‹ Histoire de Frédéric le Grand (volume 3)Chapitre 2 sur 21 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Naissance de Frédéric II. — Son éducation. — Influence d'un voyage à Dresde sur le jeune prince. — Despotisme de son père. — Tentative d'évasion découverte; événements qui en sont la suite. — Séjour de Frédéric au château de Bheiusberg; sa passion pour Tétude; commerce épistolaire avec plusieurs hommes célèbres. — Indignation que causent au Roi ces goûts littéraires. — Mariage du prince royal. — Campagne du Rhin; retour èi Rheinsberg. — Le vieux roi apprécie mieux son fils ; près d'abdiquer en sa faveur, il cesse de vivre.

Frédéric-Guillaume n'était encore que prince royal , quand Marie-Dorothée de Hanovre, son épouse, donna à la Prusse, le 24 janvier 1712, Charles-Frédéric, si fameux depuis sous le nom de Frédéric IL Le Roi, son aïeul, mourut treize mois après.

A cette époque, malgré la haine de Frédério-Guillaume pour le faste , pour les beaux-arts , pour les modes du dehors et surtout celles de France , Berlin possédait un nombre considérable d'étrangers instruits. Parmi eux , beaucoup avaient cédé aux pressantes invitations du feu roi, jaloux de répandre sur son trône

Téclat des talents ; d'autres étaient des réfugiés français, victimes de leur roi, mais témoins et peintres enthousiastes de la gloire littéraire de leur patrie.

Parmi ces derniers, plusieurs furent employés à réducation du jeune prince. D'abord, il eut pour gouvernante madame du Val de Rocoules. Cette dame, d'un émineut mérite, avait déjà exercé la même charge, mais sans succès, auprès de Frédéric-Guillaume, dans un temps où Frédéric P' s'efforçait de repi*oduire Versailles sur les bords de la Sprée. Elle déposa dans l'esprit de son jeune élève le germe d'une vive et constante prédilection pour les chefs-d'œuvre de la France. Frédéric voua à cette dame la plus affectueuse, la plus fidèle reconnaissance. Chaque semaine^ il allait passer une soirée chez elle, dans la compagnie d'homines instruits, choisis ordinairement par lui-même et appartenant presque tous à la colonie française ; cette habitude , il la conserva sur le trône, tant que vécut son institutrice. Madame de Rocoules , qui ne mourut qu'en 1741, eut la joie d'assister au début de ce règne glorieux.

Le fait suivant prouve combien son souvenir fiit toujours cher à Frédéric : accablé d'infirmités, et près de mourir, ayant appris qu'une ancienne amie de sa gouvernante vivait encore, il lui écrivit une lettre remplie de bienveillance, en y joignant un présent ^

Parvenu à sa septième année , Frédéric reçut pour

* Denkwurdigkeiien meiner Zeit, oder Beitrage zur Geschichte vom lazten Viertel des achzehnten und vom Anfang des neunzehnten JarhrhundertSy 1778 bis 1806, von Christian Wilhelm von Dhom. a Faits

DE FRÉDÉRIC II. 1 îiT

gouverneur le comte Albert Conrad de Flnckenstein , et pour sous-gouverneur le colonel de Kalckstein. Le premier avait honorablement commandé le contingent prussien aux batailles de Blenheim et de Malplaquet ; c'était un probe et brave militaire ^ mais sans une grande portée d'esprit* L'autre, si l'on en croît la margrave de Bareith , s'adonnait particulièrement à l'intrigue : « Il affecte beaucoup de dévotion et même de bigoterie ; il ne parle que d'être honnête homme, et a su éblouir bien des gens qui l'ont cru tel. Son esprit est souple et insinuant; mais il cache, sous tous ces beaux dehors, l'âme la plus noire. Par des rapports sinistres, qu'il faisoit journellement des actions les plus innocentes de mon frère, il aigrissoit l'esprit du Roi et l'animoit contre lui *. »

Fort heureusement, c«s deux mentoi*s n'eurent pas seuls à diriger l'éducation du jeune prince : un réfugié français champenois, Du Han, reijiplit auprès de lui l'office de précepteur. Il avait servi quelque temps dans les troupes prussiennes; cette considération détermina principalement le choix de Frédéric-Guillaume. Du Han aimait beaucoup à contredire; on a voulu voir là l'origine de cet esprit de dispute et de scepticisme si fortement caractérisé chez Frédéric ^.

mémorables de mon temps, ou Supplément k l'histoire du dernier quart du dix-huitième siècle et du commencement du dix-neuvième, de 1778 à 1806, par Christian-Guillaume Dohm, 4« volume. »

* Mémoires de Frédérique-Sophie-Wilhelmine de Prusse, margave de Barciih.

* Denina, Essai sur la vie et le règne de Frédéric II,

Ji 58 HISTOIRE

x\u reste, c'était un homme de sens, d'esprit, de savoir : Frédéric lui dut toutes ses connaissances littéraires ; eu marne temps, André, prédicateur de la Cour, dirigeait, auprès de lui, renseignement religieux, avec moins de succès malheureusement, et un ingénieur distingue, le major Schœning, l'initiait à la fortificatioD et aux mathématiques.

Un cadet, appelé Kenzel, fut chargé d'apjHrendre Texercice au prince qui, dès Fàge de huit ans, reçut un petit arsenal fourni de toutes sortes d'armes, proportionnées à ses forces. De tous les enseignements, ce n'était certes pas là le moins important aux yeux de Guillaume. Peu après, le Roi nomma son fils capitaine-commandant du corps des Cadets. Tous les jours, Frédéric répétait, avec ses petits soldats, les manceovres auxquelles le Roi exerçait ses géants, et régulièrement il communiait, dans la chapelle de la garnison, à la tôte de sa compagnie; car, non moins rigide sur la discipline religieuse que sur la discipline militaire, le monarque exigeait qu'on fût aussi exact à Féglise qu'à la parade. Les soldats étaient commandés pour le sermon comme pour une garde; deux factionnaires, placés à la poite du temple, aiTétaient tous ceux qui eussent tenté de sortir.

Le fameux piétiste Francke, fondateur de la Maium des Orphelins dans l'université de Halle, en inspirant à Frédéric-Guillaume des scrupules de conscience sur les choses les plus innocentes, fit de cette disposition une noire hypocondrie. Dominé par ce bigotisme sombre, si contraire au véritable esprit du Cluristianisme,

le Roi voulut même abdiquer : « Me réservant 10,000 ëcus par au^ disait-il^ je me retirerai, avec la Reine et ses filles, à Yonsterhausen. Là, je priei*ai Dieu et j'aurai soin de l'économie de la campagne, pendant que ma femme et mes filles auront soin du ménage. Vous êtes adroite, me disait-fl, je vous donnerai Finspeotion du linge que voiMi éoudrjQz, et de la lessive. Frédérique, qui est av^^ sera- gardienne de toutes les provisions; Charlotte Ira, au marché, acheter les vivres, et ma femme aura JMrin de mes petits enfants et de la cuisine ^ »

De bonne heure, on habitua l'héritier du trône à une stricte économie. Pour toutes ses petites dépenses personnelles, le Roi lui donnait, par an, 560 florins; peu à peu, pourtant, il alla jusqu'à 600. Mais la somme entière n'était point confiée au jeune prince, qui devait en rendre un compte détaillé à ses deux précepteurs. Vers la fin de chaque mois, ceux-ci en vérifiaient l'exactitude, et le Roi lui-même, à l'expiration de l'année, examinait tous les mémoires, témoignant à son fils sa satisfaction, quand il trouvait un reliquat. Cet argent rentrait en caisse , et Ton y ajoutait la somme nécessaire pour compléter le service de l'année qui allait s'ouvrir.

Tous les exercices du corps étaient particulièrement soignés ; Frédéric y excellait. Pour les sciences, il n'en était pas de même ; ainsi l'avait ordonné Guillaume.

« Mémoires de Frédérique-Sophie-Wilbehnioe de Prusse, margrave de Bareith.

.( 58 ;/ISTOIRR

A' ^/s lui enseigna rhîstoire , la pliiU-

voî "^j/f '■'*'^/«ire IVanvaise; le major de Schœiiiug.

K> '^^..^'avec' les mathématiques et Tai-t de là

i ^fj'^^'t.iie c'Uiit rafleetion du prince pour ses in-

fri^ . i/iià la fin de ses études il ne voulut point ^'^'^l^reT'y tous deux restèrent à sa cour de Rheins- • '*" jvittachement de leur élève-roi ne varia jamais. ^'^^ ^ jeunesse, les goûts de Frédéric, ses amuse- ^i^ mômes, l'évélèrent un vif penchant à la satire. iin^f ""^ troupe de singes, quil aimait beaucoup, j^veii^î^^i^t; les instraments ou les complices de ses ^piégleries. Chacun de ces animaux avait son titre : ]*un était son chancelier, Tautre son chambellan, celui-ci son conseiller intime^ celui-là son contrôleur des linancos. « Ces messieurs, disait-il en riant, me représentent la cour de mon grand-père Frédéric V\ >> In jour qu'il cherchait un de ces malicieux courtisans, il ouvre la porte de Tantichambre, en criant : (( Monsieur le conseiller! monsieur le conseiller! où rtrs-vous donc? » Or, par hasard, un gi^ave conseiller de son père s(» trouvait là, attendant son audiruce : il croit qu'on l'appelle, et s'avance, en saluant jusqu'à terre. Frédéric, qui voit la méprise, rit aux éclats : (( (]e n'est pas vous que j'appelais, dit-il au conseiller déconcerté, c'est mon singe; mais entrez toujours, c'est la même chose. »

Heau, spirituel, aimable, d'une portée d'esprit bien supérieure à son âge, le prince royal, selon les lois de la nature, aurait dû posséder la tendreSwSe paternelle. Loin de là, une aversion, toujours croissante, se ma-

nifestaît déjà chez Frédéric-Guillaume; aversion que ne réussissait que trop à alimenter l'envoyé autrichien, comte de SeckendorfiF, qui avait pour instruction spéciale de rompre le projet de double alliance entre les deux Maisons d'Angleterre et de Prusse. Or, la discorde au sein de la famille royale, n'était-ce pas là un de ses plus sûrs moyens de succès?

Peu de temps après la visite du Tzar Pierre P', à Berlin, avec sa singulière Catherine, et leur sauvage suite, qui n'était pas encore une cour, un grand péril vint menacer la vie du jeune Frédéric.

N'étant que prince royal, Frédéric-Guillaume avait, pour favoris, le prince d'Anhalt-Dessau, et M. de Grumkow : l'un, vaillant capitaine, mais d'une volonté de fer, et d'une ambition eflfrénée; l'autre, esprit supérieur, caractère souple, insinuant, mais sans principes, ni scrapules; régner, à tout prix, sur l'esprit du maître, tel avait été leur but : ils l'atteignirent.

Vindicatif autant qu'orgueilleux, d'Anhalt ne pouvait pardonner à la princesse royale de l'avoir emporté sur sa propre nièce, princesse de la Maison d'Orange ; aussi, dès le mariage de Sophie-Dorothée avec Frédéric-Guillaume, travailla-t-il, sans relâche, à désunir les nouveaux époux, en inspirant au prince une jalousie à laquelle il n'était que trop enclin, et qui troubla longtemps le repos de Sophie-Dorothée.

Cette première vengeance était quelque chose pour son ressentiment, mais rien pour son ambition. Bientôt le prince d'Anhalt et Grumkow, d'un commun accord, cherchèrent à obtenir du Roi le mariage I. 11

de sa fille atnée avec le margrave de Schwedt , neveu d'Auhalty et héritier de la couronne de Prusse, si Frédéric-Guillaume mourait sans enfants mâles.

Or, la faible constitution du jeune Frédéric semblait devoir réaliser cette dernière éventualité.

Le Roi ne repoussa point la combinaison^ sans toutefois prendre un paili définitif, la princesse ayant à peine huit ans. Malheureusement pour les deux complices, la santé de Frédéric, en se fortifiant, leur enlevait peu à peu tout espoir; celle du Roi se raffermissait aussi de jour en jour.

Loin de se décourager, le prince d'Anhalt et Grumkow résolurent d'en finir d'un seul coup.

L'occasion se présenta. Depuis quelque temps, une troupe de comédiens et de danseurs de carde jouait sur un théâtre construit au Marché Neuf; le Roi, qui s'y amusait beaucoup, ne manquait aucune représentation. D'Ânhalt et Grumkow choisirent ce lieu pour le théâtre de leur affreuse tragédie ; là, à la faveur d'un incendie, on devait étrangler Frédéric-Guillaume et son fils; puis Anhalt et Grumkow s'emparaient de la régence au nom du margrave de Schwedt, alors en Italie.

Le vendredi fut fixé pour l'exécution.

Mais, par un bonheur providentiel, le comte de Mantenfel, envoyé du roi de Pologne à Berlin, était intimement lié avec Gramkow : dès qu'il sut les détails du complot, plein d'horreur, il les découvrit à sa maîtresse, madame de Blaspil, favorite de la Reine, qui, sans oser tout dire à sa souveraine, en révéla

assez pour l'efirayer, ajoutant qu'à tout prix il fallait empêcher le Roi et son fils d'aller au spectacle.

Mais écoutons la margrave de Bareith elle-même, témoin et unique narratrice de cet épisode : « Le vendredi étant enfin arrivé, la Reine, après m'avoir fait mille ca-^ resses, m'ordonna d'amuser le Roi, afin de lui faire oublier rheure fixée pour la comédie; ajoutant que> si je ne réussissois pas, et que le Roi voulût prendre mon frère avec lui, je devois crier, pleurer et l'arrêter, s'il étoitpo^* sible. Pour me faire plus d'impression, elle me dit qu^l y alloit de ma vie et de celle de mon frère. Je jouai si bien mou personnage, qu'il étoit six heures et demie sans que le Roi s'en fût aperçu; s'en rappelant tout d'uacoup, il se leva, et prenoit déjà le chemin de la porte, tenant son fils parla main, lorsque celui-ci commença à se débattre, et à faire des cris teiTiblea. Le Roi, sm'jHÎs, tenta de le ramener par la douceur : mais, voyant qu'il n'y gagnoit rien et que ce pauvre enfant ne vouloit pas le suivre, il voulut le battre. La Reine s'y opposa; mais le Roi, le prenant sur ses bras, voulut l'emporter de force. Ce fut alors que je me jetai à ses pieds que j'embrassai, en les arrosant de mes larmes. La Reine se mit au-devant de la porte, le suppliant de rester ce jour au château. Le Roi, étonné de cet étrange procédé, en voulut savoir la cause. La Reine ne savoit que lui répondre. Mais ce prince, naturellement soupçonneux, conjectura qu'il y avoit quelque conspbration contre lui. Le procès de Tro$qui^

* Gentilhomme silésien qui, après avoir fait le métier d'espion prussien au camp suédois, pendant la campagne de Stralsund, fut arrêté sous la préveniion de môme métier à Berlin, pour le compte des Suédois.

ii'étoit point fini ; il s'imagina que cette affaire donnoit lieu aux appréhensions de la Reine. L'ayant donc extrêmement pressée de lui dire de quoi il s'agissoit, elle se contenta, sans lui nommer madame de Blaspil, de lai répondre qu'il y alloit de sa vie et de celle de mon frère. Cette dame, s' étant rendue^ le soir, chez la Reine, jugea qu'après la scène qui venoit de se passer^ elle ne pou- Yoit plus se taire. Elle lui découvrit donc tout le complot, la suppliant de lui procurer, le lendemain, une audience secrète du Roi.

« La Reine n'eut pas de peine à l'obtenir.

« Madame de Blaspil ayant découvert à ce prince toutes les particularités dont elle étoit informée, le Roi lui demanda si elle pourroit soutenir, en face, à Grumkov^ ce qu'elle venoit d'avancer; à quoi ayant répondu que oui, ce ministre fut appelé. Il avoit pris ses précautions de loin, et n'avoit pas sujet de crainte. Le Fiscal général Katch, homme d'obscure naissance, lui devoit sa fortune. Digne de la protection de Grumkow, c'étoit la vive image du juge inique de l'Évangile; il étoit craint et abhorré de tous les honnêtes gens. Outre cela, Grumkow avoit grand nombre de créatures dans la justice et dans les dicastères; il se présenta donc hardiment au Roi qui lui fit part de la déposition de madame de Blaspil. Il protesta de son innocence, s'écriant qu'on ne pouvoit être ministre fidèle sans être exposé aux persécutions ; et qu'il paroissoit assez, par les lettres de madame de Blaspil à Trosqui, que cette dame ne cherchoit qu'à intriguer et à brouiller la cour. Il se jeta aux genoux du Roi, le supplia de faire examiner cette affaire à

la rigueur et sans ménagement, et s'offrit à prouver authentiquement la fausseté des accusations.

(( Le Roi fit donc chercher Katch, comme Grumkow Tavoit prévu. Malgré toutes ses menées, celui-ci se vit à deux doigts de sa perte. Katch sut la prévenir; il avoit une dextérité étonnante à dérouter les criminels qui avoient le malheur de l'avoir pour juge. Des questions captieuses et des tours artificieux les confondoient. Madame de Blaspil en fut la victime. Elle ne put donner des preuves évidentes de ses accusations qui furent traitées de calomnies. Katch, voyant le Roi dans une violente colère, lui proposa de lui faire donner la question. Un reste d'égards pour son sexe et pour son rang la sauva de cette ignominie. Le Roi se contenta de l'envoyer, le soir même, à Spandaw, où Trosqui fut conduit quelques jours après. Cette dame soutint ce revers avec une fermeté héroïque. On la traita, au commencement, avec rigueur et dureté. L'ayant renfermée dans une chambre grillée, humide, sans lit ni meubles, elle resta, trois jours, dans cet état , ne recevant absolument que ce qu'il lui falloit pour vivre. Quoique la Reine fût enceinte, le Roi ne la ménagea pas, et lui annonça, d'une façon trèsdésobligeante, le malheur de sa favorite. Elle en fiit si vivement touchée, qu'elle fit craindre une fausse couche. Outre l'amitié qu'elle avoit pour madame de Blaspil, la considération du testament du Roi, qui étoit resté entre les mains de cette dame, lui causoit de mortelles alarmes. Un incident heureux la tira de peine. Le maréchal de Natzmar, homme d'un mérite

Page 1