DE L'ACADÉMIE K
« L'intention du Roi et le but de cette fondation
sont de former de jeunes gentilshommes, afin qu'ils deviennent propres, selon leur vocation, à la gueire ou
* Tel fut le litre qu'il donna a cette école ; mais, dans le public, on , l'a toujours désignée sous le nom d'École Civile et Militaire des jeunes gentilshommes.
à la politique. Les maîtres doivent donc s'attacher for- tttttement^ non-seulement à leur remplir la mémoire de *^^ connaissances utiles^ mais surtout à donner à leur esjurit une certaine volubilité qui les rende capables de s'appliquer à une matière quelconque, surtout à cultiver leur raison, et à former leur jugement. Il faut, par conséquent, qu'ils accoutument leurs élèves à se faire des idées nettes et précises des choses, et à ne se point contenter de notions vagues et confuses.
« Comme la partie économique de cette institution est tout arrangée, on se borne, dans cette instruction, à ce qui regarde les classes et la partie de la police si essentielle à toute communauté.
« Sa Majesté veut que les élèves fassent les
basses classes de latinité, catéchisme et religion, dans le gymnase de Joachim ^ Ceux de première apprendront en même temps lé français et les rudiments de la langue française dans V Académie. Au sortir de cette première classe, ils tomberont dans les mains du puriste f qui dégrossira leur jargon barbare, et corrigera les fautes de style et de diction. Le sieur Toussaint les prendra alors en rhétorique : il commencera par leur enseigner la logique, mais sans trop peser sur les diverses formes des arguments de l'école : son principal soin se tournera du côté de la justesse d'esprit; il sera rigoureux pour les définitions; il ne
* Cet article n'a jamaiB été suivi. En effet, malgré lâ prolimité de ce gymnase, les déplacements journaliers des élèves eussent entraîné de graves inconvénients; aussi, les jeunes A cadémistes trouvèrent-ils, dans la maison même, tous les maîtres nécessaires.
i7&a- leur pardonnera aucune équivoque^ aucune pensée faussé, aucun louche : il les exercera, le plus possible , dans TargumentatioQ : il les accoutumera à tirer des conséquences des principes, et à combiner des idées; puis, il leur expliquera les tropes; et, la leçon finie, il leur donnera encore une demi-heure, pour qu'ils fassent eux-mêmes des métaphores, des comparaisons, des apostrophes, des prosopopées, etc. Ensuite, il leur enseignera la façon d'argumenter de Torateur, l'enthymème, le grand argument en cinq parties, les diverses parties de Toraison et la manière de les traiter. Pour le genre judiciaire, il se servira des oraisons de Cicéron; pour le genre délibératif, il leur proposera Démostbène; pour le genre démonstratif, il se servira de Fléchier et de Bossuet : tous ces ouvrages sont en français. Il pourra leur faire un petit cours de poésie pour leur former le goût. Homère, Virgile, quelques odes d'Horace, Voltaire, Boileau, Racine, voilà des sources fécondes, dans lesquelles il peut puiser ce qui ornera l'esprit des jeunes gens, et leur donnera en même temps du goût pour les beaux-arts. Dès que les élèves auront fait quelques progrès, il leur donnera des sujets de harangue dans les trois genres; il les laissera composer sans les aider, et il ne les corrigera qu'après qu'ils auront relu leurs ouvrages. Le grammairien, qui est un supplément à cette classe, corrigera les fautes de langage , et le sieur Toussaint les fautes contre la rhétorique. On fera de plus lire aux jeunes gens les lettres de madame de Sévigné, celles du comte d'Estrades et du cardinal d'Ossat, et on leur
fera écrire des lettres sur toutes sortes de sujets. ^1^ M. Toussaint ajoutera à ceci une histoire des beaux* arts : il partira à cet effet de la Grèce, leur berceau, et nommera les hommes qui s'y sont le plus distingués : il passera ensuite à la seconde époque des arts, sous César et Auguste ; à la renaissance des lettres, du temps des Médicis; au haut point où elles parvinrent sous Louis XIV, et il finira par les personnes les plus célèbres qui les cultivent de. nos jours.
« Le professeur d'histoire et de géographie composera un abrégé de l'histoire ancienne de RoUin : il tâchera de leur bien imprimer les grandes époques, et le nom des hommes les plus fameux. Il pourra se servir d'Echard \ pour l'histoire romaine, et d'un abrégé du P. Bar pour l'histoire de l'Empire. Cependant il doit soigneusement élaguer les petits détails; et, proprement, l'étude de l'histoire ne doit s'étendre que depuis Charles-Quint jusqu'à nous. Ces faits intéressants tiennent à nos jours, et il n'est pas permis à un homme qui veut entrer dans le monde d'ignorer des événements qui forment la chaîne des affaires courantes de l'Europe. It ne suffit pas que le professeur enseigne l'histoire; il faut chaque jour, la leçon finie, qu'il y ajoute une demi-heure pour interroger les jeunes gens
« Laurent Echard, né en 1671, en Angleterre, k Barsham, près de Beccles, comté de Suffolk, publia, en 1699, une Histoire romaine, depuis la fondation de Rome jusqu'à rétablissement de V Empire par Auguste, et la continua ensuite jusqu'à Constantin. Daniel de La Roque et Guyot Desfontaines l'ont traduite en français.
On doit a Echard d*aMlres travaux historiques.
nw- sur le point d'histoire qu'il a traité; par où il fera accoucher leur esprit de réflexions, soit morales, soit politiques, soit philosophiques, ce qui sera plus utile pour eux que tout ce qu'ils auront appris. Par exemple, sur les diflérentes superstitions des peuples : « Croyezw vous que Curtius, en sautant dans le trou qui s'était w formé à Rome, le fit fermer ? Vous voyez que cela w n'arrive pas de nos jours; ce qui doit bien vous faire « penser (jue ce conte n'est qu'une fable ancienne... » Après l'histoire des Décius, le maître a une occasion toute trouvée d'embraser le cœur de ses élèves de cet ardent amour de la patrie, principe fécond en actions héroïques. S'il s'agit de César, ne peut-il pas interroger la jeunesse sur ce qu'elle pense de l'action de ce citoyen qui opprima sa patrie? Est-il question des croisades, cela fournit un beau sujet pour déclamer contre la superstition. Leur raconte-t-on le massacre de la Saint-Barthélemî, on leur inspire de l'horreur pour le fanatisme. Leur parle-t-on d'un Cincinnatus, d'un Scipion, d'un Paul-Émile , on leur fait sentir que la vertu de ces grands hommes a été la cause de leurs belles actions, et que, sans vertu, il n'y a ni gloire ni véritable grandeur. Ainsi l'histoire fournit des exemples de tout. J'indique la méthode, mais je n'épuise pas la matière : un professeur intelligent en aura assez pour diriger son travail, par ce qu'on vient de dire. Le même professeur, en traitant la géographie, commencera par les quatre parties du monde ; le nom des grands peuples suHît pour l'Asie, l'Afrique et l'Amérique. L'Europe demande une connaissance plus exacte. L'Allemagne,
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comme étant la patrie de la jeunesse qu'il élève, exige nsaque le professeur entre dans les plus grands détails des souverains qui la gouvernent, des rivières qui la traversent, des capitales de chaque province, des villes impériales, etc. Il pouira se servir de Hubner pour cette partie de ses leçons.
« Le professeur de métaphysique commencera par un petit cours de morale : il doit partir du principe, que la vertu est utile et très-utile à celui qui la pratique ; il lui sera facile de démontrer que, sans vertu, la société tie saurait subsister. Il définira le comble de la vertu, par le plus parfait désintéressement, qui fait qu'on préfère soft honneur à son intérêt, le bien général à l'avantage particulier, et le salut de la patrie à sa propre vie. Il entrera dans l'examen de l'ambition bien ou mal entendue : il montrera aux élèves que Tambition honnête ou l'émulation est la vertu des grandes âmes; que c'est le ressort qui pousse aux belles actions, et qui les fait entreprendre aux hommes obscurs, pour que leur nom soit reçu au temple de Mémoire; que rien n'avilit plus d'aussi beaux sentiments et n'y est plus contraire que l'envie et la basse jalousie. 11 inculquera surtout à la jeunesse, que, s'il y a un sentiment inné dans le cœur de l'homme, c'est celui du juste; surtout il tâchera, s'il se peut, de faire de ses élèves des enthousiastes de la tertu.
« Le cours de métaphysique pe commencera
par l'histoire des opinions des hommes, en les prenant depuis les péripatéticiens, épieuriend, stoïciens, académiciens^ jusqu'à nos joui-s. Le proftlf^eur Jeur ex-
1753- pliquera en détail Topinion de chaque secte , en se servant des articles de Bayle, des Tusculanes^ et du de Naiura Deorum de Gicéron, traduits en firançais. De là, il passera à Descartes, Leibnitz, Malebranche, et, enfin, à Locke, qui, se guidant par Texpérience, s'avance dans ces ténèbres autant que ce fil le conduit, et s'arrête au bord des abtmes impénétrables à la raison. C'est donc à Locke principalement que le maître doit s'arrêter : cepeudaut, après chaque leçon, il donnera encore une demi-heure à la jeunesse qui, ayant déjà fait sa logique et sa rhétorique, est toute préparée aux exercices qu'on exigera d'elle.
« Le professeur dira donc à un dd ces jeunes gens d'attaquer le système de Zenon, et à un autre de le défendre, et il en usera de même sur chaque système : après quoi, il résumera C'C que les élèves auront dit, ou leur fera remarquer la faiblesse de leur attaque ou de leur défense, eu suppléant aux raisons qu'ils n'auront point attaquées, et aux conséquences qu'ils auront négligé de tirer des principes. Ces sortes de disputes se feront sans préparation : premièrement, pour obliger les élèves à être attentifs aux leçons; en second lieu, pour les obliger à penser à ce qu'ils auront à dire; et, en troisième lieu, pour les accoutumer à parler promptement sur toutes sortes de matières.
« Vient le professeur de mathématiques. Le sieur Sulzer conçoit qu'on n'a pas intention d'élever des Bernouilly et des Newton : la trigonométrie et la partie de la fortification sont celles qui peuvent être les plus utiles à la jeunesse qu'il élève , et auxquelles il mettra sa
principale application, ainsi qu'à ce qui peut y influer. 1753- Cependant, il fera un cours d'astronomie, en parcourant tous les systèmes différents, jusqu'à celui de Newton, mais en traitant cette matière plus historiquement qu'en géomètre. Il y ajoutera de même quelques principes de mécanique, sans cependant trop approfondir la matière, faisant attention surtout de rectifier le jugement de la jeunesse, et de l'accoutumer le plus qu'il pourra à combiner des idées, et à saisir facilement les difl^érents rapports que les vérités ont les unes avec les autres.
« Le professeur en droit se servira de Hugo-
Grotius pour en extraire ses leçons. On ne prétend point qu'il foime des jurisconsultes consommés dans cette profession : un homme du monde se contente d'avoir des idées justes de cette science, sans l'approfondir entièrement. Il se bornera donc à donner à ses élèves une idée du droit du citoyen, du droit du peuple, de celui du monarque, et de ce qu'on appelle le droit public. Toutefois, il avertira la jeunesse que ce droit public manquant de puissance corrective pour le faire observer, n'est qu'un vain fantôme,, que les souverains^ étalent dans les factums et dans les manifestes, lors môme qu'ils le violent. Il finira ses leçons par l'explication du Code Frédéric, qui, étant la compilation des lois du pays, doit être connu de chaque citoyen. »
Un examen attentif de cette instruction indique clairement quelles avaient été les études favorites de son auteur. S'étendant, avec prédilection, sur l'éloquence,
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n&3- la inoi*ale, la métajdiysique, rhistoire, k géographie, Frédéric ne fait que glisser sur les mathématiques^ la physique et le droit.
Toussaint^ auteur de divers ouvrages et réfugié à Bruxelles^ avait rédigé dans cette ville^ sous l'influence de l'Autriche^ une gazette française^ où^ durant toute la guerre de Sept^-Âns, le roi de Prusse ne fiit désigné que sous le nom de Brigand du iVord. Oubliant Tinjure pour ne se rappeler que le mérite, Frédéric confia à ce même Toussaint une chaire de logique et de rhétorique. Quatre universités florissaient en même temps à Halle^ à Francfort-sur-FOder, à Eœnigsberg^ à Duisbourg. Que d'hommes illustres sortis de ces écoles !
Le roi de Prusse n'avait aucune confiance dans la médecine^ ; mais, renfermant son incrédulité dans les limites d'une opinion individuelle, il chercha constamment à perfectionner dans ses États cette application des sciences naturelles. Des chaires, où l'on professait l'art de guérir, furent fondées à Berlin.
Sous les règnes précédents, divers enseignements n'avaient eu lieu qu'en langue grecque : une heureuse
* Un jour il envoya son propre médecin à Maupertuis, très-malade alors, avec ce billet : « Je vous envoie le sieur Gottenius, un des plus grands charlatans de ce pays. Il a eu le bonheur quelquefois de réussir par hasard, et je souhaite qu'il ait le même sort avec vous. Il vous ordonnera bien des remèdes. Pour moi, je ne vous défends que les liqueurs, mais je vous les défends enlièrement. »
Sa question favorite k un médecin qu'il voyait pour la première fois était celle-ci : « Combien de gens avez-vous envoyés dans l'autre monde ? — Pas tant que vous, Sire, lui répondit un jour le dotieur Baylies, e! avec moins de gloire. »
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innovation substitua au langage étranger l'idiome na- 1753tional. Fidèle au même principe, le Roi abolit lusage barbare, trop longtemps répandu en Europe, d'écrire en latin sur des matières que le peuple doit connaître^ et d'où dépendent la vie, l'honneur, la liberté des citoyens.
Afin d'inspirer aux Prussiens le goût des beaux-arts par la yue des modèles, il acheta, en 1741, la collection d'antiques du cardinal de Polignac, sauf la famille de Niobé, acquise par Louis XV. Adam, qui modela la statue du feld-maréchal de Schwerin, Tassaert et plusieurs autres sculpteurs appelés par le Roi, résidèrent longtemps en Prusse ;;Amédée Van-Loo peignit les plafonds du nouveau Sans-Souci.
De somptueux édifices s'élevèrent à Postdam et à Berlin. Mais cette magnificence avait toujours un but utile; témoins, l'Hôtel des Invalides, noble asile ouvert, comme l'annonce cette inscription fournie par Maupeiluis, LiSso, sed invigto militi. Au guerrier mutilé, mais invaincu; la Bibliothèque publique, etc. Tandis qu'ailleurs les capitales ne s'embellissent que trop souvent aux dépens des provinces, Frédéric répandait également la vie sur tous les points du royaume. Malheureusement, le mauvais goût dépara souvent les constructions de son règne.
Économe jusqu'à la parcimonie dans son intérieur, nulle dépense, s'il l'a croyait utile aux progrès des arts, ne l'arrêtait. Durant plusieurs années, il consacra des sommes d'argent assez considérables à l'entretien d'une troupe de chanteurs italiens. Cette tentative mu-
U&3- sicale n^ayant poiut réussi^ le monarque plaça ailleui*s et plus utilement ces fonds.
Non content de réunir autour de lui, dans sa cour, dans son Académie, dans ses uniYersités, une élite de savants, de poètes, d'artistes, Frédéric entretenait, avec plusieurs contrées de l'Europe, des relations dignes de lui, distribuant des secours au mérite indigent, des récompenses aux découvertes utiles; offrant asile et protection aux victimes de l'arhitraire, aux martyrs de toutes les persécutions. Protecteur de Jean-Jacques, il disait en parlant de Christophe de Beaumont,. exilé de la cour : « Que n'est-il venu dans mes États! j'aurais fait la moitié du chemin. »
En France, d'Âlembert ne pouvait obtenir la penmon . de l'Académie des Sciences : le roi de Prusse lui en assigna une, se chargeaîit, en quelque sorte, du noble soin de réparer les injustices étrangères*. 11 fit tous ses efforts pour déterminer cet illustre géomètre à accepter la présidence de l'Académie de Berlin; mais le savant resta fidèle à sa patrie, dont pourtant il avait à se plaindre.
Un trait plus glorieux encore pour d'Alembert, c'est qu'il employa son crédit à réhabiliter, dans Tesprit de Frédéric, Euler son rival, coupable de torts graves en-
* ft Autrefois Louis XIV, par les conseils de M. Colbert, cherchait à découvrir les gens de mérite dans l'Europe, pour les combler de bienfaits. Aujourd'hui un grand roi les trouve sans avoir besoin des yeux de Colbert. Le roi de Prusse vient de donner une pension de douze cents livres h M. d'Alembert. » (Grimm, Correspondance littéraire^ philosophique et critique, etc., tome L)
vers lui. Après sa mort, on découvrit mille traits de 1753-
bienfaisance d'autant plus honorables, que leur auteur avait eu soin de les tenir secrets, et que sa fortune était fort bornée.
A cette époque, Rome possédait un souverain pontife non moins remarquable par la sagesse de son gouvernement que par les agréments de son esprit, Benoît XIV*. Lors des querelles du parlement de Paris et du clergé, sa prudente médiation contribua au rétablissement de la paix. Plus d'un peuple en Europe lui dut des actions de grâces; les Protestants eux-mêmes ne restèrent point étrangers à ses bienveillantes sollicitudes. Protecteur éclairé des sciences, des lettres et des arts, ce pape fonda des académies, fit mesurer un degré du méridien, releva l'obélisque du Champ de Mars, embellit Rome, et fit traduire en italien les meilleurs livres anglais et français. Fort instruit lui-même, il a laissé de nombreux ouvrages*. Benoît XIV recevait, à
* Né à Bologne en 1675, d'une famille illustre, mort le 3 mai 1758, âgé de qualre-yingt-trois ans.
« L'édition de Venise, la plus complète de toutes, comprend 16 vol. in-folio. Son meilleur ouvrage est celui qui traite des synodes.
Un monument, élevé par le fils d'un Walpole, en Angleterre, à la mémoire de Benoit XIV, portait ces mots : « Aimé des catholiques, estimé des protestants; humble, désintéressé, monarque sans favori, pape sans népotisme, et, malgré son esprit et son savoir, docteur sans orgueil, censeur sans sévérité, etc. »
Les suffrages de la postérité ont confirmé cet éloge simple et vrai. En lui dédiant sa tragédie du Fanatisme, Voltaire avait dit :
Lambertinus hic est, Romœ decus et pater orbiSy Qui mundum scriptis docuit, virtntibus omat.
1751- Rome, les hommages d'étrangpjrs de tous les pays, dp toutes les sectes. Une des feo^pes }es phis distinguées de son temps^ }a margrave de Bareith» sœur du roi de Prusse, vint lui rendre visite. Frédéric professa toujours aussi la plus haute estime pour ce SQuyerpin pontife, qui^ de son côté, sachant gré m monarque prussien de sa tolérance^ lui témoigna constamment des égards recherchés.
Avant de reprendre le cours des événements politiques, peut-être sei»a-t-on hien ai^e de trouver ici quelques détails sur le caractère de Frédéric, sur les habitudes de sa vie privée. Il y eut en lui àeux manières d'être, àen% iu4ividiialitéS| si Ton peut s'exprimer ainsi, bien distinctes; l'une patureUe, l'autre artificielle, en un mot Thomme et le monarque. C'est pour les avoir trop souvent confondues toutes deux, quêtant dp faux jugements ont été portés sur ce personnage extraordinaire. Frédéric pensait qu'un roi doit avoir le cœur dans la tête : aussi s'efforça-t-il constamment de subordonner à sa raison sa sensibilité. Mais, dans la vie privée, il fut bon, aimant, affectueux, accessible soix affections de famille, aux doux épanchements de l'amitié. Peu de sœurs ont été chéries par un frère couronné comme le fut la margrave de Bareith; peu de sujets ont reçu de leurs souverains les touchantes marques d'attachenœnt que Frédéric prodigua à la personne et à la mémoire de Jordan *. Durant la maladie qui lui enleva ce con-
* Il naquit ^ Berlin, le 27 août 1700, d'une famille originaire du Dauphiné, que la révocation de TÉdit de Nantes avait éloignée de la
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seiller fidèle^ il dis(Hitaît aux enfants et à la femme de t9U- Jordan le douloureux plaisir de lui donner des soins, de calmer ses soufirances : « Se tous prie de me laisser seul avec lui, leur dit-41 la {H-emière fois; mais n'ayez aucune inquiétude : je le soignerai et le serriral autant qu'il pourra en avoir besoin : ce sera comme si vous Fassistiez voui^nnêmes. »
France. Destiné à Télat ecclésiastique, le jenne Jordan, après avoir fait ses premières études chez un oncle, pasteur à Magdebourg, alla ensuite à Genève et à Lausanne; là, sous d'habiles professeurs, les Gaultier, les iallabert, les Pictet, les Grouzaz, se déreloppèrent ses heureuses facultés. Ainsi préparé au ministèris évangéliqae, Jordan fut pourvu, en 1725, de Téglise de Potzlow, dans la Marche-Uckraine, et de celle de Prentzlow en 1727. H remplissait ses pieuses fonctions avec autant de savoir que de dévouement, quand la mort d*une épouse chérie vin/ changer toutes les conditions de son existence. Inconsolable et voué désormais à Téducation de se$ deux filles, il quitta le saint ministère pour s'établir à Berlin; mais bientôt le triste état de sa santé le contraignit k voyager. Ea 1733, il parcourut la France, l'Angleterre, la Hollande, une partie de TAllemagne, y fréquentant les hommes de lettres les plus distingués. Deux ans plus tard parut la relation de ces doctes pérégrinations sous le titre d'Histoire d'un voyage littéraire. De retour k Berlin, Jordan se livra, avec une nouvelle ardeur, h Fétude. Classiques grecs, latins, français, tous lui étaient familiers. Un tel homme ne pouvait échapper aux regards du jeune Frédéric ; aussi, en 1736, le prince royal Tappela-t-il dans sa retraite de Rheinsberg; et dès lors commença entre eux cette intimité qu'aucun nuage ne troubla, que la mort seule put interrompre. Devenu conseiller privé, Jordan montra une véritable aptitude aux affaires. C'est à lui que Berlin doit la répression de la mendicité, et jdivers autres règlem^nts utiles. Nommé, par Frédéric, curateur d^ l'Académie des Sciences et Belles-lettres, et élu vice-président par l'Académie elle-même, il cessa, le 24 mai 1745, de travailler, d'être utile et de chérir son roi, c'est-à-dire de vivre.
On a de lui plusieurs ouvrages, imprimés ou manuscrits ; tous méritent d'être lus.
»7M- Chaque jour, à moins qu'il ne fût absent de Berlin, il venait passer une heure avec lui , traversant, seul et à pied, la place du château. Après la mort de Jordan, son portrait, placé dans le cabinet du Roi, lui arracha longtemps des larmes; Frédéric composa même l'éloge de son ami *. Au reste, ce profond attachement, Jordan s'en était toujours montré digne. Jamais courtisan, dans le Roi c'était Frédéric qu'il aimait de toute son âme.
Frappé de l'intolérance de son père, et tout occupé de faire vivre en paix les diverses religions établies dans se3 États, le jeune successeur de Guillaume avait conçu le projet d'un Panthéon, où tous les cultes seraient venus, chacun à son heure , et avec ses rites particuliers, adorer Dieu. Dans cet édifice, tout devait être somptueux et commode. Au milieu du concert de louanges qui accueillit ce plan philanthropique, une seule voix fit entendre le blâme ; ce fut celle de Jordan. u Sire, dit-il au Roi , en mettant ces difiîérentes religions en présence, loin d'en contenter une, vous les scandaliserez toutes : au lieu de la paix, naîtra là guerre. » Vainement Frédéric défendit son projet; vaincu par les judicieuses objections de Jordan , il y renonça.
Dans le même temps, cet homme de bien fondait le Hoksenkop, lieu de dépôt pour les vagabonds. Là, jusqu'au moment où on les réclamait, ces malheureux trouvaient, moyennant un travail régulier, leur subsi-
1 Ce morceau fait partie des Mémoires de l'Académie de Berlin.
stance. Tant qu'il vécut, Jordan dirigea cet utile éta- iipblissement avec un zèle infatigable. En expirant, il avait recommandé son fidèle domestique aux bontés du Roi ; d'emplois en emplois , Frédéric éleva, par degrés, ce digne serviteur au rang de conseiller privé.
En 1766, mourut le prince Henri, frère cadet du prince héréditaire. A peine âgé de dix-huit ans, ce jeune homme annonçait de brillantes qualités. Le Roi étant venu à Berlin, quelques mois après cet événement, fit appeler Thiébault : « Vous avez su, monsieur, lui dit-il, quelle perte l'État et moi nous venons de faire, par la mort d'un jeune prince de la plus belle espérance. Ce malheur m'a vivement affecté : tous les jours, je me suis retracé les qualités précieuses qui le faisaient estimer et chérir; mais, ne me bornant pas à de stériles larmes, j'ai cru devoir sauver de la tombe ce qu'il avait de plus louable, et justifier mes regrets par l'exposé fidèle des causes qui les excitaient : j'ai pensé que le tableau de sa jeunesse pourrait offrir un exemple utile à ceux que la naissance place sur le même échelon que lui , et sans doute aussi à tous ceux qui sont susceptibles d'une belle émulation. Aussi, cherchant à ramener ma douleur vers un but profitable à la société, ai-je fait l'éloge de ce neveu si chéri et si amèrement regretté ! Je veux, monsieur, que ce discours soit lu dans une séance publique de mon Académie, et je vous ai choisi pour y faire cette* lecture. Toutefois, ce morceau ne me semble pas encore achevé ; plusieurs passages ont besoin d'être retouchés. Mais, dès que je veux y revenir, je ne vois plus que mon ne-
i3âr ^^ ^^ ^^ '^^ ^'^ incapddé de tonte correetion. Hofi cahier, d'ailleurs, est d^à ai diargë de ratures, qu'il n'y reste aouvent plus de place, l'm dono à tous prier, d'abord» de m'en faire une nouvelle eêpie eb caraotères bien Ulibles, et en espaçant lés inots et les I^ de manière qiie je puisM y placer ânS» peine les changements eonwnaUes. Jâaii vous ne connaissez pas mon doritwe; pcMik-toe même ne pourrez^Tous pas la dé-^ chiffrer; car je n'écris pas, je g^onne. C'est pourquoi, afin que tous puissiez plus facilement deriner ce que j'ai Youlu dire, je vais tous Ute moi-même cet écrit tel qu'il ést> TOUS prétenant qu'outre là copie qtie je vous demande, j'attends encore de votre zèle riudicmion des fautes qui me seront échappées, tant contre la langue# que contre les oonvenances oratoires, n
Alors le Roi prit son cahier placé «ùr une petite table carrée qu'il avait habituellement detaM lui , et où l'on voyait toujours quelques livres, une écritoire, du papier blanc, et souvent plusieurs tabatières. 11 commença la lecture en homme qui veut rester maître de lui-môme. Mais déjà son accent trahissait une hitte pour se raffermir contre les impressions de la douleur : il parlait lentement y faisant des pauses fréquentes. Cependant Frédéric ne résista pas longtemps : dès la seconde ou troisième page, sa voix s'altéra, les larmes vinrent : il fallut s'arrêter souvent, et recourir à son mouchoir. Mais il eut beau s'essuyer le visage et tousser, tant d'efforts ne le conduisirent pas à la fin dé la quatrième page; ses yeux> inondés de pleurs, ne voyaient
plus; sa voix, éteinte et entièrettient étouflTée, ne pou- tlW Tsdt plus prononcer les mots; et ce fut enfin au nR'lieu de sanglots dont il n'était plus le maître, qu'étendant son bras vers îhiébault, il lui remît le câtiiei* sans pouvoir ajouter une seule parole. « Je pris ce cahier, contemplant, avec respect et ime sorte de coilsolation, ce grand homme, accessible, comme tous les autres, aux affections les plus touchantes et les plus chères à l'humanité *. »
Frédéric possédait, au suprême degré, l'heureux talent de parer un bienfait. Un colonel de sa suite, chargé d'une nombreuse famille, contracta des dettes. L'ayant trouvé un jour triste et pensif : « Vous êtes toujours chagrin, lui dit le Roi; qu'avez- vous? Entre amis, il faut se confier ses peines. » Et, sans lui donner le temps de répondre : « J'ai appris, ajoute-t-il, que vous deviez deux mille écus ; » il se tourne vers une tàbié, y prend quelques rouleaux de loiiîs, et les donnant au colonel : « Tenez, dit-il, voilà de quoi payer tos dettes;» puis, lui en donnant encore autant : « Et voici de quoi vous mettre en état de n'en plus faire. »
Que de délicatesse dans cette lettre qu'il écrivît à madame de Forcade, veuve d'un de ses généraux, et mère d'une nombreuse famille ! « Je profite du premier moment de ma convalescence pour vous faire connaître la part que je prends a la perte que vous avez éprou-
* Thiébault, Mes souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin, etc., tome I.
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iia^ sée^ êl ce que je veux faire i>oiir soulager votre juste
douleur. Je vous donne une première pension de cinq
cents écus i>our les longs et fidèles services que m\
rendus votre époux ; une seconde de pareille somme,
en ccnsideratioii de votre heureuse fécondité; et une
^ innsième, également de cinq cents écus^ pour vous
^^ aidiT 11 t^Iever vos enfants. Je n'ai plus qu à vous re-
cûmmândei' de faire en sorte qu'ils marchent sur les
traita de leur père. »
Une pauvre veuve d'officier, âgée et infirme, lui ayant demandé un secours : u Je suis pénétre de vos infirmités et de votre indigence» « lui répondit le Roi, u Pourtjuoi ne vous êtes-vous pas plus tôt adressée à moi ? Actuellemenl, il n'y a point de pension vacante ; mais il faut que je vous secoure^ car votre mari était un brave homme que je i-egrette beaucoup* Je retrancherai tous les jours un plat de ma table; cela épargnera trois cent soixante-cinq écus; et cette petite somme, sur laquelle vous pouvez compter, vous sera payée le premier du mois prochain , jusqu'à ce qu'il se trouve une pension ; car j'ai donné ordre que la première vacante vous fût donnée. »
Ses lettres à la comtesse de Camas*, Grande-Maîtresse de la Reine-Mère^ sont un monument de tendresse filiale et de sentiment.
Né violent, Frédéric sut triompher de la nature. Il venait de terminer r^Tis^otre de la guerre de Sept-Ans, lorsqu'un page laissa tomber une étincelle sur le manuscrit,
' Voyez pièces juslificalives (0).
qui fut entièrement consumé. Saisi de crainte, le jeune nsaëtourdi se jette aux pieds du Roi , en avouant sa faute. <r Eh bien ! lui dit le monarque avec douceur, j'écrirai cette histoire encore une fois ! »
Comme un miroir fidèle, le visage de Frédéric réfléchissait toutes les impressions de son âme, et dans ses grands yeux bleus brillait la flamme du génie. Ëxpri- ' mait-il la colère? son regard, naturellement séduisant, devenait terrible. Sa taille était de cinq pieds deux à trois pouces, sa démarche un peu négligée, mais vive et noble, ses cheveux châtain-clair, son teint brun et animé comme celui d'un soldat, sa voix très-douce, le mouvement de ses lèvres plein de grâce. Très-bien à cheval dans sa jeunesse, il se voûta en vieillissant, et se laissait aller. Comme Alexandre, il portait la tête un peu de côté. Dans son intérieur, il ne parlait que français, et le parlait bien; mais c'était dans la langue nationale qu'il traitait les affiaires publiques, ne s adressant même jamais qu'en allemand aux officiers français de son armée.
Frédéric a-t-il été jaloux de ses généraux, comme on l'en a accusé? Ses mémoires politiques et militaires déposent hautement du contraire ; chaque page y révèle la vive empreinte d'une reconnaissance affectueuse ; le monarque se complaît à faire ressortir les exploits de ses lieutenants, à donner nominativement à chacun d'eux un témoignage de son estime : il jouit de leur gloire. Le seul capitaine qu'il ait toujours durement traité, c'est lui-même.
A Berlin , sur cette place publique consacrée à d'hé-
474 rili^Tomis
*?M ^^^"^^ scititenîi^, qdel spectacle frappait d'abord les regards? Les statues de Schwerin, de Keîth, de Winterfeld, de Seydlitz. Cette façon éclatante d'honorer la mémoire de ses plus illustres éompagnous d'armes, n'annonce guère un maître jaloux de leur renommée.
Frédéric savait donner aux récompenses un caractère auguste et soleritiel. « Il n'y à que la religion qui puisse consa^îl^er, d'utie manière durable, le souvenir de la vertu. Le feu roi de Prusse, qui connaissait si bien les grands ressorts de la politique, tt'avètît pas oublié celui-là. Comme la religion protèfstante, qui est dominante dans son pays, bannit des temples les images des saints, il jr avait fait lïlëtti'ë les portraits des officiers qui avaient péri en se distinguant à son serr vice. La première fois que j'entfaî daïis les tètoples de Berlin, je fus fort étonné d'y voii^ plusieurs portraits d'officiers en uniforme. On lisait au bas leur âge, leurs noms, celui du lieu de leùl^ naissance, et de la bataille où ils avaient été tués. 11 y a aussi, je crois, ilne ligne ou deux d'éloge à la fin de ces inscriptions. On ne saurait croire quel enthousiasme militaire cette vue inspire à ses sujets ^ »
Et certes ce prince n'attendait pas la mort de ses lieutenants pour leur rendre une tardive justice. Dans une foule d'occasions, Mœllendorf , ce digne représentant de la vieille gloire prussienne à la journée d'Iéna, et tant d'autres, furent comblés des plus touchants égards.
Le général Zietheri était pour FrédéHc l'objet d'une
* Bernardin de Saint-Pierre, Études de la nature.
tendre vënératlon. Au mois de 8et)tembre 1784, le Roi, nsaëtant Tenu, selon sa coutume, irispecter les t^avaux de rartillerie au Gesund-Brunnen, trouva la gariiiëon de Berlin sous les armes, à un quart de lieue de la Tille, et la fît manœuvrer. Au moinent où les hussards dèZiethen allaient exécuter une chàirge, Frédéric s'apph)clïànt de ce vieux guerrier plus qu'Octogénaire : « Voue voyez Men, lui dit-il du ton le plus affectueux, tout le plaisir que j'ai à vous Voir, mais ^ouÉ^qùol vous donner la peine de venir vous-même ici à lu tête de votre corps? — Sire, c'est moii devoir. ^-^ Votre devoir! ah! voUs l'avez glorieusement rempli aii champ d'honîietir! Une manœuvre n'est pas un devoir pour un homme aussi cher à l'État. A votre âge^ il ne vous Wste plus qu'à vous conserver pour Texemple et les féëpetilti^ de l'ariftéë. Laissons faire ces jeUtiès getid: »
En parlant ainsi, Frédéric donn^ àtt régiment le temps dé charger.
Mais ce qui toucha ëgaletiiëilt et lé peuple et l'armée, ce fut de voir le monarque, en cheveui blancsj n'aborder, que le chapeau à la main, son vieu^ compagnoli d'armes ^
Nul plud que le priiice Henri n'aurait pu cauâér de Fombrage à un roi jaloux^ Certes, l'éelàt d'une innommée si voisine était de nature à blesser des yeui susceptibles. Cependant; de combien d'hôtliltlàgéd Frédéric n'etltJbroiina-t-il point cdnstamtnt^kt èk)h fl*èi'e?Sa déférenée p6m lui tendit dii resjieët; Tottd lés ans, il célé-
* TliiéiMuU, Mes souvenirs, etc.
1753- brait, avec magnificence, la naissance de ce prince : ce jour même était la plus grande fête de sa cour; jamais il n'y manqua. Chaque semaine, en lui envoyant des fruits de ses serres-chaudes de Postdam, il lui écrivait une lettre confidentielle et amicale, où les plus hauts intérêts politiques étaient discutés, où lun des plus étonnants rois qui aient paru demandait modestement des conseils ^ à cefi^ère, son rival de gloire. On regrette que la nature même de cette correspondance n'ait pas permis qu'elle devînt publique.
Ayant rassemblé ses généraux dans un repas, après la guerre de Sept-Àns : « Saluons, messieurs, leur dit le Roi, le seul général qui, pendant toute cette guerre, n'ait pas fait de faute. — A votre santé, mon frère. « Ce mot ne sent pas l'envie.
Cette triste passion tourmenta un autre cœur que le sien. Mécontent du second rang, le prince Henri, dans son frère, ne voyait qu'un maître, et ce maître lui était à charge. Aussi, ne répondit-il jamais à son affection. Mais jetons un voile sur cette faiblesse que rachetèrent de si brillantes qualités.
Frédéric, il est vrai, se montra sévère, en parlant de Charles Xll : comme capitaine, c'est un droit que personne ne lui contestera ; comme philosophe, qui n'est de son avis? L'histoire ne doit que de sévères arrêts à ces fous couronnés dont l'héroïque démence ravagea la terre. Comment admirer un prince qui, enivré d'orgueil, et plein d'un mépris brutal pour les doléances de sou
« Fie fyrivée, politique et militaire du prince Henri ^ Paris, MDGCCLX
DE FRÉDÉRIC If. 477
peuple, pour des maux dont il est l'unique auteur, me- i768nace insolemment le Sénat de lui envoyer une botte pour gouverner?
Non, Frédéric ne fut point jaloux de ses généraux; mais, plus d'une fois, aveuglé par l'intime sentiment de sa force, il dédaigna leurs avis, ou leur imposa durement silence. Car, il faut le reconnaître, tant d'éminentes facultés ne brillaient pas sans nuages. Entier dans ses volontés, absolu dans leur accomplissement, prodigue de sarcasmes, ce prince écrasa trop souvent les autres de sa double supériorité de grand homme et de roi.
Sur le trône, comme dans la vie privée, la calomnie poursuit le génie : une aveugle crédulité, accueillie sans examen, propage avec joie tout ce qui tend à amoindrir les hautes renommées; cela rapproche les distances. Qui ne connaît cette prétendue condamnation à mort d'un officier, dont le seul crime aurait été d'avoir eu de la lumière dans sa tente, à une heure où toutes les lumières du camp devaient être éteintes? Afin de donner une couleur dramatique au récit, on ajoutait que le malheureux officier écrivait à sa femme enceinte, quand se présenta le Roi, et que celui-ci, du ton solennel d'un tyran de théâtre : « Mettez en posf-scrtpfum, dit-il : Quand tu recevras ma lettre, je n'existerai plus. » La peinture s'est même emparée de ce sujet. Non-seulement le fait est faux, mais jamais ce prince ne signa, qu'après une décision judiciaire, un seul arrêt de mort. Sévère et non cruel, il avait en horreur la peine capitale; la clémence tempérait en lui l'exercice d'une puis* sance illimitée.
478 HISTOIBE
Il y a plaisir à le suivre d^ns les précautions dont il environnait la vie des hommes, recommandant ^us cesse aux tribunaux d'examiner les circonsti^nises atténuantes avec non paoins d'attention qu^ les crimes. La liberté des citoyens était do même protégée contre les abus de pouvoir ; ain^ nul commandant de forteresse ne pouvait recevoi): un prisonnier sans un ordre signé du Roi ; nul ministre n'eût, de sa propre autorité, disposé de la personne du plus obscur sujet. Ces entraves salutaires, juges et ministres teptèrent plu&ieurs fois, mais en vain, de s'en affranchir, gn 1743| le département de la justice se plaignit au Roi des inconvénients produits par la nécessité d'obtenir sa confirmation pour les sentences criminelles, ce Cet us^ge, disait le rappo]4i complique les procès, prolonge ]^ détentions, multiplie les frais. >) En conséquence, en suppliait le monarque de dispenser les tribunaux provinciaux de la confirmation des condamnations à mort, au fouet, an bannissement, à la prison. « Non, non, répondit Frédéric au Chancelier, il résulterait de là toutes soi tes d'abus, et vous pourriez tourmenter à votre aise \e» pauvres gens des provinces. »
Jamais non plus il ne daigna descendre au châtiment d'une offense personnelle. Le pasteur d'une église de Berlin se permettait de violentes sorties contre Tirréligion de son souverain : on l'invita à plus de circonspection, mais inutilement ; ces recommandations ne servaient qu'à irriter son zèle. Frédéric l'ayant fait appeler : « Monsieur, lui dit-il, vous désirez que je vous persécute ; mais je n'ai pas le moins du monde l'envie
DE PIMlD^RlC II. 479
de vous pcocuF^r les honneurs di^ inaifyre : votre fan- n^t^isie n'est pas du siècle; vivez tranquille, et soyez heureux eqi contribp^nt au bonhei^fde yo|;re troupeau. »
Yoyapt un jour, de§ fenêtres djx château, la foule assen^lée autour d'uu^ a^die injurieuse pour lui, ce priucq la fit placer phis bas par up de ses pages : « On la lii'a ^ieiix, » dîHl.
Upe autre foiS;^ Jpogtemps après être monte sur le trône ; « Il existe ç^pen(}ant à Berlin un hon^me qui ip'a condamné à ^voir la tétp tranchée, dit le Roi de- Tat)iplusieui*9peii3Qpnes, et cet hopiipe, que je connais, dînjB tr^ii^illeiqent d^z lui. >> Frédéric savait le^ noms et les ifotjss 4q ^ juges ; tp^s vécurent paisibles sous soigt T^e : dans |bs grandes âmes, il n'y a pas de place pour la Vengeance.
n mandait à d'Alembert, le 16 mai 1776 : « On me fait écrire, en style de chairetier, des idées que jamais je n'ai eues. J^ vous suis obligé d'avoir donné un démenti au compilateur de ces bêtises, qpi a voulu les mettre sur mon compte. Pour moi, je pourrais demander que le gouveI'nem^nt fît des recherc^ contre Tauteur de cette imposture $ mais je u'aipie point à me venger, et ce n'est pas cette sorte d'athlètes qu'il me convient de combattre. Je lis les réflexions de l'empereur Marc-Antonin, qui m'enseigne que je suis dans le monde pour pardonner à ceux qui m'offensent, et non pour user du pouvoir et les en accabler ' . »
^ Au reste, il serait difficile de mieux peindre Frédéric qu'il ne Ta fait lui-même dans Tépltre A mon Esprit :
Dites (fae j'ai tabi, braré TadTeraitë,
480 HISTOIU
176S- Un habitant de Berlin tenait sur Frédéric les propos les plus menaçants; on le dénonça au Roi : « Â-t^il deux cent mille hommes à ses ordres? demanda le prince; non ; eh bien ! que peut-il me faire? »
Durant la guerre de Sêpt^An$\ Frédéric^ étant à Dresde, vit, un matin, pâlir et trembler le domestique qui lui apportait son déjeuner : ce Qu'avez-yous ? » lui demanda-t-il d'un ton sévère. Le domestique crut son crime découvert, et se jeta à genoux en implorant sa grâce. On fit l'essai du poison sur quelques animaux, qui périrent à l'instant même. Cette affdre causa beau* coup de bruit, on cita même les peçç^nnages qui ayaient séduit ce misérable. Mais aucune poursuite n'eut lieu : le Roi se contenta d'enyoyer le criminel comme tambour dans un régiment au fond de la Prusse.
Malgré sa discipline de fer, Frédéric était chéri des soldats : tous voyaient en lui un ami, un père. Depuis longtemps un vieux sergent sollicitait une place, mais toujours en vain. Rebuté, il écrivit au Roi, en lui demandant de remploi dans Tinspection des sels. Frédéric envoya la pétition au ministre Werder, avec ces mots de sa main : « J'espère que vous ne rejetterez pas mes invalides. Vous avez été soldat vous-même ; je le
Mais que, parmi les rois, depuis on m'a compté. Attestez hardiment que la philosophie A dirigé mes pas et réformé ma vie.
Dites qu'en admirant le système des dieux, J'ai préféré ma lyre aux arts fastidieux; Que, sans ha!r Zenon, j'estimais Epicure, Et pratiquais les lois de la simple nature, Que je sus distinguer l'humme du souverain; Que je fut( roi sévère et citoyen liumain, etc.
suis encore, moi, et je suis bien aise que Ton prenne i763soin de mes camarades. »
Un caporal des gardes du coi*ps, aussi vaniteux que brave, portait une chaîne de montre à laquelle, faute de mieux, il avait attaché une balle de fusil. Frédéric le sut : « A propos, caporal, lui dit-il un jour, il faut que tu sois bien économe pour avoir pu acheter une montre : il est six heures à la mienne; voyons, quelle heure as-tu, toi ? — Sire, répondit le caporal en tirant la balle de son gousset, ma montre ne marque ni cinq heures ni six heures ; mais elle m'avertit, à chaque instant, que je dois toujours être prêt à mourir pour Votre Majesté. — Tiens, mon ami, lui dit le Roi attendri, prends cette montre, afin que tu puisses voir aussi l'heure où tu mourras pour moi. » Elle était enrichie de diamants.
Transportée sur la scène, la célèbre aventure du page a subi quelques altérations. Voici le fait tel qu'il eut lieu. Un jour Frédéric, ayant sonné plusieurs fois, et personne ne venant, alla lui-même appeler un de ses pages. Il le trouva endormi dans une chambre voisine; une lettre ouverte était sur ses genoux : Frédéric la lut. La mère de ce jeune homme le remerciait des secours qu'il lui envoyait; elle finissait en disant que Dieu le bénirait pour sa pieuse tendresse. Ému des vertus du page et du dénuement de sa mère, le Roi glissa cent ducats dans sa poche, et se retira.
Rentré dans sa chambre, il sonna si fort que le page réveillé entra, a Tu as bien dormi, » lui dit le Roi. Confus, voulant s'excuser, le page porte la main à sa poche,
482 HisToi&fi
i7é»- et sent le rouleau. Il le tire, pâlit, regaida le Roi et ibod ^'^ en larmes, sans pouvoir prononcer une parole. «Qu'as^ tu donc ? — Ah ! Sire, s'écrie le page en tonoJ^ant à ses genoux, on veut me perdre : d'où peut venir cet argent <jue je trouve dans ma poche ? — Mon ami, lui répond le Roi, Dieu nous envoie souvent le bien en dormant. Envoie cela à ta mère, salue-la de ma part, et dis-lui que j'aurai soin d'elle et de toi. »
Sans doute ce prince exigeait de Texactitude dans le service j mais il se montra toujours le meilleur, le plus indulgent des maîtres. Jamais il ne parlait à ses domestiques sans leur donner la qualification de mein kind (mon enfant) ; tout honnête serviteur trouvait auprès de lui un traitement paternel. Frédéric riait aussi de bon cœur des espiègleries de ses pages. Regaidant un jour par la fenêtre, une glace lui dénonça l'un d'eux puisant, derrière lui, une prise de tabac xLan3 .sa boîte, placée sur une table. Le Roi le laissa faire ; mais, xie retour à son fauteuil : ce Cette tabatière, demanda-t-il au page, est-elle de ton goût? » Fort embarrassé, le coupable ne savait trop comment répondre, (c Voyons, parle. » Enfin, ayant avoué qu'il la trouvait fort belle ; '< Eh bien, lui dit Frédéric, prends -la ; elie ^^ trop petite pour deux. »
Malgré les torts du feu roi à son égard, Frédéric ne soufirit jamais qu'en sa présence on attaquât la mémoire de son père; il ne parlait de lui qu'avec un profond respect. Telle était sa vénération pour la Reine-Mère, que, chaque fois qu'il allait la voir à Montbijon, le Roi ôtait son chapeau en arrivant à l'allée
M nÈSÊMu: II. 483
kjsardm, et marchait tête nue, jusqu*au château. Au n&s* reUwTf il ne se coumit qa'à la sortie de Tallée, quels que fussent le temps et la saison.
Ce fut en 1748 que ce prince commença d'habiter le palais si célèbre depuis, non par le luxe d'une cour brillante, mais par le génie du maître et la simplicité de ses habitudes. Laissant le monarque «^ Berlin^ le sage venait, à Sam^imcif goûter un repos actif, un repos digne de lui. Poîn^ d'appareil militaii^ autour de sa paisible retraite. Le soir seulement, un caporal et quatre grenadiers venaient de Postdam pour la ganlo du château pendant la nuit, et s'en retournaient le matin, entre quatre et cinq heures. Là, entouré de quelques amis et de livres, il trouvait, au sein des lettres, un docte délassement et des jouissances dont la nation n'eut jamais à gémir. Dès sa jeunesse, Frédéric avait divisé en deux classes les livres qu'il voulait étudier sérieusement , et ceux qu'il ne voulait que parcourir. Il avait cinq bibliothèqui^s toutes semblables : l'une à Postdam, 1 autre h Sum^ Souci, la troisième à Berlin, la quatrième ù Chariottembourg, la cinquième à Breslau. Il lui sulllsait, eu fermant un livre, de noter la page; partout, ses lectures continuaient comme si elles n'eussent pas été interrompues. Dans ce très-court catalogue, on voit la prédilection du Roi pour les historiens et les phi« losophes; tant anciens que modernes. Les nioilkuu*H ouvrages sur l'art de la guerre y figuraient nécessairement.
Ce serait omettre un des plus beaux titres de gloire do
n&8- Frédéric, que de ne point rappeler ici combien, sous le gouvernement de ce prince absolu, la presse fut libre- Vainement, les plaintes obstinées de quelques fonctionnaires, que la publicité importunait, lui arrachèrentelles une ordonnance pour la censure des livres à imprimer; il se plaisait lui-même à en voir violer les dispositions. Un libraire, condamné pour infraction, réclamait-il auprès de lui? il était toujours déchargé de l'amende, et souvent, dans sa réponse, le Roi ajoutait ces mots : « J'entends que la presse soit libre. » Quelles que fussent ses opinions particulières, Frédéric s'était fait une loi de respecter les opinions reçues. (( Je compte *, » écrivait-il à Voltaire relativement au jeune d'Étallonde, accusé de complicité avec le chevalier de La Barre, « je compte que vous aurez déjà reçu ma réponse à votre avant-dernière lettre. Je ne puis trouver l'exécution publique aussi affreuse que l'injuste supplice de Calas. Ce Calas était innocent; le fanatisme se sacrifie cette victime, et rien^ dans cette action atroce , ne peut servir d'excuse aux juges. Bien loin de là, ils se soustraient aux formalités des procédures, et ils condamnent au supplice, sans avoir des preuves, des convictions*, des témoins.
(f Ce qui vient d'arriver à Abbeville est d'une nature bien différente. Vous ne contesterez pas que tout citoyen doit se conformer aux lois de son pays. Or, il y a des punitions établies par les législateurs pour ceux
« 43 août 4766.
* Convictions veut évidemment dire ici certitudes.
qui troublent le culte adopté par la nation. La discré- n&itioD , la décence , surtout le respect que tout citoyen doit aux lois y obligent donc de ne point insulter au culte reçu, et d'éviter le scandale et Finsolence. Ce sont ces lois de sang qu'on devrait réformer, en proportionnant la punition à la faute; mais, tant que ces lois rigoureuses demeureront établies, les magistrats ne poun'ont pas se dispenser d'y conformer leur jugement
« Pour moi, qui ne demande ni argent, ni bénédictions, j'offre des asiles aux philosophes, pourvu qu'ils soient sages, qu'ils soient aussi pacifiques que le beau titre dont ils se parent le sous-entend; car toutes les vérités ensemble qu'ils annoncent ne valent pas le repos de l'âme, seul bien dont \es hommes puissent jouir sur l'atome qu'ils habitent. En ma qualité de raisonneur sans enthousiasme, je désirerais que les hommes fussent raisonnables, et surtout qu'ils fiissent tranquilles.
« Nous connaissons les crimes que le fanatisme de religion a fait commettre ; gardons-nous d'introduire le fanatisme dans la philosophie. Son caractère doit être la douceur et la modération
« La tolérance dans une société doit assurer à chacun la liberté de croire ce qu'il veut; mais cette tolérance ne doit pas s'étendre à autoriser l'effronterie et la licence de jeunes étourdis, qui insultent audacieusement à ce que le peuple révère. Voilà mes sentiments, qui sont conformes à ce qui assure la liberté et la su-
488 fljSToiiE
11» moins une idée géeérale. N*^^mive-4-on. pas ua.^ ^^ sir semblable^ relativement aux personnages qui ont joué un grand rAle sur le théfttre du monde^ et dont on veut eonnattre la vie? Ce désir» j'ai essayé de le satisfidre. Le lecteur vient de vdiif^^PMdéric d'assez près; U a^ in j'ose m'exprimer ainsi^ fait avec lui assez ample connaissance pour le suivre, non sans quelque intérêt, à travers les scènes diverses du grand drame dont il fiit le héros.
Passons maintenant à cette lutte terrible qui dura sept années, et coûta à l'Europe un million d'hommes.
^^ ) Serments prêtés à Strasbourg^ en 842, par Charles le Chauve, Louis le Germanique et leurs armées respectives.
^ Poussé par l'ambition, l'empereur JLolhaire cherchait tous les ^^yens de déposséder ses frères et d'accroître son autorité, lorsque *^arles, roi de France, et Louis, roi de Germanie, sentirent enfin ^ nécessité de se liguer contre leur ennemi commun. Ils gagnèrent ^Ur lui la célèbre bataiUe de-Fontenay; mais, comme ils usèrent ^Vec trop de modération de la victoire, il ne perdit pas de vue ses Projets; il se disposait encore h les attaquer. C'est alors qu'ils cruï'ent devoir cimenter leur alliance.
« Après avoir opéré leur jonction à Strasbourg*, ils se promirent mutuellement de rester étroitement unis, et d'employer toutes leurs forces contre Lothaire : mais, afin que les peuples ne doutassent pas de la sincérité de cette union, et, pour avoir eux-mêmes moins de moyens de rompre leur alliance, ils résolurent de se prêter serment en présence de l'armée. D'abord chacun d'eux harangua ses soldats, leur exposa ses griefs contre Lothaire, et les motifs de l'alliance qu'il va contracter; ensuite il leur déclare que, si jamais (ce qu'à Dieu ne plaise) il violait sa promesse, il les absout de la foi et de
> « [n civitaie (dit Faotenr) quœ olim Ârgentaria rocobafur, ntifk; autem Strashurg vulgo dicUur. Nithard et Thegan confondent Argentaria avec Argentoratmm. C'est cette dernière Tille (qu'on appelait aussi Argentoratui et Argenima) qui prit ensuite le nom de Siratburg ou Stratbwrgum, Stratbwgutj Straiaburgmn, Strattburgum, Strazburg, aujourd'hui Stroêbourg : composé de ttras on straste, voie, chemin, et de bwrg, ville, à cause sans doute de sa position sur la grande route d'Allemagne. Les deux frères firent leur jonction le 46 des kalendes de mars, c'est-à-dire Je 14 février, et non pas le 47 mars, comme nous Fapprend M. Gley. »
l'obéissance qu'ils lui ont jurées. Ces discours finis, ils font leur serment, Louis en langue romane, pour être entendu des sujets de Charles, et Charles en langue francique, pour Télre de ceux de Louis. »
Quumque Carolus (dit Nithard) hœc eadem verbaromana Unguaperorasset, Lodhwiewf, qm major natu eraf^ prior hac deinde se servaturum testatus est :
Pro Deo amur, et pro Christian pobloetnofitro communsalvament, d'ist di in avant, in quant Deus savir et podir me d%maÈ^ si saharai-eo cist meon fradre Karlo^ et in adjudha et in cadhuna cosa, si cum om, jMf dreiti $on fradra êolvar diâi, in o quid U mi ottrm fiizet : U ob iMdhêr lUd pkUd nunquam prindraig qm^ meon vol, oist meon fradre Karle in damno eU.
« Pour Tamour de Dieu et le salut du peuple chrétien, et le nôtre commun, de ce jour en avMài) autant que ÏÀ&ik m'en donnera le savoir ei le pouvoir , je défendrai mon frère Charles, que iroid, ei par mon aide et par tous moyens^ ainsi qn'cw doit, selon l'équité, défendre son frère ; pourvu qu'il en fasse autant à mon égard s el je ne prendrai jamais avee Lothaire aucun arrangemenl, qui, de ma volonté, puisse èire dommageable kmondilfrère Charles. B
QtAod quum Lodhmeuâ (continue notre auteur) êxpksset^ Karolus teudisca^ Ungua^ sic hœc eadem verba testatus est :
In Goddes minna, ind in thés chrislianes folches ind unser bedhero gealtnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got geuuizci indi madh furgibit, so hald-ih tesan minan bruodher, .
a Pour l'amour de Dieu, elpour le salut du peuple chrétien et le nôtre commun, de ce jour en avant, autant que Dieu m'en donnera le savoir et le pouvoir, je défendrai mon frère Louis, que voici , . . .
sosoman, mit ainsi qu'on doit, selon l'équité,
rehtu, sinan bruher seal; in thin défendre son frère; pourvu qu'il
thaz er mig so soroa duo : indi en fasse autant à mon égard ; et je
mil Luheren in noh heiniu thing ne viendrai avec Lotbaire à aucun
> Tudesque, théotisque, iMoût, t^tkêùftiquê ou francique.
ne gegango , zhe , minan uuillon , arrangement, qui, de ma volonté» imo ce scad hen uuerhen. puisse lui (à mon dit frère) être
dommageable. »
Saeramentum autem (dit-il) quod utrortgmqu^popîUuêf quique f/ro* pria lingua, testatus est, romana lingua sic se habet :
Si Lodhwîgs sagrament quse son fradre Karlo jurât , conservai , et Karius, meos sendra, de suo part, non los lanit : si jo returnar non llnt pois ; ne jo , ne neuls cui eo returnar int pois , in nulla ajudha contra Lodhuwig nun ïiiver.
Teudiaca lingua autem :
Oba Karl tben eid, iben er sin emo bruodher Ludhuuuige gesuor, geleistit, indi Ludbuuuig, min berro, tben er imo gesuor» fôrbribchit^ ob ils inan es iruuenden ne mug nob ils, nob tbero nob bein, tben ib es iruuenden mag, uuidbar Rarle imo ce foUusti ne uuirdbit.
« Si Louis tient le serment qu'il vient de jurer à son frère Cbarles ; que, de son côté, Charles, mon seigneur, ne le tienne, et que je ne puisse le détourner de cette infraction; ni moi, ni aucun de ceux que je pourrai en détourner, nous ne Paiderons en rien contre Louis. »
a Si Charles tient le serment qu'il ¥ient de jurer k son irère Louis; que Louis, mon seigneur, viole c^ lui qu'il lui a juré, et que je m puisse l'en détourner; ni moi^ ni aucun de ceux que je pourrai en détourner, nous ne l'aiderons en rien contre Charles. »
Quibus peractis ( ajoute Nitbard) Lodhuwicus^, Reto tenus per Spiram, et Karolus, juxta Wasagum per Wizzunburg^ Warmatiam iter direxit.
Tout ce morceati est emprtmté à fa satanCe dissertation intitulée : 8ermerUê prêtée à Strasbourg, en 844, pat Charles le Chauve, Louis le Germanique et leurs armées respectives; extraits de Nithard, manuscrit de la Bibliothèque du roi, n<» 1964; traduits en français aoêo des notes grammaticales et critiques, dei observations sur les langues romane et francique, et un spécimen du manuscrit; par M. de MouTcin, membre de la Société royale des Antiquaires de France.
< lÀMCt LudkujUsut.
On peut consulter aussi k ce sujet les Œuvres politiques du comte de Hertzberg, tom. I.
(B.) BcRG en allemand signifie castellumy fort, forteresse ; et burggrave, commandant ou chef d'un fort, ayant pleine juridiction^ par ordre de TEmpereur.
a Les burg-grayes commencèrent sous les Othons ; ils étaient dans un fort et le district appartenant, ce que les comtes palatins étaient dans de grandes provinces. Ils devinrent héréditaires et indépendants comme les autres, et les burg-graves de Magdebourg et de Nurem-r berg siègent dans le collège des princes. Jadis leur destination était principalement de gouverner le temporel dans les évôchés, de condamner et d'ordonner aux jugements criminels, ainsi que de défendre Tévêché par les armes, contre les invasions des voisins.
« Mark, ancien mot allemand, signifie frontière; et mark-grave, prœses provinciœ limitaneœ. Les mark-graves étaient des princes qui jugeaient des frontières, et qui surtout les défendaient. Quelques-uns d'entre eux devinrent indépendants, et aujourd'hui mark-grave signifie un prince qui est investi d'un margraviat. Ils sont tous souverains depuis qu'on connaît des fiefs en empire. Ils siègent tous au banc des princes; ils sont tous de la plus illustre naissance. Un préjugé, que presque tous les historiens ont adopté, est de traduire mark-grave par marquis : de Ik est venu le sot propos, en parlant du roi de Prusse, que le marquis de Brandebourg a fondé une monarchie. Les princes de HohenzoUern, souverains aussi anciens que les archiducs d'Autriche, succédèrent aux mark-graves de Brandebourg, qui étaient, dans leur principe, plus puissants que tous les marquis réunis : et, lorsque les ducs de Prusse devinrent rois et fondèrent leur puissance actuelle, ils étaient souverains de la Prusse, de la Poméranie, et électeurs de toutes les marches de Brandebourg. Le premier roi de Prusse battit Charles XII, et avait trente mille hommes de troupes.
a Comparer un prince aussi puissant à un marquis qui n'a que des fermes et un procureur fiscal dans son village, tandis que l'origine des marquis et des mark-graves, le mot lui-même, et leurs qualités sont totalement différents, ce serait comparer Théodore de Neuhoff, roi de Corse, k Louis XV, roi de France.
« Comme il n'y a pas de mot français pour traduire mark-grave,
jusTUFlCAtn-ES. 495
t)û n^a qu'à conserver le mot allemand, tout comme l'électeur palatin conserve le mot de marquis de Berç-op-Zoom dans ses litres, et ne le traduit pas par mark-grave; ce qui serait absurde.
a n n'y a point non plus de mot français pour exprimer landgrave ; et l'ou dit en français landgrave, comme l'on dirait mark-grave.
« Avant le onzième siècle, on ne connaissait pas la distinction de landgrave et de comte; ils étaient juges et administrateurs d'une province, et ils devinrent souverains. Ceux d'Alsace et de Leuchleniberg entrèrent dans le collège des princes, ceux de Kleygau et de Stulingcn dans le collège des comtes. Ils sont éteints aujourd'hui. Les landgraves de Thuringe reçurent, par l'investiture de Lolbaire II, en H30, la pleine souveraineté. Ceux de Hesse sont aujourd'hui des princes puissants.
« Il y avait jadis des nobles possédant la charge de Voigt ; ce mot allemand signifie prœfectus en latin, président d'un district; et cetlo charge était une illustration. Quelques-uns d'entre eux ont été investis de districts dont ils fêtaient présidents ; et l'ancienne famille de IIunolstein conserve encore ce titre. L'aîné de la famille s'intitule Voigtvon HunoUtein, quoiqu'il soit seigneur et gentilhomme immédiat dos terres dont ses ancêtres étaient présidents. » ( Abrégé du droit ^publtc d^ Allemagne, par le comte de Schmetow de Holdorp ).
(C) Si l'on étudie attentivement la véritable étymologie du mol hanse, on demeurera convaincu qu'il faut écrire hanséatique, et non anséatique. Consultez-vous le haut allemand? vous y trouvez hansely; le danois vous offre hœnse; le vieux français (Statuts de Paris), hanser; et partout ce verbe exprime la contribution que l'on paye pour obtenir en retour la permission de vendre des marchandises dans une ville h laquelle on est étranger, les premiers frais que coûte l'admission dans une corporation, etc. Employé dans plusieurs acceptions diverses, tel droit d'entrée ou de réception, par exemple, indication de la corporation de ceux qui avaient hanse^ etc., le substantif ITanse s'est naturellement appliqué k la fédération de plusieurs corporations pour maintenir mutuellement leurs monopoles, leur droit de hanse.
Quelques auteurs insistent sur d'autres étymologies, mais les savantes considérations que contient à ce sujet le Glossarium de Ducange, et l'opinion de Malte-Brun me semblent dissiper tous les doutes.
La Hanse teutonique ne prit pas naissance à une époque déterminée
et simullaQénicut. Ce fui l'œuvre du temps et des cirooHAtaAces. Dès le milieu du dixième siècle, il se forma probablement, entre plusieurs villes de la Basse-Saxe, des ligues particulières. Dans le onzième siècle déjà, nous voyons Brunswick et Magdebourg être chacune le centre d'une confédération de même nature.
De 1160 à 1170, Lubeck, redoutant le duc Henri le Lion, forma une confédération commerciale et défensive, et avec Hambourg UBeailianiie intime, en 1241. De son côté, Brème préparait aussi la grande Hanse. Enfm, nous voyons, depuis le neuvième siècle, Ck)logne à la tête d'une confédération que les incursions des Scandinaves et Normands par le Rliin avaient sans doute rendue nécessaire. Quelquefois celte confédé-^ ration est appelée la Hanse occidentale^ tandis qu'on nomme celle des villes sur TElbe et la Baltique, Hanse orientale^ et les habitante et commerçants, osterlingSf de o$t, orient.
Les premières tentatives de réunion des deux corps eurent-elles lieu de 1200 \k 1210 ? Tel est l'avis de BerUus. Ce qui est très-probable, c'est que la Hanse en général ne se développa et ne s'affermit que vers le milieu du treizième siècle. Au reste, c'est depuis le grand inter' règne d'Allemagne (de 12^ à 1273) que les villes banséatiques jouèrent un rôle dans toutes les grandes ^sifiaires publiques. Il faut distinguer entre celles qui avaient droit de voter aux assemblées générales ordinaires, et les villes soit associées, soit subordonnées. Lo nombre des premières fut de soixante-dix k quatre-vingts ; celui des autres varia.
La Hanse se composait de villes contributicmnaires, participant à toutes les dépenses communes^ et de villes annuistes, ne payant qu'une rétribution annuelle et invariable. Les premières votaient seules dans les assemblées générales et ordinaires qui revenaient tous les trois ans, et où Ton prononçait sur des intérêts communs ; les secondes n'avaient de voix immédiate que dans les assemblées de quartier^ ou bien dans les assemblées générales extraordinaires, lorsqu'on avait à renouveler le pacte de fédération. On comptait quatre quartiers : 1" Lubeck, comprenant Hambourg, Brème, Lunebonrg, Wismar, Rostock, Stralsund et quelques autres citées appelées vandaliques : 2* Brunswick, comprenant Magdebourg, Brandebourg, Ilildesheim, Hanovre, Eimbeck, Gœtting et autres villes que leur situation, par rapport k Lubeck, faisait nommer trans-vandaliques ; 3° A Dantzick se rattachaient les côtes orientales de la mer Baltique, et les villes de Thorn, Elbing,
jusTiFiCÀTn^s. -49^$
Kœnlgsberg, Riga, Reyal, Narva^ anjLérieuremeni Wisby sur Tlle de Gotlande, €lc. 4* Dans le quatrième quartier étaient renfermées toutes les villes de Tandeni^e Hcmse occidentale^ comme Munster, Osnabruck, Dortmund^ Nimègpe, Deventer, Grœningue, Campen, Dordreclit, et plusieurs cités westphaliennes et hollandaises, k la tête desquelles figurait Cologne, la seconde en rang parmi les quatre métropoles.
De plus, la Hanse avait quatre grands comptoirs : \^ Nowogorod, pour la Russie: 2° Bergben, en Norwége j 3<» Londres; 4° Anvers. D'autres comptoirs furent établis k Stockholm, k Cadix, k Bordeaux, etc. ; cfétaient de vraies colonies.
Lubeck était k la tête de ce vaste corps, asse^ puissant pour équiper des flottes et des armées. Presque tout le commerce du monde lui appartendt. Son influence dans le Nord était plus grande que celle des Empereurs. Après avoir aidé Gustave Wasa k soulever la Suède contre Christian fl, ces rois-marchands soutinrent ensuite en Danemarck ta cause de ce tyran. Leur politique, d'abord purement défensive et généreuse, ne résista point k l'épreuve de la prospérité ; un esprit vésial ôppre84if et punique la flétrit.
Chailes-Quint ne voyait pas la Hanse sans ombrage : pour lui porter des. coups mortels, fl protégea de tous ses efTorls le commerce des Pays-Bas.
Ters la fin du seizième siècle, tout annonçait la ruine prochaine et totale de la Hanse. Le mal alla toujours en empirant. Aujourd'hui, il ne reste plus qu'un nom et trois ombres, Hambourg, Lubeck et Brème.
Voyez Alberti Krantzii Saxonia, lib. 12, cap. 1 ; — Werdenliagen, De rebuspublicis hanseat,, part. 3, cap. 12; — Lambecius, Orig» Bamhurg., lib. 2; — Bertius, Comm, rer. Germon. , part. 3-, — Malte* Brun, Géograph. rmth., etc., tome Y. Pour plus de détails encore, le lecteur pourra consulter, Pontanus, Histor. Danic, lib. 8 ;— et Chy trœus (dont le véritable nom, si i'pn en croit Crénius, était Kochhaff),
(D) Dans le triste inventaire du règne de Charles lY, on s'étonne de rencontrer la Bulle d*or^ acte mémorable qui, jusqu'k nos jours, a été la loi fondamentale et comme la constitution de l'Empire germanique. Sans la connaissance de ses principales dispositions, il ne serait même pas possible de bien comprendre l'histoire des cinq derniers siècles.
La Bulle d*or fut publiée, eu 1355, k la Diète de Nuremberg. On en
i75i- moins une idée générale. N'éprouve-t-on pas un désir semblable^ relativement aux personnages qui ont joué un grand rôle sur le théâtre du monde, et dont on veut connaître la vie? Ce désir , j'ai essayé de le satisfaire. Le lecteur vient de voir Frédéric d'assez près; il a, si j'ose m'exprimer ainsi, fait avec lui assez ample connaissance pour le suivre, non sans quelque intérêt, à travers les scènes diverses du grand drame dont il fut le héros.
Passons maintenant à cette lutte terrible qui dura sept années, et coûta à l'Europe un million d'hommes.
(A ) Serments prêtés à Strasbourg, en 842, par Charles le Chauve, Louis le Germanique et leurs armées respectives.
« Poussé par Tambition, l'empereur J^othaire cherchait tous les moyens de déposséder ses frères et d'accroître son autorité, lorsque Charles, roi de France, et Louis, roi de Germanie, sentirent enfin la nécessité de se liguer contre leur ennemi commun. Ils gagnèrent sur lui la célèbre bataille de Fontenay ; mais, comme ils usèrent avec trop de modération de la victoire, il ne perdit pas de vue ses projets; il se disposait encore h les attaquer. C'est alors qu'ils crurent devoir cimenter leur alliance.
« Après avoir opéré leur jonction h Strasbourg*, ils se promirent mutuellement de rester étroitement unis, et d'employer toutes leurs forces contre Lothaire : mais, afin que les peuples ne doutassent pas de la sincérité de cette union, et, pour avoir eux-mêmes moins de moyens de rompre leur alliance, ils résolurent de se prêter serment en présence de l'armée. D'abord chacun d'eux harangua ses soldats, leur exposa ses griefs contre Lothaire, et les motifs de l'alliance qu'il va contracter; ensuite il leur déclare que, si jamais (ce qu'à Dieu ne plaise ) il violait sa promesse, il les absout de la foi et de
> « An civitate (dit Taateur) quœ olim Argentaria vocabatur, nunc autem Strashurg vulgo dicilur. Nitbard et Thegan confondent Argentaria avec Argentoratum. C'est cette dernière ville (qu'on appelait aussi Argentoratua et Argentina) qui prit ensuite le nom de Strathurg ou Strathurgum, Strathurgus, Strataburgwn, Strate burgum, Strazburg, aujourd'hui Strasbourg : composé de 8traz ou strasse, voie, rhemin, et de hurg, ville, à cause sans doute de sa position sur la grande route d'Al- Jcraagnc. Les deux frères firent leur jonction le 46 des kalendes do mars, c'est-à-dire ]o \4 février, et non pas le 47 mars, comme nous l'apprend M. Gley. »
le pape Clément XI s'efibi^a d'arioer lous les princes contre Vuiurpation du marquis de Brandebourg, a EUi nobis penuasum sit, mandaitil au roi de France, dans son bref du 1$ airii i701, Majesiatem Tuam nuUo modo probare consilium, det&rrimo in christiana repiublica exempta^ a Friderico marchione Brandeburgiensi susc^um^ dum reffium nomenpublice usurpare prœsumpsit^,... factum hif^mmofli apostoUe^ rum sanctionum dispositioni cof^trarium, et hujus sçifkctm seiis aucto — ritati injuriosum :.,.. exquo scilicet sacra regalii dignitas ab homin^^ acatholicOy non sine Ecdesiœ contemptu^ assumitur; et quidem marchi<^ se regem dicere non dubitat ejus partis Prussim qt^œ ad militaren^ Teutonicorum Ordinem antique jure pertinet ; nos rem silentio prœte— rire nonposs^mus, ne muneri nostrç déesse videamur,,., EoDpefimuSy n^ videUcet regios honores illi tbibl as qui illorum numéro nimis incaut^ se junxit, quos increpat simul et reprobat sermo ille divinus : Ipsi regnaveruntj et non eçp me ; principes exstiterunt^ et non cognovi..,, »
Interrogez-vous les Orationes consistor. démentis XI? vous entendez ce pontife, rendant compte de cet événement au collège des cardinaux, dire «que le margrave Frédéric s'est arrogé le titre de Roi d'une manière impie et jusqu'à présent inouïe chez des Chrétiens, étant assez notoire qu'aux termes des lois pontificales, un prince hérétique devait bien plutôt perdre ses anciennes dignités qu'en acquérir une nouvelle.»
Durant toute sa vie, le grand Frédéric ne fut, sur Talmanach pontifical, (jue le marquis de Brandebourg, et le prince Henri, que le frère du marquis. (Voyez Charles Villers, Essai sur ^esprit et l'influence de la réformation de Luther.)
«On trouve dans les Archives un ffîén^oire raisonné qu'on attribue au P. Vota, jésuite; i} roule sur Le choix des titres de roi des Vandales ou de roi de Prusse, et sur les avantages que la Maison de Brandebourg retirera de sa ruyajulé : op jcrul, même que c'était ce jésuite qui avait inspiré à Fn'déric III l'idiée de celle nouvelle dignité. On s'abuse d'aytant plus que sa société ne pouvait prendre aucun intérêt k l'agrandissement d'un prince protestant. Il est plus naturel de croire que l'élévation du prince d'Orange et les espérances d'Auguste de Saxe avaient donné de la jalousie à Frédéric III, et excité en lui l'émulation de se placer sur un trône, à leur exemple : on se trompe toujours si l'on cherche hors des passions et du cœur hun^ain les principes des actions des hommes.
JUSTmCATtVES. 499
« Ce fNTOjet était si difficile dans son exécution, qu'A parut chiffié-* rîque au conseil de l'Électeur. Ses ministres Danckelmann et Fuchs se récriaient sur la frivolité de l'objet, sur les obslacles insurmontables qu'ils prévoyaient k le faire réussir, sur le peu d'utilité qu'on devait s'en {NTomettte, et sur la pesanteur du fardeau dont on se chargeait par u^e dignité onéreuse à soutenir, qui, dans le fond, ne rapporterait que éd vains honneurs : mais toutes ces raisons ne purent rien sur l'esprit d'un prince amoureux de ses idées, jaloux de ses voisins, et avide de grandeur et de magnificence.
« Danckelmann data sa disgrâce de ce jour ; il fut envoyé k Spandaw dans la suite du temps, pour avoir montré la vérité avec trop peu d'adoucissement k une cour corrompue par la flatterie, et contredit un prince vain dans les projets de sa grandeur. Heureux sont les pritlces d<mt les oreilles moins délicates aiment la vérité, lors même qu'elle est prodiguée par des bouches indiscrètes ! mais c'est un effort de vertu dont peu d'hommes sont capables.
c A la faveur de Danckelmann succéda un jeune courtisan, qui n'avait de mérite qu'une connaissance parfaite des goûts de son maître ; c'était le baron de Colbe, depuis comte de Wartemberg. Sans avoir ces qualités brillantes qui enlèvent les suffrages, il possédait Fart de la cour, qui est celui de l'assiduité, de la flatterie, et en un mot de la bassesse : il entra aveuglément dans les vues de son maître, persuadé que servir ses passions, c'était affermir sa fortune particulière. » (Frédéric, Mémoires pour servir à Vhistoire de la Maison de Brandebourg,)
(H) Voioi €6 qu'on lit relativement à ce jugement dans les Archives patriotiqtMS ée Moser, tome II, pages 161 et suiv.
« n serait k souhaiter que, pour l'honneur de rhjomaaité e{t des juges, on rendit public le rapport adressé au Roi sur icelte affaire par les membres de la commission, (^uant à présent nous savons seulement qu'ils condunnèrent lejeu^e homme aux galères (F^slun^^ bau). Mais cette décision ne contenta pas la ^ fureur du Roi, qui, SfeolaDique de Ratt lui survivrait et se verrait ensuite amplemeat cécorapensé de ses flouflrances, changea ainsi l'arrêt :
a Sentence du lieutenant de Ratt.
« Sur le procès 4ii Uenleiiaiit de Katt, un. conseil de guerre, nommé
liOO PIÈCES
« par le Roi, 1% condamné aux galères, quoiqu'il soit confessus et conu victus^ coupable de son propre aveu. Sa Majesté ne conçoit pas com- « ment on a pu porler une sentence si extrêmement douce pour un crime « si terrible , et elle voit par la qu'elle a peu de fonds k faire k l'ave- « nir sur la fidélité^ de ses officiers et de ses conseillers. Sa Majestés?^ « a aussi fait ses classes et appris le proyerbe : Fi<U justitia^ et pereaO^ « mundus ! Mais, aûn que personne n*ait à Tavenir une audace pa — « reille, et qu'il ne puisse pas dire que, puisque celui-ci en a été quitt^^ tt pour si peu, il en devrait être de même pour lui, Sa Majesté se trouv^^ « obligée de prononcer elle-même la sentence, et de faire un exempl^iE « de justice. Et, quoiqu'un pareil criminel de lèse-majesté, commis tt celui-ci, étant surtout des officiers de l'armée, qui devraient lou <s « être fidèles à Sa Majesté, et en particulier du corps des gendarmes, « auquel la garde de la vie de Sa Majesté et de la famille royale es/ « confiée, n*eût que ce qu'il mérite, si on le faisait tenailler avec des tt tenailles ardentes, et ensuite pendre ; Sa Majesté a mitigé une pa- « reille sentence, par égard pour sa famille, et prononcé de droit qu'il « sera décapité. Berlin, le deux novembre mil sept cent trente.
« Frédi^.ric -Guillaume. »
(J; Première lettre du Roi à Millier : « Révérend amé et féal,
(( Je ne vous connais point, mais on m'a dit beaucoup de bien de vous. On m'a assuré que vous étiez un ecclésiastique pieux, honnête, et un bon minisire de la parole de Dieu. Comme donc vous allez k Knslrin, k l'occasion de l'exécution du lieutenant de Katt, je vous ordonne, après celle exécution, d'aller trouver le prince royal, de raisonner avec lui, et de lui représenter que quiconque abandonne Dieu est aussi abandonné de Dieu; et que, lorsque Dieu a abandonné un homme et lui a retiré sa grâce, cet homme est incapable de faire W bien et ne peut plus faire que le mal. Vous l'exhorterez k rentrer en luimême, et k demander pardon k Dieu des grands péchés qu'il a commis et dans lesquels il en a entraîné d'autres, un desquels vient d'être puni
» Tous Ips (Iesp<.t08 nomment fidélité Tobéissance aveugle à leurs passions.
(Note du rédacteur allemand. )
JUSTIFICATIVES. 50i
par la perle de sa vie. Si alors vous trouvez le prince royal contrit et iiumilié, vous rengagerez à tomber à genoux avec vous, ainsi que les officiers qui sont auprès de lui, et k demander pardon k Dieu avec des larmes de repentir. Mais il faut agir avec prudence et circonspection, car le prince est rusé, et vous aurez soin d'observer attentivement si ce qu'il fera part d'un repentir sincère et d'un cœur vraiment contrit. Vous lui représenterez aussi, d'une manière convenable, quelle est son erreur de croire que les uns sont prédestinés k une chose, et les autres k une nutre, et qu'ainsi celui qui est prédestiné au mal ne peut faire que du mal, comme celui qui est prédestiné au bien que du bien; et que par conséquent on ne peut rien changer aux événements qui doivent arriver : erreur funeste, surtout en ce qui concerne notre salut. Or, comme j'esî)ère que la circonstance actuelle et l'exécution qui vient de se faire sous ses yeux lui toucheront et attendriront le cœur, et le conduiront k de meilleurs sentiments, je vous charge, sur votre conscience, de faire tout ce qui est humainement possible pour représenter au prince toutes CCS choses, et particulièrement ce qui a rapport k la prédestination, pour le convaincre par des passages de la Sainte-Écriture qui prouveront clairement ce que vous avancerez. Et, comme il a l'esprit subtil, vous aurez soin de faire k ses objections des réponses courtes et laconiques, mais solides et décisives. Il faudra aussi l'amener k cette discussion, insensiblement, et d'une manière convenable, comme j'ai dit plus haut. Si vous trouvez que le prince soit content de votre conversation, qu'il écoute vos bonnes instructions et qu'elles passent jusqu'k son cœur, vous resterez k Kustrin et vous vous rendrez régulièrement fous les jours auprès du prince royal, pour travailler k réveiller sa conscience, et opérer en lui une conversion sincère. Mais, si vous voyez qu'il vous est impossible de gagner sa confiance, vous partirez après m'en avoir informé par écrit, et vous me rendrez compte de vive voix de ce qui se sera passé quand vous serez de retour k Berlin. Mais, si son cœur est touché et repentant, vous me l'écrirez aussi, et vous resterez avec lui.
« Je suis votre affectionné Roi,
Frrdéric-Guillaume. »
Vousterhausen, le 3 novembre 1750.
Réponses de Muller :
« Je remercie très-humblement Votre Majesté de la confiance qu'elle
daigae avoir en moi, et j'ai rhonneur de Tinformer que le prince royal a été très-affecté de l'exécution qui s'est faîte aigourd'hui» au point de tomber en faiblesse, et que, pendant tout le reste du jour, il n'a pu se remettre de l'effroi et de la terreur qu'il a ressentis. A deux heures de l'après-midi, je me suis rendu auprès de lui, et j'ai été obligé d'y rester jusqu'à cinq heures. A sept heures, il m'a fait encore appeler. Gomme le lieutenant de Katt, qui s'est préparé K la mort d'une manière exemplaire, m'avait chargé, quelques instants avant son exécution, de mettre quelques notes manuscrites sous les yeux du prince, ce dernier a reconnu la vérité de tout ce qu'elles contenaient, protestant qu'il avait été touché, dès le oonmeneement, d'un repentir sincère, et disant qu'il pensait que Votre Majesté n'en avait pas été informée, puisqu'elle avait ordonné qu'on le fit assister à cette cruelle exécution , quoiqu'il 86 fût reconnu fils coupable et quoiqu'il fût soumis à la volonté et aux ordres de Yotre Majesté. En conséquence, je resterai encore ici selon les intentions gracieuses de Votre Majesté et j'y attendrai ses ordres. »
KoftriD, le 7 novembre 1750.
c Par la grâce de Dieu, les desseins de Votre Majesté sur le prmce royal ont réussi, au point qu'il reconnaît maintenant que ses péchés sont beaucoup plus grands qu'il ne l'avait cru auparavant, et qu'il prie humblement le Seigneur Dieu de ne point entrer en jugement avec lui. Il reconnaît que sa conduite a été fort répréhensible lors de l'interrogatoire que lui a fait subir la commission nommée k cet effet, et il pense que si, au commencement, on lui avait fait parler par un seul homme, d'une manière plus douce et sans employer les duretés et les menaces, il n'en serait pas venu aux extrémités dont il se repent maintenant. H remercie aussi Dieu et Voire Majesté de l'humiliation salutaire qu'on lui a fait éprouver, et il est prêt à se soumettre aux ordres et à la volonté paternelle et royale de Votre Majesté, si ses humbles prières ne sont pas suffisantes. Or, comme notre divin Sauveur a dit : « Tu seras jugé par tes propres paroles, » je supplie très-humblement Votre Majesté d'ouvrir son cœur paternel à la bonté et k la miséricorde k l'égard du prince royal, et de le lui faire bientôt savoir, de peur que la grande tristesse dans laquelle il est plongé ne le fasse périr k la (in. Nos entretiens roulent maintenant sur des points de religion, et, puisque Dieu a incliné vers moi le cœur du prince royal, j'espère qu'il écoutera
jusTincATivEs. 9if$
en tous points mes instructions. Dans Tespiêraiioe que Votre Majesté daignera exaucer ma prière, je suis, etc. »
Le 8 noTembre, dans la matinée.
« Depuis le rapport que j'ai eu l'honneur d'envoyer hier k Votre Majesté, voici ce qui s'est passé de nouveau.
« Hier matin, le prince royal a commencé de lui-même à faire tomber la conversation sur la prédestination absolue et sur le fanatisme, et après dîner il m'a exposé ses sentiments afin que j'y répondisse. Tai tâché dé les réfuter entièrement, et de lui donner, par les Saintes-Écritures, des preuves claires de l'ordre et des conditions de la prédestinalion, ainsi que de la grâce générale. Il a été singulièrement frappé, entre autres, du passage de la seconde épître de saint Pierre (châp. ii, V. 7), où il est dit que « Dieu a aussi racheté ceux qui sont condamnés. » fl n'avait jamais lu ce passage. Il prouve clairement que l'intention de Dieu est qtie même les plus méchants d'entre les hommes soient sauvés, et que, s'ils se damnent, eux seuls sont la cause de leur damnation, et non pas Dieu. Après cela, je lui citai le passage de l'épître de saint Paul k Timolhée (chap. xi, v. 1,6), et je développai toute la Ibrce de f argument qu'il contient ; il ne m'a répondu que par quelques comparaisons. II me dit, par exemple, que, lorsque les rouesp d'une montre étaient ai^râùgées, elles ne pouvaient aller autrement que rarrangement ne le comportait. A quoi je lui répondis, en peu de mots, que cette comparaison ne prouvait rien, parce que, les roues d'une montre n'ayant ni intelligence ni volonté, ne peuvent par conséquent s'opposer k rien. Il tira ensuite une autre comparaison du feu, qui a ùécessaîrement le même effet sur tout le bois de la même espèce. Je lui répondis: « Mais si auparavant on trempait un morceau rfe ce bois danà « l'eau, la force du feu n'aurait plus le même effet sur lui . w Je lut opposai moi-même une comparaison de la même espèce, pour lui mont^eï* clairement comment on fait son salut. «Supposons, lut dis-je, que deux « hommes soient tombés dans les fossés du château, et qu'on leur jetât « k f un et k l'antre une corde, en leur disant de la prendre, el les as- « surent qu'on les sauverait pat ce moyen. Si Fun voulait saisir eetlé «r corde, et que l'autre refusât de le faire, n*«t-il pas clair que ce dernier a serait hii-même la cause de sa perte ?» Le prince répliqua : « Luther « lui-même a cru au décret absolu ; pourquoi abandonnez-vous la doc- 9 irioe <le Lutkef ?» le répendis d'abord que Luther n'est pas la règle
de notre foi, mais bieu la parole de Dieu; ensuite que ce docteur a reconnu k la fin les principes que nous enseignons. Troisièmement qu'il y a aussi dans Téglise réformée un nombre considérable de docteurs qui rejettent le décret absolu, conune une erreur grossière et dangereuse, et qui admettent la grâce générale; pourquoi Votre Altesse Royale veut-elle s'écarter de ces sages docteur»? a C'est vrai, répon- « dit-il, et cela mérite réflexion ; je sais, entre autres, que Nollénius « admet la doctrine de la grâce générale. »
a Après cela, il me dit qu'il était trop faible pour pouvoir continuer, tant il se ressentait encore de l'altération violente qu il avait éprouvée. Lorsqu'il fut remis, il me dit : « Je n'aurais jamais cru que les Lutliéa riens eussent enseigné une telle doctrine. Cela me fait voir encore que a ce n'est pas la fatalité, mais moi seul qui suis cause de la mort de Katl « et de mon propre malheur. » Je lui répondis qu'il était dans le droit chemin, puisqu'il reconnaissait sa faute et qu'il en sentait toute la gravité; mais qu'il fallait qu'il se mît dans les dispositions nécessaires pour que Dieu le conduisît k un vrai repentir et au changement complet de son cœur et de ses actions; que pour cela il devait implorer la bonté de Dieu par de ferventes prières, en lui demandant pardon de ses grands péchés ; invoquer ardemment le Saint-Esprit pour qu'il daignât changer son cœur; et que par Ik s'accompliraient en lui les desseins de Dieu et de Sa Majesté. Il répondit : a J'y consens de tout mon « cœur, pourvu que je puisse encore espérer d'obtenir miséricorde, et « que Dieu veuille encore entrer en compte avec moi dans cette vie. » Je répondis que Dieu lui faisait ressentir sa colère afin de le porter à implorer ses grâces. Il répondit: « Je le crois aussi, mais je crains de « ne pouvoir jamais rentrer en grâce auprès du Roi; car il ne me par- « donnera jamais mes fautes, ou du moins jamais entièrement, et il (c en conservera toujours le souvenir, parce que je l'ai trop irrité. — Ne « croyez pas cela, lui répliquai-je, car Dieu a porté le cœur du Roi k « faire cette justice, afin de vous conduire k de justes sentiments, et k « un changement de vie constant et sincère. On n'a pas dessein de « faire périr un arbre de belle espérance lorsqu'on en coupe une bran- « che, et qu'on en retranche tout ce qui pourrait s'opposer k son ac- « croissement et k sa fécondité; de même aussi, le Roi ne veut point « vous perdre. — J'ai bien de la peine k le croire, répondit le prince, « car il ne me donne aucune marque de ses bontés, quoique je les im- « plore et les attende depuis longtemps. » Je tâchai de le tranquilliser
en lui disant : « Une preuve que le Roi ne veut point voire perle, mais « seulement votre conversion et votre amendement, c'est que, prea mièrement, il a fait exécuter de Ratt sous vos yeux, afm de vous tf porter à des réflexions sérieuses; secondement, qu'il vous a soustrait a au tribunal séculier, et qu'il m'a permis, à moi, minisire de la pâte rôle de Dieu, de vous entretenir de cette parole, et de vous remettre « dans le bon chemin, preuves certaines des bontés du Roi pour vous, a et de l'intért^l qu'il prend au salut de votre âme. » Après un moment de silence, le prince répondit : « Pourvu que le but de vos visites ne « soit pas aussi de me préparer k la mort ! » J'eus beaucoup de peine à le tranquilliser sur ce point. Je l'assurai que, lorsque le Roi serait sûr de son changement, il verrait qu'il a un père miséricordieux, et un père plein de clémence et de bonté pour lui; qu'ainsi il devait prendre courage et chasser toutes ces idées affligeantes; et j'ajoutai que le temps de mon service près de sa personne dépendait de lui. Là-dessus, je me rais en prière avec lui ; et, après cet acte de piété, il parut un peu tranquille et me pria de rester encore auprès de lui, si je le pouvais, et de coucher au château, s'il était possible, afin ((ue je fusse plus près de lui, et qu'il pût avoir avec moi des entretiens plus fréquents pour son édification ; et c'est ce que j'ai fait.
« Or, comme je puis assurer, devant Dieu, k Votre Majesté, d'après les marques diverses de repentir et de componction qu'il a données, que je n'ai pu apercevoir dans le prince royal la moindre trace de dissimulation, je vous supplie très-humblement d'user de miséricorde, à l'exemple du seigneur notre Dieu, et de faire briller bientôt sur le prince un rayon de votre clémence royale; car j'appréhende toujours que la crainte et l'idée des malheurs qui pourraient encore tomber sur lui, ainsi que sa mélancolie qui augmente de jour en jour, ne produisent sur son esprit une maladie funeste, dont il ne serait plus possible de le guérir. Que Dieu, le père des miséricordes, ouvre le cœur paternel et royal de Votre Majesté, afin qu'elle exauce ma trèshumble prière ! Amen. »
Kustrin, le 9 novembre dans la matinée.
Après ce rapport de l'aumônier, seconde lettre du Roi :
« Révérend amé et féal,
« J'ai rei^'u vos deux rapports du 6 et du 7 de ce mois. Je vous ordonne, en réponse, de rester encore à Kustrin, jusqu'à nouvel ordre.
906 piÈCBs
et d'aller régulièrement ehez le prince royal poar continuer k le convaincre et à Texhorter, par la parole de Dieu, à rentrer en Icn-mème, à confesser du fond de son cœnr tous les péchés qu'il a commis, soit contre Dieu, soit contre moi qui suis son père et son roi, soit contre lui-même et contre son honneur, et k en faire pénitence. Car, em^ prunier de l'argent sans pouvoir le rendre, el voulmr déserter, ne sont pas d'un honnête homme ; de telles actions ne peuvent venir que de l'en- Ser et des enfants du démon, et jamais des enfants de Dieu. Tous me mandez aussi, sur votre conscience et ali nom du del, que le prince se convertit k Dieu, qu'il demande mille fois pardon k son Roi, son seigneur et son père, de tous ses égarements et de tous ses crimes, et qu'if se repent de tout son cœur de ne pas s'être toujours soumis k la volonté paternelle. Si vous Irouveztoujours le prince n^al dans ces dispositions, s'il promet sérieusement toutes ces choses, devant Dieo, s'il se repent de tout son cœur des péchés qu'il a commis, et ^'û est dsns la ferme résolution de se corriger, comme il le promet et de ta manière qne vous me le marquez, vous lui déclarerez en mon nom que je ne puis k la vérité lui pardonner entièrement, mais qu'ayant pour lui plij» de bontés qu'il ne mérite, j'adoucirai la rigueur de sa prison, eC je mettrai auprès de lui des gens qui veilleront sur sa eondnite. Il aura toute I« ville pour prison, et il ne lui sera pas permis d'e» sortir. Je lui donnerai des occupations depuis le matin jusqu'au soir k la diambre dés guerres et domaines, et k la régence. Il travaillera aux affaires des finances, lira des actes et en fera des extraits. Mais, avant que de lui accorder cette grâce, j'exigerai de lui un serment solennel de se eonfermer exactement et avec soumission k tous mes ordres et k toutes mes volontés, et de faire, sans exception, tout ce qui convient k un serviteur et sujet ûdèle, k un ûls soumis et obéissant. Mais, s'il retombe dans ses fautes, et qu'il recommence ses anciennes incartades, il sera privé de la succession au trône et k la dignité électorale, el même condamné k mort, selon la natnre de ses fautes.
« Vous lui direz donc qu'il prenne patience, jusqu'k ce que tout soit prêt pour ce nouvel arrangement ; qu'alors je lui enverrai les- lieutenants-généraux de Grumkow, Borck et de Roeder, le major-général de Buddenbrock, les colonels de Woldow el de Derschau, et le conseiller privé de Tulraeier, pour recevoir son seraient. Je vous recommande, k cette occasion, de représenter au prince, en mon nom, que je le connais bien ; ou que, s'il croit que je ne l'ai pas bien connu, il
doit être maintenant bien eonvaineu loi-méme que je eoimais la méebanceté de son cœur. Qu'ainsi, s'il n'est pas soumis et changé, mais qu'il soit toujours dans les mêmes dispositions, il voudra peut-éfre iaire le susdit serment d'une Yoix basse et peu distincte. Â ce sujet, V6US lui direz, de ma part, que je lui conseille, en ami, de prononcer ee serment haut et distinctement, et de eroire qu'il sera tenu devani Dieu de l'observer h la lettre ; dites-lui bien que nous n'admettons ici aucune restriction mentale, et que nous nous en tenons à ce qui sera écrit. Qu'ainsi donc, s'il rompt ce serment, et s'en écarte en la moindre chose, on ne recevra ni ne pourra plus recevoir aucune excuse ; qu'il doit y faire bien attention, et traînailler sérieusement k vaincre et surmonter, avec le secours de Dieu, les inclinations perverses de son cœur, parce qu'il s'agit ici d'une chose de la dernière importance.
c Que le Seigneur tout-puissant nous donne sa sainte bénédiction ! Et^ comme il emploie souvent des moyens extraordmaires et des voios de douleur pour ramener les hommes dans te royaume de Jésus-Christ, puisse ce divin Sauveur nous aider k rappeler ce ûls égaré au nombre de ses sef^eurs ! Puisse-t-il briser et attendrir ce cœur endurci, et l'arracher des griffes de Satan ! Puisse Dieu, le Père font-puissant, non» accorder cette grâce au nom de Notre Seigneur JéisMis^Cbrisl, de sa pamon et de sa mort ! Amen. Je suis votre afïéetfo»né roi.
Frédéric-Guillaume. »
Vousterhaasen, ce 9 novembre 4730.
Réponse de Mûller :
« J'ai reçu, par le gouverneur de cette ville,, l'ordre gracieux de Votre Majesté du 9 de ce mois. Aussitôt je me suis rendu chez le prince royal, et, en entrant chez lui, je l'ai trouvé lisant la Bible et méditant sur lea versets 2, 14 et 15 de l'épitre aux Éphési<»i9. Je le priai de me communiquer ses réflexions; il le fit, et parla de la manière la plus édiûante sur les mérites que Notre Sauveur bo«s a procurés par sar mort, et sur nos devoirs à cet égard. Je saisis eette oecasioii pour take tomber le discours sur la vraie conversion et le changem^Eit sinoère du coeur, que je lui représentai comme des moyens nécessaires pour participer aux mérites de Jésus-Christ. Lut ayant demandé encore une fois s'il persistail dans le repentir, dans la ferme dêtermiiiation de changer de conduite, et de donner des preuves de m conversion pât
une soumission profonde el une obéissance aveugle aux ordres du Hoi son père, il répondit : « De tout mon cœur, pourvu que le Roi me « croie et se Ge k mes promesses. Mais je crains qu'il ne veuille ja- « mais me rendre ses bontés. » Lk-dessus, je l'assurai que Voire Majesté l'en croirait sur sa parole, ajoutant qu'il songeât aussi s'il voulait confirmer par un serment la promesse de changer de conduite; et qu'alors il serait certain que Votre Majesté n'aurait plus aucune défiance. Le prince me répondit : « Étes-vous donc sûr que le Roi me « rendra ses bontés ? — Il ne vous les rendra pas tout d'un coup, ré- « pondis-je, mais je suis sûr qu'il vous les rendra peu k peu, et k mea sure qu'il apprendra les effets de vos promesses. » Lk-dessus, je Tinformai de ce que Votre Majesté m'a ordonné de lui dire de sa part. Dès qu'il apprit ces dispositions, il fut si louché de cette bonté paternelle et royale que les larmes lui vinrent aux yeux, et qu'il me dit : « Est-il « bien possible ? Ne vous a-t-on point engagé k me tenir ce langage? » A ces mots, je tirai de ma poche l'ordre de Votre Majesté, et je le lui mis entre les mains pour le lire. Après l'avoir lu, il me dit qu'il était humblement touché des bontés de Votre Majesté, et qu'il fe conformerait entièrement k ses ordres. Il ajouta que, par rapport au serment, il connaissait toute l'importance d'une action de cette nature, qu'il savait qu'il ne pouvait faire aucune restriction mentale, qu'il fallait jurer el promettre selon le sens et l'intention de ceux qui prescrivaient le serment, et l'entendre de la manière qu'ils voulaient qu'il fût entendu. <r Je suis donc résolu, dit-il, k ne jamais le rompre el à le prononcer a distinctement et k haute voix. Mais aussi je suis dans la ferme conte fiance que, dans la formule que Sa Majesté me prescrira, il n'y aura « rien que de paternel et qu'il ne me soit possible d'exécuter. Et comme, « dans une chose de celte importance, je voudrais n'agir que d'après « les réflexions les plus sérieuses, je désirerais que Sa Majesté, avant « que de m'envoyer les commissaires, daignât me faire montrer ladite « formule et les articles qu'elle contient, afin que je ne fasse rien avec a précipitation, et qu'après de mûres réflexions, el que je puisse me « préparer avec d'autant plus de sincérité k promettre et remplir tous « ces articles. »
« Afin donc que je puisse aussi, k cet égard, remplir mes fonctions auprès du prince royal, el rafi*ermir de plus en plus dans ses desseins, je supplie humblement Voire Majesté de lui envoyer d'avance cette formule et ces articles. Je suis, etc. »
(K) Dispositions de Frédéric-Guillaume relativement à ses funérailles.
« Mon cher fils, j'ai jugé k propos de vous donner les instructions Suivantes, afin que vous sacliiez de quelle manière je veux que vous ^n usiez avec mon corps, lorsqu'il aura plu k Dieu de me retirer de ce Knonde. Ma volonté est donc :
« I. Que, aussitôt que je serai décédé, on lave mon corps, qu'on me :fenette du linge blanc, et qu'on m'étende sur une table de bois ; qu'après m'avoirrasé et bien nettoyé, on me couvre d'un drap, et qu'on me laisse «nviron quatre heures dans cette situation : au bout de ce lemps-lii, on ouvrira mon corps, en présence du lieutenant général Bodembrock, du colonel Derschau, du colonel Einsiedel, du major Bredow, des capitaines Printz et Hacke, de i'aide-major de mon régiment et de mon valet de chambre; qu'on examine soigneusement ce qui aura été la cause de ma mort, et en quel état se trouvent les parties de mon corps ; mais je défends absolument d'en rien tirer, excepté l'eau et les flegmes qui peuvent y être. Après cela, l'on me lavera de nouveau avec toute la propreté possible, et l'on me revêtira de mon meilleur uniforme. On me couchera dans celui des cercueils qui n'est point garni. Après quoi, l'on me laissera Ik toute la nuit.
« II. On donnera aux soldats de mon régiment l'uniforme neuf, le chapeau et tout ce qui en dépend. Le capitaine Laug et les autres officiers des soldats surnuméraires, de même que six subalternes des deuxième et troisième bataillons, et tous les surnuméraires, feront la garde ce jour-lk dans la ville.
« m. On fera le lendemain assembler mon régiment, qui formera ses bataillons de la manière suivante : Le premier bataillon fera front devant le château; l'aile droite ira aboutir k la rivière k l'endroit où commencent les murailles. Le second sera k côté sur la gauche ; et le troisième derrière celui-ci. Ils seront tous complets, et chaque grenadier aura trois cartouches. On attachera un crêpe k chaque drapeau, et les tambours seront couverts de noir. On garnira aussi de crêpes les fifres et les hautbois. Les officiers auront chacun un crêpe au chapeau, un autre au bras, et couvriront de crêpe' l'écharpe et la dragonne.
« IV. Le carrosse de deuil, qu'on tirera de mes écuries de Berlin, sera conduit au pied de l'escalier vert. Les chevaux auront la tête tournée du côté de la rivière, et huit capitaines de mon régiment me poseront dans le carrosse ; après quoi, ils iront se mettre k leur poste. Ces mêmes
540 PiÈCBô ^.^
«•apitaines me desceodront du carroa«^, WlAUd ifi toffum mf ^vé devant l'église ; et lorsqu'on partira pour s*y rendre, les soldats de mon régimoU tiendront le fusU renversé sous le br«8 gaudie, les tambosrs battront la marche funèbre, et les fifres joueront l'air du canfiqua 0! haupt voU BhU und Wvndml Le carrosse de deuil, ayant passé devant le régiment, s'arrêtera près de la porte de te; et alors le régiment 4lf^ filera devant le carrosse. Le premier bataillon ira se rjsnger droit devtfif Téglise, le second se rangera près du premier, le tioisièaie, près dn éecond. La marche commencera là, et mon régiment piéDèdera le carrosse, qui suivra immédiatement après. Mes fils fiqillguwe et Henri ne quitteront point le régiment; el vous, mon fils aîné, rt le petit Ferdinand, revêtus de vos uniformes, suivrez le qarroise, da mfhnsf que les généraux et officiers qui ne sont pas de mon régimeilt, mais qui pourront toutefois se trpuver ici,* s'ils le veulent Inen. Les deux anmônien de mon régiment, Cochius et Oesfeld, «uifmnt aussi la carrossa.
« Y. Les huit capitaines dont je viens dé parler porteront mon corpi dans l'église par la porte par où j'aTaift cqutume d'entrer. Je veux qa^otfy:mette sur mon cercueil la meilleure dd mes épées de munition, m^ meilleure écharpe, ma meilleure dragonne, des éperons dorés et nn^ casque de même. On en trouvera dans l'arsenal de Berlin. Après que les capitaines m'auront posé d^ns l'église k O^ié de mon tombeau, les hautbois se feront entendre, et Ludowic, mon maître de chapelle, jouera de l'orgue. {In attendant, les capif^^s retourneront dans leurs rangs. Pamû les officiers généraux , il s'en trouvera bien quelquesuns qui me viendront rendre les derniers devoirs, et qui me poseront dans mon caveau.
a VI. On aura soin de faire mener de Perlin vingt-quatre pièces de campagne de six livres de balle chacune, lesquelles feront douze décharges consécutives. Ensuite les bataillons feront feu l'un après Tau- Ire, et rartiilerie commencera à tirer.
« VU. Je défends qu'on fasse la harangue funèbre et militaire qu'on a coulume de faire aux troupes dans ces sortes d'occasions. Après les décharges, les bataillons se sépareront, et un détachement de grenadiers choisis reportera les drapeaux où vous l'ordonneras. Chaque eom* pagnie sera reconduite devant le logis de son capitaine, et chaque grenadier recevra la douceur accoutumée , comme il se pratique dans le temps des exercices.
« YIII. On donnera ce soir-là à souper aux généraux, k tous les of-
^oiers de mon régiment, el aux autres qui auront assisté à la cérémo- '^ic^, et l'on servira le repas dans la grande salle. Je veux qu'ils soient ^Âen traités, et qu'on mette en perce le meilleur tonneau de vin du ^fain que j'aie dans mas caves, et qu'en général il ne se boive ce soir- ^^ queduiioii vin.
ff lî. J'ordonne que, quinze jours après , on fasse dans toutes les ^^lises de mes États des oraisons funèbres sur ces paroles : a J'ai com- ^«Utu le bon combat, j'ai achevé ma course, j'ai été fidèle jusqu'à la ^ :xi. » On ne parlera ni en bien ni en mal de mes actions, de ma con- -^tiite, ni de rien de ce qui me regarde; mais on se contentera de dire ^ l'assemblée que je l'ai expressément défendu ; en ajoutant que je ^tiifi mort en me reconnaissant pécheur, et ayant recours k la miséri- «^«rde de Dieu et de mon Sauveur.
t J^é Mes domestiques n'auront point d'habit de deuil , mais seuleclient leur habit de livrée, et un crêpe noir au chapeau. En un mot, je S^réteods qu'on ae isherche point tant de façons avec moi.
« Je ne doute point, mon cher fils, que vous n'observiez très-exacte- U^mes volontés. Je suis jusqu'au tombeau votre affectionné père. »
Portrait d$ FrédérioGuUlmme ^•• par Frédéric IL
« La politique du Roi fut toujours inséparable de sa justice. Moins « occupé à étendre qu'à conserver ce qu'il possédait; toujours armé « pour sa défense, et jamais pour le malheur de l'Europe, il préférait « en tout l'utile à l'agréable; bàlissant avec profusion pour ses sujets, 0 ne dépensant pas la somme la plus modique pour se loger lui-même, « circonspect dans ses engagements, vrai dans ses promesses, austère a dans ses mœurs, rigoureux sur celles des autres, sévère observateur « de la disciplipe militaire, gouveroanl son Ëtat par la même loi que a son armée, il présumait si bien ;de l'humanité qu'il prétendait que « tous ses sujets fussent aussi stricts que lui. Frédéric-Guillaume laissa « en mourant soixante-di^ mille hommes entretenus par sa bonne éco- « nomie, les finances augmentées, le trésor public rempli, et un ordre a merveilleux dan^ toutes ses affaires. S'il est vrai de dire qu'on doit a l'ombre du chêne qui nous couvre k la vertu du gland qui l'a proa duit, toute 1» terre conviendra qu'on trouve dans la vie laborieuse de « ce prince et dans les mesures qu'il prit avec sagesse les principes de a la prospérité dont la maison royale a joui après sa mort. » (Mémoire pour servira l'Hist, de la maison de Brandebourg.)
(F.) w AUocutio regiwp hungariœ Mariœ-Thffesiiœ ^ anno 1741.
« Afflictus rerum nostrarum status nos movit^ ut fidelihus pereah regni Hungariœ statibus de hostili provinciœ nostrœ hereditariœ Austriœ invasioney et imminente reyno huic periculo. adeoque de conaderando remedio propositionem scripto faciamus. Agitur de regno Hungariœ^ de persona nostrOj proUbus nostris et corona. Ab omnibus derelicti, unice ad inclytorum Statuum fideUtatemy arma et Hungarorum priscam virtutem confugimus ; impense hortantes^ velint Status et Ordines, in hoc maacimo periculo, de securitate personœ nostrœ^ prolium, coronœ et regni quanto ocius consulere^ et ea in e/fectum etiam deducere. Quantum exporte nostra est, quœcumque pro pristina regni hujus felicitatej et gentis décore forent, in iis omnibus benignitatem et clementiam nostram regiam fidèles Status et Ordines regni experturi sunt, p
Ce discours, tiré des archiyes de Hongrie, fut communiqaé à William Coxe par le comte KoUer, gardien de ce dépôt. (Yoy. Hist. de la Mais. d*Autr„ lom. v.)
(M) Lettre du roi de Prusse au cardinal de Fleury^ en lui adressant le traité de Breslau.
(f Monsieur mon cousin, il vous est connu que, depuis que nous avons pris des engagements ensemble, j*ai secondé avec une fidélité inviolable tous les desseins du Roi votre maître. J*ai aidé par mes remontrances à détacher les Saxons du parti de la reine de Hongrie; j*ai donné ma voix à l'électeur de Bavière; j'ai accéléré son couronnement; je vous ai aidé de tout mon pouvoir à contenir le roi d'Angleterre; j'ai engagé celui de Danemarck dans vos intérêts; enfin, par les négociations et par l'épée, j'ai contribué , autant qu'il a été en moi, à soutenir le parti de mes alliés, sans que les effets aient j.amais assez répondu aux désirs de ma bonne volonté. Quoique mes troupes, épuisées par les fatigues continuelles de la campagne de 1741, demandassent à prendre im repos qui leur semblait être dû, je n'ai point refusé aux pressantes sollicitations du maréchal de Belle-Isle de les employer en Bohême, pour y couvrir l'aile gauche des alliés. J'ai fait plus : pour dégager M. de Ségur, bloqué dans Lintz, le zèle pour la cause commune m'a transporté en Saxe, et, à force d'importunités, j'ai obtenu du roi de Pologne que ses troupes, de roneerl avec les miennes,
Jt'STIFICATH'ES.
54 âr
feraient une diversion en Moravie. On s'est porté sur Iglau, d'où M. Lobkowitz s'est retiré en bâte.
a Cette diversion aurait eu un effet décisif, si M. de Ségur avait eu la patience d'attendre les suites de cette opération, et si M. de Broglio avait été assez en force sur la Woltava pour seconder mes efforts ; mais la précipitation du premier, le peu de troupes de l'autre, la mauvaise volonté des généraux saxons, enfin le défaut d'artillerie pour assiéger Brunn, ont fait échouer cette entreprise, et m'ont obligé de quitter une province que les Saxons devaient posséder et qu'ils n'avaient pas la volonté de conquérir.
a De retour en Bohême, j'ai marché contre le prince de Lorraine ; je l'ai attaqué pour sauver la ville de Prague qu'il aurait assiégée, s'il n'avait été mis en déroute; je l'ai poursuivi autant que les vivres me l'ont permis. Aussitôt que j'appris que le prince de Lorraine prenait le chemin de Tabor et de Budweis, j'en avertis M. de Broglio en lui conseillant d'expédier M. de Lobkowitz, qu'il venait de battre à Sahé, avant que l'armée de la reine de Hongrie pût le joindre : M. de Broglio ne jugea pas à propos de prendre ce parti, et, au lieu de retourner à Piseck, où le terrain le favorisait^ il partagea ses troupes en différents détachements. Vous êtes informé quelles en furent les suites et de tout ce qu'il en est résulté de fâcheux.
a Maintenant la Bavière est coupée de la Bohême, et les Autrichiens, maîtres de Pilsen, interceptent en quelque sorte les secours que le maréchal de Broglio peut attendre de la France. Malgré les promesses que les Saxons ont faites au maréchal de Belle-Isle , loin de se préparer k les remplir et k se joindre aux Français, j'apprends qu'ils quittent la Bohême et retournent dans leur électorat.
« Dans cette situation, où la conduite des Saxons est plus que suspecte, et où il n'y a rien à espérer de M. d'Harcourt, l'avenir ne me présente qu'une guerre longue et interminable, dont le principal fardeau retomberait sur moi. D'un côté, l'argent des Anglais met toute la Hongrie en armes; d'un autre côté, les efforts de l'Impératrice-Reiin? font que ses provinces enfantent des soldats. Les Hongrois se préparent k tomber sur la Haute-Silésie. Les Saxons, dans les mauvaises dispositions que je leur connais, sont capables d'agir de concert avec les Autrichiens, et de faire une diversion dans mes pays héréditaires, à présent sans défense. L'avenir ne m'offre que des perspectives funestes, et, dans une situation aussi critique (quoique dans ramertuine
de mon coHir), je me suis vu dans la nécessité de me sauver du naufrage et de gagner un asile.
« Si des coi^onciures fâcheuses m'ont obligé de prendre un parti que la nécessité justifie, vous me trouverez toi^jours fidèle à remplir les engagements dont rexécution ne dépend que de moi. Je ne révoquerai jamais la renonciation que j'ai souscrite des pays de JuUiers et de Berg ; je ne troublerai ni directement ni indirectement Tordre établi dans cette succession ; plutôt mes armes tourneraient contre moimôme que contre les Français. On me trouvera toiyours un empressement égal k concourir k Tavantage du Roi, votre mattre, et au bien de son royaume. Le cours de celte guerre n'est qu'un tissu des marques de bonne volonté que j'ai données k mes alliés; vous en devez ôtre convaincu, ainsi que de l'authenticité des faits que je viens de vous rappeler. Je suis persuadé. Monsieur, que vous regrettez avec moi que le caprice du sort ait fait avorter des desseins aussi salutaires k l'Europe que l'étaient les nôtres. Je suis, etc. »
30 Juin 1742.
Réponse du Cardinal.
« Sire, Votre Majesté jugera aisément de la vive impression de douleur qu'a faite sur moi la lettre dont il lui a plu m'honorer, du 40 de ce mois. Le triste événement qui renverse tous nos projets en Allemagne n'eût pas été sans ressource, si Votre Majesté avait pu seconder M. de Broglio et sauver du moins la ville de Prague ; mais Elle n'y a pas trouvé de possibilité, et c'est k nous k nous conformer k ses lumières et k sa prudence.
« On a fait de grandes fautes, il est vrai ; il serait inutile de les rappeler; mais, si nous eussions réuni toutes nos troupes, le mal n'eût pas été sans remède : il ne faut plus y songer et ne penser qu'k la paix, puisque Votre Majesté la croit nécessaire, et le Roi ne le désire pas moins que Votre Majesté. C'est k Elle k en régler les conditions, et nous enverrons un plein pouvoir au maréchal de Belle-Isle, pour souscrire k tout ce qu'Elle aura arrêté. Je connais trop sa bonne foi et sa générosité pour avoir le moindre soupçon qu'Elle consente k nous abandonner, après les preuves authentiques que nous lui avons données de noire (idélité et de noire zèle pour ses intérêts. Votre Majesté devient l'arbitre de toute l'Europe, et c'est le personnage le plus glorieux que Voire Majeslé puisse jamais faire.
« Achevez, SÎFe, de le consommer, en ménageant vos alïfés el Tintérôl de TEmpereur autant que possible. Et c'est tout ce que je puis avoir Thonneur de Lui dire dans Taccablement où je me trouve. Je ne cesserai de faire des vœux pour la prospérité de Votre Majesté et d'être avec tout le respect, etc. »
10 Juin 1742.
(N) Mémoire écrit de la main du Roi pour ses ministres, qui combattaient son projet d'une seconde guerre de Silésie,
« Pour prendre un parti judicieux, il ne faut point se précipiter. J'ai mûrement réfléchi sur la situation où nous nous trouvons, et voici les remarques que je fais sur la conduite de mes ennemis, en la résumant pour mieux constater leurs desseins.
ai** Pourquoi, par la paix de Breslau, la reine de Hongrie s'est-elle si obstinément opiniâtrée à se réserver les hautes montagnes de la Haute-Silésie, qui sont d'un si modique rapport ? Certainement l'intérêt n'y a aucune part. J'y découvre un autre dessein ; c'est de se conserver, par la possession de ces montagnes, des chemins avantageux, pour s'en assurer l'entrée lorsqu'elle le jugera à propos.
a ^ Quelle raison a obligé les Autrichiens et les Anglais à s'opposer sous main à la garantie du traité de Breslau, que Mardefeld négociait à Pétersbourg, si ce n'est que cette garantie empêchait ces puissances de rompre le traité ? Vous répondez que la politique des Anglais est simple, qu'ils veulent m'isoler, afin que n'ayant d'autre garantie que la leur, je dépende uniquement d'eux. J'ose demander à messieurs les ministres, si, supposant aux Anglais l'une ou l'autre de ces intentions, elles nous sont favorables ou désavantageuses.
« 3° Pourquoi le lord Carteret ne se héte-t-il pas de terminer les petits différends au sujet de quelques frontières litigieuses entre le pays de Minden et celui de Hanovre, pour un péage des Hanovriens sur l'Elbe, enfm pour les bailliages qui nous sont hypothéqués dans le Mecklembourg ? C'est qu'il ne se soucie point du tont d'établir une bonne harmonie entre nos deux cours. Le comte de Podewils suppose que la Maison de Hanovre a autant d'intérêt que la Maison de Brandebourg k terminer ces différends. Pourquoi donc ne le fait-elle pas ? Mais le roi d'Angleterre voudrait envahir le Mecklembourg, Paderfiorn, Osnabruck et l'évêché de Hildesheim, et il voit que ces Vues d'agran-
dissement font incompatibles avec une étroite liaison entre la Prusse et l'Angleterre.
« 4» Peut-on compter sur les promesses d'un prince qui manque k ses engagements ? Le roi d'Angleterre promit, lorsqu'il assembla, en 1743, son armée sur le Rhin, de ne rien entreprendre, ni contre les États héréditaires de l'Empereur, ni contre sa dignité : et, à présent, conjointement avec la reine de Hongrie, il prend des mesures pour le forcer h l'abdication.
« tj^ Rappelez-vous les intrigues du marquis de Botta k la cour de Pétersbourg : ne tendaient-elles pas k remettre la famille exilée sur le Irône? Pourquoi? Parce qu'il savait que l'impératrice Elisabeth élait dans nos intérêts, et qu'il s'attendait que le prince Antoine, devant le fétablissement de sa famille k la cour de Vienne, lui serait k jamais dévoué, et partagerait sa haine pour tout ce qui est prussien. De plus, à quel dessein fît-il usage de mon nom dans cette abominable conjuration, si ce n'était pour me brouiller avec l'Impératrice, au cas que sa trame fût découverte ? C'était, dites-vous, par un effet de la tendresse que la reine de Hongrie a pour ses parents. Hélas ! trouvez-moi de grands princes qui respectent les liens du sang.
« 6° Vous croyez qu'on ne doit pas mépriser la garantie du traité de Breslau, qu'a donnée le roi d'Angleterre. Et je vous réponds que toutes les garanties sont comme des ouvrages de filigrane, plus propres à satisfaire les yeux qu'k être de quelque utilité.
a 7" Mais je veux bien vous abandonner tout ce que je viens de vous marquer. Vous sera-t-il possible de donner une bonne interprélaliou au traité de Worms et k celui de Varsovie ? Le langage des ministres autrichiens est que ce traité n'a pour objet que l'Italie : lisez les deux articles que j'ai cités, et vous verrez clairement qu'ils regardent, en général, l'Allemagne, et qu'en particulier ces articles m'ont directement en vue.
« 8" Cette alliance avec la Saxe est encore moins innocente ; elle livre aux Autrichiens un passage et des secours pour m'attaquer dans mes propres foyers. Vous soutenez que cette alliance ne s'est faite que pour procurer des présents réciproques aux ministres qui sont k la tôle des affaires dans les deux cours. En vérité, je ne m'y attendais pas ; il faut avouer que vous avez l'esprit transcendant.
a 9" Voici une autre question : Altendra-t-on que la reine de Hongrie soit délivrée de tous ses embarras, qu'elle ait la paix avec les
Français, qu'elle force TEmpereur k l'abdication ? Allendra-t-on, dis-je, qu'elle puisse se servir de toutes ses forces, de celles des Saxons et de l'argent de l'Angleterre, pour nous attaquer avec tous ces avantages, au moment où nous serons dépourvus d'alliés, et que nous n'aurons d'autres ressources que celles de nos propres forces ? Vous soutenez que la reine de Hongrie ne terminera pas cette guerre dans une seule campagne, que ses pays sont ruinés, ses revenus arriérés de dix ans, et qu'elle ne sentira son épuisement qu'après la paix. Je réponds que tout le monde ne convient pas que ses finances soient aussi épuisées que vous le supposez. De vastes États lui fournissent de grandes ressources. Qu'on se souvienne qu'à la fin de la guerre dé Succession, guerre qui avait englouti des trésors, l'empereur Charles VI soutint encore toute une campagne contre les Français, sans subsides étrangers» lorsque la reine Anne fit la paix d'Utrecht séparément. Faut-il attendre qu'Annibal soit aux portes pour se déclarer contre lui ? Qu'on se souvienne qu'en l'année 1733 le comte de Zinzendorflf pariait que les Franruis ne passeraient pas le Rhin, pendant qu'ils bombardaient et prenaient Kehl. La sécurité ajoute que, lorsque le feu roi acquit la Poméranie ultérieure, tout le monde crut que la Suède ferait revivre tôt ou tard ses droits sur cette province, et cependant cela n'arriva pas. Cette comparaison est fausse, et ce raisonnement tombe de lui-même. Comment mettre en parallèle un royaume épuisé et démembré comme la Suède, avec la puissante Maison d'Autriche, qui, loin d'avoir fait des pertes, médite actuellement des conquêtes ?
« Les partisans outrés de la reine de Hongrie soutiennent qu'il n'y a point d'exemple que la Maison d'Autriche ait commencé une guerre pour recouvrer des provinces perdues. Il ne faut citer de tels fails qu'à des ignorants. Celle Maison n'a-t-elle pas voulu reconquérir la Suisse ? Combien de guerres n'a-t-elle pas faites pour rendre la Hongrie héréditaire ? Et quelle était cette guerre entreprise par Ferdinand II pour chasser Frédéric V, électeur palatin, de la Bohême, dont il avait été élu roi par les vœux des peuples ? Ne fut-ce pas une guerre sanglante que la Maison d'Autriche fit à Bethlem Gabor pour lui ravir la Transylvanie ? Enfin qu'est-ce qui excite h présent la reine de Hongrie à presser les Français avec tant d'ardeur, si ce n'est l'espérance de reconquérir l'Alsace, la Lorraine, et de détrôner l'Empereur ?
« Uaisonnait-on bien k Vienne, quand on y disait : « Il est im- « possible que le roi de Prusse nous attaque, car aucun de ses aïeux
OIH PliCKS
« ne nous a fait la guerre? » Ne nous trompons poîni : k^ ejteriit>]eâ du passé, fussent-ils même vrais, ne prouYent rien (miut favti(j[r. CeU@ assertion-ci est plus sûre-i tout ce qui est possible peut arriver.
« 10° Pour fortiûer tous ces arguments par des preuves plus palpables, je n'ai qu'à vous rappeler un propos que M. de Moléir général aulricbien passant par Berlin, tint à M. de Schmettau : a Ma cour n*est « pas assez mal avisée pour attaquer la Silésie; nous sommes alliés « avec la cour de Dresde ; le chemin de la Lusace mène à Berlin le c plus directement; c*est là qu'il nous convient de faire la paiz; #
« Vous dires que Mole parlait au hasard. Mais voyez ce qui cozifirme que le dessein de faire la paix à Berlin était celui de la cour de Vienne. Le prince Louis de Brunswick avait entendu parler de ce môme plan à ^ la reine de Hongrie, au service de laquelle il était ; il en avait fait con- Gdence à son firère, le duc régnant ; et celui-là me Tavait communiqué. Un aveu de la bouche de Fennemi tient lieu d'une démonstration.
« Je conclus que nous n'avons rien à gagner en attendant, mais tout à perdre; qu'il faut donc faire la guerre, et qu'il vaut mieux, s'il le faut, périr avec honneur que de se laisser accabler avec honte quand on ne peut plus se défendre. »
(0) Lettres de Frédéric II à madame la comtesse de Comas ^ ancienne grande- maîtresse de la cour de la feue reine douairière.
A Neustadt, le 44 novembre 4760.
« Je suis exact à vous répondre, et empressé à vous satisfaire. Il est singulier, comme l'âge se rencontre. Depuis quatre ans, j'ai renoncé aux soupers, incompatibles avec le mélier que je suis obligé de faire; et, les jours de marche, mon dîner consiste dans une tasse de chocolat* Nous avons couru, comme des fous, tout enflés de notre victoire, essayant si nous pouvions chasser les Autrichiens de Dresde; ils se sont moqués de nous du haut de leurs moutagnes; je suis revenu sur mes pas, comme un petit garçon, me cacher de dépit dans un des plus maudits villages de la Saxe. A présent, il faut chasser de Freyberg et de Chemnitz messieurs les Cercles, pour avoir de quoi vivre et nous placer.
« (]\'sl, je \ous jure, une chienne de vie, (|u'e\cepté Don Quichotte,
l^rsonne n*a menée que moi. Tout ce train, tout ce désordre qui ne finit point, m'a si fort vieilli que vous aurez peine à me reconnaître. Du côté droit de la tête, les cheveux me sont devenus tout gris; mes dents se cassent et tombent. J'ai le visage ridé comme les falbalas d'une jupe, le dos voûté comme un moine de la Trappe. Je vous préviens sur tout cela, afin qu'en cas que nous nous voyions encore en chair et en os, vous ne vous trouviez pas trop choquée de ma figure. Il ne me reste que le cœur qui n'est point changé, et qui conservera, autant que je respirerai, les sentiments d'estime et d'une tendre amitié. Adieu. »
Le 27 novembre.
a Vous voyez, ma bonne maman, avec quelle activité vous êtes servie : voici le tabac. Nous arrangeons ici nos quartiers d'hiver; j'ai encore une petite tournée à faire, et ensuite j'irai chercher la tranquillité k Leipzick, si elle s'y trouve. Mais, pour moi, ce n'est qu'un mot métaphysique qui n'a point de réalité. Entre nous soit dit, c'est une chienne de vie, ma bonne maman, que celle que nous menons; mais il faut faire bonne mine à mauvais jeu.
a Adieu, ma toute bonne; ne m'oubliez point, vous auriez grand tort, car personne ne vous aime et vous considère plus que je le fais. »
Le 3 décembre.
a En vérité, ma bonne maman, vous êtes bien experte, et je vous félicite de vous connaître si bien en hydropisie. L'aventure qui vient d'arriver est tout ordinaire ; il n'y a point de couvent même où cela n'arrive. Moi, qui suis fort indulgent pour les faiblesses de notre espèce, je ne lapide point les filles d'honneur qui font des enfants. Elles perpétuent l'espèce, au lieu que ces farouches politiques la détruisent par leurs guerres funestes. Je vous avoue que j'aime mieux les tempéraments tiop tendres que ces dragons de chasteté qui déchirent leurs semblables, ou ces femmes tracassières, foncièrement méchantes et malfaisantes. Qu'on élève bien cet enfant; qu'on ne prostitue point une famille, et qu'on fasse, sans scandale, sortir cette pauvre fille de la cour, en ménageant sa réputation autant que possible.
« Nous avons la paix, ma bonne maman, et je me propose bien de rire entre quatre yeux, quand j'aurai le plaisir de vous voir. Adieu, ma bonne maman, je vous embrasse. »
A Moisson, lo 20 décembre.
« Ji; vous envoie, ma bonne roaman, une bagatelle pour yous faire un m souvenir de moi. Vous pouvez vous servir de celle labalière pour y mel- 1 (re du rouge, ou des mouches, ou du tabac, ou des dragées ou des ^ piluK's ; m.iis, à quoique emploi que vous la destiniez, pensez au moins, T en voyant ce cliirn , cet emblème de la fidélité , que celui qui vous renvoie passe en allacliement pour vous la fidélité de tous les chiens de Tunivers, et que son dévouement pour votre personne n'a rien de commun avec la fragilité de la matière qu'on fabrique ici. J'ai commandé ici de la porcelaine pour tout le monde, pour Schœnhausen, pour mes belles-sœurs ; en un mot, je ne suis riche k présent qu'en «elle matière fragile. J'espère que ceux qui la recevront la prendront pour bon argent, car nous sommes des gueux, ma bonne maman, il ne nous reste que l'honneur, la cape et l'épée, et de la porcelaine.
« Adieu, ma chère et bonne maman ; s'il plaît au ciel, je vous verrai encore face k face , et je réitérerai de vive voix ce que j'ai dit ; mais, (juoi que je fasse, je n'exprimerai que très-imparfaitement tout ce que mon cœur pense sur votre sujet. »
Au quartier do Rellcm, le 8 juin 4762.
a Je suis bien persuadé, ma bonne maman, de la part sincère que vous prenez aux bons événements ciui nous arrivent. Le mal est que nous avons été si bas, qu'il nous faut k présent toutes sortes d'événements forlunrs pour nous relever, et deux grandes paix qui pourraient rélablir le calme partout ailleurs, ne sont, en ce moment-ci, qu'un acheminement pour finir la guerre moins mallicureusemenl.
« Je souliaile de tout mon cœur que le ciel vous conserve jusqu'k ce que je vous puisse voir, vous entendre et vous embrasser. Selon toute apparence, vous pourrez redevenir, dans peu de temps, les tranquilles et pacifiques habilanls de Berlin. Pour nous autres, il faudra guerroyer jusqu'k l'extinction de la chaleur naturelle. Il faut pourtant que tout ceci finisse, et la seule perspective agréable qui me reste k la paix, est de vous assurer, de vive voix, de toute ma considération et de l'estime avec lesquelles je suis, ma bonne maman, votre fidèle ami. »
Le 27 juin.
c Je me réjouis, ma bomie maman, de ce que vous avez si bon courage, et je TOUS exhorte fort d'en redoubler encore. Tout fmil; ainsi il faut espérer que cette maudite guerre ne sera pas la seule chose élernelle dans ce monde. Depuis que la mort a troussé une certaine c... des pays hyperboréens, notre situation a avantageusement changé, et devient beaucoup plus supportable qu'elle ne Tétait. Il faut espérer que quelques bons événements arriveront encore, dont on pourra proOter pour parvenir à une bonne paix.
« Vous me parlez de Berlin. Je souhaite beaucoup de vous y savoir tous ensemble; mais je voudrais que, si vous y alliez, ce ne fût point comme des oiseaux perchés sur une branche , et que vous y pussiez rester avec la dignité convenable. Gela fait que j'attends le moment où je croirai celte sûreté établie sur de bons fondements pour vous écrire d'y retourner. Si tout ceci finit bien et honnêtement, que je bénirai le ciel de vous revoir, ma bonne maman, et de vous embrasser! Oui, je dis embrasser; car vous n'avez plus d'autre amant dans le monde que moi; vous ne pouvez me donner de la jalousie, et je suis en droit d'exiger un baiser pour prix de ma constance et de ratlachemenl que j'ai pour vous. Vous pouvez vous y préparer. Finette * en dira ce qu'elle voudra, elle en pourra sécher de dépit ; car, depuis son défunt duc, elle n'a plus de baiseur.
« Adieu, ma bonne maman; pardon des pauvretés que je vous écris; c'est que je suis seul, que j'oublie quelquefois mes embarras, que je vous aime, et que je profite du plaisir de m'entretenir avec vous. »
A Peterswalde, ce 29 octobre 1762.
« Je voudrais pouvoir prendre tous les jours une forteresse, ma bonne maman, pour recevoir de vos aimables lettres ; mais des imbéciles de commandants m'en perdent souvent d'une façon honteuse, et quand j'ai des empereurs qui me veulent du bien...., jugez après c(ihi de la jolie situation où je me trouve. Si notre empereur vivait encore, nous aurions la paix cet hiver, et vous pourriez retourner de ph'in
1 Petite chienne.
522 PliCES JUSTIFlGATTVfiS.
saut dans ?olre paradis sablonneux de Berlin. Hais le public qui se flatte a cru, sans raison, que la paix suivrait la prise de Schweidnitz. Vous avez peut-être espéré que cela pourrait être; mais je vous assure, autant que j'y puisse comprendre, que nos ennemis n'ont encore aucune envie de s'accommoder. Jugez, après cela, s'il serait prudent de retourner à Berlin, au risque de s'enfuir à Spandaw à la première alarme. « Vous me parlez de la pauvre Finette; hélas! ma b<mne maman, depuis six ans, je ne plains plus les morts, mais bien les vivants. Cest une chienne de vie que celle que nous menons; et il n'y a aucun regret à y donner. Je vous souhaite beaucoup de patience, ma bonne maman, et toutes les prospérités dont ces temps calamitenx sont susceptibles; surtout que vous conserviez votre bonne humeur, le plus grand et le plus réel trésor que la nature puisse nous donner. Pour moi, ma vieille amitié et l'estime que je vous ai vouée ne se démentiront jamais. Je suis sûr que vous en êtes persuadée Adieu, ma bonne maman. »