens, entre le Wéser et la Trare, à la fin dn troisième siècle, s éleva, sur les deux rives de FElbe, cette nation saxonne, si fameuse depuis ^

A côté des Saxons, habitaient, le long de la mer dn Nord, les indomptables Frisons.

Un peuple esdavon, les Sorbe$y occupaient la Lusace et presque toute la Saxe électorale.

Ces ligues changèrent la face des choses dans la grande Germanie*. Rome, au lieu d'attaquer, dut songer à se défendre : ce n'était déjà plus pour elle une question de conquêtes, mais de frontières; les victoires d'Aurélien et de Probus n'eurent même d'autre résultat que de préserver momentanément FËmpire d'invasions de plus en plus menaçantes.

Au reste, comme pour placer à côté des fléaut de la guerre une sorte de compensation, Probus planta la première vigne sur les rives du Rhin et de la Moselle. Parmi les habitants de ces fertiles contrées, beaucoup, sans doute, ignorent qu'ils sont redevables de ce bienfait à un empereur romain *.

• Malte-Brun, Géographie mathématique ^ physique et politique^ tome V.

• Pfeffel, ibid.

• « La défaite des Franksi, des Bonfguigndfts, des Vandales, des Logions ou Lyges, qui s'étaient emparés des Gaulear-, signala le commencement du règne de Probus. Il tua quatre cent mille Barbares, délivra et rétablit soixante - dix villes , transporta dans la Grande-

Tantôt yainqueurs, tantôt yaincus, les Césars maintenaient encore les limites de l'Empire sur le Rhin et

Bretagne des colonies de prisonniers, soumit une partie de TÂllemagne, obligea les peuples vaincus de se retirer au-deik du Necker et de TElbe, de payer aux Romains un tribut annuel en blé, Taches, brebis, et de prendre les armes pour la défense de TEmpire contre des nations plus éloignées ; enfm, il bâtit un mur de deux cents milles de longueur, depuis le Rhin jusqu'au Danube : Probus conçut le plan régulier de défendre TEmpire contre les Barbares avec des Barbares. Quand la République réunissait des peuples à ses domaines, elle leur apportait la vertu en échange de la force qu'elle recevait d'eux. Que pouvaient les Romains du siècle de Probus pour les Barbares ?

« Une poignée deTranks auxiliaires, que Probus avait relégués sur les rivages du PontrEuxin, s'ennuyèrent : ils s'emparèrent de quelques barques, franchirent le Bosphore, désolèrent les côtes de la Grèce, de l'Asie et de l'Afrique, prirent et pillèrent Syracuse, entrèrent dans rOcéan, et, après avoir côtoyé les Espagnes et les Gaules, vinrent débarquer dans leur patrie aux embouchures du Rhin, laissant le monde étonné d'une audace qui annonçait un grand peuple.

a Probus passa en Egypte, défit dans la Thébaïde les Blemmyes, sauvages d'Ethiopie, dont on ne sait presque rien; de là il marcha contre les Perses. Assis à terre sur l'herbe au haut d'une montagne d'Arménie , mangeant dans un pot quelques pois chiches , habillé d'une simple casaque de laine, teinte en pourpre, la tête couverte d'un chapeau, parce qu'il était chauve, sans se lever, sans discontinuer son repas, Probus reçut les ambassadeurs étonnés du grand roi. Il leur dit qu'il était l'Empereur ; que si leur maître refusait justice aux Romains, il rendrait la Perse aussi nue d'arbres et d'épis que sa tête l'était de cheveux ; et il ôta son couvre-chef. « Avez-vous faim ? » ajouta ce Popilius de l'Empire, « partagez mon repas ; sinon, retirez- « vous. »

« Probus donna des terres, en Thrace, à cent mille Bastarnes (nation scythe ou gothique), qui s'attachèrent au sol. Il en avait partagé d'autres aux Gépides, aux Juthongues, aux Vandales, aux Franks ; tous ceux-ci se soulevèrent à divers intervalles.

« On peut fixer au règne de Probus la fin de la première grande inva-

au Danube : plus d'une fois méme^ ils repoussèrent les Germains au-delà de ces fleuves ; mais ce n'était qu'avec des efforts sans relâche. Encore avaient-ils recours, dans ces expéditions périlleuses, à d'autres Germains façonnés au joug de la discipline, et devenus Télite des armées romaines * . C'était la principale force des gardes prétoriennes : il en sortit des généraux, des empereurs, comme Maximin, Maxence, Magnence, Sylvain. Mais de tels alliés furent mortels à l'Empire ; bientôt il allait tomber sous les coups de ces mêmes Barbares, défenseurs soudoyés, oppresseurs imminents.

Pour assister à ces immenses funérailles, il faut remonter jusqu'aux premières années du cinquième siècle. De ce point de vue, l'on découvre leberceiril des principales nations de l'Europe; on voit une nuée de peuples, sortis la plupart de la Germanie, fondre, de tous côtés, sur le vaste et magnifique repaire où gi-

sion des Barbares , bien que les mouvements s*en fissent encore sentir sous Carus, Carin, Numérien, et qu'ils se prolongeassent sous Dioclétien jusqu'à Tavénement de Constantin à TEmpire.

« Probus, délivré des guerres étrangères, étouffa les révoltes de Saturnin , de Proculus et de Bonose. Dans le retour d'une si grande paix, il affirmait qu'on n'aurait bientôt plus besoin d'armes. Il occupa les troupes oisives à planter des vignes dans la Pannonie , la Mésie et les Gaules ; et, selon Vopiscus, jusque dans la Grande-Bretagne : on croit que la Bourgogne lui est redevable de ses premières richesses. Probus, guerrier si digne du sceptre, n'en fut pas moins tué par ses soldats dans une guérite de fer, d'où il surveillait les légions employées au dessèchement des marais de Sirmich, sa .patrie. » ( Chateaubriand, Études historiques, tome I (tome III des Œuvres complètes), édition de Furne, Paris, MDCCCXXXII.)

> Déjà même Caligula avait eu une garde composée de Germains.

saîent depuis si longtemps les dépouilles du monde^ s'en disputer les lambeaux avec furie, et, des débris dé Rome, créer des royaumes, des États nouveaux.

Cette révolution, qui semble merveilleuse, à la distance où nous sommes placés, dut paraître naturelle aux contemporains ; car elle était devenue inévitable. Comme ces vieux édifices qui, encore debout, tiennent à peine au sol, Rome, pour s'abîmer, n'attendait qu'un violent choc.

L'émigration des Huns décida sa chute. Ce peuple tartare \ originaire des frontières de la Chine, et contraint à s'expatrier, soit par les victoires des Chinois, soit par une exubérance de population, avait enfin, après de longues courses, déployé ses tentes sur les rives du Tanais et sur les bords de la mer Noire, d'où il chassa les Alains. Se rejetant sur les Goths^, peuplades primitivement venues de la lisière orientale de l'Europe, et qui s'étaient emparées, durant les règnes de Galien et de ses successeurs, des pays situés entre le Danube et le Dniester, les Alains les entraînèrent jusque dans la Pannonîe, où s'arrêtèrent les Ostrogoths ou Goths orientaux. Quant aux Alains, soutenus

^ Nommé par les Chinois Hiong-nu, Existant déjà plus de douze siècles avant Auguste, il ne commence k être un peu connu qu'au temps des Scipions. (Daunou, Cours (Tétudes historiques, tome VI.]

• Tacite, qui ne voit dans les peuples germains que Suèves ou non Suèves, range les Goths (Gothones) parmi les Suèves. Pline, au contraire, qui, ainsi qu'on Ta remarqué plus haut, partage l'Allemagne en cinq races, les classe parmi les Vandales; mais tous deux, d'un commun accord, placent leurs demeures h l'extrémité de la Germanie. (Kohlrausch, Histoire d'Allemagne, tome I.)

d'une armée de Vandales et de Suèves venus de la Prusse et de la Poméranie , ils se firent jour à travers la Gennanie et les Gaules^ jusqu'en Espagne; là ils fondèrent le célèbre, mais éphémère empire des Vandales ^

Cependant les Goths occidentaux, communément appelés Visigoths, s'étaient élancés d'abord sur l'Italie. Après en avoir dévasté une grande partie, leur soif du pillage n'y trouvant plus d'aliments, ces hôtes farouches promenaient çà et là d'avides regards. Séduits par le riche établissement des Vandales, ils suivirent leurs traces; puis, les ayant refoulée sur l'Afrique, ils élevèrent en Espagne le royaume des Visigoths.

L'impulsion était donnée : de toutes parts, s'ébranlaient d'innombrables populations, difierentes de mœurs, de langage, d'origine; mais toutes également tourmentées du besoin d'améliorer leur condition sauvage; toutes aussi, dans cet immense remaniement providentiel, poussées en avant par une force surnaturelle. G'est ainsi qu'au quatrième siècle les Barbares, envahissant l'EImpire, affirmaient qu'un bras invisibte les entraînait vers le Capitole.

S'étant réunie aux AUemannes, dans la Gennanie, une bande de Suèves ou Schwabes* s'empara de la rive droite du Rhin jusqu'au Mein, de l'Helvétie, de lia Rhë-

^ Pfelfel, ouvrage déjà cité. En langue golbique et eu allemand , vandelen veu^ dire errer.

* Souabes, selon l'orthographe française. Quant à la dénomination des Suèves, commune, du temps de Tacite, h un grand nombrie de

tie, de la Vindélicie jusqu'au Lech, cpii devint la limite de leurs conquêtes, comme il fut depuis la limite du Cercle de Souabe. C'est chez eux, dit-on, que se trouvait le Sanctuaire de l'Alliance^ bocages sacri5s où l'on sacrifiait les victimes pour la prospérité nationale.

Habité^ par des Celtes * indigènes, l'tla britannique avait subi le joug des premiers enipereurs romains ; mais, profitant des troubles de l'Empire, les Bretons s'étaient affranchis. D'autres ennemis les menacèrent bientôt : ne pouvant résister aux Pietés, habitants féroces de la Calédonie, ces insulaires appelèrent à leur secours les Angles, les Saxons, les Jutes, nations germaniques établies dans la péninsule cimbrique, le Jutland, le Holstein et le Mecklembourg ; secours fatah car, au lieu d'auxiliaires, il donna des maîtres qui s'établirent dans le pays sous la conduite de leurs rois Hengist et Horst.

Cependant un Barbare régQait pour la première fois en Italie : soutenu de ses compatriotes, prétoriens

nations allemandes, on Tattribue à l'usage où était ce peuple de porter une longue tresse de cheveux, en allemand schweif.

Elle peut aussi se rattacher, par une allusion k la vie longtemps errante de ces peuples, au mot schtveifen, courir çk et là, ou au mot see, mer, leur primitive patrie.

* On donne aux Celtes uhc très-haute antiquité. Selon Ammien Marcellin etlimagène, Celtus, un de leurs rois, dont la mère s'appelait Galatie, leur aurait donné son nom; ce nom, selon Appien, viendrait d'un Cdlus, fils du cydopi» Pdypbème, et conquérant de tous les pays nommés depuis celtiques. Or, ces pays, c'est, à en croire certains savants, l'Europe entière. Mais l'opinion générale i)'appli4U<e ceWd dénomination qu'aux provinces de la Gaule comprises entre la MédÂterra^ée, les Alpes, le Rhin et l'Océan. (Daunou, Cours d*études hisloriques.)

comme lui, Odoacre, fils d'Ederon, ministre d'Attila et chef de la tribu des Scyrres, avait facilement renversé le trône de ces fantômes d'empereurs, qui se décoraient encore du vain titre de Césars ^ Déjà, après sept ans d'intervalle, le Consulat se relevait dans l'Occident; une foule de maux étaient réparés; et Odoacre, respectant les lois, les mœurs, les préjugés môme des Romains, semblait se légitimer à leurs yeux à force d'habileté et de vertus, quand cette domination d'un jour fut détruite par Théodoric, venu de la Pannonîe en Italie, et traînant à sa suite toute la nation des Ostrogoths.

Ravenne devmt le siège de cette nouvelle monarchie italienne, qui s'étendait sur la Sicile, sur la Dalmatie, sur la Pannonie, sur la Provence, le Languedoc et une partie de l'Espagne. Alors, et à la voix d'un grand homme, l'ordre civil et administratif se releva en Italie, le sénat romain sortit un moment du tombeau, la guerre cessa entre les diflérentes sectes chrétiennes, d'utiles et splendides monuments s'élevèrent sur des ruines récentes, d'infects marais furent desséchés, le commerce prit un rapide essor, et Théodoric, arbitre suprême des rois et des peuples, établissant ses sœurs et ses filles sur les trônes des Visigoths, des Bourguignons, des Thuringiens et des Vandales, adoptant pour fils un roi des Hérules, et, comme pressentant, du haut des siècles, le vaste système de la fédération européenne, eut vrai-

* Quelques histariens représentent Odoacre comme roi des Hérules et des Rugiens, et lui font faire la conquête de Tllalie h la tête de ces peuples : c'est une double erreur.

ment le glorieux droit de dire à ses sujets romains : « Imitez mes Goths ; ils allient à votre civilisation la vertu de leurs ancêtres; ils savent combattre leurs ennemis et vivre en paix entre eux ^ » ^

Une tache sanglante souille la gloire de ce règne mémorable. Alexandre avait immolé Clitus : Théodoric fît périr Boëce, en 524, et luinnême il mourut, peu de jours après, déchii'é de remords.

A Théodoric succédèrent sa veuve, Amalazunte, gouvernant au nom de leur jeune fils Athanaric, puis un Théodat, qui fit étrangler Amalazunte, sa bienfaitrice; Vitigès, vaincu et emmené par Bélisaire à Constantinople; Totila, qui deux fois ravagea Rome, et enfin Théia, défait par Narsès et tué les armes à la main, en 553.

Là se termine la domination des Ostrogoths sur l'Italie, qui rentre, jusqu'en 568, sous le sceptre des empereurs byzantins^.

Durant cette invasion générale du monde civilisé par le monde barbare, durant ce formidable déplacement de l'espèce humaine, nul peuple ne restait immobile, nulle place longtemps vide. A peine lei^ Ostrogoths avaient-ils quitté la Pannonie, que les Lombards, anciens habitants des pays de Magdebourg et de Lunebourg, les y remplacèrent pour aller bientôt leur succéder dans l'empire de l'Italie.

D'un autre côté, les Françs-Saliens et les Sicambres s'avançaient, comme à marches forcées, à travers lei?

* Malle-Brun, Précis de la géographie universelle.

* Daunou, Cours d'études histori(iueSy tome VI.

provinces belgiques jusqu'au cœur des Gaules^ qu'ils soumirent; tandis que les Ripuaires^ autre peuplade de la même nation, asservissaient les provinces germaniques situées entre TËscaut et le Rhin^ jusqu*au-dessus de Spire * . Étendant alors leurs frontières à ce dernier fleuve, les Thuringiens y renfermèrent ainsi une grande partie des contrées désertées par les Francs.

Le passage, ou plutôt les courses rapides de toutes ces ardentes multitudes, avaient ruiné de fond en comble les Noriques et une partie de la Yindélicie : les Bojoariens, issus des anciens Bojens, et restés jusqu'à* lors parmi les Marcomans, repeuplèrent ces tristes pays ; telle fut l'origine des Bavarois^.

Quant aux Bourguignons, si l'on en croit les conjec^ tures de quelques auteurs, sortis de la Poméranie et du Brandebourg, ils s'étaient établis, avec l'assentiment même des Romains,entre la Gaule-Lugdunaise et l'Italie.

Toutes ces émigrations ayant dégarni de défenseurs et d'habitants les régions orientales de la Geitnanie, des Slaves et des Yenèdes^ accourus de la Sarmatie^ s'en emparèrent, et se répandirent au loin, depuis les frontières du Frioul et les rives de la Drave, dans la Carinthie et la Carnioje, par la Bohême, la Moravie, la ^lésie, la Lusaœ, la Misnie, le Brandebourg, la Poméranie, le Mecklembourç, jusque dans le Holstein '.

^ Pfeffel, même ouvrage.

^ Le sol et le climat les invitant à ragriculture, ils devior^nt cultivateurs, en allemand bauern : de là primitivement leur nom. Malte- Brun, Géographie, cMs., tom^e V.

. - « Pfeffel, ouvrage cité.

Ainsi, au cinquième siècle, fut complètement changée là face de l'Europe.

Maintenant quelques mots sur les Francs, qui, par la conquête des Gaules, arrivèrent à Fempire de toute la Germanie. Dès le ti'oisième siècle, on les voit, envahissant la Gaule-Belgique, former des établissements sur la rive gauche du Rhin. Lente d'abord, leur marche pourtant ne s' arrêta jamais; enfin, sous les Mérovingiens, ils étaient mattres des provinces en deçà de la Loire.

Fils de ffildérik et chef de la tribu des Franks-Saliens qui s'était fixée dans la Ménapie * , Hlodowig * (Clovis), vainqueur des Romains à la bataille de Soissons, acheva la conquête des Gaules. Quelques années plus tard, il bat les AUemannes ' à Tolbiac (ZoUich) ^ dans le pays de luliers.

• Dans les dernières années de TEmpire romain, la Ménapie ne dépassait point le diocèse de Tournai; h ce diocèse étaient joints alors ceux de Bruges, de €and et d'Ypres, qu'on en sépara depuis. C'est k Tournai, qu'au dix-septième siècle, on trouva le tombeau de Hildédk.

• Grégoire de Tours écrit : Chlodoveus. Ici le ch représente l'aspiration gutturale des Allemands. Dans le testament de saint Rémi, Clovis est nommé Hludovicus; Clothoweus, dans la lettre de Clovis aux évoques des Gaules; sur les monnaies, Chlodoveus ou Chlodovius; en grec, Xkoâaîoç ; dans les grandes chroniques de Saint-Denis, Clodovée, En écrivant à ce prince, Théodérik, roi d'Italie, écrivait, conformément k la prononciation des Romains d'Italie, Luduin ou Lodoin.

• Les vaincus reprirent alors le nom de Suèves, qui plus tard se changea en Schwabes, et, selon l'orthographe française, en Souabes, Mais )es Franks continuèrent à désigner sous le nom d'Allemania la Souabe, la Bavière fit la Franconie méridionale. Ce nom, les Français rétendirent à toute la Germanie. ( Malte-Brun, Géographie mathématique, physique et politique^ tome V.) >

^ Les historiens ne sont point d'a£COPd sur le vrai théâtre de cette

Les Thurîngîens s'étaient emparés des deux rives du Rhin, au-dessous de Mayence : Hlodowig les chasse, et, pour défendre les bords du Mein, y transporte une forte colonie de Franks. De là le nom de Ost- Franken, France orientale, et plus tard celui de Franconie.

Revêtu, par l'empereur Anastase, du titre de consul; salué, dans l'église de Saint-Martin de Tours, du nom d'Auguste, ce farouche Sicambre qui, baissant la tête, adorait ce quil avait brûlée et brûlait ce qu^il avait adoré % mourut à quarante-cinq ans, chargé de victoires, de renommée, de forfaits. Il avait porté la terreur de son nom jusqu'aux frontières d'Espagne. Sous lui, Paris devint, choix révélant une haute intelligence, la capitale de cet empire, cathedra regni, si jeune, si redoutable, qui portait dans ses flancs Gharlemagne, Louis XIV et Napoléon !

Revue par ses ordres , la loi salique est un des monuments de son règne.

Ce code, dont l'origine première semble remonter à l'époque où les Franks étaient encore au-delà du Rhin, ne régissait que les Franks-Saliens. Habile appréciateur des besoins du temps, Hlodowig laissa, à chaque peuple de sa domination, ses lois particulières : ainsi , aux Gaulois romains, le code théodosien; aux Vîsigoths, cette même législation, modifiée par Alaric;

bataille. Quelques-uns indiquent Strasbourg ; c'est l'opinion des plus modernes.

* Mitis, depone colla, Sicamber; adora quod incendisti, incende quod adorasti. (Paroles de saint Kémi J

aux Bourguignons^ la loi Gombette * : de là les diverses coutumes qui depuis s'établirent en France.

Dans la dernière année de sa vie, le roi des Franks avait assemblé un concile à Orléans, acte hardi de souveraineté et d'indépendance , base de tous les droits exclusifs et personnels qu'entre lés autres monarques catholiques ceux de France maintinrent toujours devant les papes.

De Hlodowig datent l'unité et la monarchie françaises.

Vers l'an S07, sur le sommet de la montagne au pied de laquelle s'élevait le palais des Thermes, et sur l'emplacement d'un cimetière romain, il avait jeté les premiers fondements de l'église des saints apôtres saint Pierre et saint Paul, qui, plus tard, devint Sainte-Geneviève : là furent déposés ses restes.

Hlodowig avait reçu d'Anastase un diadème d'or ; il le donna au pape Symmaque : c'est l'aînée des couronnes composant la tiare pontificale. Boniface YIII ajouta la seconde, et Jean XXII la troisième.

Après sa mort, l'empire des Franks ayant été divisé en quatre parties, le royaume d'Austrasie échut à Théoderick, l'aîné de ses fils. Or, l'Austrasie comprenait, outre les provinces germaniques, tous les pays renfermés entre le Rhin, la Meuse et l'Escaut '.

Hlodowig reposait à peine, depuis un quart de siècle, *

* Toutes ces lois se Irouvent dans le 4« volume de la collection des Historiens de France, par Dom Bouquet.

* Pfeffel, Nouvel abrégé chronologique, etc., tome I.

dans la tombe, que le royaume des Boui^uignons tombait au pouYoir des Franks. Les Ostrogoths se Tirent contraints de leur abandonner Arles et Marseille; Fempereur Justinien leur céda même la souyeraineté des Gaules : c'était en sanctionner la conquête.

Telle était déjà cette puissance qui y sous Earl-le-^ Grand, devait comprendre la France, presque toute la Catalogne, la Navarre et l' Aragon; la Flandre, la Hollande et la Frise; la Westphalie et la Saxe jusqu'à l'Elbe; la Franconie, la Souabe, la Thuringe et la Suisse ; les deux Pannonies , c'est-à-dire l'Autriche et la Hongi'ie; la Dace, la Bohême, l'Istrie, la Liburnie, la Dalmatie et plusieurs cantons de lËsclavonie ; enfin^ l'Italie entière jusqu'à la Calabre inférieure ^

Mais cette monarchie immense et son mattre dispa^ rurent presque en même temps : c'étaient deux colosses nécessaires l'un à l'autre.

Karl lui-même ne se faisait pas illusion sur l'avenir : un jour qu'il s'était arrêté dans une ville de la Gaule narbonpaise, des barques Scandinaves vinrent piller jusqu'au milieu du port. Dans ces pirates, les uns croyaient voir des marchands juifs, africains; d'auties, des Bretons. L'Empereur, lui, les avait reconnus : « Des marchands ! s'écria-t-il, non ; mais de redoutablea ennemis! »

Poursuivis, les pirates disparurent. Mais Karl, s'ëtant

* Mémoire sur les limites de V empire de Charlemagne^ par D. Lieble, bôni^'dictin (Paris, 1764, in-i2). Voyez aussi la Carte du même empire, par P. Berlius, in-fol., publiée k Paris vers 1620.

levé de table, se mit à la fenêtre qui regardait FOrient, et y resta longtemps, absorbé dans une méditation profonde, le visage inondé de larmes. Comme nul n'osait l'interroger : « Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je pleure amèrement? dit-il aux grands qui l'entouraient. Certes, je ne crains pas ces misérables; mais, quand je songe que, moi vivant, ils ont presque abordé ce rivage^ je gémis, eh prévoyant de quels maux ils peuvent accabler mes successeurs et leurs peuples *. »

Karl Ait le plus grand et le dernier homitie de i^a race. Le reste né compte pas. Ce géant mourût tout entier en 814.

Revenons à là Germanie. Un fait bien remarquable, c'est que cette contrée, à laquelle du reste le nom de Teutonie conviendrait beaucoup mieux, ii'a jamais été longtemps ni complètement subjuguée par l'étranger; car on ne saurait regarder comme tels les Franks , qui étaient eux-mêmes d'origine teutone. Pour les Huns, ils n'ont fait que la parcourir dans les cinquième et neuvième siècles; et les Slaves, les Vénèdes (Wenden), qui, depuis le cinquième jusqu'au dixième, occupèrent la région entre TElbe et la Vistule, furent presque tous exterminés par les Germains revenus de la Saxe et de la Westphalie en Lusace, dans les Marches, la Poméranie, le Mecklembotu^. Ils ne restèrent nation prédominante que sur les points extrêmes de quelques-uns de ces pays, principalement en Bohême et en Pologne.

• Le moine de Sainl-Gall.

On peut donc dire, sans crainte de blesser la véiîté historique, que toute cette vaste étendue de pays située entre le Rhin , le Danube et TElbe, s'est toujôun maintenue indépendante, homogène, véritablement germanique ou teutone *. Indomptable pour les Romains, elle n'a été habitée, depuis Tère cbrétieniie jusqu'à la fondation de la grande monarchie des Franks, que par les nations teutones des Franks, des Allemannes, des Saxons, des Thuringiens, des Bojens ou Bavarois : tous ses chefs ou souverains sortirent de ces mêmes peuples.

Durant les septième * et huitième siècles, îl est vrai, la Germanie fut enclavée dans la monarchie des Franks ; et, pendant deux cents années, on la vit gouvernée, soit conjointement avec la France, soit séparément par les rois franks de la famille carlovingienne. Mais il est notoire que les Franks et leurs chefs étaient d'origine teutone. Karl-le-Grand ^ et son fils Lodwig V% maîtres à la fois des Gaules et de la Germanie» regardaient cette dernière contrée comme leur plus importante possession : ils y passèrent une gi*ande partie de leurs règnes.

Sous leurs successeurs, et après le partage de Ver-

. * Hertzberg, Œuvres politiques, lome I.

* La vingt-deuxième année de ce siècle est la première de Thégire. Le glaive d'une main et le Koran de Taulre, Mahomet changeait la face de rOrient.

8 Du temps de ce prince, l'Allemagne se composait des duchés ott royaumes de Saxe, de Thuringe, de Franconie, de Bavière ou de Souabe.

dun, la Germanie, par suite de nouveaux arrangements politiques, fut même gouvernée par ses propres rois teutons jusqu'à l'extinction des Carlovingiens.

Depuis cette époque , 845, comme depuis l'élection de Conrad I", l'Allemagne n'a eu d'autres souverains, rois ou empereurs, que des princes allemands : témoin les empereurs des Maisons de Saxe, de Francoiiie, de Souabe, de Luxembourg, de Bavière, d'Autriche.

Pendant cette longue série de siècles, la nation teutone a reconquis ses anciennes possessions jusqu'aux Alpes, au-delà du Rhin, au-delà de l'Elbe, vers la Vistule *. Avec sa domination, elle y a rétabli son langage; ses enseignes triomphantes ont pénétré en Italie; peu à peu s'est élevée cette masse imposante d'États confédérés qui, jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle , a conservé le nom d'Empire germanique.

Les premiers Germains vinrent-ils de la Scythie, de l'Arménie ou de l'Assyrie? L'histoire n'a point résolu ces problèmes, éternel désespoir des érudits '. Ce qui est digne d'elle, c'est de constater ce patriotisme âpre et rude comme le climat, cette indomptable valeur qui, à travers les âges, conservèrent libre et sans tache la vieille patrie; c'est de suivre, des forêts de la Germanie au pied du Capitole, ces fiers soldats qui détrônèrent le peuple-roi , couvrirent l'Europe des débris de son naufrage immense, et, de ces débris, for-

* Hertzberg, Œuvres politiques.

' Voir Lazius, Prétorius, Rudbeck, GluTÎer, Eccard.

mèrent les empires modernes de France, d'Angleterre, d'Espagne, de Portugal, d'Italie.

Des révolutions passèrent aussi sur le sot de la Germanie; mais révolutions temporaires, paitielles et locales. Telles furent, aux extrémités de cette contrée , les incursions des Romains , des Huns , des Slaves ou Venèdes; telle, cette grande migration des peuples germaniques dans les provinces romaines aux troisième, quatrième, cinquièn>e siècles de lere chrétienne; tels, s'il est permis d'ofiîîr ici ce résumé rapide, la succession des différentes familles de rois ou d'empei*eurs toujours nationaux qui gouvernèrent TAllemagne, les guerres d'Italie, la longue lutte de l'Empire et du sacerdoce, les croisades, les changements survenus dans les anciens grands-duchés et autres fiefs allemands, le passage du droit héréditaire à l'élection des empereurs, l'origine des électeui*s, le fameux Interrègne, les variations que subit l'élection impériale, le rétablissement d'une élection héréditaire de fait dans la puissante Maison d'Autriche, la salutaire abolition du droit de diffidation ^ , l'affermissement de la paix des Cercles et de la Chambre de l'Empire sous Maximilien, l'introduction des capitulations des empereurs sous Charles V, la réformation de Luther, avec les scissions religieuses qu'elle entraîna ; la guerre de Smalkalde et celle de Trente-Ans, la paix de religion en 1553, la mémorable paix de Westphalie en 1648, la

* Droit sauvage, en vertu duquel un seigneur était autorisé à fairC la guerre k son voisin, à tout mettre à feu et ù sang, trois jours après avoir signifié la rupture de.ia paix.

guerre pour la succession d'Espagne, la paix d'Utrecht et de Rastadt, la sanglante lutte pour la succession de la Maison d'Autriche , suiyie des traités de Breslau et d'Àix-Ia-Chapelle ; la guerre de Sepi-Ans, les traités de Hubertsbourg et de Teschen * ; enfin les agitations récentes qui, de nos jours, ébranlèrent l'Europe, où s'engloutirent des trônes et des républiques, d'où jaillirent de nouvelles couronnes pour être bientôt brisées, et dont l'Allemagne sortit criblée de blessures, mais affranchie du joug étranger : voilà les principales commotions dont cette vaste contrée fut le théâtre^ commotions, comme on l'a dit plus haut, temporaires, partielles ou locales, et que le caractère national traversa toujours avec gloire.

Ces pompeuses épithètes de Vagina et Offictna gmtium données faussement à la Scandinavie, la Germanie septentrionale a droit de les réclamer. Quelques histo* riens grecs et romains, d'une date peu ancienne, font sortir, il est vrai, de la Scythie, de la Sarmatie et des fertiles contrées que baigne le Pont-Euxin , ces flots de barbares qui inondèrent et détruisirent l'empire romain. Mais on peut leur opposer de plus antiques témoignages, ceux de Pline, de Tacite, de Strabon, de Ptolomée, l'autorité enfin du Goth Jornandès ^.

Parmi ces peuples , ceux qui habitaient d'heureux climats les auraient-ils abandonnés en masse? Non , sans doute; l'homme ne s'arrache point volontairement

* Herlzberg, Œuvres politiques.

• « L'historien des Goths, Jornandès, évêque de Ravenne, dans son histoire et dans son livre De origine mundi, consigne, au sixième

à la patrie qui lui offre un beau ciel , une nourriture facile 9 de commodes habitations.

Exilés au contraire, par la nature, sur un sol rigoureux; réduits à disputer leur vie de chaque jour à une terre rebelle ou aux hôtes féroces des forêts, les fils du Nord de la Germanie durent plus d'une fois, avant de dire adieu aux foyers paternels, tourner des regards d'envie vers des lieux dont on leur racontait des merveilles. En effet, quelques notions confuses de l'Italie étaient parvenues jusqu'à eux; un bruit lointain de civilisation avait pu retentir au fond de leurs retraites.

On se demande d'abord comment tant de milliops d'hommes sortirent d une contrée relativement aussi peu étendue; mais ces irruptions furent successives; elles durèrent six siècles; chemin faisant, les émigrants s'augmentaient des nations voisines ou vaincues. D'ailleurs, chez les masses dégradées, comme aux yeux de l'homme sans courage, la frayeur grossit les objets; soit donc par un lâche effroi, soit pour s'absoudre de leurs défaites, les Romains, exagérant le nombre de ces redoutables ennemis, y comprirent les femmes mêmes et les enfants.

Sous quelques rapports, le gouvernement des Germains ressemblait aux clans écossais. Ces clans partisiècle, des faits importants sur les pays du Nord et de TËst de TEarope. Le diacre Warnefride publia une histoire des Lombards ; un autre Goth, l'anonyme de Ravenne, donna, un siècle plus lard, la description générale du monde. » ( Cbàteaubriand , Œuvres complètes, tome VI, Voyages.)

culîers, des fédérations communes les unissaient. Le duel est sorti des forêts de la Germanie; on a voulu aussi y voir le berceau du jury. Moins prodigues de sang humain que bien des sociétés plus civilisées, ces peuples avaient en horreur la peine de mort : l'amende était le châtiment ordinaire.

La chasse et la pèche ne faisaient point Tunique occupation des Germains, ils cultivaient aussi la terre; leurs mœurs étaient simples et frugales; leur vie toujours active, leurs mariages plus féconds qu'aujourd'hui. A tant d'avantages, à une haute stature, s'aUiaient une valeur sauvage, la soif du butin, le mépris de la mort. Étaient-ils blessés? leurs femmes et leurs mères comptaient leurs plaies sans pâlir; elles en suçaient le sang pour l'étancher. Un grand nombre d'entre eux, aussitôt l'âge de porter les armes atteint, laissaient croître leur barbe et leurs cheveux, jurant de ne les couper que sur le corps sanglant d'un ennemi; vœu guerrier dont l'accomplissement pouvait seul acquitter leur dette envers la famille et la patrie. Ce vœu, les plus braves aimaient à le renouveler, s'astreignant même à porter un anneau de fer, comme une marque de servitude qu'ils ne devaient laver que dans le sang ennemi ; plusieurs gardaient, toute leur vie, cette menaçante parure; ils blanchissaient avec ce symbole d'une si glorieuse captivité* . Quel ne dut pas être l'ascendant de tels hommes sur ces lâches Romains sans mœurs et sans liberté!

* Tacile, De situ y moribus et populis Germaniœ,

D'épaisses ténèbres enveloppent le berceau primitif des Germains ^ : à quelle époque et dans quelles drconstances quittèrent-ils TÂsie? Quelle cause les poussa vers le Nord? De quel peuple étaient-ils d'abord sortis, et que laissèrent-ils dans ces contrées en les quittant? On riguore : d'incontestables analogies de langage permettent bien d'entrevoir quelques relations avec les Perses, et plus encore avec les Grecs ; mais ce n'est là qu'un faible ci'épuscule dans une nuit obscure. Plus jaloux d'accomplir de grandes actions et non d'en perpétuer le souvenir, ils ne vivent que dans les annales de leurs ennemis^. Ce chaos conunence seulement à 86 débrouiller, lors de leurs premières guerres avec les Romains. César, Pline, Tacite, ont tracé un tableau asses détaillé de leurs mœurs, de leur religion, de leur gou* vernement. Chez les Modernes, Hertius, Cluvier, Mascow surtout, se sont efforcés de réunir, en des cadres séparés, toutes les notions éparses dans les diverses relations grecques et latines.

Quelquefois vaincue sur divers points de son territoire, mais jamais conquise, la Germanie a donc trèsprobablement été toujours habitée par la même nation depuis son origine ; aux preuves de cette assertion cidessus exposées s'en joint une autre également forte : c'est la grande ressemblance du langage teuton actod avec celui que Ton parlait du temps de Jules César, de Tacite, de Pline, de Ptolémée. Il est vrai que les pre-

* De ger, guerre, et man, homme; c'est-k-dire homme de combat ' Pfeffel, Nouvel abrégé chronologique de V histoire et du droit pubUc d'Allemagne,

miers Germains, ne connaissant point récriture, n'ont laissé aucun monument historique, et que, depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'au liuilième siècle, on ne trouve nulle relation en langue purement teutone, si ce n'est pent-être la version gothique des Évangiles, attribuée à Févêque Ulphilas du quatrième siècle, dont je parlerai bientôt; mais les historiens, les géographes grecs et romains, Tacite surtout, offrent beaucoup de vestiges de Tancienne langue teutone : l'analogie de leurs racines avec la moderne est frappante.

Les principales rivières de la Teutonie, comme le Rhin, le Danube, le Weser, l'Elbe, l'Ems, la Lippe, le Mein, le Necker, la Saale, l'Oder, laVistule, opt conswJïré jusqu'à présent les mêmes noms qu'on trouve dans César, Pline, Ptolémée et Stràbon, à quelques variations pi'ès, quêtant de siècles rendirent inévitables. Il en est de même de ses peuples : les Su&oi sont les Souabas, les Bo/t, les Bavarois ; les Fristï, les Frisons ; les Saxones^ les Saxons ; les Burgunias de Ptolémée» les Bourguignons. Ceci s'applique également aux Aiiemannes, aux Angles, aux Longobards, aux Franks, aux Angrivariens (Engern en Westphalie), aux Rugiens et aux 5iV deni de la Poméranie, etc. ^

Bien que les annales des nations germaniques aient été recueillies par des Grecs ou par des Romains; bien que Jornaodès, historien des Goths, Paul Warnefride% et Erchenpert, historien des Longobards, n'aient écrit

^ Hertzberg, Œuvres politiques.

* Plus connu sous le nom de Paul Diacre. Tandis que Pierre de Pisc

qu'en latin, néanmoins l'origine germanique perce trèssouvent dans les noms des hommes illustres dont ils racontent les hauts faits; Thierri donne Dtcdmcfc; LudovictM (ou Louis) donne Ludowig ; Chilpéric, Hilfreich. Les noms même de JornandèSy deWarnefride, d'Erchenpertf sont germaniques.

Malgré leur rédaction en langue latine, les lois des nations teutones, desFranks, desSaliens, desRipuaîres, des Allemands, des Bavarois, des Frisons, des Bourguignons, des Angles, des Saxons, des Vames, des Longohards, et des Goths, ainsi que les capitulaires des monarques francs, ofiTrent une foule de mots teutoniques dont la racine répond parfaitement à la langue moderne*.

Un autre témoignage plus décisif encore, c'est la traduction des Évangiles contenue dans le fameux Code d'argent* {Codex argentms), que les Suédois, pendant la guerre de Trente-Ans, trouvèrent dans l'abbaye de

s'intitulait grammairien de Karl-le-^randj Paul Diacre enseignait à ce prince les lettres grecques et latines.

* Voici quelques exemples pris au hasard : Mallus, mahl, lieu où se tenait rassemblée publique ; Leudi, leut, leudes ; ff^ergildum, tbehrgeld^ amende pécuniaire; Mannire^ mahnen, sommer, appeler en justice; Murdrida, mord, meurtre; Marah, mahre, cheval, et de là le nom de maiéchal ; Anagrip^ angrif^ attaque; Mundualdus^ vormund^ tuteur; Heribannus, heerbann, arrière-ban; Karra, karre, char; Gasindus^ gesinde^\a\ei'f Rachimburgi, bUrgen, garant. 11 serait facile, en multipliant les citations, de composer un volumineux dictionnaire des mots d'origine germanique dont les anciennes lois et les historiens abondent. (Hertzberg, Œuvres politiques,)

* « La bibliothèque d'Upsal contient un trésor qui, pour moi, était d'un prix infmi, et que je ne négligeai pas de visiter. C'est le ma-

Werden en Westphalîe, et transportèrent à Upsal où il est aujourd'hui. Cette traduction, attribuée à Ulphilas, évêque des Ostrogoths, vers Tan 350, appartient évidemment à l'idiome germanique. Fût-elle même, comme on l'a prétendu, l'ouvrage d'un Frank d'une époque postérieure, la nation teutone pourrait toujours la revendiquer.

Le premier monument authentique qu'offre ensuite la langue teutone, c'est le traité d'alliance contre l'empereur Lothaire, ou plutôt le serment que les deux fils

nuscrit fameux, connu sous le nom de Codex argenteus, le manuscrit d'argent.

a 11 contient une traduction en langue gothique d'une portion de la Bible. Cette traduction a été faite, au quatrième siècle, par un évêque arien, le Goth Ulphilas, pour ceux de ses frères qui habitaient la Mésie. C'est le plus ancien monument des langues du Nord. Cet Ulphilas inventa un alphabet qui était une altération de Talphabet grec. Il inventa même une sorte de procédé typographique pour tracer les caractères ; en effet, sur un fond violet se détachent en relief les caractères, d'un aspect ordinairement argenté ; les initiales des chapitres et quelques passages sont en or et également en relief. Cette disposition donnerait k penser que les lettres ont été évidées avec un emporte-pièce, et appliquées ensuite sur le fond violet qui les porte.

a L'histoire de ce manuscrit est curieuse. Découvert en 1597, dans une abbaye de Weslphalie, il fut transporté k Prague. Prague ayant été prise par les Suédois, en 1648, il fut trouvé dans le butin et envoyé a Christine. Mais ses aventures ne se bornent pas là : après avoir été volé par un soldat, il était dans sa destinée de l'être par un savant; du moins c'est ce dont on a accusé le docte Yossius. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'après sa mort le manuscrit fut racheté de ses héritiers par un grand seigneur suédois, Magnus de la Gardie, et donné à l'université d'Upsal. On le conserve soigneusement dans une boîte fermée à clef. » (Esquisses du Nord, par J.-J. Ampère. — Voir Revue de Paris, n° du 25 mars 1832.)

de Louis-le-Déboanaire, Louis, roi des Gennaitis, et Charles, roi des Franks, se prêtèrent mutiielIemeDt, 1 an 842; à la tôte de leurs armées, près de Strasbourg. Nîthard, historien contemporain, a conservé les for^ mules de ce serment. Tune en langue théotisque^ Fautre en latin, si toutefois oo peut donner ce nom aux débrâ informes du langage de Virgile*.

Un examen attentif y découvre, presque à chaque mot, le germe de Tallemand aetuel ^.

Concluons, de tout ce qui précède, que les Germaios ou Teutons étaient une nation aborigène et indigène; depuis le moment où ils apparaissent dans Thistoire pour la première fois, jusqu'à nos jours, on retrouve en eux mêmes traits, même physionomie, même air de famille, que le temps n'a point effacés. * Quelques mots maintenant sur certaines circonstances physiques. Toutes les montagnes de TÂliemagne dépendent ou du système des Alpes, ou de celui des monts Hercynio-Earpathiens, qui s'y rattache par leRauhe-Alp, ou les Alpes de Souabe.

* Voyez pièces jusUOcatives (A).

* A des époques plus récentes, le Recueil des antiquités teutoniques de Schiller, les ouvrages étymologiques et historiques d'Ëckard «t d'autres antiquaires allemands, un grand nombre de livres pieux, tels que ceux des moines de Kero et Notker f.abeon, les Évangiles d'Ottfiried de Weissemburg au neuvième siècle, et, postérieurement, une foule de chroniques et de chartes, rédigées en langue teutone, attestent que, de> puis ces temps anciens jusqu'à nos jours, cette même langue n'a jamais cessé d'être nationale dans les contrées germaniques. On la reconnut à travers les altérations successives qu'elle a subies, et qui, à mesure que l'on remonte le cours des siècles, ne la rendent intelligible que pour les érudils.

Autour de tout ce pays montagneux, s'étendent les plaines ; la plus grande est celle qui, sans autre interruption que le cours des rivières, remplit la Basse-Silésie, Tancienne Lusace, le Brandebourg avec ses vastes mera de sables, la Poméranie et le Mecklembourg, le Hanovre, le Holstein, le Jutland et la partie basse de l'ancien Cercle de Westphalie.

Ses deux gi'ands fleuves sont le Danube, né sur les hauteurs de la forêt Noire, et le Rhin, de nature beaucoup plus allemande, quoique sa source et sa fin n'appartiennent politiquement pas à l'Allemagne ; viennent ensuite TEms, le Weser, l'Elbe, l'Oder *, la lippe, le Necker, la Saale, la Vîstule.

Trop étendu en latitude pour devenir l'objet d'une définition générale, le climat de l'Allemagne peut être divisé en ti'ois grandes zones principales : la première, celle des plaines septentrionales, soumise à une tempe* rature plus humide encore que froide, et surtout variable au gré de tous les vents ; la seconde, la plus agréable, s'étend du 48** parallèle au 5i% et embrasse la Moravie, la Bohème, la Saxe, la Frauconie, la Souabe, les contrées rhénanes et la Hesse, c'est-à-dire tout le milieu de l'Allemagne ; la troisième est celle des Alpes : l'élévation considérable du sol et la rapidité des pentes y produisent le rapprochement des températures extrêmes.

Une particularité du sol allemand, c'est la merveilleuse abondance d'eaux minérales '.

* Son ancien nom, Weudo, slavon Wiadro, signifie cruche d'eau.

• Malte-Brun, Précis de la géographie universelle.

Si, painii les contrées que nous venons de parcourir, il en est une que Fâpreté de son climat et la stérilité de son sol semblaient avoir vouée à une éternelle obscurité, c'est le Brandebourg. Cependant un siècle aura à peine vu Tépée d'un électeur se changer en sceptre royal % qu'un monarque prussien s'avancera, à la tête d'une ligue de rois, contre la formidable révolution française.

Le Brandebourg, la Prusse ', la Poméranie restèrent plus longtemps barbares que les autres contrées de l'Europe ^ la chasse et la guerre étaient l'unique occupation de leurs habitants, que l'aigle romaine n'alla jamais saisir au fond de leurs forêts.

Tour à tour les Suèves, les Venèdes, les Vandales, les Saxons, les Franks avaient occupé la Marche de Brandebourg ; peu à peu les physionomies individuelles de chacun de ces peuples s'effacèrent ; le temps finit par confondre, en un seul corps de nation, ces diverses successions d'habitants.

Vers le commencement du treizième siècle, l'idolâtrie n'avait pas entièrement disparu de ces contrées, et les plus illustres chevaliei*s de la Chrétienté allaient, en

* Ségur, Décade historique.

» Les peuples qui habitaient la Prusse, durent-ils ce nom de Po-Russes au voisinage des Russes dont Tempire, déjk k cette époque, s'étendait sur toute la Courlande et sur la Lithuanie ? Malte-Brun combat cette étymologie. A Ten croire, le nom de Pruczi (prononcez Prusi) viendrait de quelque ancien mot wende, lié avec celui de pruszinka, terre dure et glaiseuse , comme le sont celles du plateau intérieur de la Prusse orientale.

' Ségur, ihid.

foule, déployer, contre la Prusse proprement dite, leur pieuse vaillance. Odin, Tuiston, Man^ Irmensul, étaient les principales divinités de ces hommes sauvages, qui adoraient aussi des lacs, des rivières, des serpents, des élans et autres animaux.

Chez eux, comme parmi lea sectateurs de Mahomet, le paradis ne s'ouvrait que pour les braves ; l'enfer attendait les lâches. Ils mangeaient de la chair crue, buvaient du sang de cheval, ravageaient les pays voisins. Giuelsnon moins que superstitieux, ils sacrifiaient à leurs idoles les prisonniers faits à la guerre. Saint Adalbert, évêque de Prague, fut, chez eux, le premier missionnaire chrétien ; il y reçut la couronne du martyre, l'an 997. On l'appela Yapôfre de la Prusse; pour racheter son corps, le prince polonais Boleslas donna une quantité d'or d'un poids égal.

Si l'on en croit Crispus, trois rois de Pologne, du nom de Boleslas, s'armèrent pour convertir la Prusse ; mais ces peuples s'étaient aguerris: ils repoussèrent les agresseurs, et ravagèrent la Mazovie et la Cujavie.

Après une guerre de cinquante-trois années, les chevahers de l'Ordre Teutonique, appelés par Conrad, duc de Mazovie, pour arrêter ces brigandages, subjuguèrent le pays. Le premier soin des vainqueurs fut de convertir les vaincus à la religion chrétienne, non, il est vrai, sans éprouver mie opiniâtre résistance ; mais le glaive aida la parole.

En 1466, à la suite d'une bataille où le Grand-Maître, Louis d'Erlichshausen, fut battu, cette ancienne partie de la Sarmatie européenne, soumise à la domination de

46 llfTRODUCTION.

rOi'dre, devînt un fief dont le Grand-Maître faisait hommage au roi de Pologne.

Nous verrons, en 15^, un cadet de la Manson de Brandebourg mettre un teime à ce vasselage.

Malheureusement, avec le baptême, les nonveaui^ chrétiens ne reçurent pas les lumières de FËTaDgile ; ils n'avaient que changé de superstitions : leurs annales offrent à nos regards toutes les absurdités sanglantes, tout le grossier fanatisme commun à tant d'autres peuples de l'Europe, durant cet orageux sommeil de la raison humaine.

Depuis Sigefroi, beau -frère de l'empereur Henri V Oiseleur , et premier margrave ^ de Brandebourgs jusqu'à nos jours, neuf dynasties gouvernèrent la Marche : celles des Saxons , de Waldeck, de Stade» de Ploetzk, d'Ânhalt, de Bavière, de Luxembourg, de Misnie, enfin la Maison de HohenzoUern aujoord'huî régnante.

Sous le gouvernement des Saxons, Mistevoius, roi vandale, ayant ravagé les Mai'ches, en chassa les chefs. L'empereur Henri II reconquit le pays, les Barbares furent battus; Mistevoius périt avec six nulle des siens. Mais, pour avoir été rétablis, les margraves ne possédèrent pas plus tranquillement le Brandebourg. Toujours en guerre avec les Vandales ou d'autres peuples barbares, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, leur puissance ne s'aflfermit que sous

* Sous son adminislration furent établis les évéchés de Brandebourg et de Havelberg par l'empereur Othon I*•^ Vingl-iiuit ans plus lard, le même prince fonda celui de Magdebourg.

Albert VOurs, premier margrave de la race anhaltine*.

Deux empereurs rélevèrent, Conrad III au margraviat, Frédéric -Barberousse à la dignité électorale- Quarante-quatre ans plus tard^ un prince vandale sans enfants, Primislas, lui légua par son testament la Moyenne-Marche. Albert posséda alors la Yieille et la Moyenne-Marche, la Haute-Saxe, le pays d'Anbalt, avec une partie de la Lusace.

Une obscurité impénétrable enveloppe les princes de la race anhaltine. Ce qu'on sait positivement, c'est qu'elle s'éteignit, en 1552, à la mort de Woldemar IL Louis de Bavière occupait alors le trône impérial; regardant la Marche comme un fief dévolu à l'Empire, ce prince la donna à son fils Louis ; de là une sixième race. Louis eut trois guerres à soutenir : l'une, contre les ducs de Poméranie, qui envahissaient la Marche- Uckeraine; l'autre, contre les Polonais, dont les ravages désolaient le comté de Sternberg ; la troisième, contre le fils d'un meunier de Bélitz : cet imposteur, usurpant le nom d'un Woldemar, frère du dernier électeur de la Maison anhaltine, s'était emparé de quelques villes; mais son parti et lui furent bientôt anéantis.

A l'Électeur succéda son frère Louis le Romain ^^ qui, étant aussi mort sans enfants, fut remplacé par Othon, son troisième frère. Ce prince, sans cœur, vendît l'Électorat, pour deux cent mille florins d'or, au

* Dans les neuf races de margraves ce fut la cinquième.

* ^\insi surnommé parce qu'il naquit à Home.

plus triste empereur qui ait pesé sur rAllemagne, à ce Charles IV, de la Maison de Luxembourg, si Snergiquement qualifié par Maximilien P' de perle de l'Empire^ exùtum imperii. Au reste, cette indignité ne lui profita pas, car il n'en reçut pas même le prix. CharlealV, disposant de la Marche comme s'il Feût payée, la donna à son fils Yenceslas, qui voulut l'incorporer à la Bohême dont il était roi.

 la moil; de celui-ci, Sigismoud, de la même Maison, reçut l'Électorat. La Nouvelle-Marche, conquise autrefois sur rélecteur Jean par l'Ordre Teutonique, mais rachetée depuis par Othon le Long, fut de nouveau aliénée à cet Ordre ; pressé d'argent, Sigismond la vendit aux chevaliers.

C'est ici l'époque où apparaissent les HohenzoUem sur la scène politique.

Destinée singulière ! Un empereur va confier le sceptre d'électeur, un autre donnera la couronne de roi, à ces mêmes princes qui doivent un jour ébranler le trône impérial.

L'origine des HohenzoUern ^ se perd dans la nuit des temps; quelques historiens les font descendre des Witikind^; d'autres des Guelfes; d'autres des Golonna.

^ Ils tirent leur nom de Tantique château de Zollern, ou HohenzoUem, situé en Souabe, dans une contrée montagneuse et peu fertile, partagée en deux districts, dont l'un est séparé par le Danube, et Tautre par les montagnes de VAbb (Rauhe-Alp ou Alpes de Souabe) ou Alp.

• « Peu importe, dit Frédéric II dans ses Mémoires de Brandebourg; tous les hommes ne sont-ils pas d'une race également ancienne ? »

crrROBUcnoN. 49

La Maison de Brandeboiu^ est une branche cadette des HohenzoUem.

Tassillon est le premier comte de HohenzoIIem connu dans rhistoire : il vivait vers Fan 800. Ses descendants, Danco, Rodolphe r% Othon, Wolffgang, Frédéric P% Frédéric H, Frédéric ffl, Burchard, Frédéric ÏV, Rodolphe II, n'attachèrent à leurs noms aucun souvenir mémorable, et cette famille végétait confondue dans une foule d'autres seigneurs, lorsque, en 1200, un de ses membres, Conrad, fut élu bui^rave ' de Nuremberg ; dignité importante, car cette ville, par sa position commerciale, était la plus florissante de l'Allemagne. Ses successeurs furent : Frédéric P', en 1216; Conrad II, en 1260; Frédéric II, en 1270. Frédéric HI hérita de son beau-frère, le duc de Méran, les seigneuries de Bareith et de Cadoltzbourg. Jean lui succéda, en 1298; et à celui-ci, Frédéric IV, en 1332.

Ce burgrave rendit de signalés services aux empereurs Albert, Henri YII et Louis de Bavière dans leui*s guerres contre Frédéric d'Autriche. Il fit même prisonnier ce dernier prince, et le livra à l'Empereur, qui, par reconnaissance, lui abandonna tous les captifs autrichiens. Frédéric les relâcha, mais sous la condition qu'ils lui prêteraient hommage de leurs terres. Telle est l'origine des vassaux que les margraves de Franconie eurent en Autriche jusqu'à ces derniers temps ^. A Frédéric IV succédèrent Conrad IV, en 1334;

* Voir à la fin du volume (B).

' Frédéric, Mémoires pour servir à Vhistoire de la Maison de Brandebourg.

Jean II, en 1357; Albert VI, dit le Beau, en 1361; et le neveu d'Albert, Frédéric V, que l'empereur Charles IV, après ravoir déclaré prince de TEmpire, en 1365, à la diète de Nuremberg, nomma même son lieutenant.

En 1402, Frédéric V partagea entre ses deux fils, Jean III et Frédéric VI, les terres de son burgravîat. Mais Jean III étant mort sans enfants, toute la succession échut à Frédéric VI.

Ce prince entra, en 1408, avec ses troupes, sur le territoire de la ville de Rottweil S mise au ban de TEmpire, et rasa plusieui*s châteaux.

Quatre ans plus tard, il prit possession du gouvernement de la Marche, que l'empereur Sigismond lui avait conféré.

Comme, jusqu'alors, les électeurs de Brandebourg n'avaient pas résidé dans la Marche, la noblesse était devenue turbulente, factieuse. Pour rétablir l'ordre et la hiérarchie, Frédéric VI s'étant ligué avec les ducs de Poméranie, battit ces rebelles auprès de Zossen, et détruisit quelques-uns des forts qui leur servaient de repaires. La puissante famille de Quitzow résistait encore : il ne put la dompter qu'après lui avoir enlevé vingtquatre forteresses.

Les comtes de Hohenzollern avaient fait un premier pas vers la puissance; bientôt ils en firent un second plus décisif encore. Comme on l'a vu, l'Electorat de Brandebourç avait passé, en 1322, des princes d'Anhalt, à l'empereur Louis de Bavière, et, de celui-ci, aux em-

* Arœ flaviœ; Rottovilla, sur le Necker, dans le AVurtemberg.

INTRODUCTION. h^

pereups Weiiceslas et Sigismond, fils de Charles IV. Abandonnée à d'avides lieutenants, cette principauté,^ devint un théâtre de troubles, de désordres, où le pauvre peuple, instrument et victime des factions des grands, n'avait en partage que mépris, que misère.

L'empereur Sigismond^ connaissait le mal; mais, les mouvements de Hongrie et d'autres soins l'empêchant d'y remédier, il céda la Marche de Brandebourg à ses cousins Josse et Procope, margraves de Moravie. Ce nouvel ordre de choses ne fît qu'accroître la détresse du pays; Josse, après avoir, dit-on, empoisonné son frère, écrasa ses sujets d'impôts. Accablé de soucis et d'années, il engagea la Marche, pour une certaine somme d'argent, à Guillaume, landgrave de Thuringe, surnommé le Riche. Mort, environ un an après, sans laisser d'enfants, tous ses droits sur la Marche et sur la Lusace retournèrent à Sigismond.

Celui-ci, à la fois empweur, roi de Hongrie et électeur de Brandebourg, abandonna, pour la sûreté de 100,000 ducats, dont il se reconnaissait débiteur, la possession illimitée de la Marche au burgrave de Nuremberg, Frédéric VI, qui avait puissamment contribué à son élection; mais il se réservait la dignité électorale. Wenceslas, son frère, roi des Romains et de Bohême, ratifia cette concession : c'était un véritable contrat hypothécaire.

* Si Ton veut suivre rigoureusement Fordre chronologique des faits, le litre d'empereur n'appartient à Sigismond qu'à dater du iO septembre 1410. On vit alors, en même temps, trois empereurs, Sigismond, Josse, Wenceslas, tous trois de la Maison de Luxembourg.

En se chargeant d'administrer le pays^ Frédéric s'obligeait à le pacifier avec ses propres forces, à ses risques et périls. On avait même stipulé que cette province reviendrait à Sigismond et à Wenceslas, moyennant 100,000 écus d'or de Hongrie payés à Frédéric ou à ses héritiers, à titre d'indemnité.

Quafare ans après, le nouveau Margrave, appelé à la Diète de Constance, y joua un rôle des plus actifs, dirigeant presque seul le Conseil de FEmpereur. Tout secoudait ses vœux : Sigismond eut besoin d'ai^nt; Frédéric, que ses économies et rattachement des n^ciants de Nuremberg rendaient un des plus riches princes d'Allemagne, lui prêta 40,000 écus d'or^ mais sur bons intérêts : car une déclaration, en date du 30 avril 1415, lui assura, ainsi qu'à ses héritiers mâles, les titres d'électeur de Brandebourg et d'Archi -Chambellan du Saint-Empire. Ce prince, aïeul de ces mômes rois de Prusse dans lesquels la cour de Rome affecta si longtemps de ne voir que des Marquis de Brandebourg^ fiit comblé d'égards par le pape Martin V *.

Peu après son retour dans l'Électorat, Frédéric (que désormais nous appellerons Frédéric I") promit son assistance à Sigismond contre les Bohèmes, qui ne voulaient pas reconnaître ce prince pour roi; mais il y mit une condition ; ce fut qu'à son tour l'Empereur l'aiderait à reconquérir la Marche-Uckeraine envahie par les ducs de Poméranie. Cette condition, Frédéric sut la faire accomplir la première; secondé des villes hanséati-

* De la Maison Colonna, alliée, selon quelques auteurs, comme on l'a vu plus haut, aux Hohenzollern.

ques ^ d'Hamboui^ et de Lubeck, il fut vainqueur à Augermundy et rentra dans toutes ses possessions. Quant aux affaires de TEmpereur, l'Électeur les fit moins bien que les siennes propres.

Bientôt se présenta une nouvelle occasion d'agrandissement. Albert, électeur de Saxe et dernier rejeton de la branche anhaltine, étant moit sans héritier mâle, Frédéric convoita ce duché; son fils avait épousé la fille d'Albert. Les ducs de Brunswick élevaient aussi des prétentions. Il conclut une alliance avec eux, aimant mieux partager que disputer cette proie. Déjà la ville de Wîttemberg, fiitur berceau de la Réforme, était forcée de reconnaître ses lois; il allait poursuivre, quand l'Em* pereur, qui n'approuvait pas ce changement, donna au margrave de Misnie l'investiture de la Saxe. Frédéric renonça volontairement à sa conquête^.

Cependant une guerre terrible s'était allumée au bûcher de Jean Huss : Sigismond, en faisant brûler vif ce fameux sectaire, lors du Concile de Constance', au mépris d'un sauf-conduit solennel, ne prévoyait pas que cette barbarie coûterait deux cent mille hommes à l'Allemagne. Engagé dans la lutte comme prince de l'Empire, Frédéric vit fondre sur la Marche un déluge de maux.

L'âge ne lui enlevait rien de son énergie. Actif jusqu'au dernier soupir, il consolida ses conquêtes par

^ Voyez à la un du volume (G).

' Frédéric II, Mémoires pour servir à Vhistoire de la Maison de Brandebourg. — Gemitius, Vies des Électeurs de Brandebourg, * Ouvert le 5 novembre i4i4, fermé en i4i8.

54 iNTRODCcnoii.

des traités, et étendit ses possessions par des ackats^ Après avoir encore concouru à l'élection de deux eoipereurs, Albert II et Frédéric III, et pai'tagé ses États entre ses quatre fils, dont le second et le troisième portèrent successiTement la couronne électorale, Frédéric mourut à Gadoltzbourg, le 21 septembre 1440. Il faut eompter ce prince parmi les plus habiles fondateurs de la pui»^ sance prussienne.

Son fils Frédéric II, surnommé Dent de fèr, à cause de sa force prodigieuse, le remplaça.

Ce prince donna un double exemple de mdgnatiimit^ en refusant deux royaumes : k Bohême, que le Pape lui ofirait pour Tenleyer à Podiebrad, et la Pologne, oà les grands l'appelaient, mais qu'il déclara ne pouTCMt accepter qu'au refus de Casimir, frèi'C du dernier roi Ladislas. Touchés de cette générosité, les peuples de la Lusace se donnèrent volontairement à lui. Mais Po<Uebrad, au lieu de voir, avec plaisir, cette contrée pass^ entre les mains d'un prince qui n'avait pas voulu le dé^ pouiller de la couronne, porta la guerre dans le Bran^ debourg; son ingratitude y trouva un juste châtiment. Repoussé par l'Électeur, il fut contraint de lui céder, par le traité de Guben, en 1462, Cotbus, Peitz, Sommerlekl, Bobersberg, Storkau et Bessekau.

Plus tard, Frédéric racheta, de l'Ordre Teutonique auquel elle était engagée, la Nouvelle-Marche. Othon III, dernier duc de Stettin, étant mort, la guerre éclata entre TÉlecteur et le duc de Wolgast*. Un accord y toit

^ Voici pourquoi : Louis de Bavière, électeur de Brandebourg, avÀit

fin la même année; le duc de Wolgast l'estait, il est vrai, en possession du duché de Stettin^ mais en devenant feudataire de FÉlecteur, auquel la Poméranie prêta hommage éventuel. Cinq ans plus tard, Frédéric réunit, comme fief vacant, le comté de Wernigerodf à la Marche, et prit les titres de duc de Poméranie, de Mecklembourg, de Yandalie, de Schwérin, de Rostock, pays sur lesquels il avait droit de réversion.

Après avoir ainsi étendu et consolidé ses domaines, en 1469, ce prince, accablé d'infirmités^ abdiqua en faveur de son frère Albert. Ne se réservant de toutes ses richesses qu'une modique pension de 6,000 florins, il attendit la mort en sage^ sans regretter une grandeur qui ne l'avait jamais ébloui. Fr^iéric cessa de vivre le 10 février 1471.

Albert, troisième fils de Frédéric 1% avait cinquantesept ans, lorsque son frère lui céda le trône électoral. Ce prince brilla par sa valeur dans les combats, comme par son habileté dans les n^ociations : aussi fut-il surnommé Y Achille et Y Ulysse de l'Allemagne.

Albert fit ses premières armes au service de l'Empereur, et se distingua, en 1458, dans la campagne contre les Polonais. Ses plus belles actions datent de l'époque où il n'était encore que burgrave de Nuremberg. U>\x\a le Contrefait, duc de Bavière, avait épousé une soeur d'Albert. Menacé d'exhérédation par son père, Louis le Barbu, il invoque le secours d'Albert :

fait, en 1338, avec les ducs de Poméranie, un traité portant que si leur Ugne venait à st éteindre, la Poméranie retomberait à V Électoral, Ce traité, l'Empereur l'avait confirmé.

celui*ci accourt 9 s'empare de plusieurs villes sur le Danube, bat le vieux duc en plusieurs rencontres, s'empare de sa personne, et ne le remet à son cousin, Henri de Landshut, qu'à la charge par le prisonnier de supporter tous les frais de la guerre.

Les Nurembergeois révoltés lui contestaient quelques droits; ils avaient même brûlé une de ses viÛes : Albert marcha contre eux, assisté de Guillaume, duc de Saxe, du landgrave de Hesse, de ses trois frères, d'Albert, duc d'Autriche, d'Ulric, comte de Wurtemberg, etc. Les villes de la Haute-Allemagne soutenaient les Nurembergeois. La guerre fut sanglante. Albert fit des prodiges de valeur. Un jour, il s'enfonça seul au plus épais de la mêlée , jurant de périr ou d'enlever l'étendard ennemi. Après d'incroyables efiPorts, il le saisit, l'embrasse, et s'écrie : Ou pourrais- je mourir plu$ glorieusement? Cerné de toutes parts, criblé de blessures, Albert allait succomber, quand les siens le rejoignirent, épuisé, presque sans vie, mais tenant encore l'étendard en lambeaux.

Au siège de Grœfenberg, il monta le second à Tassaut, s'élança le premier dans la ville, et, nouvel Alexandre, combattit seul, entouré d'ennemis, jusqu'à l'arrivée de ses troupes. Enfin , neuf fois vainqueur, une seule fois battu, il conclut, en 14S0, avec les révoltés, une paix dont l'Empereur fut le médiateur.

Son frère aîné, Jean VÀlchimistey étant mort en 1464, Albert se vit maître de sa principauté de Bareith ; six ans plus tard , l'abdication de son second frère Frédéric lui donnait l'ÉIectorat de Brandebourg. En posses-

sien de tous les pays qui avaient appartenu à son père dans la Franconie et la Haute-Saxe, Albert exerça sur les affaires, comme sur le chef de l'Empire, une trèshaute influence. Frédéric III lui témoignait une entière confiance. Ce fut l'Électeur qui conduisit l'armée impériale contre Charles, duc de Bourgogne, assiégeant Neustadt dans l'Électorat de Cologne, l'an 1474 ; mais le différend se termina à l'amiable, grâce à l'habileté d'Albert, qui donna aux négociations la plus heureuse issue. Intrépide sur les champs de bataille, ce prince n'était pas moins redoutable dans les tournois, où dix-sept fois il fut vainqueur. Ces trophées chevaleresques le couvraient de gloire , dans un siècle où la force du corps était en honneur, comme aujourd'hui la force intellectuelle. Albert fut un héros d'histoire et de

roman *.

Déjà plus que sexagénaire , l'Électeur présidait encore au gouvernement de ses propres États et à la direction des affaires de l'Empire. Mais, ce double fardeau étant devenu trop pénible, il abdiqua en faveur de son fils Jean, en 1476, se réservant la dignité électorale avec le droit de conseil, et vécut encore dix années, retiré en Franconie. Albert se rendait à Francfort, où les électeurs devaient se rassembler pour l'élection de Maximilien l", quand il mourut subitement dans un bain, l'an 1486. Le mariage de sa fille Barbe avec Henri, duc de Glogau et de Crossen, amena bientôt ce dernier duché dans la Maison de Brandebourg.

^ Ségur, Décade historique.

58 niTRODCCTIOtC.

Jean Ciciron, successeur d'Albert, fot, comme son nom l'atteste, habile dans Fart de persuader^ ami des sciences et des lettres. On cite parmi les preuves de son éloquence la réconciliation de trois rois, Ladislas de Bohème, Casimir de Pologne, Mathias de Hongrie, qui se disputaient la Silésie. 11 est vrai que six miOe cayaliers appuyaient la logique du prince.

Henri étant mort, le duc de Sagan, son frère, disputa à Barbe le duché de Crossen; Jean intervint, battit le duc près de cette ville, et le fit prisonnier. C'est ce même duc de Sagan qui laissa mourir de faim un frère avec lequel il s'était brouillé : ce trait pent les mœurs du temps.

Après dix ans d'alternatives de revers et de succès, les deux partis s'accommodèrent à Camentz. On convint que Crossen et trois autres villes resteraient hypothéquées pour la dot de Barbe, qui était de ISQ!,O00 écus d'or. Ainsi détachées du duché de Glogau, eei possessions passèrent aux mai^raves de Brandebourg.

Peu après son avènement, Jean contribua à Féleetion d'un empereur, sans contredit le plus remarquable des successeurs de Rodolphe de Habsbourg, et par les qualités de Vesprit, et par les avantages physiques.

Bon, humain, intrépide, savant S passiomié pour

^ 11 composa et laissa manuscrits de nombreux traités sur les sciences et les arts ; il perfectionna la manière de fondre les canons* fit i^usieun découvertes dans la pyrotechnie, etc. Sous son règne, on retroufa l'ancien itinéraire de TEmpire romain, appelé Table de PetUinger^ do nom de son plus ancien possesseur connu : c'était un savant d*Âug8bourg qui vivait h, la (In du quinzième siècle. D'après une foule de

les lettres et les arts^ ajctil, ennemi de la flatterie^ ce monarque laissa des traces durables de sa présence sur le trône. Sous son règne, on vit compléter la division de l'Allemagne en dix Cercles * ; disparaître la redoutable Cour vehmiqu€f ou tribunal secret de Westphalie; l'introduction de Conseils auliques dans les divers États systématiser la jurisprudence de l'Allemagne; la justice cesser d'être un vain mot ; l'armée, devenue permanente, se régénérer; la Maison d'Autriche, par un mariage avec Marie, Slle de Charles le Téméraire, s'enrichir de la succession de Bourgogne et de celles de Hongiîe et de Bohême, pai* le mariage de l'archiduc Ferdinand avec Anne, fille de Ladislas ^; enfin la monarchie espagnole prendre rang parmi les possessions autrichiennes : prince qui, sans avoir fait de conquêtes, peut être considéré comme le second fondateur de sa Maison; mais chez lequel de grands défauts balancèrent tant d'éminentes qualités; qui, sans cesse entraîné par une ardente imagination dans des entreprises au-dessus de ses forces et conçues sans prudence, les suivait avec mollesse et bientôt les abandonnait ; prodigue, parce que son père avait été avare;

considérations, qu*il serait trop long d'exposer ici, on peut rapporter au temps de Séyère ce précieux monument de géographie ancienne.

* En ajoutant les Cercles d'Autriche, de Bourgogne, de Haute-Saxe et du Haut-Rhin aux six anciens.

« Ce sont les acquisitions que les princes de la Maison d'Autriche

ont faites par des mariages qui donnèrent lieu k cette épigramme,

attribuée, sans fondement peut-être, au célèbre Mathias Gorrin, roi de

Hongrie :

Sella gérant alii, tu felix Austria, nube : Nam quœ Mars flliis, dat tibi régna Yenut,

souvent même réduit aux plus honteux expédients , et atteint, jusque sur le trône des Césars, par Fhumiliant sobriquet de sans argent : cet empereur fut Maximilien V\

Mais ce qui caractérise son règne , c'est Timmense impulsion de Fesprit humain à cette époque, c'est Fardente fermentation qui semblait entraîner la société d'alors vers des réformes religieuses, politiques, civiles, commerciales, littéraires : Timprimerie venait d'apparaître ; la poudre à canon était découverte ; devant l'Europe, le monde américain s'ouvrait.

Cependant, les fréquentes guen'es soutenues par les électeurs et les margraves de Brandebourg avaient épuisé le trésor. Pour le remplir, on eut recours à des moyens nouveaux : les États de la Marche établirent un droit sur la vente de la bière ; telle fut Torigioe des Accises. Tous les autres États adhérèrent à cette mesure, hormis les villes de la Vieille-Marche : de là des révoltes d'une part, des représailles de l'autre, puis pour ces villes la perte de leurs privilèges.

Jean Cicèron sollicita et obtint du pape Alexandre VI la permission de fonder une université à Francfort-sorroder; mais il mourut,enl4!99, sans avoir mis la dernière main à cette œuvre utile, confiée, dans son testament, au zèle de ses fils. L'un deux, Joachim, le remplaça; l'autre, Albert, devint archevêque de Magdebourg.

Joachim n'étant alors âgé que de seize ans, la BMe d'Or ^ semblait lui interdire le gouveiiiement ; tout

* Foyez à la fin du volume (D).

portait même à croire que son cousin Frédéric , dont les domaines étaient situés en Franconie, prendrait provisoirement les rênes de l'administration ; mais celui-ci, loin de nourrir aucun projet ambitieux, exhorta son jeune parent à consulter quelques princes de l'Empire, et à s'en rapporter à leur décision.

Interrogé, l'électeur de Mayence répondit que Joachim pouvait recevoir Fhommage de ses sujets et se mettre en possession de l'Électorat, la Bulle d'Or voulant que l'aîné des électeurs séculiers succédât à rÉlecteur défunt ; que l'âge du prince n'était point un obstacle à la succession; qu'il Tempéchalt seulement de voter pour Télection du roi des Romains *.

Joachim r*" marcha sur les traces paciflquesdesonpère. L'établissement de l'université de Francfort, l'an 1506, attira ses premiers soins : avec toute la cour, il assista à son inauguration. Instruit lui-même, ce prince protégea constamment les sciences et les lettres. Aimant à s entourer de savants, il en avait toujours quelquesuns à sa table. Néanmoins , Joachim payait aussi son tribut à l'esprit du temps : « Il ne se contenta pas de témoigner son zèle pour la religion par l'établissement du séminaire de piété qu'il fit à Francfort, il en donna aussi une preuve convaincante en faisant condamner au dernier supplice trente-huit Juifs, dont deux avaient été baptisés, et un Chrétien nommé Paul Frumb. Il fit mourir celui-ci, parce qu'il avait vendu aux Juifs l'hostie consacrée, et ceux-là, parce

^ CerniliuB, Vies des Électeurs de Brandebourg.

62 IMTKODUGTIOIf.

qu'au mëpris de Jësus-Christ ils ravtieirt peroée à coups de canif, et que, comme quelquesHins Font assuré, ils avaient tué quelques enfants de QiPâtien en leur ouvrant les veines *• «

Wichmann, dernier comte de Lmdan, étant mmt sans laisser d'enfants mâles, l'Électeur rénnit à k Marche le comté de Ruppin, devenu vacant.

Vers la même époque, eut lieu un événement Mm mémorable dans les annales de la Maison de Brandebourg. Un cadet de cette Maison, arrière-petit-ffls d'Albert V Achille, le margrave Albert, nommé , en 1510, Grand-Maître de l'Ordre Teutonique, avait refusé à Sigismond, roi de Pologne , l'hommage qa*il M devait à ce titre ' : de là une guerre.

Pour la soutenir avec avantage et lever des lapoiipes^ Albert parcourut l'Allemagne, vendit ses biens , et réclama en vain l'assistance de la Diète de l'Empire : tous ses efforts échouèrent. Il ne restait plus à l'Ordre Teutonique ni puissance ni considération. Sigismond avait obtenu de Maximilien V la promesse de n'es plus embrasser les intérêts ; Charles-Quint reprochait à Albert son refus d'hommage ; le Pape se contentât de faire des exhortations que Ion n'écoutait guère.

Après une lutte de six années , Albert , abandonné

^ Gernilius, Vies des Électeurs de Brandebourg, traduites du lAtin, par Ant. Teissier, Berlin, 1707.

< Hommage établi en 1466, après une balaille où le Grand-Maître, Louis d'Erlischausen, avait été complètement défait. Ce fut dès lors aussi que la Prusse occidentale prit, sur les cartes et dans les géographies, le nom de Frmse royale ou polonaise.

à lui-même et vivement pressé par le» Polonais, signa la paix de Cracovie, qui porta un coup mortel à l'Ordre Teutonique, et changea totalement la constitution de la Prusse. Renonçant à la dignité de Grand-Mattre et à tout lien avec l'Ordre, Albert fut reconnu, par ce traité , duc héréditaire de la Prusse , sous la souverain neté de la Pologne. Libre ainsi de toute entrave, il embrassa la religion luthérienne, épousa, en 1527, Dorothée, fille du roi de Danemarck, propagea dans la Prusse ducale la confession d'Augsbourg, fonda l'université de Kœnigsberg, protégea le commerce ainsi que l'agriculture, et travailla constamment au bonheur de ses nouveaux sujets.

Près d'un siècle plus tard , en 1618 , ce dndié de Prusse passa dans la branche ahiée de la Maison de Brandebourg.

Reprenons l'ordre des faits.

Maximilien n'était plus, et Charles-Quint le remplaçait sur le trône impérial. Déjà l'immense question soulevée par un moine de Wittemberg retentissait dans toute l'Allemagne ; d'antiques croyances s'ébranlaient : un simple ecclésiastique venait de livrer aux flammes la bulle d'un souverain pontife : Rome allait bientôt perdre une vaste portion du monde chrétien.

Malgré les instances de ses amis, Luther parut à la Diète de Worms. « Quand même je serais sûr d'y trouver autant de diables qu'il y a de tuiles sur les maisons, leur avait-Il répondu, je les affronterais avec la même constance. »

Ce fut là que l'électeur de Brandebourg, fort attaché

à la cause du Pape, exhorta Luther à abjurer ses dootrineSy et même à faire amende honorable.

Revenu dans sesÉtats, Joachîm I*' confirma les traités de sa Maison avec les ducs de PomëraDie, partagea ses possessions entre ses enfants , afin de préveDir toute discussion, et mourut âgé de cinquante-un ans.

Ce prince , si Ton en croit le plus illustre de ses descendants S reçut le surnom de Nestor^ comme Louis XIII celui de Juste , sans que la postérité sadie pourquoi. Peut-être les contemporains eux-mêmes n'en furent-ils pas mieux informés.

Peu d'années après son avènement à TÉlectoraty Joachim II embrassa la Réforme, dont les progrès allaient toujours croissant.

Avant cette révolution, la plus grande dans ThistmÀ moderne avec la Révolution française , quel spectacle offi*ait TEmpire d'Allemagne? celui d'une aggrégation informe d'Etats réunis par le hasard, la convenaDce ou la guerre, et dont la constitution n'était elle-môme qu'un chaos ^. Quoique la Bulle d'Or réglât quelquesuns des rapports du chef avec les membres , néanmoins tout était ténèbres et confusion dans le droit public de ces diverses puissances, unies sans avantages généraux, indépendantes sans avantages particuliers. Au sein des familles princières, les cadets les plus mal partagés , de simples seigneurs mêmes se livraient à

* Frédéric II, Mémoire pour servir à Vhistoiré de la Maison de Brandebourg.

* Ch. Villers, Essai sur V esprit et l'influence de la ré formation de Luther,

des brigandages qu'on punirait aujourd'hui du dernier supplice. Il est vrai que des assemblées relatives aux affaires générales avaient lieu ; mais les empereurs n'y paraissaient guère, ou ne s'y montraient que pour demander de l'argent. Un intérêt commun manquant à ce gi'and corps, faute de lien il se serait dissous. Ce fut l'épouvante qu'inspirait Mohammed II qui rapprocha les princes allemands : menacés d'un déluge de barbares, ils se serrèrent, les uns contre les autres, autour du trône impérial.

Cette terreur, qu'entretenaient les victoires de Soliman P' S le plus illustre des sultans turcs; cette faiblesse organique, fruit de la constitution même de l'Empire, duraient encore, lorsqu'en 1519, Charles- Quint, le front déjà chargé de diadèmes, vint ceindre le bandeau des Césars, et alarmer, par son gigantesque pouvoir, les États sur leur existence future. Dans ces circonstances, la Réformation dut se présenter à ces derniers comme un point de ralliement, comme le drapeau d'une opposition respectable, comme une heureuse occasion d'indépendance. Ils l'embrassèrent donc au moins autant par politique que par sympathie religieuse *.

De son côté, Charles dut la combattre : c'était couvrir son ambition d'un masque révéré.

L'Électeur de Saxe avait, le premier, reconnu la

< Nommé à tort Soliman U par la plupart des compilateurs ; car les meilleurs historiens turcs n'admettent pas au nombre de leurs sultans ce Soliman, fils de Bajazet I«', que nos auteurs appellent Soliman I".

« Cil. Villiors, ihid.

nouvelle secte; bientôt le Palatinat^ la Hesse, le Hanovre, la Souabe, une partie de rAutriche, de la Bohéme, de la Hongrie, toute la Silésie et le Nord de l'Allemagne suivirent cet exemple.

Henri VIII lui-même, qui avait écrit contre Luther, et auquel Léon X avait naguère décerné le titre de IMfenseur de la Foi, Henri YIII, devenu amoureux d'Anne de Boulen, et ne pouvant obtenir de Rome l'annulation de son mariage avec Catherine d'Aragon, se sépara de la communion romaine, se fit pape à Londres, et entraîna l'Augleten'e après lui. Mais tout, pour satisfaire ses redoutables caprices, pour calmer ses défiances, ou réaliser les calculs de son ombrageuse et avide politique, tout, sous cette terrible étreinte, trône, autels, lit nuptial, fut baigné de sang.

Luther, dont l'influence sur une portion du monde fut si grande, n'eut-il d'autre mobile que le méoonten-* tement des Augustins qui voyaient, avec un jaloux dépit, les Dominicains exclusivement chargés, par le Pape, du trafic des indulgences? Une pareille assertion a pu être un moment exploitée, ou dans les grandes controverses du dix-septième siècle, ou dans les querelles philosophiques du dix-huitième. Mais certes, sous de telles conmiotions, il y eut bien autre chose que des querelles de moines; ce serait étrangement défigurer l'histoire que de la rapetisser à de si minces proportions.

Néanmoins, on peut se le demander, Luther prévoyaitil toute la portée de l'audacieux défi qu'il lançait au Saint- Siège? Avait-il mesuré ce fait immense? S'était-il, humblement, dans le silence et la solitude, interrogé devant

Dieu? Avait-il bien pesé la redoutable responsabilité d'un tel ébranlement? Non, sans aucun doute; car Luther ne fut ni un prophète, ni un apôtre, mais un réformateur.

Si même l'on soumet sa valeur personnelle à une rigoureuse analyse, on y trouve tous les caractères du tribun : avec im vaste savoh*, l'orgueil, le sarcasme, des emportements dominateurs. Dans sa parole, nul écho de l'Evangile; dans ses traits, nul reflet de la divine mansuétude de Jésus-Christ. Ses armes semblent n'être trempées qu'au feu des passions humaines.

Et pourtant il a triomphé! C'est qu'il livrait bataille au moment favorable; c'est qu'il attaquait de graves désordres ; c'est qu'apparaissant dans un siècle de tran&* formation, il se mettait habilement à la tête de toutes les hardiesses contemporaines, et trouvait un puissant auxiliaire dans le morcellement môme des États allemands aspirant tous à l'indépendance ; c'est qu'en place du principe de Y Autorité dont on avait tant abusé, il proposait et proclamait le principe du Libre Examen^ dont on n'avait pu abuser encore.

Au reste, si Luther a détaché de l'Église romaine une portion de l'humanité, il a néanmoins fait au Catholicisme beaucoup plus de bien que de mal, en le contraignant, par la lutte, à s'observer dans les manifestations extérieures de son immense pouvoir, dans les actes surtout de la puissance temporelle, dans ses pompes; sous ce rapport, à Rome, commeà Wittemberg, on peut considérer Luther comme un de ces instruments dont parfois il plaît à Dieu de se servir dans sa mystérieuse sagesse.

Cependant Joachim, assez hardi pour braver les fou-

dres du Vatican, croyait devoir rester étranger aux guerres de religion et à TUnion de Smalkade. Tandis que la Saxe et les pays voisins étaient en proie à miUe maux, il maintint dans l'Électorat une paix profonde. Charles^ qu'il avait servi avec zèle dans la guerre contre les Turcs, en 1552, lui accorda, pour ses États et pour lui-même, une pleine liberté de conscience. Aussi Joachim se montra-t-il toujours fidèle à son parti, et fort attaché à sa personne. Néanmoins il refusa d'adhérer à V Intérim * que ce monarque fit publier, et ne sacrifia jamais la justice à des considérations d'amitié ou de politique. Lorsque Charles eut fait arrêter le landgrave de Hesse, Philippe le Magnanime, au mépris du sauf-conduit dont Joachim s'était porté garant, celuici, indigné d'une si lâche perfidie, tira son épée contre le duc d'Albe, en présence même de l'Empereur.

En 1569; Joachim obtint de son beau-frère Sigîsmond-Auguste^ roi de Pologne, le droit de succéder à Albert-Frédéric de Brandebourg, duc de Prusse*, si celui-ci ne laissait pas d'enfants mâles, et cessa de vivre peu après, le 3 janvier 1571, empoisonné par un Juif de la cour, nommé Lippold, qui aima mieux

^ Formulaire de foi dressé par Jules Flug, évoque de Naumbourg, par Michel Helding, évéque de Sidon, et par Jean Âgricola; revu et corrigé par quelques Dominicains espagnols et par le Saint-Siège. On l'appela Vlntérim, parce qu'il devait servir de livre symbolique, en attendant qu'un Concile eût prononcé sur la doctrine générale; mais cet acte, essentiellement conforme aux dogmes de l'Église catholique, n'accordait que très-peu de chose aux protestants. (Pfeflel, Nouvel abrégé chrênologique de l'histoire et du droit public d'Allemagne.)

* Dont on a parlé plus haul.

commettre un crime que de rendre ses comptes^ Tuu, sans doute, lui étant plus facile que l'autre.

(( Le jour que Joachim mourut, il étoit revenu un peu tard de la chasse, et, pendant le souper, il avoît tenu plusieurs discours où la piété et la joie paroîssoient également, n'ayant donné aucune marque de la moindre indisposition. Après le repas, il distribua à ceux qui avoient été à table avec lui, et à ses autres ministres, quelques pièces d'or qu'on avoit frappées depuis peu, où son nom et ses armes étoient gi'avés, et qui étoient de la grandeur des pièces d'or de Portugal, donnant pour la dernière fois des marques de sa libéralité, qui étoit sa vertu favorite, et qu'il avoit fait paroître en diverses occasions pendant sa vie. Cela fait, il renvoya ses conseillers, et il leur ordonna de retourner le lendemain bon matin.

« Étant seul avec ses chambellans, soit pare« qu'on avoit fait mention de lentretien pieux qu'il avoit eu durant le souper, ou que sa dévotion lui avoit inspiré quelques saintes pensées, il se prit à méditer la Passion du fils de Dieu, et il s'appliqua si fortement à considérer les douleurs de sa moit, qu'il voulut qu'on commandât dans ce moment qu'on lui fit un tableau de Jésus-Christ expirant, ayant ordonné, quoiqu'il fût alors une heure après minuit, qu'on lui fît venir un peintre qui étoit à Eopigny ; et, parce que ses domestiques ne se hâtèrent pas d'exécuter cet ordre, à cause que la neige étoit fort haute, ou qu'ils ne savoient pas bien où étoit logé le peintre, l'Électeur ayant demandé un morceau de craie, traça sur un ais

une image de notre Sauveur, très-belle et très-bien dessinée, et il s'alla ensuite coucher étant tout occupé de cette sainte méditation.

« Un peu après qu'il fut au lit, il sentit une violente douleur qui lui fit jeter quelques cris, et qui augmenta si fort avant qu'on ne pût le secourir, qu'il mourut dans cet instant sans avoir auparavant eu aucun ressentiment, ni aucun signe du mal qui l'emporta. Il est constant que ce mal fut causé par du poison qu'un Juif, nommé Lippold, avoit mis dans du vin de Malvoisie que l'Électeur but lorsqu'il s'alloît coucher*. ))

Sous Joachîm, l'université de Francfort-sur-l'Oder s'enrichit de plusieurs biens ecclésiastiques, de ceux des Chartreux entre autres, et les professeurs virent augmenter leurs émoluments. Grâce à son active surveillance, plusieurs abus dispaiiirent de la Ghand^re de Justice fondée par ses ancêtres. Ge prince laissa une mémoire respectée; son règne avait été doux et heureux, mais on put lui reprocher une excessive libéralité.

A cette époque, le peuple végétait encore dans une ignorance grossière; les plus absurdes préjugés pesaient sur sa raison débile. « Il étoit arrivé à Berlin une chose extraordinaire, raconte gravement un historien *, le jour où le Margrave en partit pour cette guerre (contre les Turcs) : c'est que quelques petits poulets qui n'étoient éclos que depuis deux ou trois

* Cernitius, Vies des électeurs de Brandebourif, » Ihid,

omoMiCTioif. 71

jours, conuDencèrenl à chanter comme des eoqs, el à courir avec tant de force , que Ton crut que c'éloit le présage d une yicloire que ce prince deToit remporter, et cet heureux augure fut confirmé par Yéféo»^ ment, comme il a été dit ci-dessos. »

L'administration pacifique de Jean-George, son fik et son successeur, ne présente rien de remarquable. tJn de ses premiers soins fiit le châtiment du Juif^ assassin de son père. Ce prince consolida, étendit n^ose les possessions de sa Maison. La branche du MaigraTe de Bareith et d' Anspach étant venue à s'éteindre, Jean-George partagea cette succession entre ses deux fib cadets : Christian, Tatné des deux, devint la souche de la nouvelle tige de Bareith; et Ernest, de celle d'Anspach'.Marié trois fois, il eut, quoique déjà avancé en âge, onze enfants de son troisième lit, dont sept fils, et il mourut le 8 janvier 1598, la même année que le sombre Philippe 11.

« On a remarqué, continue Tauteur déjà cité, que les bétes présagent quelquefois Favenir, comme cela an'iva en notre cour, où l'Électeur avoit nourri, pendant quelques années, un lion apprivoisé. Car cet animal mourut peu de semaines avant le décès de ce prince, après avoir rugi d'une manière extraordinaire, et il semble que la mort de cet Electeur fut un présage d'un nouveau mal ; car, à peine eut-on déposé son corps dans le sépulcre de ses ancétresy que la Marche fut attaquée d'une peste violente qui y emporta plusieurs milliers d'hommes. »

* Frédéric, Mém, pour iervir à Vhist, de la Maison de Brandebourff,

Un fils de son premier mariage^ Joachim-Frédéric, jusqu'alors archevêque de Magdebourg % évéque de Havelberg et de Lébus, le remplaça et se démit de Tardievéché de Magdebourg eu faveur de Christian-Guillaume, son plus jeune fils. Pendant la démence du duc Albert-Frédéric, il administra la Prusse. Choisi par les habitants mêmes pour recueillir Théritage du duché de

^ « A rage de dix-neuf ans, il alla à la cour de Tempereur Maximilien II, et il fit la guerre en Hongrie, sous les auspices de S. M. I. Sigismond, son autre oncle, qui étoit archevêque de Magdebourg, éiant mort à la fleur de ses ans, il fut postulé pour être primat et administrateur de rarchevôché, et TErapereur, qui Taimoit beaucoup, approuva cette postulation par une lettre qu'il écrivit aux chanoines de celle ville-là.

« Ayant ensuite pris possession de cette dignité, il fut reçu avec un grand applaudissement par les grands et les États du pays , et il fit paroître, par toute sa conduite, que c'étoil avec juste raison qu'il avoit pris cette devise : La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse.

a Dès qu'il eut été installé dans cette charge, il ouvrit les portes de l'église cathédrale de Magdebourg , qui avoient été fermées pendant vingt ans à cause des désordres de la guerre, comme il paroît par une inscription qu'on a mise en caractères d'or sur une porte, en ces mots :

« L'année M.DLXFll, le premier dimanche de VAdvent, on a purifié cette église cathédrale, et Von a commencé d*y prêcher la pure parole de Dieu et d*y administrer les sacrements, ayant secoué le joug dé r Antéchrist.

« Il fit aussi nettoyer les couvents, autant qu'il put, de toutes les ordures du papisme, et, parce qu'il haïssoit le célibat, comme un prélat véritablement chrétien, il se maria à Catherine, princesse d'une piété singulière, fille de Jean, margrave de Brandebourg, son grandoncle, et de Catherine, duchesse de Brunswick; et Dieu rendit leur mariage si fécond, qu'ils mirent au monde sept fils et deux filles. » (Cernitius. Vies des électeurs de Brandebourg, etc.)

Jœgeriidorf, Joachim-Frédéric le céda à l'un de ses fils nomme Jean-George^ qu'il voulait dédommager de la perte de l'évéché de Strasbourg.

Ce fut le premier Électeur qui établit un Conseil d'État; on voit par là dans quel désordre avait langui l'administration de la justice et des finances.

Que devait être un tel gouvernement?

L'éducation delà jeunesse attira aussi son attention , et le collège de Joachimsthal fut fondé : c'était une lueur au milieu des ténèbres. A travers un singulier mélange d'habitudes sauvages et de goût des plaisirs, apparaissent déjà quelques efforts pour sortir de la barbarie.

La nuit de ses noces, Joachim II s'était couché près de sa jeune épouse, armé de pied en cap. Jean-George, son fils, passionné pour les fêtes, étant monté au donjon du château pour voir tirer un feu d'ailifice, mit la tête hors d une lucarne, et cria à l'artificier : « Maître Jean, boutte quand je sifflerai. »

Lors des mêmes fêtes, données pour célébrer la naissance de l'aîné de ses enfants, parmi les quadrilles de seigneurs brillants d'or et d'argent, des bouffons sonnaient du cor d'une façon grotesque, et se livraient à mille extravagances ; le goût du siècle perçait toujours.

Sous Joachim-Frédéric, on vit dans l'Électorat les premiers carrosses; c'était, il est vrai, de mauvais coches composés de quatre ais joints ensemble, mais, du moins, commençait-on à sentir le besoin d'une existence plus commode. Bientôt même, tels furent les progrès

du luxc^ qu'il fallut soumettre à des lois somptuaires très-rigoureuses des hommes à peine civilisés.

Atteint, à Storckau^ d'une affection d'estomac^ Joachim-Frédéric voulut regagner Berlin; mais tandis que^ dans sa voiture, le malade chantait des psaumes avec une ardente dévotion, il fit signe qu'il se trouvait* mal, joignit les mains, recommanda son âme à Dieu, et expira près de Kœpenick, le 18 juillet 1608, à Tâge de soixante-trois ans.

Joachim-Frédéric avait gouverné l'archevêché de Brandebourg trente-un ans, et, plus de dix ans, l'Électorat.

Jean-Sigismond, son fils atné, lui succéda. Il était né en 1572, année mémorable dans l'histoire par le hideui massacre de la Saint-Barthélemi, et par rhéroïque délivrance des Pays-Bas, que les princes d'Orange awachèrent aux bourreaux de Philippe IL

Non content d'hériter de la Prusse, Jean-Sigismond revendiqua Juliers, la Marck, Glèves^ Ravensbei^, Ravenstein : il invoquait les droits de sa femme, Anne de Prusse, fille de Marie-Eléonore de Juliers^ sœur aînée du dernier duc; et ceux résultant de lettres patentes de Charles V, datées de 1546, renouvelées et confirmées par ses successeurs, en 1566 et 1580. Ces lettres appelaient les sœiu*s du duc de Juliers à la succession. Entre autres compétiteurs, figuraient la MaisoD Âlbertine ou électorale de Saxe, la Maison Emestine ou ducale de Saxe, et le plus ardent de tous, Philippe- Louis, comte palatin de Neubourg.

Le faible Rodolphe II remplaçait alors sur le trône impérial ce Maximilien II, le Titus de T Allemagne, il

évoqua cette affaire à son tribunal, et bientôt un arrêt du Conseil Aulique déclara qu'en attendant le jugement définitif^ les fiefs en litige seraient déposés entre les mains de l'Archiduc Léopold, évêque de Passau et cousin de l'Empereur. Ce séquestre n'était, aux yeux de Rodolphe, qu'un moyen commode de garder l'héritage pour son propre compte.

L'Électeur de Saxe, dévoué à l'Autriche, consentit sans peine à cet airangement, attendant de la reconnaissance impériale le prix de son aveugle déférence. Mais il en fiit autrement de Sigismond et du comte palatin de Neuboui*g : tous deux récusèrent la juridiction de l'Empereur, en Taccusant de paitialîté.

D'un autre côté, les États voisins des trois duchés vacants*, la France surtout et la Hollande, s'opposèrent hautement au séquestre; ils craignaient que la Maison d'Autriche né finît par s'approprier ces provinces. Des protestations, on en vint aux voies de fait; aidés des secours de la France et de la République, les deux prétendants, ayant chassé les Autrichiens, se rendirent maîtres des trois duchés et de leurs dépendances. Par un traité conclu à Dortmund, avec l'assentiment môme des États de ces provinces, ils étaient convenus de les administrer et de les posséder provisoirement en commun, jusqu'à un règlement de partage définitif.

La France et la Hollande s'empressèrent de garantir le traité de Dortmund; bientôt leurs armées furent en

' l*fefl'el, Nouvel abrégé chronologique de V histoire et du droit public (VAUenKigne.

marche, pour s'opposer à rétablissement du séquestre.

Prévoyant qu'il aurait à soutenir ses droits par la force, Jean-Sigismond avait ordonné un armement général de sept cent quatre-vingt-sept dievaliers. Dam ce nombre, il choisit quatre cents hommes d'élite. La noblesse fournit mille fantassins, et les villes mirent deux mille six cents hommes en campagne ^ On forma de plus un corps de piqiiiers.

Cependant les princes protestants, alarmés des disions hautaines de TEmpereur, se rassemblaient à Halle en Souabe ; ils y ex)nclurent, en 1610, la célèbre alliance appelée Y Union, pour la défense de leur liberté et de leur religion. Henri lY, qui en avait été l'habile moteur, y adhéra solennellement.

Comme premier électeur protestant, l'Électeur palatin fut placé à sa tôte, et le prince Christian d'Anhalt eut le commandement des troupes. Quant à l'Électeur de Saxe, loin d'embrasser Y Union, il n'épargna rien pour en arrêter les progrès, surtout lorsqu'il apprit qu'elle garantissait le traité de Dortmund*.

Pendant ce temps, les trois Électeurs ecclésiastiques arrêtaient à Coblentz le plan d'une contre-alliance des Catholiques. Bientôt, approuvé par les principaux États attaches à l'Église romaine, ce plan reçut son exécution dans une assemblée générale t^nue à Wurtzbourg. La Confédération prit le nom de Ligue ; le duc de Bavière

^ Une garde de cent hommes, quelques lansqueneis, et, en cas de guerre, Tarrière-ban, telles avaient été les forces militaires des premiers Électeurs.

* Pfeffel, ouvrage déjk cité.

en fut déclaré à la fois le chef et le général. Chacun des ligués s'engageait à défendre mutuellement les corps, biens et privilèges de ses co-associés, la religion catholique, la constitution de l'Allemagne et les domaines de l'Église.

Déjà Henri IV allait se mettre à la tête de ses armées pour chasser les Espagnols des places fortes du duché de Juliers, quand ce roi des braves, ce père du peuple, tomba sous le poignard de l'exécrable Ravaillac, 1610.

Plus d'une fois la mésintelligence avait éclaté entre les princes possédants (on appelait ainsi l'Électeur de Brandebourg et le comte palatin de Neubourg) ; bientôt elle ne connut plus de bornes. Vainement on s'était flatté de terminer leurs difllérends par une alliance entre le jeune duc de Neubourg et la fille de l'Électeur j le mariage était même arrêté ; tout semblait promettre une entière réconciliation, lorsque Sigîsmond, dans une débauche de table, s'oublia jusqu'à donner un soufflet à son gendre futur. Brûlant de venger cette insulte ^ le comte palatin embrasse à la fois la religion catholique et le parti de la Ligue, épouse la fille du duc de Bavière, et réclame l'appui des Espagnols. Sigismond meurt, le 22 décembre 1619, sans voir la fin de ces débats, qui ne furent terminés qu'en 1666, par son pelit-fils le Grand^Electeur.

Lors de la démence d'Albert de Prusse , Joachim- Frédéric avait administré le pays : Jean-Sigismond , gendre d'Albert, se chargea du même soin, et le roi

* Pfeffel, ouvrage déjà cité.

de Pologne, Sigifinioud III, lui donna riilYestitnre du duché pour lui et ses descendants : c'était la troisième investiture au profit de la Maison électorale.

Telle fut la déplorable condition de George-Giiillaume, son fils, son successeur, que, durant tout soB règne, de 1619 à 1040, amis et ennemis ravagèrent ses Etats. Sans talents comme sans énergie , eadavedn comte de Schwartzemberg, ministre yeudu à l'Autriche^ et qui, dit-on, songeait à se faire lui-même électeur de Brandebourg ; entraîné tour à tour à la suite des diapeaux de Gustave-Adolphe et de Ferdinand II ^ ce triste priuco ne savait ni s'armer du glaive ni tenir les rénei du gouvernement : TËtat parut plongé, sans retour, dans un abime de maux. En proie à la fiureur des troupes impériales et suédoises, ces malheureuses contrées n'offraient plus que des monceaux de ruines; tout ce qui avait échappé au fer du soldat périssait par la famine et par des maladies contagieuses. On sait les désastres de cette guerre de Trente-'Am, qu'alimeutait Tambition effrénée de Tintoléraut Ferdinand II, et où brillèrent, sur tant de champs de bataille, les Tilly, les Mansfeld, les Bernard de Weimar, les Banier, les Betlem-Gabor, lesWalstein, les Gustave-Adolphe. Sous le ri^gue de Frédéric II, il en restait encore des traces.

Sans rendre George-Guillaume responsable de tous les maux qui désolèrent son règne, on peut dire qu'a* près son aveugle confiance en Schwartzemberg, sa plus grande faute, c'est de n'avoir pas, avant l'invasion de la guerre, levé vingt mille hommes. Alors, ce prince

eût pu soutenir ses droits à la succession de Clèves , et surtout défendre ses provinces : devant de telles forceS; Mansfeld et l'Administrateur de Magdebourg n'auraient pas traversé TÉlectorat; Ferdinand II lui eût témoigné des égards ; et, au lieu d'être l'esclave du premier venu, George-Guillaume fût devenu, à son choix, l'allié ou l'ennemi des Suédois. Pour avoir suivi une autre conduite, dominé par les circonstances, il n'eut plus que le choix des fautes : obligé d'opter entre les Impériaux et les Suédois, comme il était faible, ses alliés furent toujoura ses maîtres. Tantôt, révolté de la dureté de Ferdinand II, il se jetait, comme par dés^ espoir, dans les bi*as de Gustave-Adolphe; tantôt, poussé à bout par Oxenstiern , il recherchait l'appui de la cour de Vienne *. Aussi, triste jouet des événements, tournant sans cesse, de gré ou de force, du côté du plus puissant, George-Guillaume n'eut jamais que l'inconvénient de ses alliances.

La même fatalité qui le peiMsécuta parut s'acharner sur tous ses parents. Il était beau-frère de l'infortuné Frédéric V, élu et couronné roi de Bohême; battu au Weis-Berg (Montagne-Blanche), dépouillé du Palatinat, mis, en 1621, au ban de l'Empire par l'empereur Ferdinand II. Pour avoir embrassé le parti de Frédéric V, son oncle, le duc de Jœgerndorff, fut dépossédé ^ ; un autre oncle enfin, l'Administrateur de Magdebourg, qui, ayant embrassé la ligue de Lawembourg, s'était

* Frédéric, Mém, pour servir à Vhist, de la Maison de Brandebourg.

* Ces biens confisqués, TEmpereur les donna à la Maison de Lichtenslein.

allié avec le 1*01 de Daiiemarck, fut déposé et mis de môme au ban de l'Empire *.

Dans ces tristes circonstances, Geoi^e -Guillaume était venu à Kœnigsberg, où devaient se tenir les États de Prusse ; il y mourut , en 1640, laissant à son iilsFrëdérie-Guillaume un pays désolé et au pouvoir de Feonemi, peu de soldats % pas d'argent, des alliés douteux.

Mais, si le péril écrase la médiocrité , il est pour le génie un aliment de vie y une occasion de gloire : le fer se retrempe au feu. Né le 6 février 1620, et maître du pouvoir en 1G40, Frédéric-Guillaume semblait appelé, par la Providence, à fonder la grandeur de sa Maison. Hardi et sage dans la conception de ses projets, habile à les exécuter, guerrier à la fois et politique, il recouvra d'abord ses anciennes provinces, et bientôt en acquit de nouvelles. Scrupuleux observateur de la foi jurée, il fut en honneur auprès de ses alliés comme de ses ennemis. Nul danger n'effrayait son courage, nuls détails ne lui paraissaient indignes de son attention. Sous lui, le commerce naquit dans l'Ëlectorat ; l'industrie commença à répandre dans le corps social sa vivifiante chaleur.

L'éducation de ce prince avait été celle d'un héros; il apprit à vaincre dans un âge où le commun des

* Frédéric, Mém. pour servir à Vhist, de la Maison de Brandeb(mr§»

* En 1€|20, les États, ayant levé des troupes, leur accordèrent un singulier privilège : c'était de quêter pour vivre; tout paysan reçut ordre de donner régulièrement un liard k chaque homme, et, s'il n'était pas content, d'y ajouter des coups de bâton. Au lieu de soldats, on eut des mendiants armés.

hommes apprend à bégayer ses pensées ^ . Le camp de Frédéric-Henri d'Orangé fut son école militaire.

Lorsque Frédéric-Guillaume prit la conduite des affaires, ses États, en partie au pouvoir des Suédois, n'ofiraient qu'une vaste scène de désolation. La Prusse, naguère envahie par Gustave- Adolphe, était couverte de ruines; on n'y reconnaissait, qu'à de vastes monceaux de cendres, la place où la plupart des villes et des villages avaient existé : partout l'empreinte du fer et de la flamme. Clèves était en proie aux exactions des Espagnols et des Hollandais, qui, sous prétexte de défendre le pays, en dévoraient toute la substance. La situation de la Marche n'était pas moins affligeante. La Prusse orientale gémissait surchargée d'impôts par les Suédois; mais, relevant de la Pologne, et gouvernée en partie par ses propres États, c'était une sorte de république peu touchée des maux du souverain. La Suède possédait aussi le duché de Poméranie , propriété légitime de l'électeur de Brandebourg, qui n'en avait plus que le titre, avec le droit de suffrage à la Diète de l'Empire. Enfin, il n'entrait pas, chaque année, dans le trésor électoral deux millions cinq cent mille livres tournois. Ainsi, souverain sans provinces, électeur sans pouvoir, allié sans amis, à cette époque de la vie où Ton sait à peine se gouverner soi-même, Frédéric-Guillaume ne chercha qu'en lui seul un remède à tant de maux ; ce remède^ il le trouva.

Pour s'afiranchir du joug de l'Autriche, il fallait

* Frédéric, Mém. pour servir à Vhist. de la Maison de Brandebourg. I. 6

d'abord écarter le comte de Schwartzemberg ; ce n'était pas chose facile. Ce ministre, plus puissant que l'Ëleoteur lui-même, avait accumulé sur sa personne les charges les plus importantes. Président du Conseil de Brandebourg, en même temps que conseiller priyé de rEmpereur; Grand-Chambellan et Gouverneur Général des Marches, il disposait, en cette dernière qualité, des principales forteresses de TElectorat, dont chaque commandant lui était dévoué.

Au souvenir des calamités publiques se joignait dam r&me du jeune prince le souvenir de griefs personnels; c'était Schwartzemberg qui, redoutant le regard acnitateur de Frédéric-Guillaume, l'avait tenu dans la disgi*&ce, éloigné de son père. Mais bientôt, comprenant à quel maître il aurait affaire, le dairvoyant ministre résigna de lui-même toutes ses fonctions; Vienne lui ouvrit un refuge, et, la même année, un tombeau.

Quant à son fils, élu, par l'influence paternelle, Coadjuteur de l'Ordre et de la Gommanderie de Malte, l'Ëlccteur ne reconnut pas cette qualité , et, de plus, il exigea la restitution de tous les bailliages appartenant à rÉtat, et que Schwartzemberg s'était appropriés.

Après la mort du comte, Frédéric-Guillaume envoya le baron de Borgsdorff à Spandaw et à Kustrin, pour apposer les scellés sur les meubles du défunt. Mais les commandants de ces forteresses, sous prétexte qu'ils ne dépendaient que de l'Empereur, auquel ils avaient prêté serment, refusèrent d'obéir. Sans relever par d'inutiles paroles l'inconvenance de cette conduite,

Borgsdorff, dissimulant^ fit en silence surveiller Uschawy commandant de Spandaw ; et^ un jour que celui-ci était imprudemment sorti de sa forteresse, saisi, sans autre forme de procès, il eut la tête tranchée dans un bois de sapins que la tradition désigne encore.

Intimidés, les autres commandants obéirent. Gates, Uschaw était coupable ; mais on regrette qu'un acte de justice ressemble tant à de la vengeance.

Huit années seront à peine écoulées, que déjà l'Électeur aura reconquis une existence politique. Il reprend, par adresse ou par force, les forteresses encore au pouvoir de la Suède, conclut une trêve avec cette puissance, et une alliance avec la Pologne. En 1647, un accommodement avec le prince palatin de Neubourg lui assure le duché de Clèves, et les comtés de la Marck et de Ravensberg. Au congrès de Westphalie, Frédéric-Guillaume joue un rôle important; il y sou-* tient les droits des Calvinistes, ses co*-religionnaires , qui, grâce à lui, participent bientôt aux droits dont jouissaient les Luthériens. Le traité fixe ses frontières, éloigne l'ennemi de son territoire, lui assure Halberstadt, Minden, Gamin, Hohenstein, Reichestein, avec la survivance de l'évêché de Magdebourg séculaiisé sous le nom de duché, comme faidemnité de la Poméranie citérieure, desiles de Rugen et de Wollin, des villes de Stettin, de Gartz, de Golnau, et des trois embouchures de l'Oder, cédées à la Suède ^ C'est cette

^ En cas d'extinction des descendants mâles de la ligne électorale, la Poméranie et la Nouyelle-Marche devaient revenir à la Suède.

mémorable paix de Westphalie qui abaissa la puissance, jusqu*a1ors prédominante^ de la Maison d'Autriche, et servit de base à tous les traités postérieurs '.

Peu de temps après, la Suède fut le théâtre d'un événement qui causa en Europe une surprise générale: à vingt-neuf ans, Christine abdiquait le sceptre en faveur de son cousin Charles-Gustave, prince de Deux- Ponts. Ce mouvement d'humeur fantasque , elle sWforça depuis, mais en vain , de le parer d'un voile de grandeur d'âme. Meurtrière de Monaldeschi , et ue pleurant, à Rome, que la perte d'un trône ^ Christine, malgré toutes les adulations contemporaines, malgré les louanges hyperboliques prodiguées à sa philosophe, fut bizarre, et non grande, en déposant la couronne. Une telle action ne devient belle que par l'importance des motifs qui la déterminent, par les circonst^mces qd l'accompagnent, par la magnanimité qui lui survit. Son abjuration solennelle, dans la cathédrale d'iuspruck, est une autre preuve de ce besoin de renommée qui la tourmentait. Certes, en embrassant les autels de l'Église romaine, la fille de Gustave-Adolphe, de cet illustre athlète du Protestantisme, ne songeait poiut à son père, et toute sa vie prouva qu'elle songeait peu à Dieu.

Le 16 juin 1654, Charles-Gustave fut couronné à Stockholm. Ambitieux, habile, intrépide, il lui tardait de prouver au monde que la gloire de la Suède ne serait pas un trop lourd fai'deau pour son bras^ et que

* Mably, Droit public de l'Europe, tome I.

Gustave-Adolphe n'était pas mort tout entier à Lutzen.

Cependant Jean-Casimir, issu, par Sigismond, son père, du sang des Wasa, protesta en rappelant ses prétentions au trône de Christine* Il croyait en cela ne remplir qu'une simple formalité; mais, deux ans plus tard, cette protestation, tout infructueuse qu'elle avait été alors, servit de prétexte à Charles-Gustave pour fondre sur la Pologne ^

En effet, rompant la trêve de Stumsdorff, qui n'expirait qu'en 1661, ce prince va recommencer la guerre : il veut arracher à Jean-Camisir la Livonie et une renonciation formelle à toute prétention au trône de Suède,

Le jeune Frédéric-Guillaume, qui se méfiait de Charles, eut bientôt pénétré ses desseins. Désirant se le rendre favorable, il termina, par sa médiation, les démêlés quela régence suédoise de Stade avait avec Brème, relativement aux libertés de cette ville hanséatique^.

Toutefois cette déférence ne dégénérait pas en fai-^ blesse : l'Électeur le prouva bientôt. Les Suédois, qui annonçaient partout que leurs armements n'avaient en vue que la Russie, lui demandèrent ses ports de Piilau et de Memel, comme Gustave-Adolphe avait demandé à George-Guillaume ses forteresses de Kustrin et de Spandaw.

Mais ce n'étaient plus les mêmes circonstances, ni

> Pfeffel, Nouvel abrégé chronologique de l'histoire et du droit public d* Allemagne.

* Frédéric, Mémoires pour servir à Vhistoire de la Maison de Brandebourg.

86 IHTRODUCTIOll.

surtout le môme homme : FrédériMjuillanme reponaM^ avec hauteur, ces prétentioiis iDJurieuses; ajoutant que, si riutoution réelle du roi de Suède était d'attaquer li Russie, il s^engageait à lui fournir un corps de huit mille hommes, d'autant plus volontiers que les progrès des Moscovites en Pologne l'alarmaient pour ses provmoM. C'était ne se montrer ni timide ni dupe ^

En môme temps, l'Électeur prévint la République di danger qui la menaçait, mais en refusant, malgré lesphs vives instances, de lui fournir des troupes : il connaissait rinceilitude de ses résolutions, ses délibérations tumultueuses, et tous ses embarras intérieurs. *

A la veille d'une guerre, Frédéric-Guillaume sentie besoin de points d'appui. Il conclut, pour huit ans, une alliance défensive avec les Hollandais, recherche l'amitié de Cromwell, essaie de se lier avec Louis XIT, arbitre de FEurope depuis la paix de Wesiphalie, et flatte l'humeur hautaine de Ferdinand III, mais sans en obtenir autre chose que de vaines paroles. Ferdinand augmentant ses troupes , l'Électeur suit son exemple.

Cependant, Charles-Gustave envahissait la Pologne. Tout plie devant lui : Varsovie tombe en son pouvoir, Cracovie subit le môme sort ; battu deux fois, Jean-Casimir fuit en Silésie ; avant trois mois, toute la Pologne est aux Suédois^.

^ Frédéric, Mémoires pour servir à l'histoire de la Maison de Brandebourg,

* Mais les Suédois n'étaient pas alors les seuls ennemis de U Pologne : dès Vannée précédente, le Tzar, sous prétexte que la chan-

De là, le vainqueur marche en personne sur la Prusse,

La situation de l'Électeur devenait de plus en plus difficile. Comment maintenir sa neutralité, sans exposer le pays à des maux incalculables? Cédant à la nécessité^ il signe, àKoenigsberg, un traité avec Charles-Gustave, et se reconnaît, en 1656, vassal de la Suède pour son duché de Prusse, sous la condition qu'on séculariserait^ eu sa faveur, Févéché de Warmie. Le roi promettait aussi de lui faire céder les palatinats de Posnanie^ de Ealisz, de Lenczyça et de Siéradie. N'était-ce pas là une sorte de prélude à ce déplorable partage qui; un siècle plus tard, devait indigner l'Europe?

Pour se fortifier, Frédéric-Guillaume conclut une alliance avec Louis XIY qui lui garantit ses provinces du Rhin et du Wéser; il change, à Mariembourg, son traité avec les Suédois en alliance ofiensi ve, va trouver Charles- Gustave en Pologne; tous deux arrêtent leur plan de campagne. Reprendre Varsovie, d'où les Polonais ont chassé les troupes suédoises, telle sera leur première opération.

L'Électeur marche ensuite par la Mazovie, et joint les Suédois au confluent du Bog à Varsovie et de la Vistule; les alliés passent le Bog, tandis que l'armée polonaise passe la Vistule à Varsovie.

Cependant les ministres de France^ MM. d'Avangour et de Lombres, se flattant de rapprocher les es-

oellerie polonaise avait omis un de ses titres, s'était avancé en Litliuanio. On le voil, Taigle moscovite convoitait déjà une proie!

prits» passent alternativement d'un campàrautre. Mais, forts de 40,000 combattants, et dédaignant les alliés qui en comptent seize mille à peine^ les Polonab rejettent toute médiation.

On est en présence, on en vient aux mains, et, après une bataille de trois jours, où Frédéric-Guillaume se couvre de gloire, les Polonais sont écrasés. Mais, sur ce champ de deuil et de carnage, Sobieski annonce à la Pologne un héros qui bientôt lui rendra ses jours de triomphe.

Se croyant déjà maître de la République, Charles- Gustave accorde à Télecteur de Brandebourg l'entière souvci'aineté de la Prusse. Les deux monarques s'apprêtent à poursuivre le cours de leurs succès.

jMais FEmpereur ne pouvait voir sans inquiétude la Suède détruire la balance politique du Nord. Ayant vainement demandé des secours à la Diète de députation alors assemblée à Francfort, Ferdinand III chercha à réunir, par un même lien, les puissances intéressées à contenir les Suédois. Ainsi ses agents efiFrayèrent les Hollandais pour leur commerce; Alexis Michaëlowitz S tzar de Moscovie, fut vivement excité à faire une irruption dans ringrie et la Carélie; les Polonais obtinrent la promesse d'une armée, mais sous la double condition qu'à la moil de Jean-Casimir, qui n'avait point d'enfants, ils placeraient sur leur trône l'Archiduc Gharles-

^ Second souverain de la maison de Romanoff, remarquable lui-même par de glorieux exploits et de sages établissements, mais plus encore comme père de Pierre-le-Grand.

lOTRODUCTIOîl. 89

Joseph *, son second fils, et que, dans toutes les élections futures de leurs rois, la République préférerait toujours les princes du sang d'Autriche aux autres candidats.

En haine de la Suède, le Danemarck embrassa également la cause polonaise. Non content de procurer de tels secours à la Pologne, Ferdinand veut encore la délivrer d'un ennemi redoutable : il soUicite vivement Frédéric-Guillaume de se détacher des Suédois. Pressé par des instances aussi puissantes, craignant que TEmpereur et le Danemarck ne fondent sur ses États d'Allemagne, prévoyant surtout la nouvelle direction que vont prendre les affaires, rÉlecteur renonce à l'alhance suédoise, signe,- à Wehlau, le 19 septembre 1657, sa paix avec les Polonais, et obtient la souveraineté absolue du duché de Prusse. La République, relâdiant le nœud vassalitique qui l'attachait à elle, ne se réservait que là succession éventuelle, en cas d'extinction de la Maison de Brandeboui^, et le rétablissement du vasselage, à l'extinction de la branche de l'Électeur régnant.

De son côté, Frédéric-Guillaume évacua toutes les villes polonaises où il avait mis garnison.

Ce traité fut confirmé, six semaines plus tard, par celui de Bromberç; la Pologne y cédait encore à l'Électeur les bailliages de Lav^emboui^ et de Butow, à titre d'indemnité pour l'évéché de Wai*mîe.

La mort ne permit pas à Ferdinand III de voir le

' La mort prématurée du jeune prince anéantit celte première condition ; et, quant à la seconde, la République obtint son abolition en 1683, lorsque le roi de Pologne vint sauver l'Empire. (Pfeffel, ouvrage déjà cilé; — William Goxe, Histoire de la Maison d'Autriche.)

90 IHTRODUCTIOll.

succès de tant d'efforts ; trois jours après la signature de son traite avec la Pologne, ce prince arait cessé de vivre. Prudent^ laborieux, habile dans le maniement des affaires, il n'eut ni les rares talents ni les graves défauts de son père. L'équité était sainte à ses yenx. u Durant tout son règne, personne n'a pu lui reprocher une seule injustice commise en connaissance de cause : » ce témoignage que Ferdinand se rendit himôme, Thistoire l'a confirmé. Élevé par les Jésuites, il contint ses maîtres dans de justes limites, leur enlevant môme la direction de l'université Caroline, où, dès lors, ils ne pinent que professer la philosophie et la théologie; son père avait déployé une dévotion outrée; Ferdinand pratiqua la tolérance ^

Cependant la guerre, un moment calmée, se rallumait de nouveau, et Charles-Gustave, à force d'audace et d'exploits, châtiait durement les hostilités du Danemarck, l(>o8. Quelle résistance opposer à un conquérant qui, au cœur de l'hiver, traversait sur la glace, avec ses canons, sa cavalerie et toute son armée, deux larges détroits, le Petit et le Grand Belt? Vainqueur des éléments, le monarque suédois s'empare des îles de Falster, de Laaland et d'une partie de la Seeland; la terreur règne dans Copenhague. Bientôt le traité de Roschild, sous la médiation de la France et de l'Angleterre, enlève au Danemarck, en faveur de la Suède, les provinces de Scanie, de Halland, de Blekingie, les îles d'Oësel et de Bornholm, avec le fief de Bahus, et le district de Bron-

^ William Coxe, Histoire de la Maison d* Autriche.

theim en Norwége; de plus, les Suédois, qui rendent leurs conquêtes, obtiennent l'exemption du droit de péage dans le Sund; la souveraineté du duc de Holstein, sur la partie du duché de Sleswig qui lui appartenait, est reconnue.

Mais, le roi de Danemarck mettant des obstacles à l'exécution des articles relatifs au duc de Holstein, dès le mois de mai suivant, ce traité fut rompu. Charles menace de nouveau Copenhague, et livre l'assaut; mais le brave Frédéric III repousse les Suédois, tandis que sa flotte, combinée avec une escadre hollandaise, disperse leurs vaisseaux; la ville est approvisionnée, Charles convertit le siège en blocus, passe en Suède, demande des subsides aux États, et meurt presque subitement à Gothembourg, le 15 février 1660, laissant un fils unique, Charles XI, à peine âgé de quatre ans.

Comme toutes les parties belligérantes souhaitaient ardemment la paix, on convint d'ouvrir des conférences dans l'abbaye d'Oliva, près Dantzick; là, sous la médiation de Louis XIY, fut signé le traité définitif. Le traité de Bromberg est garanti à l'Électeur, avec sa souveraineté sur la Prusse * .

Les pertes du roi de Danemarck étaient considérables; mais, bientôt, une révolution singulière devait lui apporter un notable dédommagement. Secondé du

* Ce ne fut pas sans une vive répugnance que les États de Prusse se soumirent à ce traité : ils contestaient à la Pologne tout droit de disposer de leur indépendance. Mais, le principal chef de cette opposition a.vanl été arrêté, peu h peu ces mouvements se calmèrent, et l'Électeur reçut, en personne, riionunage des Prussiens à Kœnigsberg.

Clergé et des CommuDes^ le monarque détruisit Farbtocratie qui, si longtemps, avait opprimé roi et peuple; une monarchie héréditaire, absolue, remplaça une monarchie féodale élective, limitée. Les Conununes et le Clergé ayant renoncé solennellement à leur portion constitutionnelle de souveraineté, la noblesse se vit contrainte d*accéder à leurs résolutions; et les États, en corps, rendirent au prince les réversdles qu'à son avènement au trône il avait été obligé de leur remettre.

En conséquence, Frédéric III publia, le 24 novembre 1GG5, le fameux Konge-lov (Lex regia), loi fondamentale du royaume de Danemarck et de Norwége, qui rétablissait à jamais la souveraineté illimitée des rois*.

Affi*anchi de toute inquiétude, libre enfin de déposer les armes, Frédéric-Guillaume put, pendant quelque temps du moins, se vouer, sans réserve, à la prospérité intérieure de ses États. « Il soulageait les familles ruinées par les ennemis, et relevait les murailles détruites des villes; les déserts devenaient des champs cultivés, les forêts se changeaient en villages, et les colonies de laboureurs nourrissaient leurs troupeaux dans des endroits que les ravages de la guerre avaient rendus Fasile des bêtes sauvages, l'économie rurale, cette industrie si méprisée et si utile, était encouragée par ses soins; on voyait journellement quelques nouvelles créations; et Ion parvint à former le cours d'une rî-

* William Coxe, Histoire de la Maison d'Autriche, — Pfeffel, Abrégé chronologique j etc.

vîère artificielle qui, joîguaut la Sprée à l'Oder, fadlitait le commerce de ses provinces, et abrégeait le transport des marchandises, tant pour la Baltique que pour l'Océan*. »

Durant cette paix, l'Électeur reçut l'hommage éventuel de l'archevédié de Magdeboui^, mit garnison dans cette capitale, reunit à ses domaines la sdgiiearie de Regeustein, fief dépendant de la principauté d'Halberstadt, et maintint ses droits contre les prétentions des ducs de Brunswick.

Ici, quelques mots sur la participation de Frédéric- Guillaume aux affaires générales de l'Europe : tandis qu'il envoyait à TEmpereur, attaqué par les Turcs en Hongrie, le duc de Holstein, avec deux mille hommes, il assistait aussi Michel Coribnt, roi de Pologne, contre les Infidèles; grâce à son entremise, la contestation, élevée entre les fils du duc de Lunebourg sur l'héritage paternel, reçut une solution amiable ; il termina de même avec le duc de Nenboui^ tous les différends relatifs à la succession de Qèves ; les Suédois signèrent, avec lui, une alliance défensive; et il en conclut une autre avec le Danemarck, les États-Généraux, le duc de Brunswick; l'Empereur y accéda.

Cependant Louis XIY commençait à effrayer l'Europe.

Ce prince nourrissait contre la Hollande un vif ressentiment : voici pourquoi. A peine Philippe lY d'Espagne eut-il fermé les yeux, J665^ que Louis éleva des pré-

« Frédéric, Mémoire.^ pour servir à Vhistoire de la Maium de Brandebourg,

Clergé et des Communes, le monarque détruisit l'aristocratie qui, si longtemps, avait opprimé roi et peuple ; une monarchie héréditaire, absolue, remplaça une monarchie féodale élective, limitée. Les Communes et le Clergé ayant renoncé solennellement à leur portion constitutionnelle dé souveraineté, la noblesse se vit contrainte d'accéder à leurs résolutions; et les Ëtats, en corps, rendirent au prince les reversâtes qu'à son avènement au trône il avait été obligé de leur remettre.

En conséquence, Frédéric III publia, le 24 novembre 1665, le fameux Konge-lov (Lex regia), loi fondamentale du royaume de Danemarck et de Norwége, qui rétablissait à jamais la souveraineté ilhmitée des rois*.

Afiranchi de toute inquiétude, libre enfin de déposer les armes, Frédéric-Guillaume put, pendant quelque temps du moins, se vouer, sans réserve, à la prospérité intérieure de ses États. « Il soulageait les familles ruinées par les ennemis, et relevait les murailles détruites des villes; les déserts devenaient des champs cultivés, les forêts se changeaient en villages, et les colonies de laboureurs nourrissaient leurs troupeaux dans des endroits que les ravages de la guerre avaient rendus l'asile des bétes sauvages, l'économie rurale, c^tte industrie si méprisée et si utile, était encouragée par ses soins; on voyait journellement quelques nouvelles créations; et l'on parvint à former le cours d'une ri-

* William Coxe, Histoire de la Maison d'Autriche, — Pfeffel, Abrégé chronologique j etc.

Gustave-Adolphe n'était pas mort tout entier à Lutzen.

Cependant Jean-Casimir, issu, par Sigismond, son père, du sang des Wasa, protesta en rappelant ses prétentions au trône de Christine. Il croyait en cela ne remplir qu'une simple formalité; mais, deux ans plus tard, cette protestation, tout infructueuse qu'elle avait été alors, servit de prétexte à Charles-Gustave pour fondre sur la Pologne*.

En effet, rompant la trêve de Stumsdorff, qui n'expirait qu'en 1661, ce prince va recommencer la guerre : il veut arracher à Jean-Camisir la Livonie et une renonciation formelle à toute prétention au trône de Suède.

Le jeune Frédéric-Guillaume, qui se méfiait de Charles, eut bientôt pénétré ses desseins. Désirant se le rendre favorable, il termina, par sa médiation, les démêlés que la régence suédoise de Stade avait avec Brème, relativement aux libertés de cette ville hanséatique*.

Toutefois cette déférence ne dégénérait pas en faiblesse : l'Électeur le prouva bientôt. Les Suédois, qui annonçaient partout que leurs armements n'avaient en vue que la Russie, lui demandèrent ses ports de Pillau et de Memel, comme Gustave-Adolphe avait demandé à George-Guillaume ses forteresses de Kustrin et de Spandaw.

Mais ce n'étaient plus les mêmes circonstances, ni

< Pfefiel, Nouvel abrégé chronologique de l'histoire et du droit public d* Allemagne.

* Frédéric, Mémoires pour servir à Vhistoire de la Maison de Bran- (iebourg.

94 INTRODUCTIim.

tentions sur une portion considérable des possesaioiis espagnoles, sur le dudië de Brabant, la seigneurie de Malines, Anvers, la Haute-Gueldre, Namur, Limbourg^ et les places unies au delà de la Meuse, sur le Hainault, FAitois, Cambrai, le comté de Bourgogne, le duché de Luxembourg et une portion importante du comté de Flandre.

Marie-Thérèse, il est vrai, par son contrat de ma* riage, avait renoncé aux donudnes paternels, et cette renonciation se trouvait confirmée dans le traité des Pyrénées. « Mais, disaient les ministres français, le droit de dévolution, qui affecte aux enfants du premier lit la propriété des biens, lorsque leur père ou leur mère passe eu secondes noces, 6st usité dans ces provinces : or, Marie-Thérèse, aufourd'hui reine de France, est du premier lit; Chailes II n'est que du second : donc la jouissance et la propriété doivent se réunir en sa faveur. Mineure, quand elle signa son contrat de maiîage, cette princesse n'a pu renoncer à des droits de cette nature. D'ailleurs, une dot de cinq cent mille écus d'or, promise par ce même contrat de mariage , n'ayant point été payée , la renonciation , qui ne se fondait que sur ce payement, demeure nulle et comme non avenue. »

Pour donner une valeur réelle à de semblables raisonnements, il fallait deux cent mille hommes.

Vainement les Espagnols répliquèrent que « le droit de dévolution, dérivant de la coutume, réglait seulement les successions des particuliers, et ne pouvait en rien déroger aux lois fondamentales de FEspagne :

ces loiSy âjoutaîent-ilSy consacrent l'indivisibilité de la monarchie; elles défèrent ^ sans le moindre partage, toute la succession à Charles II, frère de Marie-Thérèse. »

En 1667, la guerre éclate, les armes de France triomphent; dès la première campagne, nombre de villes des Pays-Bas espagnols, Gharleroi^ Bergues-Saint-Vinox, Ath, Tournai, Douai, le fort de Scarpe, Courtrai, Oudenarde, Lille, Armentières, $ont en leur pouvoir. Le prince de Condé s'empare de la Franche-Comté.

De si rapides succès alarmaient la Hollande, forte^ ment intéressée à la conservation des Pays-Bas espagnols : car c'était une barrière contre la France. D'accord avec l'Angleterre et la Suède, les Etats-Généraux signèrent la fameuse triple alliance. Ce fut le chevalier Temple, ministre anglais à La Haye, qui prépara cette ligue, et sut détacher des intérêts français le Grand- Pensionnah*e, JeandeWitt^

Dès lors, les trois puissances s'érigeant en médiatrices entre les deux couronnes, dans la même année, la paix fut signée à Aix-la-Chapelle.

Bien que les articles 5 et 4 du traité adjugeassent au Roi ses conquêtes de 1667 ^, Louis, blessé dans son orgueilleuse ambition, n'attendait qu'une occasion de châtier ces républicains, qui avaient osé pourvoir à leur sûieté. Quelques médailles, frappées en Hollande à l'occasion de la paix, furent réputées injurieuses; à défaut de raison, c'était un prétexte. Vainement les

^ KocU, Abrégé de l'histoire des traités de paicOj tome I. * L'article 5 restituait la Franche-Comté au roi d'Espagne.

Montécuculli, ce digue rival de Turenue, en reçoit le commandement. Peu de jours aupai*avant, un change* ment avait eu. lieu dans la forme du gouvernement hollandais : exaspéré par les malheurs publics et par les émissaires du prince d'Orange, le peuple accuse le Grand-Pensionnaire de la ruine de la patrie, et demande avec fureur la révocation de YÉdit perpétuel; au milieu du tumulte, à dix-neuf ans, Guillaume d'Orange est proclamé Stathouder ; les deux frères de Witt horriblement massacrés.

Parent du Stathouder, Frédéric-Guillaume marche droit au Rhin avec ses vingt mille Brandebourgeois, pour arrêter, par cette diversion, la marche rapide du conquérant français. Au plus fort du danger, il donne aux Hollandais l'héroïque conseil de transporter à Batavia, plutôt que de fléchir, la République et la liberté.

C'est dans ces circonstances, tandis que les Français exercent sur les États de l'Électeur des cruautés inouïes, qu'un transfuge vient lui oflrir d'assassiner Turenne. Le prince se venge en dévoilant au général ennemi le péril qui menace ses jours.

Cependant , malgré les instances de Frédéric-Guillaume, Montécucullî ne poussait la guerre qu'avec une froide circonspection. Turenne, au contraire, multipliant ses victoires, l'Électeur ne tarda pas à voir toutes ses provinces de WestphaUe inondées par les troupes du Roi et par celles de ses alliés. Sans espérance, hors d'état de les secourir, il les sauve par une négociation heureuse, et conclut avec Louis XIV, eu avril 1075, le traité de Saint-

FNTRODUCTION. 99

Germain, ratifié le 6 juin suivant au camp de Wossen, près de Louvain. Ce traité rendait à TÉlecteur toutes les places fortes du duché de Clèves, hormis Wesel et Rees, que la France gardait jusqu'à la paix générale. Renonçant à l'alliance de la Hollande, comme à toute participation à la guerre actuelle , Frédéric-Guillaume ne se réseiTaît que la faculté de défendre l'Empire, si l'Empire était attaqué.

Il tint parole; car ce fut lui surtout qui empêcha la Diète de se déclarer, dès cette année, contre la France \

Mais la paix de Wossen * n'eut que la durée d'une trêve.

L'année suivante, 1674, l'Empire se lève contre Louis Xiy. La première explosion du ressentiment de ce monarque éclate sur le Palatinat, où tout est mis à feu et à sang.

Frédéric-Guillaume prend les armes, entre en Alsace, se mesure de nouveau avec Turenne; secours d'autant plus utile aux alliés, que la campagne s'annonçait mal pour eux. Le prince d'Orange venait d'être battu à Senef parCondé. Turenne, ayant passé le Rhin à Philipsbourg, avait remporté une victoire sur le vieux Caprara, défait le duc de Lorraine, Charles IV, à Sinzheim, et bientôt Bournonville, général de l'Empereur.

L'Électeur trouva la division dans le camp impérial; animés les uns contre les autres, les généraux songeaient moins à vaincre l'ennemi qu'à se nuire. Vaine-

* Pfeffel, Abrégé chronologique ^ etc.

« Séjour, Décade historique.

ment Frédéric-Guillaume, qui voudrait combattre, presse-t-il l'irrésolu Bournonville d'y consentir; l'armée prend le camp de Kochersberg ; les Brandebourgeois s'emparent du petit château de Woselsheim, et Turcnne, inférieur en nombre de plus des deux tiers à l'ennemi, Turenne, qui médite un grand coup, abandonne l'Alsace pour sauver la Lorraine menacée. Il recule comme Fabius, mais il reparaîtra comme Annibal *.

Ainsi, les troupes de l'Empire, loin de profiter de leur supériorité, durent à l'inertie de leurs généraux la perte de cette campagne ; l'ennemi eut tout le temps de leur préparer des défaites.

Cependant l'Électeur, ne prévoyant que trop ce qui devait arriver, conseillait à Bournonville de resserrer ses quartiers disséminés. Mais celui-ci, trompé parla retraite des Français, s'endormait dans une sécurité profonde, lorsque Turenne passe les défilés de Tan et de Bedfort, pénètre dans les quartiers impériaux, en enlève deux, fait prisonnier un régiment de dragons brandebourgeois, bat Bournonville dans le Sundgaw, près de Mulhausen, et poursuit, l'épée dans les reins, ce général, qui se joint en hâte à l'Électeur rassemblant ses troupes à Colmar. Turenne arrive, présente sa première Ugne vis-à-vis du front de ce camp inattaquable, et le tourne avec la seconde. Posté dans un terrain étroit, pris en flanc par Turenne, contrarié par Bour-

. % Frédéric, Mémoires pour servir à l'histoire de la Maison de Brandebourg,

iionville, l'Électeur décampe pendant la nuit, et repasse le Rhin à Strasbourg. Les Impériaux lèvent le siège de Brisach; l'Alsace est aux Français.

Mais les conseillers de Louis XIV travaillaient à le débarrasseï* du plus actif de ses ennemis, en suscitant contre Frédéric-Guillaume les Suédois, qui, dès le mois de décembre de l'année précédente, avaient envahi les Marches de Brandebourg. Ce prince, retenu alors en Alsace , les laissa six mois entiers maîtres de ses provinces ; avant d'agir, il voulait se fortifier par des alliances. Enfin, l'Électeur sort de ses quartiers d'hiver alors en Franconie, arrive, le 11 juin, à Magdebourg, fait fermer les portes de cette forteresse, passe l'Elbe vers le soir, est la nuit d'après, avec son armée, sous les murs de Rathenau, mande son arrivée au baron de Brist, conseiller de province dont le dévoùment lui est connu, et avise, en secret, avec lui, aux moyens de surprendre les Suédois.

Brist s'acquitte habilement de sa commission. Il invite à un grand souper les officiers du régiment de Wangelin, en garnison à Rathenau ; et, tandis que les Suédois, échauffées par le vin, se livrent aux plaisirs de la table, l'Électeur fait passer la Havel sur des bateaux à des détachements d'infanterie : de toutes parts la ville est enveloppée.

Au signal convenu, le général Dorffling, se disant commandant d'un parti suédois poursuivi par les troupes brandebourgeoises, se jette dans Rathenau; on égorge les gardes; toutes les portes sont forcée-; la cavalerie déblaie les rues, et les officiers suédois, pri-

sonnîers, à leur réveil, d'un prince qu'ils croyaient au fond de la Franconie, savent à peine s'ils ne dorment pas encore.

Sans attendre le reste de son infanterie , l'Électeur marche, avec la cavalerie, droit à Naven, pour couper le corps suédois qui était près de Brandebourg, d'avec les Suédois occupant Havelberg; mais il n'est plus temps : les prisonniers et les déserteurs lui apprennent que ces deux divisions se sont donné rendez-vous à Havelberg.

Quelles sont les forces de Frédéric-Guillaume ? Cinq mille six cents chevaux , douze canons, point d'infanterie; les Suédois, au contraire, comptent dix régiments d'infanterie et huit cents dragons. N'importe, malgré l'inégalité du nombre et la différence des armes, l'Électeur marche à l'ennemi, remporte à Fehrbellin * une victoire complète, le 18 juin 1675, et repousse jusqu'en Poméranie les débris des vaincus.

Lui aussi, il pouvait dire : Veni, «tdi, vici.

Ce succès inespéré retentit dans toute l'Allemagne; la sensation fut prodigieuse : un peuple nouveau révélait son existence ; l'Ëmph'e trouvait dans son sein uo vengeur.

* Dans cette bataille, un écuyer de TÉlecteur donna à son maître une touchante preuve de dévoûmenl : Frédéric-Guillaume montait un cheval blanc; Frobug, c*était le nom de Técuyer, s'étant aperçu que les Suédois liraient plus sur ce cheval que sur les autres, pria le prince de le changer contre le sien, sous prétexte que celui de rËiecteur était ombrageux; et, à peine le fidèle serviteur eut-il exécuté son généreux stratagème, qu'il fut tué.

Battus, les Suédois furent déclarés eunemis de TEmpire; vainqueurs, ils eussent trouvé des alliés.

Cependant l'Electeur poursuit glorieusement le cours de cette guerre ; il chasse les Suédois de l'île de Rugen; Anclam , Stettin , Stralsund que n'avait pu prendre le fameux Walstein, Grîpswald, tombent en son pouvoir.

Mais, à peine goûte-t-il quelques instants de repos, que d'autres dangers éclatent. Le comte de Horn, venu de Lîvonie avec seize mille Suédois, envahit la Prusse. Aussitôt l'Électeur détache sur Kœnigsberg le général Gœrtz et trois mille hommes, fait une alliance défensive avec la Hollande, malgré l'ingratitude dont cette république avait payé ses bons offices, et part de Berlin, le 10 janvier 1679. Dorffling avait pris les devants avec neuf mille hommes; Frédéric-Guillaume les rejoint, se met à leur tête, passe la Vîstule, frappe déjà les Suédois de terreur, les poursuit sans relâche , fait faire à ses troupes sept grands milles d'Allemagne en traîneaux préparés sur les glaces du Frisch-Haff, golfe deux mois auparavant couvert d'une multitude de vaisseaux, termine cette étonnante expédition par l'entière déroute de l'ennemi, et, le 14 janvier, revient triomphant à Kœnigsberg, salué partout du doux nom de libérateur de la patrie.

De seize mille hommes qu'étaient les Suédois, à peine trois mille retournèrent-ils en Livonie.

Ainsi attiré, par ses ennemis, de l'Alsace dans la Marche, et de la Poméranie en Prusse, Frédéric-Guillaume avait à peine expulsé les Suédois, que trente mille Français envahissaient le duché de Clcvcs. Louis XIV

exigeait impérieusement que la Suède recouvrât toutes ses possessions. Mais telle était l'énergie de Fredéric- Guillaume, qu'abandonné de ses alliés et menacé par la France, il voulait soutenir seul la guerre contre les cours de Versailles et de Stockholm.

Cependant, la perte du duché de Qèves, de la principauté de Minden, de ses autres États de Westphalie, que les Français lui enlevèrent promptement, et la crainte de voir fondre à la fois sur lui les Polonais, les Saxons, les Bavarois, peut-être TEmpereur luimême^ changèrent sa résolution. 11 savait que sa gloire et le développement de sa puissance commençaient à fatiguer l'ombrageux despotisme de Léopold, qui n'eût voulu s'environner que d'humbles vassaux. Un conseiller de l'Empereur, nommé Hocherus, avait même eu la maladi*esse de dire (( qu'on voyait à Vienne avec chagrin un nouveau roi des Vandales s'agrandir sur les bords de la Baltique. »

Ébranlé par de si graves considérations, Frédéric- Guillaume consentit à traiter, et, enfin, la paix fiit signée à Saint-Germain en Laye, 1679, près d'un au après la paix de Nimègue, entre la France, la Hollande, l'Empire et les autres puissances.

Renonçant à toutes ses conquêtes sur les Suédois, ce prince ne conservait que les péages des ports de la Poraéranie ultérieure, avec les villes dé Gamin, Gartz, Greiffenberg, Wildenbruck. De plus, la France^ pour l'indemniser des ravages que les troupes du marquis de Gréqui avaient commis, lui paya huit cent mille ëcus.

Durant cette guerre, l'Électeur, il est vrai, n'accrut

pas sa puissance matérielle; mais ses États et lui grandirent en puissance morale; dès-lors, ils se placèrent très-haut dans l'opinion publique de l'Europe; c'était préparer les merveilles du siècle suivant.

Toutes les actions de ce prince étaient empreintes d'un caractère particulier d'audace. Simple Électeur, il avait soutenu l'Empereur contre les Turcs; plus tard, il osa menacer le grand roi d'une sévère représaille. On se rappelle la statue de la place des Victoires, a Paris, et ce gi'oupe de nations enchaînées aux pieds d'un homme, injurieux monument élevé à l'orgueil en délire par une servile adulation. Ayant appris qu'il devait y figurer dans un bas-relief avec le roi de Danemarck, sous l'image de deux suppliants présentant une requête au vainqueur, l'Électeur déclara fièrement aux ministres firançais que, si l'on n'abandonnait pas ce projet, il rendrait insulte pour insulte sur l'une des places publiques de Berlin, et certes il eût tenu parole. Aussi ses menaces ne furent-elles point méprisées.

C'est le seul Électeur que Louis XIV traita d'égal à égal.

Jouissant enfin d'un calme nouveau pour lui, Frédéric-Guillaume put s'occuper de l'augmentation de ses revenus *. Jusqu'alors, toutes les villes de sa domination avaient été imposées arbitrairement : il établit l'accise, en supprimant toute autre taxe. Bien que l'accise soit le moins oppressif des impôts, puisqu'elle pèse indistinctement sur tous les citoyens, et que, du

* Mémoires du baron de Pœllnilz, tome ï.

moins, l'odieux du privilège ne s'y joint pas, cette innovation excita plusieurs émeutes. A Berlin, le grandmarcchal Grumbkau et le commissaire Wilmaun furent insultés; mais, après quelques arrestations, l'accise s'établit.

Dans le môme temps, des acquisitions territoriales étendaient les domaines de Frédéric-Guillaume. Auguste de Saxe, Administrateur de Magdebourg, étant mort, l'Électeur entra en possession de ce duché, qui lui avait été adjugé par la paix de Westphalie \ et prit la seconde place sur le banc des princes séculiers à la Diète générale de Ratisbonne. D'un autre côté, il fut chargé, comme Directeur du Cercle de Westphalie, de protéger les États d'Oost-Frise contre les usurpations de leur prince, qui empiétait sur leurs privilèges. Guillaume avait la succession éventuelle de cette principauté : profitant des avantages de sa position, il mit garnison à Gretsyhl, et établit, à Embden, une Compagnie de commerce destinée à des expéditions sur les côtes de Guinée. Bientôt une flottille marchande, escortée de quelques frégates qui avaient servi dans la mer Baltique contre les Suédois, débarqua des troupes en Afrique, où l'on bâtit un fort appelé Friedrichsbourg. Ce fut là l'unique résultat de l'entreprise. Les Hollandais, voyant avec peine ce nouveau voisinage, mirent tout en œuvre pour détruire la Compagnie d'Embden; ils y parvinrent. L'établissement languit, disparut, et enfin le petit-fils de l'Électeur, le second roi de Prusse,

* Mémoires du baron de Pœllnilz, tome 1.

vendît, à bas prix, le fort à ces dangereux rivaux.

Frédéric - Guillaume trouva bientôt une occasion d'employer ses frégates. Le cabinet de Madrid lui devait dix-huit cent mille écus de subsides, sans vouloir les payer. L^Électeur donna ordre de courir sur tous les bâtiments espagnols. On réussit à capturer le Charles^ gros vaisseau de guerre; conduit à Colberg, le bâtiment avec ses agrès y fut publiquement vendu.

L'Électeur et ses descendants ne touchèrent jamais d'autre argent de cette créance, la nouvelle dynastie d'Espagne ne croyant pas devoir acquitter les dettes de la Maison d'Autriche^.

Tandis que Frédéric-Guillaume cherchait à féconder la paix, Louis XIV fortifiait Sarrelouis et Huningue, pour couvrir la Lorraine ainsi que l'Alsace. De graves contestations existaient, depuis près de vingt ans, entre l'Empereur et TEmpire, d'une part, et le monarque français, de l'autre, relativement à l'étendue des cessions faites à la France par le traité de Westphalîe*. Louis XIV prétendait que la cession des trois évêchés de Metz, Toul, Verdun, et de toutes leurs dépendances, entraînait nécessairement avec elle la souveraineté complète des fiefs d'Allemagne qui en relevaient, réclamant aussi la suprématie sur tous les États ci-devant immédiats d'Alsace '.

Pour appuyer ces prétentions, Louis XIV avait établi,

* Mémoires du baron de Pœllnilz, tome ï.

- Pfcffel, \oiwel abrégé chronologique de V histoire et du droit public d'Allemagne, tome U.

» En vcrlu de la clause Ita tamen de Farlicle Teneatur (ibid.).

à Metz , la fameuse Chambre royale des Rétmions , qui lui adjugea , à titre de dépeodance féodale des Trois- Évêchés, tout le Hundsruck, le duché de Deux-Ponts, les comtés de SarrebruckydeYeldeDtz, de Salm, de Spooheim, de Bitsch, Hombourg, Créance, une partie des Etats des Rhingraves, des comtes de linange, et autres terres et seigneuries immédiates ^ Alors aussi une décision du Conseil supérieur d'Alsace, établi à Brisach, réunissait au royaume de Louis Févéché de Strasbourg, etc., etc.. D'un autre côté, le Parlement de Besançon prononçait également la réunion du comté de Montbéliard. Enfin la Chambre royale de Metz, considérant les anciens fiefs des ducs de Bar comme des arrière-fiefs du comté de Champagne, donnait au Roi toutes les dépendances du comté de Chiny, c'est-à-dire un grand tiers du duché de Luxembourg, le duché de Bouillon, TEntre-Sambre-et-Meuse, avec quelques autres districts de Tévéché de Liège.

Il s'éleva contre Léopold un concert unanime de plaintes. « Si la cour impériale eût fait interpréter à Nimègue par ses ministres, » disait-on de toutes paits , (( les clauses obscures et contradictoires du traité de Westphalie, l'Allemagne entière n'aurait point à rough'. C'en est fait de la dignité, de Tindépendance du Corps germanique. »

L'indignation était à son comble.

Léopold, sentant combien ces reproches étaient fondés, n'y trouvait qu'une réponse : « Recommencez la guerre conti*e la France. «

^ Pfeffel, ouvrage déjà cité.

Il eût voulu donner ainsi un autre cours au mécontentement national.

Mais la Diète rejeta ce parti extrême ; on résolut de tenir un congrès particulier à Francfort, pour y discuter, avec les commissaires français, la légitimité de leurs prétentions. A peine cette mesure était-elle adoptée, que Strasbourg tomba au pouvoir de Louis XIV \ 30 septembre 1681 .Une aussi riche conquête acheva d'exaspérer les esprits. Tout fut en mouvement : l'Empereur, la Suède, plusieurs princes de l'Empire, i ^dant à leur ressentiment, rappelèrent le Corps germanique aux armes.

L'explosion était prête; mais l'Électeur de Brandebourg, depuis peu de temps allié de la France, ne voulait pas compromettre sa nouvelle position ; il sut calmer à temps cette effervescence ; le Congrès eut lieu. L'Empereur y envoya le comte de Rosemberg ; l'Empire, une députation des trois Collèges ; le cabinet de Versailles, MM. de SainIrRomain et de Harlay *.

Malheureusement, de vaines discussions d'étiquette et de préséance entre les ambassadeurs firent perdre de vue l'objet principal. Puérils débats, trop profitables à la France, pour qu'elle ne cherchât pas à les prolonger. Les ministres de Louis eurent même l'adresse de compliquer les difficultés, en se servant de la langue française dans la rédaction de plusieurs mémoires qu'ils présentèrent aux membres du Congrès. Enfin, après de stériles disputes, les conférences se rompirent, l'assemblée fut dissoute, on renvoya à la Diète générale

^ Le même jour, au delà des Alpes, Catinat occupait Casai. * PfelTcl, Abrégé chronologique, etc.

les questions en litige, et Louis XIV garda Strasbourg.

De part et d'autre, les puissances intéressées resserrèrent leurs alliances : selon Tusage, en invoquant la paix, on préparaît la guerre.

Frédéric-Guillaume, qui, chaque jour, recevait du cabinet de Versailles de hautes marques d'estime, ne tarda pas à lui rendre un nouveau service ; voici dans quelles circonstances : la Chambre royale de Metz ayant ordonné, 1685, la réunion du marquisat de Franchimont et de l'abbaye de Stavelo, 1 Empire allait, cédant aux pressantes sollicitations de Léopold, de la Suède, de la Hollande, à celles des États des Cercles associés, se lever contre la France : par des représentations énergiques, mais prudentes, TÉlecteur, cette fois encore, empêchant un éclat, sut tourner ^attention de& États vei*s les périls dont les Ottomans menaçaient la Ghré^ tîenté.

En effet, le comte Émerie Tekelî, à la tête des mé^ contents hongi'ois, avait invoqué le secoui*s de la Porte. C'était le fils de ce Tekeli mort, plus heureux que ses compagnons d'armes ^ en défendant contre les Autrichiens son château de Likowa. Le jeune Émerie s'était échappé pendant le siège; et, appuyé par Abaffi, prince de Transylvanie, il soutint contre Léopold une guen^ terrible, à la tête de troupes sans expérience, mab qu'enflammait la soif de la vengeance et de la liberté.

* Les comtes de Zrini, de Nadasli, de Frangipani, de Traltembacb, chefs des insurgés liongrois, tous décapités en 1671, comme criminels do lèse-majesté.

Sur ses drapeaux était écrite, en lettres d'or, cette noble devise : Pro arts et focis.

Louis XIV fomentait cet incendie.

Abusés par les fallacieuses paroles de l'Empereur, qui promettait l'entier rétablissement de leurs anciens privilèges, et la convocatiop d'une Diète où tous les griefs seraient redressés, les Hongrois avaient eu Fimprudence de fléchir. Mais TekeB connaissait Léopold. Déplorant l'erreur de ses concitoyens, l'âme ulcérée, au souvenir des malheurs de sa famille, et des trames ourdies dans l'ombre, contre sa personne, par les agents de Léopold, il fit un appel à l'implacable haine des Turcs contre la Maison d'Autriche ; cet appel fut entendu.

Reconnu, parla Porte, prince de Hongrie, Tekeli s'engagea à lui payer un tribut annuel de 40^000 ducats d'or.

Les préparatifs du Grand-Seigneur étaient immenses. Ce prince, avant d'entrer en campagne, 1683, somma Léopold, qui lui demandait le renouvellement delà trêve de 1664, de rendre, avant tout, à la Hongiîe ses anciens privilèges, d'y rétablir l'administration de 1665, de réintégrer Tekeli et ses adhérents dans leurs biens confisqués. A ces conditions, déjà humiliantes pour l'orgueil autrichien, la Porte en ajoutait d'autres plus dures encore, comme celles d'abandonner à l'empire ottoman les districts situés entrele WagetleTibisc ou la Theiss, de lui payer un tribut annuel de S0,000 écus, de raser les fortifications de Léopoldstadt.

Ces dernières clauses étaient inacceptables. La guerre est déclarée; le Grand Vézyr Cara-Mustapha, à la tétc

qu'il allait se découvrir , et ôta son chapeau; mais, le bonnet sur la tête, et caressant fièrement son épaisse moustache : « Mon frère, dit le vainqueur d'un ton sec, je suis bien aise de vous avoir rendu ce petit seiTice. »

Sa vengeance lut noble : il poursuivit les Turcs en Hongrie. Battu d'abord à. Barcan, 7 octobre 1685, Sobieski prit, le surlendemain, une éclatante revanche , défit totalement l'armée ottomane, et couronna cette glorieuse campagne par la prise de Gran (ou Strigonie).

Selon l'usage, le Grand Yézyr fut étranglé.

Si Léopold, moins aveuglé sur la natme du pouvoir suprême, eût fait aux justes demandes des Hongrois quelques concessions, par là il eût facilement apaisé les troubles. Les Turcs eux-mêmes désirant la paix, leurs conditions étaient raisonnables; mais la cour de Vienne ne trouvait point encore la Hongrie assez docile. Fol entêtement, qui permit au roi de France de continuer ses entreprises contre l'Allemagne et les Pays-Bas.

Les États-Généraux comprenaient mieux leui's vrais intérêts. Craignant l'agrandissement d'un voisin aussi dangereux, ils négocièrent avec Louis XIV. Un traité fut conclu à La Haye, 24 juin 1684. Le but des parties contractantes était déterminer, par une transaction, la guerre présente et les discussions qui l'avaient allumée.

Plus Léopold s'obstinait à dompter les Hongrois , plus aussi l'emploi de toutes ses forces contre eux lui devenait nécessaire. Il adopta enfin des vues pacifiques. L'Espagne suivit son exemple; les conférences de Francfort furent reprises à Ratisbonne; l'Électeur

direz donc pas, mon cœur, comme les femmes tartai'es à leurs maris, loi*squ'ils reviennent sans butin : Tu n'es pas un guerrier , puisque tu ne m'as rien rapporté; car il ny a que l'homme qui se met en avant qui peut attraper quelque chose ^. »

L'Europe était dans la joie. Un seul monarque ne partagea point l'ivresse générale; la gloire de Sobieski blessait son orgueil jaloux : ce monarque était le roi Très-Chrétien.

Léopold, qui ne s'était pas montré brave, eût dû au moins se montrer reconnaissant; mais la gratitude lui était aussi impossible que l'héroïsme. On eût dit que la présence de son libérateur déposait à ses propres yeux contre sa lâche conduite. Il reçut Sobieski en rase campagne. Toujours esclave de l'étiquette, le ministère autrichien voulait astreindre le roi de Pologne à un humiliant cérémonial. Sobieski s'y refiisa. Les deux souverains se virent à cheval. Tandis que Léopold balbutiait en latin quelques froids remerciments, sans même inviter son libérateur à le suivi*e à Vienne, celui-ci ayant porté la main droite vers sa figure, Léopold crut

* Les mots imprimés en italique sont les expressions textuelles de Jean, qui entremêlait toute sa correspondance de phrases françaises. —Voir les Lettres du roi de Pologne, Jean Sobieski, à la reine Marie- Casimire, pendant la campagne de Vienne^ traduites par M. le comte de Plater, et publiées par M. le comte de Salvandy. — Voir aussi et surtout le belle et savante Histoire de Pologne, avant et sous le roi Jean Sobieski, par M. de Salvandy. On trouvera à la fin du volume (letire E) la mémorable relation adressée, du champ de bataille même, dans la nuit du 13 septembre 1683, à la Reine, par Sobieski. L'audace, la galle, le sentiment, Fironie, toute la verve du triomphe y brillent.

4>I8 ihtrodugtion.

merce reçut une nouvelle vie; Tagiûculture s'améliora ^ Berlin dut à ses hôtes sa police intérieure, le pavage et l'éclairage de ses rues, des marchés publics, un quartier entièrement neuf. Telle était auparavant la mal- * propreté de cette capitale et des chemins environnants^ que les courtisans ne pouvaient aller que sur des échasses au château de Potsdam.

Le goût des aits et des lettres se répandit^ les mœurs s'adoucirent. Instruite par d'habiles instituteurs , la noblesse commença à se dépouiller de ses préjugés;

^ « La guerre de Trente^Ans, entre les maux qu'elle causa, détruisii en particulier le peu de commerce que faisait le Nord de VAlIemagne. Mais il arriva depuis lors uu événement favorable qui avança considérablement les projets du Grand-Électeur (Frédéric-Guillaume).

« Louis XIV révoqua Tédit de Nantes, et quatre cent mille Français sortirent pour le moins de ce royaume ; les plus riches passèrent en Angleterre ; les plus pauvres, mais les plus industrieux, se réfugièrent dans le Brandebourg, au nombre de vingt mille ou environ; ils aidèrent h repeupler nos villes désertes, et nous donnèrent les manufactures qui nous manquaient... A Tavénement de Frédéric-Guillaume à la régence, on ne faisait dans ce pays ni chapeaux, ni bas, ni serges, ni étoffes de laine ; l'industrie des Français nous enrichit de ces manufactures ; 'ils établirent des fabriques de draps, de serges, d'étamines, de petites étoffes, de droguets, de grisettes, de crépon, de bonnets et de bas tissés sur des métiers, de chapeaux de castor, de poil de chèvre et de lapin ; quelques-uns se firent marchands et débitèrent eu détail les produits de l'industrie des autres.

« Berlin eut des orfèvres, des bijoutiers, des horlogers, des sculpteurs, et les Français, qui s'établirent dans le plat pays, y cultivèrent Je tabac, et firent venir des fruits et des légumes excellents dans c«s contrées sablonneuses qui, par leurs soins, devinrent des potagers admirables. Le Grand-Électeur, pour encourager une colonie si utile, lui assigna une pension annuelle de quarante mille écus dont elle jouit encore. » (Frédéric, Mém, pour servir à l'hist, de la Maison de Brctndeb,)

INTRODUCTIOW. A 49

les classes moyennes, le bas peuple, en s'ëclairant, de«vinrent meilleurs et plus heureux.

Mécontent de l'accueil fait par l'Électeur à ses anciens sujets que son aveugle haine poursuivait jusque chez l'étranger, Louis XIV cessa d'envoyer à ce prince les subsides convenus, lors de la paix de Saint-Germain. Mais les réfugiés français le dédommagèrent amplement; jamais hospitalité ne fut mieux payée.

Telle avait été l'impulsion donnée par eux à l'indus^ trie prussienne que , bien des années après , un ambassadeur de France demandant au grand Frédéric ce que son gouvernement pourrait faire pour lui être agréable : « Une seconde révocation de l'édit de Nantes , » répondit le monarque.

Depuis le refroidissement de Louis XIV à son égard, Frédéric-Guillaume voulait ressen'cr ses liens avec l'Empereur : le général Schoêning vint donc, avec huit mille Brandebourgeoîs, prendre part à la guerre contre les Turcs en Hongrie. Ce corps se distingua à la prise de Bude où il entra des premiers. Ne'anmoins , après la campagne , l'Empereur qui , ainsi qu'on l'a vu plus haut, se piquait peu de reconnaissance, refusa^ à ces vaillants auxiliaires, des quartiers en Silésie; aussi^ le géfoéfàl Schoêning prit-il ses quartiers d'hiver dans la Marche de Brandebourg.

L'Électeur, sans se formaliser de ce singulier procédé, sut pourtant obtenir de Léopold, en retour de son assistance, le Cercle de Schwibus.

Les postes n'avaient été connues en Allemagne que vei*s la fin du règne de Maximilien P' ; l'Electeur eu

introduisit l'usage dans tous ses États, depuis Emmerich jusqu'à Memel.

Admiré de son peuple, respecté de l'Europe entière, sa renommée s'était étendue jusqu'en Asie. Une ambassade de Murad Gheray, khan des Tartares, vint demander son amitié.

Mais, au milieu de sa gloire, Frédéric-Guillaume vît disparaître, dans un second hymen % tout bonheur domestique. De violents chagrins troublèrent même les dernières années de sa vie. La mort presque subite de trois enfants d'un premier lit, et la haine que l'Électrice leur avait vouée, accréditèrent dans le public des bruits d'empoisonnement. Consumé de tristesse, l'Électeur n'osait remonter à la source de ces rumeurs. Il se taisait, mais son existence était flétrie.

Enfin, il trouva un terme à tous ses maux, le 28 avril 1688, année mémorable par cette révolution dont Guillaume d'Orange fut l'heureux artisan; Jacques II et sa dynastie, les victimes; la liberté anglaise, le glorieux résultat.

Deux jours avant sa mort , l'Électeur assembla son conseil, prononça encore sur quelques afiaires , et recommanda l'État au zèle de ses ministres. Se tournant ensuite vers son fils, il lui adressa des exhortations pleines de sagesse, de dignité, de patriotisme; et, calme devant la mort, sur le lit de soufi&*ance comme sur les champs de bataille, Frédéric -Guîl-

* Ses deux femmes furent, Henriette d'Orange, mère de Frédéric, son successeur, et Dorothée de Ilolstein, mère des margraves Philippe- Albert et Louis, et des princesses Elisabeth-Sophie et Marie-Amélie.

laume expira en héros chrétien. Sa fin fut digue de sa vie.

Si nous jetons un coup d'œil rapide sur l'ensemble de sa politique extérieure, nous la trouverons versatile; mais cette versatilité , la situation même de ses États, épars depuis la Vistule jusqu'au Rhin, et ne communiquant que très-difiicilement les uns avec les autres, en faisait à ce prince une impérieuse nécessité.

Au reste, Frédéric-Guillaume s'efforça constamment de maintenir l'équilibre entre les puissances européennes, et la paix en Allemagne ; sachant sacrifier à ce noble but ses sentiments personnels, ses propres intérêts. Ainsi, malgré la différence de religion, et quoiqu'il sût combien la Maison d'Autriche était contraire à l'agrandissement de la sienne, il favorisa l'élévation de Léopold au trône impérial, se réunissant même à lui et à la Suède pour arracher la Hollande à Louis XIV*.

Les prédécesseurs de ce prince n'avaient eu de troupes réglées que trois cents gardes du corps, nommés s'ôldner, c'est-à-dire soldés^ parce qu'ils étaient payés en temps de paix comme en temps de guerre , tandis que les troupes levées selon les besoins de l'État ne recevaient plus de solde après la campagne. Les villes et bailliages fournissaient Tinfanterie ; les nobles , la cavalerie. Le premier général brandebourgeois fut nommé en 1638; jusqu'alors, les grades militau'es s'étaient arrêtés au rang de colonel. Avant Frédéric-

* William Coxe, Histoire de la Maison d'Autriche, lome lll.

Guillaume, nul électeur n'avait entretenu de troupes régulières. Ce prince donna à ses régiments une organisation nouvelle. Quatre compagnies formaient un bataillon; un tiers du bataillon était armé de piques : le reste avait des mousquets ^ Pour la première fois aussi, l'infanterie prit Fhabit d'ordonnance et le manteau. Quant aux cavaliers, ils s'équipaient à leurs frais. Portant la demi-armure, combattant par escadrons, ils conduisaient souvent des canons avec eux ^ A sa mort, l'Électeur laissa une armée de vingt-cinq mille hommes aguerris. Avec elle , et en sachant compenser par une habile économie la modicité de ses revenus, Frédéric- Guillaume fut recherché, respecté, redouté même par les plus puissants monarques de l'Europe '.

Voyant le développement considérable que ce prince donnait à l'armée, les États en conçurent de l'ombrage, et tentèrent quelques observations, quand la paix Ait rétablie; mais ce fut en vain. Frédéric-Guillaume safait de quel poids est le glaive du soldat dans la balance politique d'un État qui s'élève.

Tel était l'ordre établi par lui dans les finances, que» durant l'invasion des Suédois, les pillages autrichiens et le fléau de la peste, la banque ne suspendit pas un seul jour ses payements.

Sous ses lois, la Prusse, le Brandebourg réunis devinrent une puissance.

^ Plus iard, on se défit des mousquets, arme incommode, car souvent la pluie en éteignait les mèches. Ils furent remplacés par des fusils. 5 Frédéric, Mém. pour servir à Vhist. de la Maison de Brandebourg. ^ William Coxe, Histoire de la Maison d'Autriche^ tome III.

INVRODUGTION. 425

Louis XIV, Cromwell et lui illustrèrent leur siècle; mais Frédéric-Guillaume, avec de bien feibles ressources, les égala en gloire, sans imiter l'ambition du monarque, ni les crimes du protecteur * . N'ayant jamais pris les armes que pour soutenir des guerres justes, son propre ministre et son général à lui-même, le Grand- Electeur conserva toujours la confiance de ses alliés, Testime de ses ennemis; plusieurs fois on invoqua son arbitrage^. En un mot, personne ne lui a contesté son glorieux surnom'.

Après Frédéric-Guillaume, l'Électorat prit bientôt place parmi les royaumes.

Une seule idée, une idée fixe préoccupait Frédéric, son fils : c'était de devenir roi, et de porter la couronne méritée par son prédécesseur.

Le génie du Grand-Electeur avait donné au Brandebourg beaucoup de prépondérance en Allemagne; le% premières puissances de l'Europe envoyèrent à son fils des ambassadeurs pour le féliciter de son avènement. Le jeune prince les reçut avec magnificence ; modelant dès lors sa cour sur celle de Louis XIV, Frédéric affecta le pompeux cérémonial de Versailles.

II eut la sagesse de conserver tous les ministres de son père, qui la plupart unissaient à des talents réels une longue expérience.

Mais l'Allemagne était de nouveau en feu; Louis XIV

* Ségur, Décade historique, « Ibid.

' Voyez^ H la lin du volume, le portrait que Frédéric II a tracé de fton aïeul (F).

rallumait la guerre : les prétentions de sa bellensœur, la duchesse d'Orléans^ sur quelques bailliages du Palatinat; le refus de TEmpire de changer la trêve de Rar tisbonne en une paix perpétuelle ; sa gloire, comme on disait alors^ intéressée à soutenir, contre FEmpereur, l'élection par les chanoines de Cologne du prince de Furstemberg; le dessein secret que nourrissait TEmpereur d'attaquer la France^ dès qu'il aurait fait sa paix avec les Turcs ; mais, par-dessus tout, la ligue d' Augsbourg, tels étaient les griefs de ce monarque.

Selon lui, la prudence voulait qu'au lieu d'attendre Tennemi, on le prévint. Mais, outre les motifs exposés dans son manifeste, le roi de France en avait un caché; c'était d'arrêter l'expédition du prince d'Orange en Angleterre, et de maintenir Jacques II sur le trône. La cour de France se flattait que la Hollande, voyant la guerre éclater dans son voisinage, n'oserait pas donner sa flotte au Stathouder. Louis prévoyait d'ailleurs qu'avec le prince d'Orange son plus redoutable ennemi monterait sur le trône d'Angleterre, et que Guillaume eflîsicerait par le glaive les vénalités de Charles II.

Alors on vit l'impitoyable Louvois condamner à mort des provinces entières, 1689; tout le Palatinat, tout ce qui touche immédiatement à l'Alsace, fut mis à feu et à sang. Au cœur de l'hiver, en février, les villes impériales de Spire et de Worms, les villes capitales du Palatinat, des margraviats de Bade-Bade et de Bade- Dourlach, plus de quarante cités florissantes, un nombi'e immense de bourgs et de villages devinrent la proie des flammes, et leurs habitants désolés, sans pain^ sans

vêtements, allèrent implorer des asiles jusqu'au fond de l'Amérique. Sans respect pour la sainteté des tombeaux, des soldats affamés de pillage ouvrirent les sépulcres des électeurs palatins à Heildelberg, et ceux des anciens empereurs à Spire. Mais du moins ce sacrilège espoir fut déçu : au lieu d'or et de pierreries, quelques ossements dans du plomb, voilà toute leur conquête. En moins de quinze jours, la plus fertile contrée de l'Allemagne eut disparu sous des monceaux de ruines. Honteuse autant qu'impolitique barbarie, qui ne fit qu'irriter racharnement des ennemis de la France.

Animé contre cette puissance d'une haine que le parti autrichien avait su habilement aigiâr, efirayé de ce fantôme de monarchie universelle à l'aide duquel le cabinet impérial soulevait la moitié de l'Europe contre Louis XIV, et assurait ainsi sa propre domination, le jeune Électeur marcha au secours de l'Empire. Pour l'assister aussi contre les Turcs, il fit passer, dans le même temps, dix mille Brandebourgeois en Hongrie.

Frédéric -Guillaume, à ses derniers moments, lui avait recommandé d'aider son proche parent le prince d'Orange à la conquête de la couronne britannique. Frédéric, embrassant la cause du Stathouder, chercha à faciliter l'exécution de ses hardis projets. Par ses ordres, un réfugié français, le maréchal de Schomberg, alla porter au prince d'Orange le secours de ses talents miUtaires.

Bientôt la destinée des Stuarts s'accomplissait.

Le nouveau roi d'Angleterre commanda l'armée des alliés. Malheureux à la guerre, où il fut presque ton-

jours battu^ mais respecté de ses eunemiB ftprte ses défaites, comme Louis XIY après ses victoires; fécond en ressources, admirable dans l'art de réparer ms pertes, c'était rhydre de la fable.

L'Électeur et Guillaume eurent une entrevue relative aux intérêts politiques du temps ; mais ces deux hommes différaient trop pour se convenir. Au lieu d'un fauteuil» le roi n'ayant fait donner qu'une chaise à l'Électeur^ celui-ci, profondément blessé, souhaita plus ardemmfflt que jamais de sentir une couronne royale sur sa tète. L'élévation d'Ernest, duc de Hanovre, au rang d'Électeur, et celle d'Auguste, électeur de Saxe^ aiï trône de Pologne, viui*ent stimuler encore ses impatients désirs.

La première fois que Frédéric en entretint son conseil, tous les membres n'y virent qu'une chimère. Seft ministres Banckelmann et Fuchs se récrièrent sor là frivolité de l'objet, sur Timpossibilité de la réussite, stir les inconvénients d'un titre onéreu:s sans compensation. Mais toutes ces raisons allaient échouer cimtrs l'irrévocable détermination de l'Électeur. La disgrflce de Banckelmann data même de ce jour; plus tard^ ce ministre put réfléchir, sous les verroux de Spandaw, aux inconvénients de la franchise.

Pour arriver à son but, Frédéric tira merveilleusement parti des cii*constances. Toutes les ressources de l'intrigue, tous les ressorts de la politique fureiit mis en jeu. Voulant disposer favorablement l'Empereiil*, dont l'approbation entraînait les stifirages de tout le Corps germanique, l'Électeur lui remit le Cercle de Schwibus, et se contenta d'une expectative sur la prin-

cipautë de Frise et la baronnie de Limbourg. Sans intérêt dans la guerre^ plutôt même intéressé à rester neutre^ il envoya des troupes aux armées impériales en Flandre^ sur le Rhin, en Hongrie* Déjà ses ministres dans les cours étrangères avaient, sondé les intentions des principaux cabinets^ la France lui ofirait ses bons offices; de son côté, l'Ën^ôreulr, jaloux de l'attacher de plus en plus à sa cause, commençait à se montrer moins contraire à sesvu^.

Malgré les belles joui*nées do Fleuras, de Nerwinde^ de la Marsaille, Louis désirait la paix. Prévoyant la mort prochaine de Charles II, roi d'Espagne, il lui importait de dissoudre la grande alliance avant l'ouverture de la succession espagnole, sur laquelle ses prétentions allaient éclater. Rebutés du mauvais succès dateurs armes, les alliés souhaitaient la fin des hostilités "avec une égale ardeur. Enfin, la paix fut signée, le 50 octo-bre 1698, entre Delft et La Haye, au château deRyswick. Louis XIV, afiectant la modération, rendit presque toutes ses conquêtes : ce sacrifice, il pouvait le faire sans regret; la Maison de Bourbon devait bientôt s'en dédommager amplement au-delà des Pyi'énées.

Cependant l'électeur de Brandebourg poursuivait sa royale couronne avec une infatigable persévérance. Le baron de Pœllnitz% chambellan de ce prince, raconte à ce sujet un fait singulier. Christophe, comte de Dohna, chaigé par rÉlecteur de suivre, à Vienne, la négociation au succès de laquelle il attachait tant de prix, avait àlut-

1 Mémoires déjà cités.

ter contre tous les ministres de l'Empereur. Après avoir vainement essaye^ de séduire, par roflfre de 300,000 florins, le comte de Kinsky, gi*and chancelier de Bohême, découragé, il sollicita et obtint son rappel.

Sur ces entrefaites, la cour de Berlin, qui le croyait encore à Vienne, lui manda de hasarder une dernière tentative auprès d'un ministre dont le nom était tracé en chiflVes, et de lui oflrlr la somme refusée par le comte de Kinsky. Les dépêches arrivèrent trop tard. Bartholdi, secrétaire d'ambassade, auquel la direction des aflaires avait été laissée, ouvrit le paquet, et, soit qu'il n'eût pas le véritable chiflVe, soit que le nom du ministre à gagner fût mal rendu, il crut reconnaître le nom du confesseur de l'Empereur, et s'adressa à ce personnage.

Le Jésuite, flatté de se voir recherché par un des plus puissants princes protestants de l'Allemagne, en augura favorablement pour la Société, et promit ses services. Il tint si bien parole, qu'un plein succès couronna ses eflbrts.

Tout, il est vrai, secondait le confesseur : Charles II, roi d'Espagne, touchait à sa fin ; et le comte de Harrach, ambassadeur de Léopold à Madrid, avertit sa cour que le duc d'Anjou avait un parti nombreux en Espagne. Le nouveau roi d'Angleterre, l'électeur de Bavière, l'électeur palatin et les États-Généraux, redoutant une nouvelle guerre, voulurent s'assurer un allié utile contre la France, et plaidèrent la cause de l'Électeur. De son côté, le confesseur, pour donner plus de force à ses démarches, insista sur les avantages que cet événement

assurerait dans le Brandebourg à la religion catholique: cette dernière considération triompha de la résistance de l'Empereur.

Quelle que soit l'exactitude de ce récit, toujours est-il certain que Léopold », qui, en 1695, avait encore refusé de reconnaître la Prusse pour un duché séculier, la reconnut^ pour un royaume, dès que l'électeur de Brandebourg lui eut promis des secours contre la France.

Le même motif entraîna l'Angleterre avec la Hollande; et les différends survenus entre la Suède, d'une part, la Pologne, le Danemarck, la Russie, de l'autre, valurent à Frédéric le consentement de ces quatre puissances, qui avaient un intérêt égal à le ménager '. Quant aux États d'Allemagne, ils n'hésitèrent point à suivre l'exemple de l'Empereur et de leurs alliés. La France*, l'Espagne, le Pape et l'Ordre Teuton ique s'opposèrent seuls à ce changement : la France et l'Es-

* Pfefîel, Abrégé chronologique^ etc.

* Aux conditions suivantes :

1° Frédéric s'engageait k fournir au chef de l'Empire un secours (le dix mille hommes pendant toute la durée de la guerre;

2« A entretenir une compagnie de garnison à Philipsbourg;

3« A s'entendre toujours avec l'Empereur pour toutes les affaires de l'Empire; à ne rien altérer aux obligations de ses États d'Allemagne; à renoncer au subside que lui devait la Maison d'Autriche ; à donner sa Yoix pour l'élection des enfants mâles de l'empereur Joseph, « k moins qu'il n'y eût des raisons graves et indispensables qui obligeassent les électeurs d'élire un Empereur d'une autre Maison. »

« Pfeffel, ouvrage déjà cité.

* Chose singulière ! C'était la France qui avait autrefois donné au Grand-Électeur cette idée de royauté, espérant le rendre ainsi indépendant de l'Empereur, et se l'i^tacher par des liens intimes.

430 raTROBUGTION.

pagne, par des raisons politiques; le Souverain Pontife, pariée qu'il ne reconnaissait qu'au Saint-Siège le droit de créer de nouvelles royautés, (( et que d'ailleurs, aux termes des lois pontificales, un prince hérétique devait bien plutôt perdre ses anciennes dignités qu'en acquérir une nouvelle ^ ; » l'Ordre Teutouique> comme autrefois souverain de la Prusse, et croyant se réserver aiosi les moyens de protester utilement contre l'ancien envahissement de cette province.

En apprenant la reconnaissance du nouveau roi: « Ah ! s'écria le prince Eugène, l'Empereur devrait faire pendre les ministres qui lui ont donné un conseil aussi perfide. » Ce grand capitaine semblait prévoir Frédéric 11.

Telle était chez l'Électeur Timpatience de ceindre un diadème, que, loi*s de son sacre, le 10 janvier 1701, il posa lui-mâne le bandeau sur son front, comme si le moindre retard lui fût devenu intolérable. Sa seconde femme, TÉlectrice Sophie-Charlotte, fille d'Ernest- Auguste, électeur de Brunswick-Lunebourg, princesse d'une raison élevée et d'un vaste savoir, ne partageait point cette ardeur. (( Je suis au désespoir, dit-elle un jour à l'une de ses femmes, d'aller jouer en Pfusse la reine de théâtre vis-à-vis de mon Esope. »

Le surnom d'Ésope s'appliquait assez naturellement à ce prince, fort petit, contrefait, et dont Faîr altîer contrastait singulièrement avec l'ensemble de sa per^ sonne.

* Voyez pièces juslificalives (F).

INTRODUCTION. i 54

« Ne croyez pas, écrivit la nouvelle reine à Leibnitz» que je préfère ces grandeurs et ces couronnes, dont on fait ici tant de cas, aux charmes des entretiens philosophiques que nousavons eus à Charlottembourg.»

Sophie-Charlotte avait voyagé en Italie; elle parut à Versailles sous la conduite de ses pai*ents. Sa beauté fit même impression sui* Louis XIY, qui, la jugeant digne de s'asseoii* un jour ^ur le trène éà France, la destina au duc de Bom'gogne^ mais des considérations politiques empêchèrent ce mariage. Cette ]]arince«8e introduisit à la cour de Pm^se l'élégante politesse dont Versailles lui avait offert de si brillants modèles^ et répandit autour de sa p^^onne Tamour des lettres, des sciences et des arts. Environnée de savants, nouirle de méditations profondes^ Sophie*CharIotte aimait tellement à remonter aux causes premières des choses, que Leibnitz, pressé un jour par elle sur ce sujet,, lui répondit : (( Mais, Madame, il n'y a pas moyen de vous co»^ tenter; vous voulez savoir le pourquoi du pourquoi* ^ Quatre ans plus tard, en 1705, elle mourut à Hanovre, au sein de sa famille. Près d'expirer, la Reine dit à une de ses femmes qui fondait en larmes : (( Ne me plaignez pas, car je vais à présent satisfaire ma curiosité sur les principes des choses, que Leibnitz n'a jamais pu m' expliquer, sur l'espace, sur l'infini, sur l'étrei sur le néant; et je prépare au roi, mon époux, le spectacle d'une pompe funèbre où il aura une nouvelle occasion de déployer sa magnificence. »

Par ses dernières paroles, elle recommanda, à FÉIeeteur son frère, les savants qu'elle avait protégés^ et les

ai*ts dont elle avait toujours fait ses délices. Frédéric se consola, avec la cérémonie de ses obsèques, de la perte d'une épouse digne de regrets plus sérieux.

Une telle femme devait prendre en pitié un roi qui, lors de son couronnement, n'avait pas craint de payer 5,000 ducats chaque bouton de son habit.

Le trésor se ressentit longtemps du luxe déployé dans cette cérémonie. Ce Ait afin de perpétuer le souvenir d'une solennité , si auguste à ses yeux , que le monarque institua l'Ordre de V Aigle-Noir. Son entrée à Berlin fut magnifique ; mais il y avait dans le public une forte prévention contre la nouvelle royauté : on se demandait si cette augmentation de dignité serait suivie d'une augmentation de puissance.

Au reste, ce qui n'avait été dans le principe que l'ouvrage de la vanité devint par la suite un chef-d'œuvre de politique. Le jour où Frédéric fut proclamé roi, la Prusse s'affi'anchit du joug de la Maison d'Autriche; avec la royauté commença une ère nouvelle.

Mais l'ambition de ce prince ne s'arrétant point à la conquête d'un titre, en diverses occasions il agrandit ses États. A la mort de Guillaume III, se portant héritier de la succession de Nassau-Orange , Frédéric prit possession du comté de Lingen , de la principauté de Meurs et de quelques autres domaines enclavés en différents pays.

Durant la guerre de 1707, le nouveau roi acheta le comté de Tecklembourg en Westphalîe , la prévôté de Quedlimbourg, le bailliage de Pétersberg; et, après la mort de la duchesse de Nemours, les États de Neuf-

châtel et de Valangin le préférèrent, comme héritier de la Maisou d'Orange, à ses compétiteurs de la Maison de Longueville. Un prince d'Orange avait épousé l'héritière de la Maison de Châlons, à qui Neufchâtel et Valangin avaient autrefois appaitenu : voilà d'où provenaient les droits du roi de Prusse à cette succession.

Quelques années plus tard, la paix d'Utrecht garantit à Frédéiîc cette acquisition, que le cabinet de Versailles reconnut, ainsi que sa nouvelle dignité, lors des négociations de Gertruydemberg; mais sous la condition que la France serait mise en possession de la principauté d'Orange.

Comme tous les petits États entourés de grandes puissances, la Prusse eut plus d'une fois, sous ce règne, à conjurer d'imminents périls. Frédéric se tira toujours heureusement de ces positions critiques. Dans la guerre qui déchira le Nord, ce prince avait, d'une part, à ménager le redoutable Charles XII ; de l'autre, la Pologne, le Danemarck et Pien'e-le-Grand ; il sut marcher sain et sauf à travers tant d'écueils; la paix de son royaume ne fut même point troublée.

Une entrevue eut lieu à Marienwerder entre le Tzar et lui. C'est là que le sauvage et glorieux fondateur de Pétersbourg pria son hôte de vouloir bien faire décapiter sous ses yeux quelques Prussiens, pour voir comment s'y prenaient des bourreaux civilisés. Pierre eut beaucoup de peine à comprendre qu'une si mince bagatelle ne lui fût point accordée, et qu'il existât des lois capables de lui refuser une tête d'homme.

Peu d'années auparavant , Berlin avait vu une am-

154 iNTRODucnon.

bassade singulière : ce fut celle où le Tzar figurait à la suite de son représentant Le' Fort. Il visita ainsi la Hollande et rAngleterre, préludant à son apprentissage de Saardam. A force de génie , Pierre avait compris qu'il n'était encore qu'un barbare.

Frédéric ne laissait pas échapper une occasion de manifester sa haine pour la France ; il osa même lui déclarer la guerre \ parce que l'armée de Boufflers avait commis quelques excès dans le pays de Gèves; mais Louis XIV ne s'aperçut pas qu'il eût un ennemi de plus.

C'était le moment où presque toute l'Europe se levait en armes contre ce monarque asseyant son petit-fils sur le trône d'Espagne; lutte mémorable où le vieux roi, seul débris vivant du grand siècle^ prouva au monde que si en lui l'orgueil avait monté haut dans la prospérité , le courage dans le malheur n'était pas moindre, et qu'on pouvait ébranler son trône , mais non l'avilir.

Une des plus vives joies de Frédéric vînt de la part que ses Prussiens prirent aux deux batailles d'Hochstett et de Malplaquet.

Tandis que ces convulsions sanglantes déchiraient l'Europe, le successeur de Léopold, Joseph I", mourut, le 10 avril 1711. L'archiduc Charles fut élu à sa place : il était aloi*s bloqué dans Barcelone , après avoir été couronné roi d'Espagne dans Madrid, et chassé de sa

^ « r.e nouveau roi lil eu cela beaucoup pour sa passion , et rien pour ses intérêts. » ( Frédéric, Mémoires pour servir à rhistoire.ih la Maison de Brandebourg,)

INTRODUCTÎON. 455

capitale le lendemain de la journée d'Almanza. Cette mort, et, peu de temps après, la disgrâce de Marlbo*rough, favorisèrent la paix. L'Empereur seul s'obstinait à la guerre. Mais enfin le traité d'Utrecht, 1713, termina cette lutte de douze années, qui avait pris naissance avec le siècle même.

Frédéric n'eut pas la satisfaction de voir cet heureux événement.

La Prusse dut à son premier roi d'utiles établissements. C'est lui qui, cédant aux instances de la reine Charlotte, fonda, en 1694, la célèbre université de Halle, et, plus tard, la Société royale des Sciences, présidée par Leibnitz. Jaloux de répandre autour de sa personne l'éclat des beaux-arts, il avaît, dès Tannée 1G95, créé dans sa capitale une Académie de peinture. Peu de temps après, afin de former fe goôt des élèves par l'étude des modèles, il fit venir d'Italie les plâtres des meilleures statues. Il décora Berlin de plusieurs édifices remarquables; par ses ordres, une statue équestre du Grand-Électeur fut élevée sur le Pont-Royal. Sons son règne, Leibnitz, Wolfl^, Otto de Guerick, Thomasius, attirèrent les regards du monde savant. Malgré les doctes travaux de Teissier, de Leutinger, de Puffendorf , le Brandelv)urg, il est vrai, ne comptait pas encore d'historien, mais Canitz lui donnait un poète.

Le premier titre d'honneur de Frédéric, c'est d'avoir su constamment préserver ses États des ravages que la gueire déchaînait sur les États voisins.

Bien qu'indulgent par caractère, ce prince punissait quelquefois avec rigueur, surtout si le coupable avait

>I56 INTRODUCnOIf.

blesse son amour-propre. Un alchimiste, qui se faisait appeler le comte de Gaietano, l'ayant trompe , fut pendu, après une procédure fort expéditive, en habit de papier doré, à une potence recouverte aussi de papier doré. Inconstant, soupçonneux, irasdble, il était d'un accès peu facile. Zélé Calviniste, il haïssait les Catholiques, mais sans les opprimer. Toutefois, peutêtre eût-il été persécuteur, si ses co-religionnaires se fussent avisés de joindre des cérémonies et de l'appareil aux persécutions. Frédéric composa même un livre de prières, que, pour son honneur^, on n'imprima pas.

Soit qu'il n'eût jamais d'inclinations constantes, soit qu'il se repentît de ses mauvais choix, ou bien qu'il n'accordât nulle indulgence aux faiblesses humaines, tous ses favoris eurent une fin malheureuse.

Un monarque absolu, lorsqu'il ne remédie point, par des efforts de génie ou de patriotisme, au vice de sa position, semble encourager le mal, même en voulant le bien. Enivré parla flatterie, sépai'é de son peuple par la foule avide des courtisans, il n'entend point les cris de la détresse publique; la cour est dans l'abondance: que peut-il manquer au bonheur de la nation? Ainâ, lors de la peste qui ravagea la Prusse, deuxisei^t mille hommes périrent, dévorés à la fois par cetlioj^le fléau et par la disette. Quelques secours, aisr^ent sauvé une foule de victimes; mais le trésor ne s'ouvrait que devant les capricieuses prodigalités du maître; le prince royal lui-même ne put obtenir des

' Frédéric, ibiil.

ministres qu'ils achetassent pour dix mille écus de blé.

Un an environ avant de mourir, Frédéric vit naître ce petit-fils qui devait porter si loin la gloire de sa Maison. Dans sa joie vaniteuse, il lui choisit pour parrains et marraines, l'empereur Charles VI, le Tzar Pierre V% la république de Hollande, et le canton de Berne.

Ce même petit -fils a dit de son aïeul qu'il était « grand dans les petites choses, et petit dans les grandes. » Le mot est sévère. Mais rarement l'auteur des Mémoires pour servir à Vhistoire de la Maison de Brandebourg prononce le nom de ce prince, sans qu'une vive humeur perce dans ses paroles. En effet, ce devait être à ses yeux un assez triste roi que celui qui donna un fief de quarante mille écus au chasseur qui lui avait fait tirer un cerf de haute ramure.

« Il était magnifique et généreux, dit le royal historien ; mais à quel prix n'acheta-t-il pas le plaisir de contenter ses passions? 11 trafiquait du sang de ses peuples avec les Anglais et les Hollandais, comme ces Tartares vagabonds qui vendent leurs troupeaux aux bouchers de la Podolie pour les égorger. Lorsqu'il vint en Hollande, il fut sur le point de retirer ses troupes de Flandre; on lui remit un gros brillant de cette succession , et les quinze mille hommes se firent tuer au service des alliés.

« Les préjugés du vulgaire semblent favoriser la magnificence des princes; mais autre est la libéralité d'un particulier, autre celle d'un souverain. Un prince est le premier serviteur et le premier magistrat de l'État; il lui doit compte de l'usage qu'il fait des impôts; il les

lève afin de pouvoir défendre l'État par le moyen des troupes qu'il entretient ; afin de soutenir la dignité dont il est revêtu, de récompenser les services et le mérite; d'établir, en quelque sorte, un équilibre entre les ridies et les obérés; de soulager les malheureux en tout genre et de toute espèce, afin de mettre de la magnificence en tout ce qui intéresse le corps de l'État en général. Si le souverain a l'esprit éclairé et le cœur droit, il dirigera toutes ses dépenses à l'utilité du public et aa plus grand avantage de ses peuples.

« La magnificence qu'aimait Frédéric l** n'était pas de ce genre; c'était plutôt la dissipation d'un prince vain et prodigue. Sa cour était une des plus superbes de l'Europe; ses ambassades étaient aussi magnifiques que celles des Portugais ; il foulait les pauvres , afin d'engraisser les riches ; ses favoris recevaient de fortes pensions, tandis que ses peuples étaient dans la misère; ses bâtiments étaient somptueux , ses fêtes superi[)e8; ses écuries et ses offices tenaient plutôt du faste asiatique que de la dignité européenne.

« Sa cour était comme une grande rivière qui absorbe l'eau de tous les petits ruisseaux ^ »

Néanmoins, quels qu'aient été les travers du premier roi de Prusse, il ne faut pas être injuste envers sa mémoire ; or, ce serait l'être que de ne pas constater beaucoup de bien opéré sous son règne.

D'abord, la transfoitnalion de l'Électorat en Royauté fut, pour la puissance nationale, un fait immense;

1 Frédéric, ibid.

INTRODUGTiOM. 450

Ensuite, ce luxe exagéré que déployaient Frédéric et sa cour, en multipliant la consommation ^ encouragea les producteurs : ainsi s'établit, à Berlin , une Sabrique de haute lisse, égale à celle de Bruxelles; les galons de Prusse rivalisèrent avec ceux de France; les miroirs de Neustadt surpassèrent, par leur blancheur, ceux de Venise; l'armée fut habillée de drap indigène; bien d'autres industries s'élevèrent en même temps.

Le Roi prit, à son service, deux des plus habiles architectes de l'Europe, et Schluter, sculpteur non moins distingué. Boit éleva la beHe porte de Wesel, donna les plans du château et de l'arsenal de Beriin, bâtit l'hôtel des Postes, au coin du Grand Pont, et le majestueux por^ tique du château de Postdam ; Ersander construisit la nouvelle aile du château de Eœnigsberg et la cour des Monnaies, abattue plus tard ; Schluter décora l'Arsenal de ces trophées et de ces riches mascarons que les connaisseurs admirent; sous sa direction, fut fondue la statue équestre du Grand-Électeur.

Vers le môme temps, I^^^éric ornait Berlin de l'égUse du Cloître, des Arcades et de plusieurs autres édifices; il embellissait les résidences royales de Postdam, de Charlottembourg.

Les beaux-arts, fil^ de l'abondance, commençaient à fleurir.

Bientôt l'Académie de peinture fut fondée; mais, malgré l'habileté des professeurs Pexe, Mayer, Widemaun, Leigeber, nul vrai talent ne sortit de leur école.

La plus remarquable création , celle de l'Académie royale des Sciences, eut lieu vers 1700; l'iioiineur en

revient à la reine Sophie-Charlotte. Cette princesse, d'une si haute intelligence, proposa Leibnitz comme seul capable de poser les bases de la nouvelle compagnie : « Leibnitz, qui avait plus d'une âme , si j'ose m'exprimer ainsi % était bien digne de présider une Académie qu'au besoin il aui*ait représentée tout seul : il institua quatre classes, dont l'une de physique et de médecine, Tautre de mathématiques; la troisième, de la langue et des antiquités d'Allemagne; la dernière, des langues et des antiquités orientales. Les plus célèbres de nos académiciens furent MM. Basnage, Bernouilli, La Croze, Guillelmini, Hartzoeker, Herman, Kirch, Rômer, Sturmer, Yarignon, des Vignoles, Werenfels et Wolff : depuis , on y reçut MM. de Beausobre et Lenfant, savants dont les plumes auraient fait honneur aux siècles d'Auguste et de Louis XIV. n

A Magdebourg, Othon de Guerick, inventeur de la pompe pneumatique, florissait encore; de savants professeurs, Thomasius, Gundling, Ludwig, Wolff, Strick, illustraient les universités de HaUe et de Francfort-surrOder.

Frédéric 1" voulut aussi établir, à Berlin, une Académie pour la jeune noblesse; celle de Lunéville lui avait servi de modèle; mais cette institution disparut bientôt.

La fin de Frédéric 1" fut aussi singulière que malheureuse. Après avoir perdu Elisabeth de Hesse-Cassel, sa première épouse ; veuf, une seconde fois, de Sophie* Charlotte de Hanovre, il s'était uni à la princesse Louise

* Frédéric, ibid.

de Mecklembourg. Mais une dévotion exagérée et sombre altéra peu à peu les facultés intellectuelles de la Reine, qui enfin fut affligée de véritables accès de démence. Des soins officieux ayant caché ce triste spectacle aux yeux du Roi, Frédéric ne connaissait point toute l'étendue du mal. Un jour que ce prince s'était assoupi dans un fauteuil, la Reine, trompant la surveillance des gardes, se précipite dans l'appartement du Roi, à travers une porte de glaces qu'elle brise, et se jette sur son époux en poussant de grands cris. A la vue d'une femme échevelée, à demi couverte de vêtements blancs, et les mains ensanglantées, le monarque, réveillé en sursaut, est saisi d'une fièvre violente. « J'ai vu la femme blanche, je n'en reviendrai pas, » s'écriet-il, rappelant, par ces paroles, l'ancienne tradition qui faisait apparaître un spectre vêtu de blanc dans les palais des princes et princesses de la Maison de Brandebourg, quand un membre de cette famille était près de mourir. On prétendait que Joachim V% voulant agrandir son château de Berlin, obligea une vieille femme à lui vendre une maison dont elle ne voulait point se défaire, et que cette femme, transportée de colère, le menaça de devenir pour lui et pour ses descendants une messagère de mort.

Frédéric ne s'était point trompé; il ne quitta son lit, après six semaines de maladie, que pour être porté au tombeau de ses pères. Ce prince expira le 25 février 1713, dans sa cinquante-sixième année.

Si jamais il y eut un contraste frappant, ce fut entre le caractère de Frédéric I®' et celui de Frédéric-Guil-

laume V% son successeur. Autant Tua s'était montré prodigue, autant 1 autre apporta d'économie dans ses dépenses pei-sonnelles % dans toutes les branches de radniinistration ; autant le père avait encouragé les lettres, autant le iils affecta de mépris pour les poètes et les savants. Toutefois, avec un caractère à demi sauvage, mais aussi avec une merveilleuse aptitude aux détails, un sens droit et une volonté ferme, Guillaume iU)ntnl)ua puissamment à la prospérité de son pays. Ce prince, il est vrai, se moqua de TAcadémie, en plaçant à sa tcteune espèce de l)ouffon, nommé Gundling, mais il mit de rordi*e dans les finances; Wolff fut banni, parce que sa philosophie, avait-on dit au Roi, offrait une exeiïsc il la désertion ; mais une armée de soixante-douze mille hommes consolida le nouveau trône; Stettio, le pays de Gueidre et de Kessel, le comté de Lîmbourg, reçui*eut les lois du monai*que prussien; et la paix, conclue avec Charles XII, lui garantit cette partie de h Poméranie qui est située entre l'Oder et la Peene.

Sa maxime favorite était, qu'un prince doit être économe (lu sang et des trésors de ses sujets.

Chaque jour, le jeune royaume prenait de nouvelles forces. La Prusse fut traitée avec beaucoup d'égards dans les conférences d'Utrecht et de Rastadt; les puissances du Nord recherchèrent même Falliance de son roi. Une convention avec la France lui assura la posses-

* Les cent chambellans de Frédéric I®"^ furent réduits à douze, et Jes gros traitements diminués; aussi beaucoup de personnes, qui avaient entretenu carrosse, allèrent k pied: ce qui fit dire, dans le public, que le Uoi avait rendii l'usajjfe des jambes aux perclus.

sien du duché de Berg, à l'exception de Dusseldorff et d'uue banlieue le long du Rhin.

Dans rintérieur, Frédéric-Guillaume organisa des colonies suisses, liégeoises et autres. Il encouragea Fagri* culture et l'industrie; l'hôpital de la Chaiîté, tout le quartier de la Frédérichstadt, divers établissements utiles furent créés à BerUn centre autres, en 1714, le Lagerhaus, magasin d'où l'on t rait, à titre d'avances, des laines pour les manufacturiers pauvres, qui ensuite se libéraient peu k peu aveo leur travail. Dès l'année 1755, les manu&ctures du royaume étaient si florissantes qu'elles vendirent à l'étranger quatre mille pièces de drap de vingt-<iuatre aunes chacune. Kentèt la Prusse fournit l'Allemagne de galons, d'orfèvrerie, de velours et de ces carrosses si renommés.

Berlin ressemblait à un vaste arsenal où prospéraient tous les ouvriers que réclame le seiTice d'une armée; r Allemagne entière recherchait les produits de leur travail. Cette capitale eut des moulins de poudre à canon, Spandaw des fourbisseurs, Neustadt des usines pour le cuivre, Postdam des armuriers; Postdam qui n était d'abord qu un hameau de pécheurs où le Grand-Éleoteur avait fait construire une maison de campagne à la hollandaise. C'est là que le Roi fixa son séjour; il ne pouvait pardonner aux Berlinois leur refus de recevoir son régiment en garnison. Frédéric I*' avait embelli cette résidence : Guillaume convertit les jardins en une place d'armes, bâtit des églises, des casernes et autres édifices publics. Les rues de la nouvelle ville furent tirées au cordeau ; des endroits marécageux desséchés ;

sur les mômes teirains, on dessina des places plantées d'arbres et environnées de maisons d'égale hauteur. Malheureusement, en général , rarchitecture de son règne se ressent, jusqu'à Texagération^ du goût hollandais dominant à cette époque.

Voulant donner à ses troupes une preuve de sa tendre sollicitude pour elles, le Roi fonda une maison d'orphelins propre à recevoir trois mille enfants de soldats; luimôme en rédigea les règlements, avec cet esprit d'ordre et de discipline qu'il imprimait à tout.

Son trésor et son armée occupèrent constamment Tattention de ce prince. En tout le reste, d'une avarice extrême, dès qu'il s'agissait de ses troupes, nulle dépense ne l'arrêtait. Mais, jusque dans ce goût et dans sa manière de le contenter, on retrouvait toute la bizarrerie de son caractère, toute Tâpreté de son commandement. Ainsi, le même homme qui, pour diminuer l'achat des cheveux, voulait que ses perruques, ne couvrant que le dessus de la tête, ne descendissent point jusqu'aux oreilles ; qui n'employait pour ses vêtements que le plus gros drap, en ordonnant à son tailleur de toujours faire servir les vieux boutons de cuivre, et de couper l'habit à la hauteur des cuisses, afin d'épai^er l'étoffe* ; cet homme consacra des sommes très-conôi-

^ Frédéric-Guillaume n'aimail point les ecclésiastiques de l'Église romaine. Se promenant un jour avec quelques généraux sur les bords de la Sprée, il rencontra un prêtre catholique qui venait k-lui. « Tenez, dit-il k sa suite, voyez comme je vais embarrasser ce cafard; » puis, se tournant vers le prélre : « As-tu lu le Tartufe de Molière ? * lui demanda-t-il d'un ton brusque. « Oui, Sire, répond celui-ci en s'inclinant, et l'Avare aussi. »

dérâbles à Tacquisition d'hommes d une taille colossale, donnant, pour un sujet de cinq pieds dix pouces, 7U0 écus ; 1,000, pour un de six pieds, et finissant ainsi par répandre à Tétranger plus de 12 millions. . A un moine, nommé le grand Joseph, il fit compter, pour prix de son engagement, cinq mille florins; et le couvent reçut, à titre d'indemnité, 1,500 rixdallers. Un Italien, nommé Andréa Gapra^ lui coûta 1^500 rixdallers d'abord, pour l'achat personnel, et, de plus, 2,000 rixdallers tant pour ceux qui avaient découvert ce précieux phénomène que pour les enleveurs.

Mais, de toutes ses recrues, la plus dispendieuse fut un Irlandais appelé Jacques Kirkland : les frais montèrent à 1,267 livres sterling, 7 schellings, c'est-à-dire à 31 ,683 firancs environ .

Ses enrôleurs désolaient le royaume parleurs excès. Cette espèce de brigandage s'étendait même jusque dans les pays voisins. Plus d'une fois, des violations de territoire excitèrent des querelles gi'aves ou de sévères représailles. Sans égard pour le rang, pour l'âge ou la profession, ces corsaires faisaient main-basse sur tous indistinctement; M. de Bentenrieder, envoyé extraordinaire de l'Empereur auprès du roi d'Angleterre, passant par Halberstadt, y fut arrêté. On voulut le faire soldat; il était d'une taille gigantesque. Sa voiture s'étant rompue près de la ville, il laissa à ses domestiques le

Furieux d'une repartie doDt tous les assistants et lui-même sentirent l'k-propos : « Si je n'avais pas vu près de nous quelques personnes, dit-il on rentrant, ma canne eût fait justice de Finsolent. »

446 i:«TRODUCTHHf.

soin de lamener, et se présenta seul, à pied, à la porte. (iQui étes-vous? lui demanda Foflicier. — Bothschaftes de VEmpêrenr^n répondit le ministre en autrichien. Or, Tofficier était Poméranien, et, dans la langue de son pays^ un bodie est un messager. Il prit donc M. de Bentenrieder pour tel, et, bien oonvaincu qu'on messager de FEnipereur ne pouvait qu'être fort honoré d'endosser Funiforme de soldat prussien, il Temmena. M. de Ban tenrieder, s apercevant du quiproquo, se laissa pom^ tant conduire chez le oonunandant du régiment, qii charmé d^une telle conquête, se réjouissait déjà de pouvoir renvoyer au Roi. Mais les équipages de M. de Beutenrieder étant arrivés, et ses domestiques le qualifiant dExeellence, le commandant et Tofficier de garde furent très-honteux de leiu* bévue. Ha eu firent leurs excuses à Teuvoyé, qui rit beaucoup, en leur conseillant toutefois, à Taveuir, si pareille occasion se jH^entait, de modérer leur zèle'-

Les prélros eux-mêmes n^étaient pas à Tabri de semblables mésaventures ; témoin Fabbé Bastiani, wk\é, taudis quil eélébiait la messe, dans un village de ritalie septentrionale, et que, par la suite, Frédéric admit dans scm intimité.

Coiimio riuiauterie, la cavalerie était conqposée dhommos Uvs-gnmds ; ils avaient d enonnes chevaux : inhabiles au combat et à la manoeuvre^ ou eût dit des géants montos sur des éléphants. Dans cette partie de l'annoo. FriHloric II trouva tout à refaine.

INTRODUCTION. l47

Secondé du prince d'Anhalt, tacticien habile, le Roi ploya ses troupes à une discipline de fer. Les manœuvres acquirent une étonnante précision; Tuniforme, lourd et incommode jusqu'alors, fut modifié, la paye du soldat augmentée. En 1720, Frédéric-Guillaume échangea douze pots du Japon contre un régiment de dragons que le roi de Pologne voulait licencier. Depuis, on appela ce corps le régiment de Porcelaine : de là bien des duels.

Longtemps la principale force du gouvevDementavuit

résidé dans les États, et, jusqu'au règne de Joachim-

Frédéric, les Electeurs n'eurent point d'autre conseil.

C'étaient les États qui accordaient les subsides;^ réglaient

les impôts, déterminaient le nombre des troupes (on

n'en levait que dans le» dangei-s extrêmes), et les

payaient. Toujours ils étaient consultés sur les mesures

à prendre pour la défense du pays, comme pour les lois

et la police. On les voit, sous Joaohim II, dégager plu-

sieui*s bailliages sur lesquels ce prince avait contracté

des dettes, et stipuler formellement que ni lui ni ses

successeurs ne poun*aient désormais les hypothéquer

Ou aliéner. Charles-Quint devrait que Joachim se rendit

^ la Diète de l'Empire ; les États entrèrent en corres-

^ndauce directe avec ce monarque, lui mandèrent que

Eté voyage leur semblait inutile, et le voyage n'eut pas

Lieu.

En 1628, Jean-Sigismond et George-Guillaume conférèrent avec eux : c'était relativement à la succession ^i litigieuse de Juliersetde Berg. Les États nommèrent ^ors quatre députés, qui suivirent la cour, tant pour

>|i8 INTRODUCTION.

lui senir de conseil que pour ôtre employés à des négociations ^

George-Guillaume consulta encore les États en 1651, pour savoir s'ils trouvaient bon que FÉIecteur fît alliance avec les Suédois^ en leur remettant ses places, ou s'il devait suivre les drapeaux de l'Empereur.

Mais Schwartzemberg concentra en lui seul la double autorité du souverain et des États. La position de ce ministre, si la comparaison est permise, ressemblait i celle des maires du palais sous les rois de France de la première race. Depuis, les États, ne s'assemblant plus que pour régler la perception des contributions et la gestion des caisses de crédit possédées par plusieurs provinces, n'ont conservé aucune influence sur les affaires du gouvernement. A cet égard, la Silésie garda^ même depuis la conquête, une partie de son ancienne constitution féodale^.

Quant au Conseil, ses attributions étaient considérables. Il se composait des ministres de la justice et des finances, de celui qui avait le département des affaires de l'Empire, et du Maréchal de la cour, sous la présidence d'un Stadhalter. De ce conseil émanaient toutes les sentences en dernier ressort, les ordonnances concernant le civil et le militaire, les règlements de police, les instructions des ministres employés dans les cours étrangères. L'Électeur était-il absent? Le Conseil deve-

^ Frédéric, Mémoires pour servir à Vhistoire de la Maison de Brandebourg.

* Malle-Bnin, Giographie mathématique, physique et politique^ tome IV.

nait son représentant. 11 gouvernait comme un régent gouverne pendant la minorité du prince.

Dès son avènement, le Grand-Électeur, débarrassé de Schwartzembergy ordonna la dissolution du Conseil, en affectant à chacun de ses ministres des départements particuliers. La création de deux conseillers par province, pour en régler toutes les affaires , ne fit que concentrer entre les mains de l'Électeur un pouvoir plus absolu.

Frédéric-Guillaume, trouvant ce régime trop libéral encore, restreignit les attributions des conseillei's et des ministres. Déplus, il soumit à son influence immédiate le Consistoire, où se traitaient les intérêts religieux, en lui donnant pour président le Maréchal de la cour. Le môme prince organisa un Grand Directoire divisé en quatre départements; chacun de ces départements était subordonné à un ministre d'État. La Prusse , la Poméranie et la Nouvelle-Marche, avec les Postes, formaient le premier département; l'électorat de Brandebourg, le duché de Magdebourg , le comté de Rupin et le commissariat de guerre, le second^ les États du Rhin et du Weser, ainsi que les salines , constituaient le troisième , et le quatrième se composait de la principauté d'Halberstadt , du comté de Mansfeldt , des manufactures , du papier timbré, des monnaies. Sous ces départements principaux, un collège de justice et un de finances, par pi'ovinces, recevaient les instructions de leurs ministres respectifs, qui , maîtres sous son père , n'étaient plus , sous Guillaume, que des commis. Chaque jour, les mînislies des affaires étrangères, de la justice et des finances,

450 INTUOlïLCTION.

faisaiont leur rapport au Roi, qui décidait eu dernier ressort. Pendant tout le règne de Frédério-Guîllaume, il ne parut pas une ordonnance qui n'eût été signée de sa main, pas une instruction dont il ne fût Tauteur ' : ainsi tout émanait du Roi ; une signature gouvernait le rovaumc.

Moyennant une redevance annuelle que les propriétaires payèrent à l'État, ce prince ddclara tous les fiefs allodiaux. Ce fut lui qui, voulant porter son armée au complet de soixante-dix mille hommes, organisa le système de recrutement cantonnai. Tout le pays fut divisé en cantons , et chaque régiment en eut un où il recrutait annuellement son contingent d'hommes. Le canton d'un régiment d'infanterie était de cinq mille feux ; de dix-huit cents , celui d'un régiment de cavalerie. En temps de paix, le régiment d'infanterie recrutait trente hommes par an ; en temps de guerre , cent. S il en fallait davantage, on prenait des étrangers. Le district ou canton était partagé en plusieurs lots, et le lot se rapportait à une compagnie ; en sorte que chaque maison du pays appartenait à une compagnie. Tous les gan;()ns, une fois TAge et la taille atteints, devaient servir tant que l'on avait besoin d'eux. Étaient exemptés : 1" les jeunes nobles que l'on supposait s'adonner volontairement au métier des armes dans les grades supérieurs ; S*" les fils des ministres de la religion, et des étrangers établis dans le royaume sous la promesse de

* Frédéric II, Mémoiros pour servir à Vhistoire de la Maison de Brandebourg.

cette exemption; 5" les fils de veuves ou de fabricanii^ et les fils uniques.

Mais ce régime avait enfanté une foule d'abus révoltants, d'odieuses vexations ; dans les campagnes surtout, le despotisme militaire s'exerçait tout à l'aise; là, point de recours, nul appel possible ^

Avec ses goûts et ses préjugés, Guillaume devaitétipe un obstacle aux progrès de l'esprit humain. Sous son règne, les universités dégénérèrent sensiblement» Tout ce qui tenait à la cour afiichait le plus profond mépris pour l'Académie des Sciences, où néanmoins Pott, Margraff, ËUer, protestaient, par de lumineuses découvertes, contre ces dédains sauvages. Toute vouée aux armes, la jeune noblesse regardait l'ignorance conmie un brevet d'honneur^ et le savoir comme une pédanterie plébéienne. L'Académie de peinture cessa d'exifiter; les arts et leurs applications tombèrent en décadence. Vers cette époque, un chimiste, nommé Gottcher, ayant quitté Berlin pour Dresde, livra au roi de Pologne le

^ Frédéric II s'efforça d'adoucir le mode de recrutement : les hommes de haute stature ne furent plus tourmentés, et les châtiments se mitigèrent. Sous Guillaume, on n'avait vu que trop de soldats, réduits au désespoir, déserter ou mettre un l^rme k leur exisleaoe. Forcé, comme toutes les puissances rapidement agrandies, d'entretenir une nombreuse armée, Frédéric ne put malheureusement pas soulager beaucoup le peuple sous ce rapport. Néanmoins, une amélioration notable eut lieu après la guerre de Sept-Am. Alors« en effet, les autorités civiles concoururent, avec les autorités militaires» aux opératiims du recrutement. Rien ue put plus se faire sans leur approbation; tous les ans des officiers venaient dans les cantons pour s'entendre avec les officiers civils. ( Voyez Dohm, Denkwurdigkeiten meiner Zeit, etc. , Faits mémorables de mon temps ^ etc.)

452 jsTRODniTiOîï.

secret de cette belle porcelaine dont la Saxe dévint depuis si fière. Quant au commerce, ué à peine, ou de h veille, le gouvernement Tétouffait en suivant des principes funestes; car il cherchait moins à Fétendre qu'à réprimer les dépenses inutiles. « Ce gouvernement tout militaire influa dans les mœurs» et régla même les modes : le public avait pris par affectation un air aigrefin; personne^ dans tous les Etats prussiens, n*avait {dus de trois aunes de drap dans son habit, ni moins de deux aunes d'épée pendues à son côté. Les femmes fuyaient la société des hommes, et ceux-ci s'en dédommageaient entre le vin, le tabac et les bouffons; enfin, nos mœurs ne ressemblaient plus ni à celles de nos ancêtres, ni à celles de nos voisins ; nous étions originaux, et nous avions Fhonneur d'être copiés de travers par quelques petits princes d'Allemagne \ »

Mais ce même roi qui n'eut point de grandes vues eut des vues utiles; la Prusse lui doit beaucoup. Son excessive économie était une vertu nécessaire dans les circonstances où il se trouva. Ignorant, brutal, sévère quelquefois jusqu'à la barbarie % mais sensé, laborieux,

' Frédéric, Mém, pour servir à Vhist, de la Maison de Branâthourg.

' Un de ses receveurs, établi èi Kœni^berg, avait en caisse une somme considérable sans emploi actuel ; il en tira deux mille écus pour quelques afTaires personnelles, et mit k leur place un billet où il reconnaissait devoir cette somme, avec l'engagement d'un très-prompt remboursement. Cet homme, fort riche propriétaire, jouissait d'ailleurs d'une excellente réputation. Guillaume arrive k l'improviste dans cette capitale, visite la caisse, voit le billet, constate le vide, et fait pendre le receveur comme dépositaire infidèle. (Thiébault, Mes Souvenirs de vinfjt am de séjour à Berlin, elc.)

lionuéte homme, il mérita, sinon Tamour, du moins l'estime de ses sujets.

Au reste, on peut remarquer chez les premiers monarques pioissiens, comme chez les premiers rois de Rome, un caractère, des principes, une politique parfaitement appropriés aux besoins de Fépoque où ils régnèrent; leurs. défauts mêmes tournèrent à l'avantage du pays. Ainsi, après le vigoureux gouvernement du Grand-Électeur, la vanité de Frédéric V% son fils, parvient à introduire la couronne royale dans sa famille ; et le caractère inflexible, l'humeur sauvage du second roi; posent les bases delà discipline militaire, en même temps que son industrieuse parcimonie, restaurant les finances, épuisées par les prodigalités du règne précédent, amasse le trésor qui permettra au gi*and Frédéric de prendre, dès son début, une attitude si imposante.

De bien petites causes produisent souvent de gi'aves résultats : un jour, au siège de Tournai, dans la campagne de Flandre, Frédéric-Guillaume, qui n'était encore que prince royal, surprit deux généraux anglais se disputant; l'un soutenait que le roi de Prusse ne pourrait, sans subsides, entretenir quinze mille hommes; l'autre, qu'à lui seul il pouvait en solder vingt mille. «Le roi de Prusse, leur dit le jeune prince, avec chaleur, en entretiendra trente mille, quand il voudra. » Et dès lors il résolut de le prouver.

DE

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