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HAhVAaO CnncOF (IBRARY JUL 181904
MOHEN-^OlttHN COLLECTION
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Coup d'œil sur l'ancienne Germanie. — L'Europe change de face au cinquième siècle. — Origine de la naUon prussienne. — Ëlévalion des comtes de Ilohenzollem; Maison de Brandebourg; premiers Électeurs. — Frédéric-Guillaume, surnommé le Grand Électeur. — Frédéric, son Gis, premier roi de Prusse, a pour successeur Frédéric- Guillaume I^' ; caractère, gouYcrnement de ce prince; forces toujours croissantes du nouyeau royaume.
Jusqu'au septième siècle avant Fère vulgaire, les notions géogi*aphiques n'avaient pas mérite le nom de science; mais, grâce aux voyages de Thaïes, dePythagore, de Selon, aux navigations de Hannon et de Scylax, aux doctes recherches d'Hérodote, à l'expédition des Dix-Mille, aux conquêtes d'Alexandre, aux pérégrinations de Néarque et de Pythéas, au génie d'Âristote, à l'école d'Alexandrie, à Ératosthène, à Hîpparque, à Polybe, historien des gueires puniques, à Jules César, héros à la fois et narrateur, le champ s'ouvrit devant l'esprit humain ; et, sous Auguste, Pomponius Mêla put tracer un tableau, ou plutôt une esquisse systématique des connaissances acquises'.
* Daunou, Cours â^ études historiques,
'SùM
2 INTEODUCTION.
Vers cette époque, Strabon ^ lui-même , malgré ses longs voyages et ses immenses études, ne connaissait la Germanie que par les guerres de César, de Drusus, de Germanicus, de Tibère. Aux yeux des géographes d'alors notre continent se terminait, au Noi-d, vers rembouchure de l'Elbe, et, au Sud, dans les régions qu'arrose le Niger, tandis qu'une ligne, tirée du cap Saint-Vincent aux bouches du Gange, en marquait la plus grande étendue, du Couchant au Levant.
Tel était Yuniven d'Alexandre, Vuniven des Romains!
Mais que de vastes régions, que de multitudes guerrières en dehors de leur joug! C'est là précisément, dans ces mondes inconnus, derrière ces ténèbres mystérieuses, que la Providence tenait en réserve, iK)ur les époques marquées, les redoutables instruments de ses décrets.
Après avoir essayé une description du Rhin depuis sa source jusqu'à son embouchure, qu'il nomme Flevo^ Pomponius Mêla assigne à la Geimanie, pour limites, au Couchant, la rive de ce fleuve; au Midi, les Al|)es; à l'Orient, les Sarmates; au Septentrion, l'Océan. Voilà, à ])eu près, à quoi se réduisent ses indications. D'ailleurs, nulle critique sérieuse, nulle analyse approfondie ; travaillant sur des ouvrages perdus pour nous, il ne compare pas ; il rapproche seulement les vieilles et les nouvelles relations. Son abrégé, néanmoins, oflre bien auti-ement d'intérêt que celui de Denis le Ptriègéie^
* Né à Amaséc, en Cappadoce, 2(0 ans environ avanl iésus^irisl.
INTnODUCTION. 3
et, Ton y trouve le système du célèbre bibliothécaire d'Alexandrie, ÉratosthèHe*, premier fondateur de la Véritable astronomie.
Sous Vespasicn, Pline, neveu du naturaliste, dut à sa situation personnelle de beaucoup plus amples documents^ car il avait servi eta Germataie; descendu sur les côtes dU Nord, dans le pays desCauques, aujourd'hui roidenbourg, le savant romain n'osa toutefois pas s'engager bien avant dans l'intérieur. Mal^ heureusement, ses vingt livrés^ consacrés aux guerres de Rome avec les Germains^ ont disparu dans la niiit des temps. Au reste, bien qu'ayant puisé aux sources mêmes, Pline tae parle de cette contrée qu'avec une grande réserve.
Après avoir reconnu la difficulté d'en déterminer l'étendue, vu les évaluations contradictoires de ceux qui s'en sont occupés^ il répartit tous les peuples germains en cinq classes i V les Ftni(w* ou Vindiles, auxquels se rattachent les BurgUndiones, les Varini, les Cafini, les Guttones, au N.-E.; 2" au N.-O., les Ingevones^ les Cimhres^ les Teutons^ les Cauque$ et les îles voisines; 5"* à l'O., les I$let)aneSf avec les peuples voisins du Rhin, en y comprenant les Cimbres méditerranéens; 4® au S.-O., les Hertniones, les Suéves, les Hermundures, les Calles^ les ChOrusques ; 5"* les Peuciniens et les Bastames, dans le Bas-Danube, jusque chez les Daces.
C'est au voyage d'un chevalier romain, Julianus, depuis Carnuniunif en Pannonie, jusqu'au pays de l'ambre
' Malle-Brun, Précis de la géographie universelle. « Vénèles.
2 INTEODUCTION.
Vers cette époque, Strabon ^ lui-même, malgré ses longs voyages et ses immenses études, ne connaissait la Germanie que par les guerres de César, de Drusus, de Germanicus, de Tibère. Aux yeux des géographes d'alors notre continent se terminait, au Nord, vers Tembouchure de TElbe, et, au Sud, dans les régions qu'arrose le Niger, tandis qu'une ligne, tirée du cap Saint-Vincent aux bouches du Gange, en marquait la plus grande étendue, du Couchant au Levant.
Tel était Yuniven d'Alexandre, Vunivers des Romains!
Mais que de vastes régions, que de multitudes guerrières en dehors de leur joug! C'est là précisément, dans ces mondes inconnus, derrière ces ténèbres mystérieuses, que la Providence tenait en réserve, iK)ur les épocpies marquées, les redoutables instruments de ses décrets.
Après avoir essayé une description du Rhin depuis sa source jusqu'à son embouchure, qu'il nomme Flevo, Pomponius Mêla assigne à la Germanie, pour limites, au Couchant, la rive de ce fleuve; au Midi, les Ai|)es; à l'Orient, les Sarmates; au Septentrion, l'Océan. Voilà, à ])eu près, à quoi se réduisent ses indications. D'ailleurs, nulle critique sérieuse, nulle analyse approfondie ; travaillant sur des ouvrages {lerdus pour nous, il ne compare pas ; il rapproche seulement les vieilles et les nouvelles relations. Son abrégé, néanmoins, ofTre bien autix^meut d'intérêt que celui de Denis le Pèriégéie^
* Né à Amâséc, en Cappadoce, 2(0 ans environ avaul iésus-Clirisl.
et, Ton y trouve le système du célèbre bibliothécaire d'Alexandrie, ËratosthèHe % premier fondateur de la Véritable astronomie.
Sous Yespasien, Pline, neveu du naturaliste, dut à sa situation personnelle de beaucoup plus amples documents^ car il avait servi eta Germataie; descendu sur les côtes du Nord, dans le pays desCauques, aujourd'hui l'Oldenbourg, le savant romain n'osa toutefois pas s'engager bieîi avant dans l'intérieur. Mal^ heureusement, ses vingt livrés^ consacrés aux guerres de Rome avec les Germains, ont disparu dans la niiit des temps. Au reste, bien qu'ayant puisé aux sources mêmes, Pline he parle de cette contrée qu'avec une grande réserve.
Après avoir reconnu la difficulté d'en déterminer l'étendue, vu les évaluations contradictoires de ceux qui s'en sont occupés^ il répartit tous les peuples germains en cinq classes t V les Vinites^ ou Vindiles, auxquels se rattachent les BurgUndioneSf les Varini, les Carini, les Guttones, au N.-E.; 2" au N.-O., les Ingevanes^ les Ctmhres^ les TeutonSf les Cauques et les îles voisines; 5"* à l'O., les hleDoneSf avec les peuples voisins du Rhin, en y comprenant les Ctmbres méditerranéens; A^ au S.-O., les Hermione$, les Suéves, les Hermundures, les Galles^ les Ckirusques ; Sf" les Peuciniens et les Bastarnes, dans le Bas-Danube, jusque chez les Daces.
C'est au voyage d'un chevalier romain, Julianus, depuis Camunîum, en Pannonie, jusqu'au pays de l'ambre
* &IaUe-Brun, Précis de la géographie univeiselle. « Vénèles.
A INTEODUCnON.
jaune, que le siècle de Pline dut ses notions sur les eontrdes voisines de la Vistule.
Maisy tout en reconnaissant les dminentes qualités de Pline, et cette docte ardeur qui l'attirait sur toutes les i*outes de la science^ on peut, on doit lui reprocher plus d*un défaut; ainsi, souvent il copie au lieu d'analyser, et copie sans parfaitement comprendre; entre les témoignages des anciens auteurs grecs et les relations contemporaines, il ne sait pas assez distinguer : de là, dans ses descriptions, de fi*ëquentes incohérences et de choquants anachronismes; enfin, l'étendue et la configuration de la terre ne reposent à ses yeux sur aucun principe fixe', et il erre incertain, entre Hipparque et Ëratosthène.
Un contemporain de Pline, mais plus jeune; un homme qui avait vu Néron, Galba, Othon, Vitellius, Domitien et leurs dignes Romains, l'extrême tyrannie avec l'extrême bassesse; qui, après les avoir étudiés à l'œuvre, les a condamnés et flétris ; un historien auquel est échu l'insigne honneur d'effrayer tous les oppresseurs du monde, et de troubler le crime en ses plus hauts triomphes; Tacite a tracé de la Germanie un admirable tableau.
Cétait trois ans après le désastre de Cornélius Fuscus, sous le second consulat de Trajan, Tan 851 de Rome, 98 ans après Jésus-Christ. Encore sous l'impression de ce douloureux souvenir, et dans une sombre prévision. Tacite y supplie les dieux d'envoyer aux Barbares des
* llallc-Briio, Précis de la géographie unioerstUe.
luttes intestines, dernière sauvegarde de TEmpire.
Pages sublimes, qu'on ne saurait assez méditer! Indispensable introduction à toute histoire d'Allemagne, pour quiconque veut interroger les origines des institutions modernes, militaires, judiciaires, féodales, et le berceau de la société actuelle.
Mais jamais Tacite n'avait franchi le Rhin : aussi ses données géographiques sont-elles brèves, succinctes, souvent même inexactes. Selon lui, (( cette conw trée était bornée, au Midi, par le Danube; au Nord, c( par rOcéan; au Couchant, par le Rhin. A l'Orient, « dit-il, les montagnes et une crainte mutuelle la sé- « parent desSarroates ^»
11 est un joug que les plus mâles intelligences no peuvent entièrement secouer : ce joug, c'est l'esprit de leur temps. De là aussi chez Tacite de graves erreurs sur la religion des Germains; mais dans les appréciations morales et politiques tout son génie éclate.
Beaucoup plus circonstanciées, les descriptions de Ptolomée, malgré des erreurs, ont été adoptées. Quoiqu'il n'ait pas visité lui-même les lieux dont il parle, ses travaux ont obtenu confiance. Très-probablement, l'auteur avait consulté d'anciens mémoires, les cartes du temps de Jules César, d'Auguste, de Tibère, et ces glorieuses tables, solennellement exposées à Rome, où figuraient les peuples vaincus et les provinces soumises, nobles fastes de la puissance nationale; énergique, incessant appel à l'ardeur des conquêtes.
* De siia, moribus et popitlis Germaniœ.
Ce n'est doue pas la Germanie de son temps que Ptolomée nous montre, la Germanie des Antonius, mais une plus ancienne.
Quant à la Scandinavie et aux îles voisines. Tacite, Pline, Mêla, Ptolomée, les considèrent comme un archipel servant d'appendice à la Germanie orientale, que Tacite nomme Suevia. Malte-Brun en conclut que, de ce cMéf les connaissances géographiques des anciens durent s'arrêter aux grands lacs de la Suède méridionale, et vers Feutrée du golfe Bothnique.
En analysant les divergences d*opinion entre Pline, Tacite et Ptolomée, quelques auteurs modernes, Meibom ' père et fds, BurkhardGotthef, Struve, etc., aflirment qu'elles ne sont pas tellement grandes qu'on ne puisse les concilier. Selon eux, la Germanie, longue de 187 lieues', et large de 281, était bornée à TOccideut, par le Rhin; au Midi, parles Alpes; à l'Orient, par la Yistule ; au Nord, par l'Océan septentrional.
LesGeionains prétendaient descendre du dieu TuisioUj fils de la Terre; de là, les noms nationaux de Tuissch ', Deutschf Deulschland, Tuiston donna le jour à trois (ils; de là aussi trois peuples, les Ingevans^ les Istevons, les Ilermiont ou Ilerminont. Telle avait été, selon les croyances vulgaires, l'origine des nombreuses fractions
* Le vérilablc noui de celle race de savanU élail àîeybaum; mais, comme dans leurs ouvrages en lalin ils s'apitelèrenl Meibomius^ celui de Meibom a prévalu.
* En donnanl à la lieue 2,000 ptii f^mélriques.
* 300 ans avanl Jésits-TJirisl , l*yUiéas nomme les Teutons^ et i*c nom reparail encore dans la guerre des Cimbrcs.
germaniques, toutes indépendantes les unes des autres, mais toutes unies par Tamour de la guerre et de la liberté .
Divisée en plusieurs peuples, la grande famille germanique habitait un même territoire; de là, unité et concentration : mais chacun de ces peuples avait néanmoins ses lois distinctes.
Parmi eux, se distinguait une race supérieure, les Suives S occupant les contrées situées sur le Rhin jusqu'à sa source, à partir du confluent du Mein; puis, se répandant vers les sources du Danube, ils s'avançaient, à travers FAllemagne, jusqu'à la mer Baltique.
C'est d'eux que César se préoccupe particulièrement, comme Tacite des Susses^ ou Saxons, au Nord-Ouest de l'Allemagne, entre l'Elbe et le Rhin et à leur embouchure.
L'organisation des deux peuples était opposée : chez Fun, indépendance pleine et entière, isolement de l'individu; chez l'autre, convergence de tous les membres vers l'unité sociale. Le Suève était mieux préparé à repousser l'étranger : au Saxon appartenait une attitude personnelle plus énergique, mieux caractérisée'.
Entre les peuples saxons et suèves se trouvaient les Cattes, habitant la Hesse d'aujourd'hui. Très-habiles à
* Schweifen^ courir çà et \h,
* Sassen, demeure ûxe. Peul-élre a-t-on adoplô ces deux origines, comme s'appliquant au caractère distinctif des deux peuples. Peut-être aussi, et plus yraisemblablement, le nom de Saxons, Sachsen, est-il dû alacourtcépcc qu'ils portaient, cl celui de Suèves vient-il dcscc, mer, prononcé quelquefois swée^ et indiquant leurs premières demeures. (Kolilrausch, Histoire d*AUemcignê.)
* Ibidem,
la guerre et très-braves, leur infanterie était la plus redoutable de la Germanie.
Tous les Germains se partageaient en hommes libres et non libres; mais ces derniers se subdivisaient en deux classes : les uns, ainsi que dans les temps modernes, attaches à la glèbe, recevaient du propriëtaii*e une maison avec un morceau de terre, et, comme retour, ils lui payaient une redevance en grains, en bétail ou en étoffes faites de leurs mains ; les autres, vraiment esclaves, étaient achetés, vendus, employés à toute espèce de travaux; en outre, ils n'avaient pas le droit de porteries armes, privilège exclusif des hommes libres.
Aux prêtres seuls appartenait la présidence des asseml)lées : ne reconnaissant d'autres maîtres que le ciel, ces fiera Germains ne croyaient pas aliéner leur liberté par cette déférence pour les célestes représentants. Les oracles des dieux décidaient de la guerre. H Un certain nombre de fermes, réunies par une convention mutuelle entre les propriétaires, constituait une commune, et plusieurs communes un canton, zone plus ou moins vaste dans laquelle s'exerçait un droit commun de pûture et de parcours. Enfin, l'association de plusieurs de ces cantons formait le comté ou district, le gau, avec mission de protéger, contre l'ennemi, la vie et les biens des particuliers.
Dans chaque district, un juge, peut-être appelé dèslors graf, comte; au-dessus de lui, les centeniers, ayant juridiction sur cent fermes, prononçant sur les affaires de peu d'im)K)rtance; pour les grandes, ils en
référaient au graf. Sans appointements fixes^ ils recevaient de chaque propriétaire un présent.
Au-dessus de tous^ comme couronnement de Tédifice, était l'assemblée du peuple. Tout honmie libre, riche ou pauvre, en faisait partie avec un droit égal.
Dans certains districts, l'administration entière reposait sur des coutumes, et là il n'existait pas de juges permanents. Mais, en temps de guerre, on choisissait un chef, un duc, he^-zog^ dont les pouvoirs cessaient avec la guerre (Duces ex virluie sumunt. Tacite.) D'autres peuples germains en avaient un, môme en paix. Les services rendus motivaient le choix (Reges ex nohilitale sumunt. Tacite.) ; puis, le fils remplaçant le père, une sorte d'hérédité s'établit. Quant à la dénomination de regeSf il ne faudrait pas lui donner une portée trop absolue, les Romains l'employant faute d'un mot plus propre à exprimer une autorité permanente.
Dans les circonstances difficiles, rois et chefs délibéraient d'abord entre eux, et les questions n'arrivaient devant le peuple que claires et nettement posées.
Les deux bases de la société germaine, c'était l'obéissance aux lois et le respect des dieux ^
Tous, détestant les villes murées, habitaient de rustiques cabanes; une nombreuse suite entourait les chefs : elle en recevait armes et chevaux.
Chez les riches Romains, aux esclaves seuls étaient abandonnés les offices domestiques : chez les Germains, des hommes libres, des guerriers ne rougissaient point
• Kolilrauscli, Histoire d'Allemagne^ lome 1.
la guerre et très-braves, leur infanterie était la plus redoutable de la Germanie.
Tous les Germains se partageaient en bommes libres et non libres; mais ces derniers se subdivisaient en deux classes : les uns, ainsi que dans les temps modernes, attacbés à la glèbe, recevaient du propriétaire une maison avec un morceau de terre, et, comme retour, ils lui payaient une redevance en grains, en bétail ou en étoffes faites de leurs mains ; les autres, vraiment esclaves, étaient acbetés, vendus, employés à toute espèce de travaux; en outre, ils n'avaient pas le droit de porter les armes, privilège exclusif des bommes libres.
Aux prêtres seuls appartenait la présidence des assemblées : ne reconnaissant d'autres maîtres que le ciel, ces flers Germains ne croyaient pas aliéner leur liberté par cette déférence pour les célestes représentants. Les oracles des dieux décidaient de la guerre. b Un certain nombre de fermes, réunies par une convention mutuelle entre les propriétaires, constituait une commune, et plusieurs communes un canton, zone plus ou moins vaste dans laquelle s'exerçait un droit commun de pûture et de parcours. Enfin, l'association de plusieurs de ces cantons formait le comté ou district, le gau, avec mission de protéger, contre l'ennemi, la vie et les biens des particuliers.
Dans cbaque district, un juge, peut-être appelé dcslors graf, comte; au-dessus de lui, les centeniers, ayant juridiction sur cent fermes, prononçant sur les affaires de peu d'iniiK)rtance; pour les grandes, ils en
référaient au graf. Sans appointements fixes, ils recevaient de chaque propriétaire un présent.
Au-dessus de tous, c^mme couronnement de Fédifice, était l'assemblée du peuple. Tout honmie libre, riche ou pauvre, en faisait partie avec un droit égal.
Dans certains districts, Fadministration entière reposait sur des coutumes, et là il n'existait pas de juges permanents. Mais, en temps de guerre, on choisissait un chef, un duc, heer-zog^ dont les pouvoirs cessaient avec la guerre (Duces ex virlule sumunt. Tacite.) D'autres peuples germains en avaient un, môme en paix. Les services rendus motivaient le choix (Reges ex nohililale sumunt. Tacite.) ; puis, le fils remplaçant le père, une sorte d'hérédité s'établit. Quant à la dénomination de reges, il ne faudrait pas lui donner une portée trop absolue, les Romains l'employant faute d'un mot plus propre à exprimer une autorité permanente.
Dans les circonstances difficiles, rois et chefs délibéraient d'abord entre eux, et les questions n'arrivaient devant le peuple que claires et nettement posées.
Les deux bases de la société germaine, c'était l'obéissance aux lois et le respect des dieux ^
Tous, détestant les villes murées, habitaient de rustiques cabanes; une nombreuse suite entourait les chefs : elle en recevait armes et chevaux.
Chez les riches Romains, aux esclaves seuls étaient abandonnés les offices domestiques : chez les Germains, des hommes libres, des guerriers ne rougissaient point
• Kohirauscli, Histoire d'Allemagne^ lome 1.
de les remplir, n'y attachant aucune idée servile ; or, ce n'était pas là une des moindres différences entre la société germaine et le monde romain.
Au reste, un tel système a traversé bien des révolutions : quand les chefs de tribus devinrent de puissants rois, les charges de leur maison devinrent aussi les dignités de leur cour.
Aux femmes, les soins de Tagriculturc, des troupeaux, du ménage; aux hommes, l'honneur de provo* quer l'ennemi, do faii*e et de recevoir des blessures : nul d'entre eux, à moins d'une extrême nécessité, n'eût daigné gagner, à la sueur de son front, ce qu'il pouvait conquérir avec son sang.
A des peuples sans villes, il fallait des dieux sans temples'. Au lieu de diviniser le vice, comme les Grecs et les Romains, ils paraient leurs dieux de beauté morale, de courage, de gi*andeur. Au fond de toutes leurs croyances, vivait le dogme de l'immortalité de r&me : de là, un héroïque mépris de la vie : à leurs yeux, mourir c'était remonter vers Téternelle patrie.
Nulle pompe dans les funérailles : seulement, un feu de bois précieux consumait le corps du guerrier éminent ; avec lui, compagnons fidèles, étaient brûlés ses armes ou son cheval de bataille. Un simple tertre de gazon recouvrait les cendi*es. Les gémissements étaient courts, mais longue la tristesse : aux douleurs de femme, les pleurs : dans les douleurs d'homme, un mMe souvenir.
' Henri llarlin, Hisioire dt Franct.
Une taille très-haute, des yeux bleus, des cheveux blonds, distinguaient cette race d'hommes. Chez ces SAUVAGES, de touchantes cérémonies consacraient Tindissolubilité du mariage : entre les époux, biens et maux, tout devenait commun : il fallait vivre et mourir ensemble. L'adultère était presque inconnu; ni les richesses, ni la beauté ne sauvaient de l'opprobre une femme impudique. Dans les mœurs, dans la législation des Germains, se retrouve Torigine de la loi salique, des épreuves et combats judiciaires, du vasselage, des justices seigneuriales, du régime féodal.
En général, la Germanie n'était couverte que de sombres forêts ou de landes marécageuses. Néanmoins, ses excellents pâturages nourrissaient d'innombrables troupeaux de bœufs; ses bois étaient peuplés de bisons, d'élans, de chevaux sauvages.
Le Un suffisait aux vêtements; les métaux précieux sommeillèrent dans les entrailles de la terre jusqu'au jour où la cupidité romaine commença à exploiter les mines d or de la Wettéravie * .
Bientôt, à ces peuples indigènes se joignirent de nombreuses colonies étrangères. Vers l'année 587 avant Jésus-Christ, Sigovèse, chef gaulois, conduisit, du fond du Bourbonnais, sur les rives du Danube et jusqu'aux sources de l'Elbe, une troupe valeureuse de Boiens. Les pays que ces étrangers occupèrent conservent encore
' Ancienne province du cercle du Bas-Rhin, comprise aujourd'hui dans hi Hcsse, le Nassau el les conlrées environnantes; cUetirail son nom de la Welter, affluenl do lu Nidda.
leurs noms; témoins la Bohême^ Bqjohemia; la Bavière, Bajoaria.
Trois siècles plus tard, eut lieu, sous la conduite d*un Brcnnus^ la fameuse expédition des Gaulois en Grèce et en Bithynie : ces Gaulois descendaient des compagnons de Sigovèse. Alors lesMarcomans (Markmanner, ou habitants de la Marche '), race indigène, habitant les bords du Rhin et la frontière des Gaules, se replièrent dans le pays que les Boiens venaient d'abandonner; leui*s possessions tombèrent en partage aux colonies venues du Nord, ou tii*ées de différentes nations*.
Circonstance remarquable! le peuple le plus éloigné des Alpes, un peuple confmé, par la nature, à l'extrémité sc[)tentrioiialo de la Germanie, s'est le pi*emier mesuré contre les Romains. Un siècle environ avant Jésus-Christ, abandonnant le Jutland, leur patrie, sous les ordres de TeutolK)c, les Cimbres et les Teutons se jetèrent sur ritalie, et anéantirent six armées consulaires ^
Pour les vaincre, il fallut Marins ^
' Ce nom, commun à plusieurs chefs gaulois, n'éUii qu'une qualification; de 6fen, 6rfnin, chef, roi, les Romains, y voyant un nom propre, firent Brennu»,
* Marche signifie province limitrophe.
' Pfcfi'el, Nouvel abrégé chronologique de V histoire et du droit /mblio tf Allemagne, tome I.
^ Tel fut IVlTroi anisd |Kir le dernier de ces désastres, que, longtemps après, une grande terreur s'appelait encore terreur cimirique.
* 102 ans avant Jésus-Clirisl ; onze ans après cette terrible journée de Noreia, mise, par Itome, au rang des jours néfastes; ei ensuite entre Verceil et Vérone.
INTRODUCTION. i5
Quarante ans plus tard, lleervest (Ariovîste) *, attiré par les divisions qui régnaient entre les Ëduens et les Séquaniens, traverse les Vosges; mais Jules César, alors dans les Gaules, accourt, et, par Tentière défaite d'Heervest, entre Montbéliard et Besançon, délivre les Éduens. Une telle victoire lui ouvrit les Gaules.
Partageant ensuite cette vaste contrée en trois provinces, le conquérant comprit dans la Gaule-Belgique tous les établissements des Germains sur la rive gauche du Rhin.
Mais Auguste ne maintint point ces démarcations. Ayant détaché de la Gaule-Belgique les pays situés audelà de la Meuse et de l'Escaut, il en forma une nouvelle province appelée Germania rhenana, et subdivisée en deux gouvernements : le premier, qui s'étendait depuis Sélestat, en Alsace, jusqu'au confluent du Rhin et de la Moselle, s'appela Germania prima ou superior; sa capitale fut Mayence (Maguniiacum) : l'autre, Germania secunda ou inferior, commençait au confluent de la Moselle et du Rhin, et finissait dans la Gaule- Belgique, aux embouchures de l'Escaut dans l'Océan germanique. Plus tard, Cologne (Agrippinensis colonia) devint sa métropole'.
Entre la Belgique et le Rhin, s'étendait une limite
^ Presque tous le$ noms germaniques avaient une signification propre ; et ce fait, on le rclrouvc chez la plupart des anciens peuples. lleervest Toulail dire chef d'armée. Les Romains en ont fait Arioviste,
» rfcffel, ihid.
^14 INTRODUCtiON.
hérissée de forteresses, et occupée par deux années romaines en permanence. On y assigna des demeures aux peuplades germanicpies qui voulaient se mettre à la solde des Romains, et qu*on peut compai*er aux Cosaques, dits des frontières, en Russie'.
Vers la môme époque, Drusus étendait la domination romaine jusqu'au centre de la grande Germanie; il pénétra par delà TElbe, au cœur môme de la Marche de Brandebourg. Continuant Tocuvre de César, FEmpire, pour n'avoir plus à craindre la Germanie, voulut se l'assimiler, comme il avait fait de la Gaule : calcul de prudence, beaucoup plus qu'entraînement d'ambition*.
Le Nord de la Germanie fatigua longtemps de sa résistance Rome indignée qu'une portion de la terre voulût encore rester libre; et, plus fort que ces légions réputées invincibles, le patriotisme triompha des oppresseurs du monde. César, il est vrai, passa deux fois le Rhin ; Brutus et Germanicus pénétrèrent jusqu'au Weser' et à l'Elbe; mais ce furent là des incursions plutôt que des conquêtes. Le cœur du pays maintint son indépendance : si môme les Romains conservèrent de la supériorité sur quelques points de la Germanie, les plus exposés à leurs invasions, ils ne durent cet avantage qu'aux retranchements et aux places fortes dont ils couvrirent les rives du Rliin et du Danube.
* lialle-Brun, Précis de la géographie univertcUe.
* Ucari Marliii, Histoire tle France^ luoie I. ' Yisiirgis.
INTllODtJCTION. 45
Arminitis ou HermannS qui, à la tête de ses GhérusqueS; peuples voisins de Goslâr'; avait châtié Finsoient oi^eil de Yarus^ au pied du Teuteberg, dans un champ appelé encore aujouird'hui le Wintfeld ou Champ de la vtcioiref entre la Lippe et l'Ems, près dé la petite ville deDetmold ', Arminiusest resté le hérod de ces temps reculés, et comme le représentant de la vieille Germanie. Malheureusemeut, sa gloire n^eàt paâ arrivée pure jusqu'à Uous. SU faut eu croûte Tacite ^ le grand homme qui venait d'affranchir sa patrie du joug étranger, voulut Taàservir. Massacré par ôes cou*citoyens, il eu reçut bientôt des houueurs presque di^ vins. Autour d'UU monument appelé Irmensaulj oU colonne d'Hermann, on venait en foule, tous les ans, chanter les louanges de l'illustre guerrier; son nom est encore populaire dans l'Allemagne d'aujourd'hui. L'auteur de la Messiade, Klopstock, a consacré trois bardits' à cette grande mémoire.
Moins éclatante^ mais immortelle aussi^ la renommée de Claudius Civilis, noble défenseur de l'indépendance batave, a traversé les &geS.
C'est au second siècle qu^eut lieu la fameuse expédi-
< Né l'an 18 avant Jésus-Christ.
* C'est à Goslar, dit-on, que le moine Berlliold Schwartz inVenla \A poudre k canon.
* Mais bientôt Germanicus, profltant des divisions survenues entre Arminius et Maroboduus, chef bohémien, vint rétablir les affaires des Homnlns dans la Germanie.
* Annales, liv. 11, chap. 88»
* Tel est le nom que Klopstock donna à ces drames-poêmes d'un genre nouveau ; il ne les destinait point h la représentation.
lion dû Marc-Aui'èlo contre les Marcomaos. Attirée par l'ennemi dans des déserts immenses, Tarmée romaine allait périr de misère et de soif, lorsqu'un orage extraordinaire et des torrents de pluie vinrent tout à coup rafraîchir les soldats, et frapper d'éiK)uvante les superstitieux Marcomans ' .
Depuis Marc-Aurèle et Commode, pendant tout le cours des troisième et quatrième siècles, les empereurs romains eurent à soutenir des guerres continuelles avec les différentes nations germaniques. Ces guerres se réduisaient à de simples ravages des frontières respectives. Depuis Drusus, nul ne porta plus loin l'aigle romaine que l'empereur Maximien, Germain lui-même d'origine, et le plus impitoyable ennemi de la Germanie ; mais il périt au milieu de ses sanglants succès. De telles conquêtes étaient plus difficiles à conserver qu'à faire.
* Tons les historiens s'accordent sur la réalité de ce fait; mais chacun rexpli(|Uo d'une furon diiïérente. Parmi les Païens, ceux-ci Tattri- Luenl à Jupiter Phwitis, ceux-lk h la puissance d'un muge uominé Anmphis. Consulte-l-on les auteurs ecclésiastiques ? Seluo les uns, on dut ce prodige aux prières des soldats clirétiens de la légion tnilitène ; selon d'autres, ce fut une légion toute composée de Chrétiens qui flédiit lo ciel : de là le nom de légion fulminante qu'ils lui ont donné. Sons dierdier à concilier ici ces assertions direrses, il est hon toutefois de remarquer en passant que déjà, au temps d'Auguste, une légion fuiminante éiaii connue, et que, sous llarc-Aurèle, il n'existait point de légions toutes composées de Clirétiens. A une époque où, depuis plus de cent uns, le Christianisme était la religion dominante de rÉIal, sous le règne de Tliéodose le Jeune, toutes les légions romaines étaient encore mêlées d'idolAlres. Le témoignage du code Uiéodosien ne laisse aucun doute à ce sujet. (Pfeflel, Nouvel abrégé chronologique de C histoire et du droit public d^ Allemagne.)
Avec ce prince finit Toppression des Germains'. Instruits par deux siècles d'iufortuue, ces peuples comprireut enfin que leurs divisions intestines faisaient la principale force de Tennemi ; et que, trop faibles pour résister isolément aux armées romaines, réunis^ ils seraient vainqueurs.
Alors commencèrent les associations des peuplades les plus exposées. Les habitants des contrées situées entre le Rhin, le Mein et le Lech, se liguèrent des premiers; de là, vers Tau 24M), sortit la célèbre nation des Allemannes^. Tout ce qui habitait entre le lUiin, le Mein, le Wéser, se réunit en un seul corps, sous le nom de Franks, c'est-à-dire d'hommes libres et indépendants.
C'est à dater de Tan 240, que les historiens latins mentionnent, pour la première fois, les Franks. Aurélius, encore simple tribun militaire, venait de battre cette confédération : ses soldats, qui voulaient marcher contre les Perses, firent une chanson dont le biographe d 'Aurélius a conservé le refrain : Mille Francoê, mille 5armalas occidimw; mille, mille, mille Persas quœrimus^.
< PfelTel, t6td.
* AUe, tous; mannen, hommes : toutes sortes d'hommes. En eflet, c'était UD assemblage nombreux de tribus diverses. Mafin, mannen, était Tancien nom générique que se donnaient tous les Germains.
M. de Sacy, dans son explication de la Genèse , affirme que les AUemans descendent de Japhet par Gomer et Ascenez. irAscenez, dit-il, sont venus les AUemans, que les Hébreux, encore aujour<rhui, appellent Askessim.
Au reste, celte opinion est fort ancienne.
> Pfeffel, ibid.
Au Nord des Allemannes, s'organisait la nation des Thuringiens, mélange des peuples qui habitaient entre le Mein, le Danube et le Hartz, et de Goths venus des bords du Tanaîs. Au delà des Thuringiens, entre le Wdser et la Trave» à la fin du troisième siècle» s'éleva, sur les deux rives de TElbe, cette nation saxonne, si fameuse depuis ^
A côté des Saxons, habitaient, le long de la mer du Nord, les indomptables Frisons.
Un peuple esclavon, les Sorbet, occupaient la Lusace et presque toute la Saxe électorale.
Ces ligues changèrent la face des choses dans la grande Germanie*. Rome, au lieu d'attaquer, dut songer à se défendre : ce n'était déjà plus i)our elle une question de conquêtes, mais de frontières ; les victoires d'Aurélien et de Probus n'eurent même d'autre résultat que de préserver momentanément TEmpire d'invasions de plus en plus menaçantes.
Au reste, comme pour placer à côté des fléaux de la guerre une sorte de compensation, Probus planta la première vigne sur les rives du Rhin et do la Moselle. Parmi les habitants de ces fertiles contrées, beaucoup, sans doute, ignorent qu'ils sont redevables de ce bienfait à un empereur romain '.
* llalle-Brun, Géographie nuUhémaiique , physique et politique, lome V.
* Pfeiïel. iWd.
* • \jL défaite des Franks, des BourKui^ons, des Vandales, des Logioos ou Lyges, qui s'élaienl cmitarés des Gaules, signala le conimenccmcnt du règne de l^bus. Il Uia qualrc cent raille BariMirrs, délirra et nHablit soixante -dix villes, transporta dans la Grande-
Tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, les Gcsars niniii-tenaient encore les limites de l'Empire sur le Rhin et
Bretagne des colonies de prisonniers , soumil une partie de TAllemagne, obligea les peuples vaincus de se retirer au-delà du Necker et de TËlbe, de payer aux Romains un tribut annuel en blé, Yaches, brebis, et de prendre les armes pour la défense de l'Empire contre des nations plus éloignées ; enfin, il bâtit un mur de deux cents milles de longueur, depuis le Rhin jusqu'au Danube: Probus conçut le plan régulier de défendre l'Empire contre les Barbares aYec des Barbares. Quand la République réunissait des peuples à ses domaines, elle leur apportait la vertu en échange de lu force qu'elle recevait d'eux. Que pouvaient les* Romains du siècle de Probus pour les Barbares ?
« Une poignée de Franks auxiliaires, que Probus avait relégués sur les rivages du Pont-Euxin, s'ennuyèrent : ils s'emparèrent de quelques barques, franchirent le Bosphore, désolèrent les côtes de la Grèce, de l'Asie et de l'Afrique, prirent et pillèrent Syracuse, entrèrent dans l'Océan, et, après avoir côtoyé les Espagnes el les Gaules, vinrent débarquer dans leur patrie aux emboucliures du Rhin, laissant le monde étonné d'une audace qui annonçait un grand peuple.
t Probus passa en Egypte, défit dans la Thébaïde les Blemmyes, sauvages d'Ethiopie, dont on ne sait presque rien; de là il marcha contre les Perses. Assis à terre sur l'herbe au haut d'une montagne d'Arménie , mangeant dans un pot quelques pois chiches , habillé d'une simple casaque de laine, teinte en pourpre, la tête couverte d'un chapeau, parce qu'il était chauve, sans se lever, sans discontinuer son repas, Probus reçut les ambassadeurs étonnés du grand roi. 11 leur dit qu'il était l'Empereur ; que si leur maître refusait justice aux Romains, il rendrait la Perse aussi nue d'arbres et d'épis que sa tête l'était de cheveux ; et il 6ta son couvre-chef, t Avez-vous faim ? » igouta ce Popilius de l'Empire, a partagez mon repas ; sinon, retirez- « vous. »
« Probus donna des terres, en Thrace, à cent mille Bastarnes (nation scytlie ou gothique), qui s'attachèrent au sol. H en avait partagé d'autres aux Gépides, aux Juthongues, aux Vandales, aux Franks ; tous ceux-ci se soulevèrent à divers intervalles.
t On peut fixer au règne de Probus la fin de la première grande inva-
au Danube : plus d'une fois méme^ ils repoussèrent les Germains au-delà de ces fleuves ; mais ce n'était qu'avec des efforts sans relâche. Encore avaient-ils recours, dans ces expéditions périlleuses, à d'autres Germains façonnés au joug de la discipline, et devenus Télite des armées it)maines ' . C'était la principale force des gardes prétoriennes : il en sortit des généraux, des empereurs, comme Maximin, Maxence, Magnence, Sylvain. Mais de tels alliés furent mortels à TEmpire; bientôt il allait toml>er sous les coups de ces mêmes Barbares, défenseurs soudoyés, oppresseurs imminents.
Pour assister à c^s immenses funérailles, il faut remonter jusqu'aux premières années du cinquième siècle. De ce point de vue, l'on découvre le berceau des principales nations de l'Europe; on voit une nuée de peuples, sortis la plupart de la Germanie, fondre, de tous côtés, sur le vaste et magnifique repaire où gi-
sion des Barbares , bien que les mouYemeuls t*cn fissent encore sentir sous Canis, Carin, Numérien, et qu'ils se prolongeassent sous Dioclélien jusqu'à Tuvénement de Constantin h l'Empire.
« iVubus, délivré dos guerres étrangères, éloulTa les révoltes de Saturnin , de Proculus et de Bonose. Dans le retour d'une si grande paix, il aflirmait qu'un n'aurait bientôt plus besoin d'armes. Il occupa les troupes oisives à planter des vignes dans la Pannonie , In llt*sie et les Gaules; et, selon Vopiscus, jusque dans la Grande-Bretagne : on croit que la Bourgogne lui est redevable de ses premières ricliesses. Probus, guerrier si digne du sceplre, u*en fut pas moins tué par ses soldats dans une guérite de fer, d'où il surveillait les li^gions employées au dessécbement des marais de Sirmidi, sa pairie. » ( Cliàleaubriand. Éludes historiques, tome I (tomeUI des Œuvres cornpUles), édition de Fume, Paris, MDCCCXXXU.)
1 Déjà même Odigubt avait eu une garde composée de Germains.
saient depuis si longtemps les dépouilles du monde, s'en disputer les lambeaux avec furie^ et, des débris de Rome, créer des royaumes, des États nouveaux.
Cette révolution, qui semble merveilleuse, à la distance où nous sommes placés, dut paraître naturelle aux contemporains; car elle était devenue inévitable. Comme ces vieux édifices qui, encore debout, tiennent à peine au sol, Rome, pour s*abtmer, n'attendait qu'un violent choc.
L'émigration des Huns décida sa chute. Ce peuple tartare', originaire des frontières de la Chine, et contraint à s'expatrier, soit par les victoires des Chinois, soit par une exubérance de population, avait enfin, après de longues courses, déployé ses tentes sur les rives du Tanaîs et sur les bords de la mer Noire, d'où il chassa les Alains. Se rejetant sur les Goths', peuplades primitivement venues de la lisière orientale de l'Europe, et qui s'étaient emparées, durant les règnes de Galien et de ses successeurs, dos pays situés entre le Danube et le Dniester, les Alains les entraînèrent jusque dans la Pannonie, où s'arrêtèrent les Ostrogoths ou Goths orientaux. Quant aux Alains, soutenus
* Nommé par les Chinois Hiong-nu. Existanl déjà plus de douze siècles avanl Auguste, il ne commence k être un peu connu qu'au temps des Scipions. (Daunou, Cours d* études historiques, tome VI.)
* Tacite, qui ne Toit dans les peuples germains que Suèves ou non SuèTes, range les Goths (Gothones) parmi les Suèves. Pline, au contraire, qui, ainsi qu'on l'a remarqué plus haut, partage l'Allemagne en cinq races, les classe parmi les Vandales; mais tous deux, d'un commun accord, placent leurs demeures à l'extrémité de la Germanie. (Kohlrausch, Histoire d^AUetnagney tome I.)
22 INTBODUCTION.
d'une année de Vandales et de Suèves venus de la Plusse et de la Pomëranie ^ ils se firent jour à travers In Germanie et les Gaules, jusqu'en Espagne; là ils fondèrent le célèbre , mais éphémère empire des Vandales'.
Cependant les Goths occidentaux , communément appelés Visigoths, s'étaient élancés d'abord sur l'Italie. Après en avoir dévasté une grande partie» leur soif du pillage n'y trouvant plus d'aliments, ces hôtes fai*ouclies promenaient çà et là d'avides regards. Séduits par le riche établissement des Vandales, ils suivirent leurs traces; puis, les ayant refoulés sur l'Afrique, ils élevèrent en Espagne le royaume des Visigoths.
L'impulsion était donnée : de toutes parts, s'ébranlaientd*innombrablespopulations,di(rérentesdemœHirs, de langage, d'origine; mais toutes également tourmentées du l)esoin d'améliorer leur condition sauvage; toutes aussi, dans cet immense remaniement providentiel, poussées en avant par une force surnaturelle. C'est ainsi qu'au quatrième siècle les Barbares, envahissant l'Empire, aflirmaient qu'un bras invisible les entraînait vers le Capitole.
S'étant réunie aux Allemannes, dans la Germanie, une bande de Suèves ou Schwîibes* s'empara de la rive droite du Rhin jusqu'au Mein, de l'Hclvélie, de la Rhé-
> PfelTel, ou%nigo déjà cité. Kn langue goUii(|uc ci en allemand, vamUUn veut dire errer.
* Souabes, selon l'ortliograplic françaii&e. Ouanl à la dénominaliiui de* Suèves, commune, du lemi» de Tadle, u un graud iHunUre d«-
inthoduction. 25
lie, de la Vindélicie jusqu'au Lech; qui devint la limite de leurs conquêtes, comme il fut depiiis la limite du Cercle de Souabe. C'est chez eux> dit-on, que se trouvait le Sancluaire de l'Alliance^ bocages sacrf^s où Ton sacrifiait les victimes pour la prospérité nationale.
Habitée par des Celtes * indigènes, l'tle britannique avait subi le joug. des premiers empereurs romains; mais, profitant des troubles de l'Ëmpiref les Bretons s'étaient affranchis. D'autres ennemis les menacèrent bientôt : ne pouvant résister aux Pietés* habitants féroces de la Calédonie, ces insulaires appelèrent à leur secours les Angles, les Saxons, les Jutes, nations germaniques établies dans la péninsule cimbrique, le Jut^ land, le Holstein et le Mecklembourg ; secours fatal : C4U*, au lieu d'auxiliaires, il donna des maîtres qui s'établirent dans le pays sous la conduite de leurs rois Ilengist et Horst.
Cependant un Barbare régnait pour la première fois en Italie : soutenu de ses compatriotes, prétoriens
nalions allemandes, on TaUribue k Tusage où étail ce peuple de porter une longue tresse de cbeveux, en allemand schweif.
Elle peut aussi se rattaclier, par une allusion k la Tie longtemps errante de ces peuples, au mot Bchtoeifeny courir çk et Ik, ou au mot see^ mer, leur primitive patrie.
< On donne aux Celtes une très-haute antiquité. Selon Ammien Marcellin et Timagène, Geltus, un de leufs rois, dont la mère s*appelait Galalie, leur aurait donné 6on nom; ce nom, selon Appien, Tiendrait d'un Celtus, ûls du Cyclope Polyphème, et conquérant de tous les pays nommés depuis celtiques. Or, ces pays, c*cst, k en croire ccrinins savanis, l'Europe entière. Mais l'opinion générale n'applique cette dénomination qu'aux provinces de la Gaule comprises entre la Méditerranée, les Alpes, le Rhin et l'Océan. (Dauupu, Cours d*éludes historiques.)
comme lui, Odoacre, (ils d'Edei-on, ministre d'Attila et chef (le la tribu desScyrres, avait facilement renversé le trAne de ces fantômes d'empercui^s, c[ui se décoraient encore du vain titre de Césars'. Déjà, après sept ans d'intervalle, le Consulat se relevait dans l'Occident; une foule de maux étaient réparés; et Odoacre, respectant les lois, les mœurs, les préjugés même des Romains, semblait se légitimer à leurs yeux à force d'habileté et de veitus, quand cette domination d'un jour fut détruite par Théodoric, venu de la Pannonie en Italie, et traînant à sa suite toute la nation des Ostrogoths.
Ravenne devint le siège de cette nouvelle monarebie italienne, qui s'étendait sur la Sicile, sur la Dalmatic, sur la Pannonie, sur la Provence, le [.anguedoc et une parlic (le l'Kspagne. Aloi*s, et a la voix d'un gniiid bomme, Tordre civil et administratif se releva en Italie, le sénat romain sortit un moment du toml>eau, la guerre cessa entre les différentes sectes cbrétiennes, d'utiles et splendides monuments s'élevèrent sur des ruines récentes, d'infects marais furent dessécbés, le commerce prit un rapide essor, et Tbéodoric, arbitre suprême des rois et des peuples, établissant ses sœurs et ses tilles sur les trônes des Visigotbs, des Bourguignons, des Tburingiens et des Vandales, adoptant pour fds un roi des Ilérulos, et, comme pressentant,^ du bautdes siècles, le vaste système de la fédération européenne, eut vrai-
> Quelques historiens représentent Odoacre comme roi des lléniles U (les Rugiens, et lui foui faire la conquOlc de rilalic ii la (i}lc «le t\ï^ |icu|iles : c*es( une double erreur.
ment le glorieux droit de dire à ses sujets romains : (c Imitez mes Goths ; ils allient à votre civilisation la vertu de leurs ancêtres; ils savent combattre leurs ennemis et vivre en paix entre eux *. «
Une tache sanglante souille la gloire de ce règne mémorable. Alexandre avait immolé Clitus : Théodoric fit périr Boëce, en 524, et lui-môme il mourut, peu de jours après, déchiré de remords.
A Théodoric succédèrent sa veuve, Amalazunte, gouvernant au nom de leur jeune fils Athanaric, puis un Théodat, qui fit étrangler Amalazunte, sa bienfaitrice ; Vitigès, vaincu et emmené par Bélisaire à Constantinople; Totila, qui deux fois ravagea Rome, et enfin Théia , défait par Narscs et tué les armes a la main, en 553.
Là se termine la domination des Ostrogoths sur l'Italie, qui rentre, jusqu'en 568, sous le sceptre des empereurs byzantins'.
Durant cette invasion générale du monde civilisé par le monde barbare, durant ce formidable déplacement de l'espèce humaine, nul peuple ne restait immobile, nulle place longtemps vide. A peine les Ostrogoths avaient-ils quitté la Pannonie, que les Lombards, anciens habitants des pays de Magdebourg et de Lunebourg, les y remplacèrent pour aller bientôt leur succéder dans Tempire de l'Italie.
D'un autre côté, les Francs-Saliens et les Sicand}res s'avançaient, comme à marches forcées, à travers les
< Malte-Brun, Précis de la géographie fmverseUe, ' DauDOii, Cours d'études historiques^ tome VI.
provinces belgiques jusqu'au cœur des Gaules, qu'ils soumirent; tandis que les Ripuaires, autre peuplade do la même nation, asservissaient les provinces germaniques situdcs entre TEscaut et le Rhin, jusqu^au-dessus do Spire * . Étendant alors leurs frontières à ce dernier fleuve, les Thuringiens y renfermèrent ainsi une grande partie des contrées désertées par les Francs.
Le passage, ou plutôt les courses rapides de toutes ces ardentes multitudes, avaient ruiné de fond en comble les Noriques et une partie de la Vindélicie : les Bojoariens, issus des anciens Bojens, et restés jusqu'alors parmi les Marcomans, repeuplèrent ces tristes pays ; telle fut l'origine des Bavarois'.
Quant aux Bourguignons, si Ton en croit les conjectures de quelques auteurs, sortis de la Poméranie et du Brandebourg, ils s'étaient établis, avec rassentiment môme des Romains, entre laGauIe-LugdunaiseetTItalie.
Toutes ces émigrations ayant dégarni de défenseurs et d'habitants les régions orientales de la Germanie, des Slaves et des Venèdes, accourus de la Sarmatie, s'en emparèrent, et se répandirent au loin, depuis les fnintières du Frioul et les rives de la Drave, dans la Carinthie et la Carniole, par la Bohôme, la Moravie, la Silésie, la Lusace, la Misnie, le Brandebourg, la Poméranie, le Mecklembourg, jusque dans le Holstein '.
> Pfeflel, môme ouvrage.
* Le sol et le climat les inviUiDt à ragriculture, ils deYinrent cultivateurs, en allemand batêem : de là primilivemcnt leur nom. Malle- Brun, GéogtttphH^ etc., tome V.
* Pfeflel, ouvrage cité.
Âiiisi> au cinquième siècle^ fut complètement changée la face de rEurope»
Maintenant quelques mots sur les Francs, qui, par la conquête des Gaules, arrivèrent à Tempire de toute la Germanie* Dès le troisième siècle, On les voit, envahissant la Gaule-Belgique, former des établissements sur la rive gauche du Rhin* Lente d'abord, leur marche pourtant ne s'arrêta jamais; enfin, sous lesMérovingiens> ils étaient maîtres des provinces en deçà de la Loire.
Fils de Hildérik et chef de la tribu des Franks-Saliens qui s'était fixée dans la Ménapie ^ , Illodowig ' (Clovis), vainqueur des Romains à la bataille de Soissons, acheva la conquête des Gaules. Quelques années plus tard, il bat les AUemannes ' à Tolbiac (Zollich) * dans le pays de Juliêrs.
* Dans les dernières années de l'Empire romain, la Ménapie ne dépassait point le diocèse de Tournai ; à ce diocèse étaient joints alors ceux de Bruges, de Gand et d'Tpres, qu'on en sépara depuis. C'est à Tournai, qu'au dix-septième siècle, on trouva le tombeau de Hildérik.
* Grégoire de Tours écrit : Chlodoveus. Ici le ch représente l'aspiration gutturale des Allemands. Dans le testament de saint Rémi, GloTis est nommé Hludovicus; Clothoweus, dans la lettre de Clovis aux évéques des Gaules; sur les monnaies, Chlodoveus ou Chlodovius; en grec, XXo^aîoc ; dans les grandes chroniques de Saint-Denis, Clodovée. En écrivant à ce prince, Tliéodérik, roi d'Italie, écrivait, conformément à ia prononciation des Romains d'Italie, Luduin ou Lodoin.
* Les vaincus reprirent alors le nom de Suèves^ qui plus tard se changea en SchwabeSj et, selon l'orthographe française, en Souabes. Mais les Franks continuèrent a désigner sous le nom û'AUenumia la Souabe, la Bavière et la Franconie méridionale. Ce nom, les Français rétendirent à toute la Germanie. (Malte-Brun, Géographie mathéma" tique, physique et politique^ tome V.)
* Les historiens ne sont point d'accord sur le vrai UiéAlre de celte
Les Thuringiens 8*ctaient empai*ës des deux rives du Rhin, au-dessous de Mayence : Hiodowig les chasse, et, pour défendre les bords du Mein, y transporte une forte colonie de Franks. De là le nom de Oti" Franken, France orientale, et plus tard celui de Franconie.
Revâtu, par l'empereur Anastase, du titre de consul ; salud, dans Téglise de Saint-Martin de Tours, du nom d'Auguste, ce farouche Sicambre qui, baissant la tête, adorait ce quil avait brûlé, et brûlait ce qu*il avait adoré ', mourut h quarante-cinq ans, chargé de victoires, de renommée, de forfaits. 11 avait porté la terreur de son nom jusqu'aux frontières d'Espagne. Sous lui, Paris devint, choix révélant une haute intelligence, la capitale de cet empire, cathedra regni, si jeune, si redoutable, qui portait dans ses ilancs Charlemagne, Louis XIV et Napoléon !
Revue par ses ordres , la loi salique est un des monuments de son règne.
Ce code, dont Torigiiie première semble remonter à l'époque où les Franks étaient encore au-delà du Rhin, ne régissait que les Franks-Saliens. Habile appréciateur des besoins du temps, Hiodowig laissa, à chaque |>euple de sa domination, ses lois particulières : ainsi, aux Gaulois romains, le code théodosien ; aux Visigoths, cette môme législation, modifiée par Alaric;
bataille. Quelques-uns indiquent Sira&bourg ; c'est ropinion des plus modernes.
* i#ifff, deponê colla, Sicamlfêr; adcrm qiêod ineendisti, ineende quod adarasti, (Idoles de saint HAmi J
aux BourguiguouSy la loi Gombelte ^ : de là les diverses coutumes qui depuis s'établirent en France.
Dans la dernière année de sa vie, le roi des Franks avait assemblé un concile à Orléans, acte hardi de souveraineté et d'indépendance , base de tous les droits exclusifs et personnels qu'entre les autres monarcfues catholiques ceux de France maintinrent toujours devant les papes.
De Hlodowig datent Tunité et la monarchie françaises.
Vers l'an 507, sur le sommet de la montagne au pied de laquelle s'élevait le palais des Thermes, et sur l'emplacement d'un cimetière romain, il avait jeté les premiers fondements de Téglise des saints apolres saint Pien*e et saint Paul, qui, plus tard, devint Sainte-Geneviève : là furent déposés ses restes.
Hlodowig avait reçu d'Anastase un diadème d'or ; il le donna au pape Symmaque : c'est l'ainée des couronnes composant la tiare pontificale. Boniface VIII ajouta la seconde, et Jean XXII la troisième.
Après sa mort, l'empire des Franks ayant été divisé en quatre parties, le royaume d'Austrasie échut à Théoderick , Taîné de ses fils. Or, TAustrasie comprenait, outre les provinces germaniques, tous les pays renfermés entre le Rhin,' la Meuse et l'Escaut *.
Hlodovng reposait à peine, depuis un quart de siècle,
^ Toutes ces lois se trouvenl dans le 4* volume de la collecUon des Historiens de France^ par Dom Bouquet.
* Pfeflel, Nouvel abrégé chronologique, etc., tome I.
dans la tombe, que le royaume des Bourguignons tombait au pouvoir des Franks. Les Ostrogoths se virent contraints de leur abandonner Arles et Marseille; romi>ereur Justinien leur cëda môme la souveraineté des Gaules : c'était en sanctionner la conquête.
Telle était déjà cette puissance qui , sous Karl-le-* Grand, devait comprendre la France, presque toute la Catalogne, la Navarre et TAragon ; la Flandre, la Hollande et la Frise; la Westphalie et la Saxe jusqu'à l'Elbe; la Francouie, la Souabe, la Tburinge et la Suisse ; les deux Pannonies , c'est-à^-dire l'Autriclie et la Hongrie; la Dace, la Bohâme, l'istrie, la Liburnie, la Dalmatie et plusieui*s cantons de FËsclavonie ; enlin, l'Italie entière jusqu'à la Calabre inférieure \
Mais cette monarchie immense et son mattre disparurent presque en môme temps : c'étaient deux colosses nécessaires l'un à l'autre.
Karl lui-môme ne se faisait pas illusion sur l'avenir : un jour qu'il s'était arrôté dans une ville de la Gaule narlionnaise, des barques Scandinaves vini*ent piller jumpi'au milieu du i>ort. Dans ces pirates, les uns croyaient voir des marchands juifs , africains ; d'autres, des Bi*etons. L'Empereur, lui, les avait reconnus : c< Des marchands ! s'écria-t-il, non ; mais de redoutables ennemis! »
Poursuivis, les pirates disparurent. Mais Karl, s'étant
> Mémoire tur les UmiUs de Vempire de CharUma(fM^ p«r D. Licblt*, bôiirdictiii (Paris, 1701, in-12). Voyez au&si U Carie du mênie empire, {Mir V. Uerlius, iu-fol., publiée k Pans Yen IGiO.
levé de tablei se mit à la fenêtre qui regardait l'Orient, et y resta longtemps, absorbe dans une méditation profonde, le visage inondé de larmes. Comme nul n'osait l'interroger : « Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je pleure atnèrement? dit-il aux grands qui l'entouraient. Certes, je ne crains pas ces misérables; mais, quand je songe que, moi vivant, ils ont presque abordé ce rivage, je gémis, en prévoyant de quels maux ils peuvent accabler mes successeurs et leurs peuples *. »
Karl fut le plus grand et le dernier homme de sa race. Le reste ne compte pas. Ce géant mourut tout entier en 814. .
Revenons à la Germanie. Un fait bien remarquable, c'est que cette contrée, à laquelle du reste le nom de Teutonie conviendrait beaucoup mieux, n'a jamais été longtemps ni complètement subjuguée par l'étranger; car on ne saurait regarder comme tels les Franks , qui étaient eux-mêmes d'origine teutone. Pour les Huns, ils n'ont fait que la parcourir dans les cinquième et neuvième siècles; et les Slaves, les Vénèdes (Wenden ), qui, depuis le cinquième jusqu'au dixième, occupèrent la région entre TElbe et la Yistule, furent presque tous exterminés par les Germains revenus de la Saxe et de la Westphalie en Lusace, dans les Marches, la Poméranie , le Mecklembourg. Ils ne restèrent nation prédominante que sur les points extrêmes de quelques-uns de ces pays, principalement en Bohême et en Pologne.
* Le moine de Sainl-Gall.
On peut donc dire, sans crainte de blesser la vérité historique, que toute cette vaste étendue de pays située entre le Rhin , le Danube et TElbe, s*est toujours maintenue indépendante, homogène, vérit^iblement germanique ou teutone *. Indomptable pour les Romains, elle n*a été hal)itée, depuis Tère chrétienne jusqu*à la fondation de la grande monarchie des Franks, que par les nations teutones des Franks, des Âllemannes, des Saxons, des Thuringiens, de.s Bojens ou Bavarois : tous ses chels ou souverains sortirent de ces mômes peuples.
Durant les septième ' et huitième siècles, il est vrai, la Germanie fut enclavée dans la monarchie des Franks ; et, pendant deux cents années, ou la vit gouvernée, soit conjointement avec la France, soit séparément par les rois franks de la famille carlovingienne. Mais il est notoire que les Franks et leurs chefs étaient d*origine teutone. Karl-le-Grand ' et son (ils Lodwig r% maîtres à la fois des Gaules et de la Germanie, regardaient cette dernièi*e contrée comme leur plus importante possession : ils y passèrent une grande partie de leurs Hugues.
Sous leurs successeui*s , et après le partage de Ver-
* IlerUbcrg, Œuvres politiques^ lome I.
* I^ vingldeuxième année de ce siècle est la première de riiégirc. Le glaive d*une main el le Koran de Taulre, Maliomcl diangeail la face de rOrienl.
* Du temps de ce prince, rAUemagne te composait dos ducliés ou royaumes de Saxe, de Tliuringe, de Franconio, de Bavière ou de Souabe.
dun, la Germanie, par suite de nouveaux arrangements politiques, fut même gouvernée par ses propres rois teutons jusqu'à Textinction des Carlovingiens.
Depuis cette époque, 843, comme depuis Télection de Conrad P^, TÂllemagne n*a eu d'autres souverains, rois ou empereurs, que des princes allemands : témoin les empereurs des Maisons de Saxe, de Franconie, de Souabe, de Luxembourg, de Bavière, d'Autriche.
Pendant cette longue série de siècles, la nation teutone a reconquis ses anciennes possessions jusqu'aux Alpes, au-delà du Rhin, au-delà de l'Elbe, vers la Vistule *. Avec sa domination, elle y a rétabli son langage; ses enseignes triomphantes ont pénétré en Italie ; peu à peu s'est élevée cette masse imposante d'États confédéi*és qui, jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle , a conservé le nom d'Empire germanique.
Les premiers Germains vinrent-ils de la Scythie, de l'Arménie ou de l'Assyrie? L'histoire n'a point résolu ces problèmes, éternel désespoir des érudits '. Ce qui est digne d'elle, c'est de constater ce patriotisme âpre et rude comme le climat, cette indomptable valeur qui, à travers les âges, conservèrent libre et sans tache la vieille patrie; c'est de suivre, des forêts de la Germanie au pied du Capitole, ces fiers soldats qui détrônèrent le peuple-roi , couvrirent l'Eui'ope des débris de son naufrage immense, et, de ces débris, for-
^ Herlzberg, Œuvres politiques,
* Voir Lazius, Prétorius, Rudbeck, Gluvier, Eccard.
54 INTHODLXTION.
mèreiit les empires moderaes de France, d'Angleterre, d'Espagne, de Portugal, d*ltalie.
Des révolutions passèrent aussi sur le sol de la Germanie; mais révolutions temporaires, paitielles et localcjS. Telles furent, aux extrémités de cette contrée , les incursions des Romains , des Huns , des Slaves ou Yenèdes; telle, cette grande migration des peuples germaniques dans les provinces romaines aux troisième, quatrième , cinquiènte siècles» de Tère chrétienne; tels, s'il est permis d'offrir ici ce résumé rapide, la succession des dilTérentes familles de rois ou d'empereurs toujours nationaux qui gouvernèrent TAIIemagne, les guerres d'Italie, la longue lutte de TEmpire et du sacerdoce, les croisades, les changements survenus dans les anciens grands-duchés et autres iicfs allemands , le pass<age du droit héi*éditaire a Félection des empereurs, l'origine des électeui-s, le fameux Interrègne, les variations que suhit rélection impériale, le rétablissement d'une élection héréditaii*e de fait dans la puissante Maison d'Autriche, la salutaire abolition du droit de dididation ' , raffermissement de la paix des Cercles et de la Chambre de l'Empire sous Maximilien, l'introduction des capitulations des empereurs sous Charles Y, la réformation de Luther, avec les scissions religieuses qu'elle entraîna; la guerre de Smalkalde et celle de Trente-Ans, la paix de religion en 155«>, la mémorable paix de Westphalie en 1G48, la
* Droit sauvage, en vertu duquel ud sdguctir élaii autorisé a fain* lu guerre à t»on voisin, à loui meilre k feu ei ii MUig, Iruis jours aprè^ avuir Mgnifii^ la rupture de la paix.
gueiTe pour la succession d^Espagne, la paix d'Utrecht et de Rastadt, la sanglante lutte pour la succession de la Maison d'Autriche , suivie des traités de Breslau et d'Aix-la-Chapelle; la guerre de Sepi-Am, les traités de Hubertsbourg et de Teschen ^ ; enfin les agitations récentes qui, de nos jours, ébranlèrent l'Europe, où s'engloutirent des trônes et des républiques, d'où jaillirent de nouvelles couronnes pour être bientôt brisées, et dont TAllemagne sortit criblée de blessures, mais affranchie du joug étranger : voilà les principales commotions dont cette vaste contrée fut le théâtre, commotions, comme on Ta dit plus haut, temporaires, partielles ou locales, et que le caractère national traversa toujours avec gloire.
Ces pompeuses épilhètes de Vagina et Officina gentium données fauiàsement à la Scandinavie, la Germanie septentrionale a droit de les réclamer. Quelques historiens grec^s et romains, d'une date peu ancienne, font sortir, il est vrai, de la Scythie, de la Sarmatie et des fertiles contrées que baigne le Pont-Euxin , ces flots de barbares qui inondèrent et détruisirent l'empire romain. Mais on peut leur opposer de plus antiques témoignages, ceux de Pline, de Tacite, de Strabon, de Plolomée, l'autorité enfin du Golh Jornandès *.
Parmi ces peuples , c^ux qui habitaient d'heureux climats les auraient-ils abandonnés en masse? Non , sans doute; l'homme ne s'arrache point volontairement
* Herlzberg, Œuvres politiques.
* « L'iiislorien des Golhs, Jornandès, é?éque de Ravenne, dans son liisloire et dans son livre De origine mundi, consigne, au sixième
à la patrie qui lui offre un beau ciel , une nourriture facile , de commodes habitations.
Exiles au contraire, par la nature, sur un sol rigoureux ; réduits à disputer leur vie de chaque jour à une terre rclielle ou aux hôtes féroces des forêts, les fils du Noi*d de la Germanie durent plus d*une fois, avant de dire adieu aux foyers paternels, tourner des regards d*envie vers des lieux dont on leur racontait des merveilles. En efTet, quelques notions confuses de Tltalie étaient parvenues jusqu'à eux; un bruit lointain de civilisation avait pu retentir au fond de leurs retraites.
On se demande d*alM)rd comment tant de millions d'hommes sortirent d'une contrée relativement aussi pou étendue; mais ces irruptions furent successives; elles durèrent six siècles; chemin faisant, lesémigrants s'augmentaient des nations voisines ou vaincues. D'ailleurs, chez les masses dégradées, comme aux yeux de l'homme sans courage, la frayeur grossit les objets; soit donc par un lâche effroi, soit i)Our s'absoudre do leurs défaites, les Romains, exagérant le nombre de ces redoutables ennemis, y comprirent les fenmies mêmes et les enfants.
Sous cpielques rapports, le gouvernement des Germains ressemblait aux clans écossais. Ces clans parti-
sit*cle, des faits importants sur les pa^s du Nord el de l'K»l de l'Eun»|>e. Le diacre Warnefride publia une histoire des lombards ; un autre (.otli, l'anonyme de ItaveniM;, donna, un siècle plus lard, l.i des4!riplion générale du monde. • ( Cliàtemubhand , Œuvres cornfUetet, tome VI, f^oyages )
culierSy des fédérations communes les unissaient. Le duel est sorti des forêts de la Germanie; on a voulu aussi y voir le berceau du jury. Moins prodigues de sang humain que bien des sociétés plus civilisées, ces peuples avaient en horreur la peine de mort : l'amende était le châtiment ordinaire.
La chasse et la pèche ne faisaient point Tunique occupation des Germainsi ils cultivaient aussi la terre; leurs mœurs étaient simples et frugales; leur vie toujours active, leurs mariages plus féconds qu'aujourd'hui. A tant d'avantages, à une haute stature, s'alliaient une valeur sauvage, la soif du butin, le mépris de la mort. Étaient-ils blessés? leurs femmes et leurs mères comptaient leurs plaies sanspAlir; elles en suçaient le sang pour l'étancher. Un grand nombre d'entre eux, aussitôt l'âge de porter les armes atteint, laissaient croître leur barbe et leurs cheveux, jurant de ne les couper que sur le corps sanglant d'un ennemi ; vœu guerrier dont l'accomplissement pouvait seul acquitter leur dette envers la famille et la patrie. Ce vœu, les plus braves aimaient à le renouveler, s'astreignant môme à porter un anneau de fer, comme une marque de servitude qu'ils ne devaient laver que dans le sang ennemi ; plusieurs gardaient, toute leur vie, cette menaçante parure; ils blanchissaient avec ce symbole d'une si glorieuse captivité^ . Quel ne dut pas être l'ascendant de tels hommes sur ces lâches Romains sans mœurs et sans liberté !
* Tacilc, De si7tt, moribus et populis Germaniœ.
58 IfCTBODUCTION.
D*dpaisses ténèbres enveloppent le berceau primitif des Germains * : à quelle époque et dans quelles circonstances quittèrent-ils TAsie? Quelle cause les poussa vers le Nord? De quel peuple étaient-ils d^abord sortis, et que laissèrent-ils dans ces contrées en les quittant? On l'ignore : d^incontestables analogies de langage permettent bien d'entrevoir quelques relations avec les Perses, et plus encore avec les Grecs ; mais ce n'est là qu'un faible crépuscule dans une nuit obscure. Plus jaloux d'accomplir de grandes actions et non d'en pei*pétuer le souvenir, ils ne vivent que dans les annales de leurs ennemis^. Ce chaos commence seulement à se débrouiller, lors de leurs premières gueires avec les Romains. César, Pline, Tacite, ont tracé un tableau assez détaillé de leurs mœurs^ de leur religion, de leur gouvernement. Chez les Modernes, llertius^ Cluvier, Mascow surtout, se sont efforcés de réunir, en des cadres séparés, toutes les notions éparses dans les diverses relations grecques et latines.
Quelquefois vaincue sur divers points de son territoire, mais jamais conquise, la Germanie a donc trèsprobablement été toujours habitée par la môme nation depuis son origine ; aux preuves de cette assertion cidessus exposées s'en joint une autre également forte : c'est la grande ressemblance du langage teuton actuel avec celui que l'on parlait du temps de Jules César, de Tacite, de Pline, de Plolémée. Il est vrai que les pre-
• De ger, guerre, el mon, homme; c*esl-à-dire homme de comUl. « l^felTel, Souvtl abrégé chronologique dêthistoirt el du droit yuUic d^ Allemagne,
mîers Germaîiis, ne connaissant point récriture, n'ont laissé aucun monument historique, et que, depuis le commencement de Tère chrétienne jusqu'au huitième siècle, on ne trouve nulle relation en langue purement teutoile, si ce n'est peut-être la version gothique des Evangiles, attribuée à Févéque Ulphilas du quatrième siècle, dont je parlerai bientôt; mais les historiens, les géographes grecs et romains, Tacite surtout, offrent beaucoup de vestiges de l'ancienne langue teutone : l'analogie de leurs racines avec la moderne est frappante.
Les principales rivières de la Teutonie, comme le Rhin, le Danube, le Weser, TElbe, l'Ems, la Lippe, le Mein, le Necker, la Saale, l'Oder, laYistule, ont conservé jusqu'à présent les mêmes noms qu'on trouve dans César, Pline, Ptolémée et Strabon, à quelques variations près, que tant de siècles rendirent inévitables. Il en est de même de ses peuples : les Suevi sont les Souabes, les Bqjif les Bavarois ; les Frisii, les Frisons ; les ScutoneSf les Saxons ; les Burgunias de Ptolémée, les Bourguignons. Ceci s'applique également aux AUemannes, aux Angles, aux Longobards, aux Franks, aux Angrivariens ( Engem en Weslphalie)^ aux Rugiens et aux Sident de la Poméranie, etc. ^
Bien que les annales des nations germaniques aient été recueillies par des Grecs ou par des Romains; bien que Jornandès, historien des Goths, Paul Warnefride', et Erchenpert, historien des longobards, n'aient écrit
> Hertzberg, CEuvres politiques.
* Plus connu sous le nom de Paul Diacre. Tandis que Pierre de Pise
qu'oD latin, néannioiiis rorigine germanique perce trèssouvent dans les noms des hommes illustres dont ils racontent les hauts faits; Thierri donne Diederich; Ludovicus (ou Louis) donne Ludowig ; Chilpéric, Ililfreich. Les noms môme de Jomandés, deWamefride, d*£rcAmperlf sont germaniques.
Malgré leur rédaction en langue latine, les lois des nations teutones, des Fi*anks, des Saliens, desRipuaires, des Allemands, des Bavarois, des Frisons, des Bourguignons, des Angles, des Saxons, des Yames, des Longobards, et des Goths, ainsi que les capitulairesdes monarques francs, offrent une foule de mots teu toniques dont la racine répond parfaitement à la langue moderne*.
Un autre témoignage plus décisif encore, c*est la traduction des Évangiles contenue dans le fameux Code d'argent' (Codex argenteus\ que les Suédois, pendant la guerre de Trente-Ans, trouvèrent dans Tabbaye de
s*iQli(ulail grammairien de Karl-ln-Crand^ Paul Diacre enteigiuil à ce prince U*s lellres grec4iiics ei lalines.
* Voici queltiiicti exemples pris au hasard : àiallus, mahl, lieu où se ienaii l'assemblée publique ; Leudi, Uut, leudes; H^ergildum^ wehrgetd^ amende pécuniaire; Mannire^ mahnen^ sommer, appeler en justice; Murdrida, mord, meurtre; Marah, mahre, cheval, et de là le nom de maréchal; Anagrip, angrif, attaque; Munduaidus^ vormumi, tuteur; lleribannus, heerbann, arrière-ban; Karra, karre, char; Gasindui, geiinde,yà\ci', Rachimburgi, bUrgen, garant. U sérail facile, en multipliant les citations, de composer un volumineux dictionnaire des mois d'origine germanique dont les anciennes lois el les historiens abondent. (Ilerlzberg, Œuvres politiques,)
< c La bibliotlièque d'Upsal contient un trésor qui, pour moi, éuit d'un prix infini, et que je ne négligeai pas de visiter. C'est le ma-
INTRODUCTION. 4i
Werden en Westphalie^ et transportèrent à Upsal où il est aujourd'hui. Cette traduction, attribuée à Ulphilas, évéque des Ostrogoths, vers Tan 550, appartient évidemment à ridiome germanique. Fût-elle même, comme on l'a prétendu, l'ouvrage d'un Frank d'une époque postérieure, la nation teutone pourrait toujours la revendiquer.
Le premier monument authentique qu'offre ensuite la langue teutone, c'est le traita d'alliance contre l'empereur Lothaire, ou plutôt le serment que les deux fils
nuscril fameux, connu sous le nom de Codex argenteus, le manuscrit d'argent.
« 11 contient une traduction en langue goUiique d'une portion de la Bible. Cette traduction a été faite, au quatrième siècle, par un évéque arien, le Goth UlphilAs, pour ceux d,e ses frères qui habitaient la Mésie. C'est le plus ancien monument des langues du Nord. Cet Ulphilas in- Tenta un alphabet qui était une altération de l'alphabet grec. Il inventa même une sorte de procédé typographique pour tracer les caractères ; en eflel, sur un fond violet se détachent en relief les caractères, d'un aspect ordinairement argenté ; les initiales des chapitres et quelques passages sont en or. et également en relief. Celte disposition donnerait à penser que les lettres ont été évidées avec un emporte-pièce, et appliquées ensuite sur le fond violet qui les porte.
« L'histoire de ce manuscrit est curieuse. Découvert en i597, dans une abbaye de Westphalie, il fut transporté à Prague. Prague ayant été prise par les Suédois, en 1648, il fut trouvé dans le butin et envoyé à Christine. Mais ses aventures ne se bornent pas là : après avoir été volé par un soldat, il était dans sa destinée de Télre par un savant; du moins c'est ce dont on a accusé le docte Vossius. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'après sa mort le manuscrit fut racheté de ses héritiers par un grand seigneur suédois, Magnus de la Gardie, et donné à l'université d'Upsal. On le conserve soigneusement dans une boite fermée à clef. » ( Esquisses du Nord, par J.-J. Ampère. — Voir Revue de PariSy n* du 25 mars 1832.)
(le Louis-le-D(^lK)niiaire, Louis^ roi des Germains, et Charles, roi des Franks, se prêtèrent mutiieilement. Tan 842; à la tête de leurs armdes, près de Strasbourg. Nithard, historien contemporain, a conservé les for* mules de ce serment, Tune en langue thdotisquc, Fautre en latin, si toutefois on peut donner ce nom aux débris informes du langage de Virgile*.
Un examen attentif y découvre, presque h chaque mot, le germe de l'allemand actuel '.
Concluons, de tout ce qui précède, que les Germains ou Teutons étaient une nation aborigène et indigène; depuis le moment où ils apparaissent dans Thistoire pour la première fois, jusqu'à nos jours, on retrouve en eux mômes traits, môme physionomie, même air de famille, que le temps n'a point eflucés.
Quelques mots maintenantsur certaines circonstances physiques. Toutes les montagnes de TAUemagne dépendent ou du système des Alpes, ou de celui des monts IIercyniO'Karpathicns,qui s'y rattache par lelianhe-Alp, ou les Alpes de Souabe.
* Voyez pi^ces jnstidcalives (\).
' A des é|)<K|iies plus r(^n(cs, le KecueH des antiquités teutoniqttrs de Schiller, les ouvrages (^.lymolugiqucs ei liisloriques d'Ëckard et d'aulres antiquaires allemands, un grand nombre de libres pieux, lois que ceux des moines de Kero et Noiker l.abeon, les Évangiles d'Ollfried de Weissemburg au neuvième siècle, et, postérieurement, une foule de clironi(|ucs et de chartes, rédigées en langue teutone, attestent que, depuis ces temps anciens jusqu'à nos jours, cette même langue n'a jamais cessé d'être nationale dans les contrées germaniques. On la reconnaît k travers les altérations successives qu'elle a subies, et qui, à mesure (|ue l'on remonte le cours des siècles, ne la rendent inlelligible que pour les érudits.
Autour de tout ce pays montagneux, s'étendent les plaines ; la plus grande est celle qui, sans autre interruption que le cours des rivières, remplit la Basse-Silésie, Tancienne Lusace, le Brandebourg avec ses vastes mers de sables, la Poméranie et le Mecklembourg, le Hanovre, le Holstein, le Jutland et la partie basse de l'ancien Cercle de Westphalie.
Ses deux grands fleuves sont le Danube, né sur les hauteurs de la forêt Noire, et le Rhin, de nature beaucoup plus allemande, quoique sa source et sa fin n'appartiennent politiquement pas à l'Allemagne ; viennent ensuite l'Ems, le Weser, l'Elbe, TOder *, la Lippe, le Necker, la Saale, la Vistule.
Trop étendu en latitude pour devenir l'objet d'une définition générale, le climat de l'Allemagne peut être divisé en trois grandes zones principales : la première, celle des plaines septentrionales, soumise ù une température plus humide encore que froide, et surtout variable au gré de tous les vents ; la seconde, la plus agréable, s'étend du 48* parallèle au 51% et embrasse la Moravie, la Bohême, la Saxe, la Franconie, la Souabe, les contrées rhénanes et la Hesse, c'est-à-dire tout le milieu de l'Allemagne ; la troisième est celle des Alpes : l'élévation considérable du sol et la rapidité des pentes y produisent le rapprochement des températures extrémes.
Une particularité du sol allemand, c'est la merveilleuse abondance d'eaux minérales *.
' Son ancien nom, Weudo, slavon Wiadro, signiGe cruche d'eau, * Malle-Brun, Précis de la géographie universelle.
Siy panni les conti*ëes que nous venons de parcourir, il en est une que Tilpreté de son climat et la stërilitë de son sol semblaient avoir vouée à une éternelle obscurité, c'est le Brandebourg. Cependant un siècle aui*a à peine vu Tépée d'un électeur se changer eu sceptre royal*, qu'un monarque prussien s'avancera, à la téta d'une ligue de rois, contre la formidable révolution française.
Le Brandebourg, la Prusse *, la Poméranie restèrent plus longtemps barbares que les autres contrées de TEurope'; la chasse et la gueire étaient l'unique occupation de leurs habitants, que l'aigle romaine n'alla jamais saisir au fond de leurs forêts.
Tour à tour les Suèves, les Venèdes, les Vandales, les Saxons, les Franks avaient occui>é la Marche de Brandebourg ; peu à peu les physionomies individuelles de chacun de ces peuples s'effacèrent ; le temps finit par confondre, en un seul corps de nation, ces diverses successions d'habitants.
Vers le commencement du treizième siècle, l'idolâtrie n'avait pas entièrement disparu de ces contrées, et les plus illustres chevaliers de la ChrtUienté allaient, eu
* Ségur, Décade hittoriquê.
* Les peuples qui liabilaieiU la Priisse, durenl-ils ce nom de Po-HutsêM au Toisinage des Russes donl l'empire, déjà à ceUc époque, s'étrodail sur toute la Courlande et sur la Li thuanie ? Malte-Brun combat ceUe élymologie. A l'en croire, le nom de Prucu (prononcez Prusi) viendrail de quelque ancien mol wende, lié arec celui de pnu sinira, terre dure cl glaiseuse, comme le sont celles du plateau intérieur de la Prusse orientale.
» Ségiir, ihiil.
foule/ déployer, contre la Prusse proprement dite, leur pieuse vaillance. Odin, Tuiston, Man, Irmensul, étaient les principales divinités de ces hommes sauvages, qui adoraient aussi des lacs, des rivières, des serpents, des élans et autres animaux.
Chez eux, comme parmi les sectateurs de Maliomet, le paradis ne s'ouvrait que pour les braves ; Tenfer attendait les lâches. Ils mangeaient de la chair crue, buvaient du sang de cheval, ravageaient les pays voisins. Cruels non moins que superstitieux, ils sacrifiaient à leurs idoles les prisonniers faits à la guerre. Saint Adalbert, évêque de Prague, fut, chez eux, le premier missionnaire chrétien ; il y reçut la couronne du martyre, l'an 997. On l'appela Y apôtre de la Prusse; pour racheter son corps, le prince polonais Boleslas donna une quantité d'or d'un poids égal.
Si l'on en croit Crispus, trois rois de Pologne, du nom de Boleslas, s'armèrent pour convertir la Prusse ; mais ces peuples s'étaient aguerris : ils repoussèrent les agresseurs, et ravagèrent la Mazovie et la Cujavie.
Après une guerre de cinquante-trois années, les che-> vaUers de l'Ordre Teutonique, appelés par Conrad, duc de Mazovie, pour arrêter ces brigandages, subjuguèrent le pays. Le premier soin des vainqueurs fut de convertir les vaincus à la religion chrétienne, non, il est vrai, sans éprouver une opiniâtre résistance ; mais le glaive aida la parole.
En 1466, à la suite d'une bataille où le Grand-Maître, Louis d'Erlichshausen, fut battu, cette ancienne partie de la Sarmatie européenne, soumise à la domination de
rOrdro, devint un ficf dont le Grand-Mattre faisait hommage au roi de Pologne.
Nous verrons, en 1525, un cadet de la RIaison de Brandebourg mettre un terme à ce vasselage.
Malheureusement, avec le haptôme, les nouveaux chrétiens ne reçurent pas les lumières de l'Évangile ; ils n'avaient que changé de superstitions : leurs annales oflrent à nos regards toutes les absurdités sanglantes, tout le grossier fanatisme commun à tant d'autres peuples de TËurope, durant cet orageux sommeil de la raison humaine.
Depuis Sigefi-oi, beau -frère de l'empereur Henri r Oiseleur f et premier margrave ' de Brandebourg, jusqu'à nos jours, neuf dynasties gouvernèrent la Marche : celles des Saxons , de Waldeck, do Stade, de Ploetzk, d'Anhalt, de Bavière, de Luxembourg, de Misnie, enfin la Maison de Hohenzollern aujourd'hui régnante.
Sous le gouvernement des Saxons, Mistevoius, roî vandale, ayant ravagé les Marches, en chassa les chefs. L'empereur Henri II reconquit le pays, les Barbares furent battus; Mistevoius périt avec six mille des siens. Mais , pour avoir été rétablis , les margraves ne possédèrent pas plus tranquillement le Brandebourg. Toujours en guerre avec les Vandales ou d'autres i>euples barbares, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, leur puissance ne s*aiTermit que sous
* Soi» son ndmiiiîslralion furent ^*lablis les t-Yidithi de Uramlelmurg et <le lluvelU'rg par renipereur Olhon 1**'. Vingt-liuil ans plus (ani, le même prince fonda celui de Magdebourg.
Albert VOurs, premier margrave de la race aubaltinô*.
Deux empereurs relevèrent, Conrad III au margraviat, Frédéric -Barberousse à la dignité électorale. Quarante-quatre ans plus, tard, un prince vandale sans enfants, Prîmislas, lui légua par son testament la Moyenne-Marche. Albert posséda alors la Vieille et la Moyenne-Marche, la Haute-Saxe, le pays d'Anhalt, avec une partie de la Lusace.
Une obscurité impénétrable enveloppe les princes de la race anhaltine. Ce qu'on sait positivement, c'est qu'elle s'éteignit, en 1532, à la mort de Woldemar II. Louis de Bavière occupait alors le trône impérial ; regardant la Marche comme un fief dévolu à l'Empire, ce prince la donna à son fils Louis; de là une sixième race. Louis eut trois guerres à soutenir : Tune, contre les ducs de Poméranie, qui envahissaient la Marche- Uckeraine ; l'autre, contre les Polonais , dont les ravages désolaient le comté de Sternberg; la troisième, contre le fils d'un meunier de Bélitz : cet imposteur, usurpant le nom d'un Woldemar, frère du dernier électeur de la Maison anhaltine, s'était emparé de quelques villes; mais son parti et lui furent bientôt anéantis.
A l'Électeur succéda son frère Louis le Romain^, qui, étant aussi mort sans enfants, fut remplacé par Othon, son troisième frère. Ce prince, sans cœur, vendit l'Électorat, pour deux cent mille florins d'oi% nu
' Dans les neuf races de margnives ce fui la cinquième. * Ainsi surnommé parce qu*il naquit à Rome.
plus triste empereur qui ait pesë sur rAllemagney à ce Charles IV, de la Maison de Luxembourg, si énergiquemont qualifié par Maximilien I*' de perte de l'Empire, extltum imperti. Au reste, cette indignité ne lui profita pas, car il n'en reçut pas même le prix. Charles IV, dis- I)osant de la Marche comme s'il Teût payée, la donna à son lils Venceslas, qui voulut T incorporer à la Bohême dont il était roi.
A la mort de celui-ci, Sigismond, de la même RIaisoo, reçut rÉIectorat. La Nouvelle-Marche, conquise autrefois sur rélecteur Jean par l'Ordre Teutonique, mais rachetée depuis par Othon le Long, fut de nouveau aliénée à cet Ordre ; pressé d'argent, Sigismond la vendit aux chevaliers.
C'est ici l'époque où apparaissent les Ilohenzollem sur la scène politique.
Destinée singulière ! Un empereur va confier le sceptre d'électeur, un autre donnera la couronne de roi, à ces mêmes princes qui doivent un jour ébranler le trône impérial.
L'origine des Ilohenzollern ' se perd dans la nuit des temps; quelques historiens les font descendre des Witikind'; d'autres des Guelfes; d'autres des Colonna.
* Ils lirenl leur nom de l'antique cliàleau de Zollern, ou Hohenlollern, situé en Souabe, dans une contrée montagneuse et peu fertile, partagée en deux districts, dont l'un est séiMiré par le Danube, ei l'autre par les montagnes du VAbb (Rauhe-A!p ou Alpes de Smialfê) ou Alp.
• 1 Peu importe, dit Frédéric II dans ses Mémoire* ùe Brandebourg; toux les hommes ne sont-ils pasd*une race également ancienne ? •
La Maison de Brandebourg est une branche cadette des HohepzoUem. .
Tassillon est le premier comte de Hohenzollern connu dans Thistoire : il vivait vers l'an 800, Ses descendants, Danco, Rodolphe P% Othon, Wolffgang, Frédéric !•', Frédéric II, Frédéric III, Burchard, Frédéric IV, Rodolphe II, n'attachèrent à leurs noms aucun souvenir mémorable, et cette famille végétait confondue dans une foule d'autres seigneurs, lorsque, en 1200, un de ses membres, Conrad, fut élu burgrave ' de Nuremberg ; dignité importante, car cette ville, par sa position commerciale, était la plus florissante de T Allemagne. Se^ successeurs furent : Frédéric P', en 1216; Conrad II, en 1260; Frédéric II, en 1270. Frédéric III hérita de son beau-frère, le duc de Méran^ les seîgneuvie^ de Bareith et de Cadoitzbourg. Jean lui succéda, en 1298; et à celui-ci, Frédéric tV, en 1332.
Ce burgrave rendit de signalés services aux empereurs Albert, Henri YII et Louis de Bavière dans leurs guerres contre Frédéric d'Autriche. Il fit même prisonnier ce dernier prince, et le livra à l'Empereur, qui, par reconnaissance, lui abandonna tous les captifs autrichiens. Frédéric les relâcha, mais sous la condition qu'ils lui prêteraient hommage de leurs terres. Telle est l'origine des vassaux que les margraves de Franconie eurent en Autriche jusqu'à ces derniers temps*. A Frédéric IV succédèrent Conrad IV, en 1354;
* Voir à la Gn du Yolume (B).
* Frédéric, Mimoireè pour servir à thistoire de la Maison de Bran-
50 INTBODUOnON.
Jean II, en 1357; Albert VI, dit te Beau^ en 1361; et le neveu d'Albert, Frédéric V, que l'empereur Charles IV, après ravoir déclaré prince de l'Empire, en 1363, à la diète de Nuremberg, nomma même son lieutenant.
En 1402, Frédéric V partagea entre ses deux fils, Jean III et Frédéric VI, les terres de son burgraviat. Mais Jean III étant mort sans enfants, toute la succession échut à Frédéric VI.
Ce prince entra, en 1408, avec ses troupes, sur le territoire de la ville de Rottweil \ mise au ban de l'Empire, et rasa plusieui*s châteaux.
Quatre ans plus tard, il prit possession du gouvernement de la Marche, que l'empereur Sigismond lui avait conféré.
Comme, jusqu'alors, les électeurs de Brandebourg n'avaient pas résidé dans la Marche, la noblesse était devenue turbulente, factieuse. Pour rétablir l'ordre et la hiérarchie, Frédéric VI s'étant ligué avec les ducs de Poméranie, battit ces rebelles auprès de Zossen, et détruisit quelques-uns des forts qui leur servaient de repaires. La puissante famille de Quitzow résistait encore : il ne put la dompter qu'après lui avoir enlevé vingtquatre forteresses.
Les comtes de IlohenzoUern avaient fait un premier pas vers la puissance ; bientôt ils en firent un second plus décisif encore. Comme on Ta vu, TElectorat de Brandebourg avait passé, en 1322, des princes d'Anhalt, à l'empereur Louis de Bavière, et, de celui-ci, aux em*
* Arœ Havia; RoUovilla^ sur le Necker, dans le Wurtemberg.
INTkODUCtION. 54
perêurs Weiiceslàâ et Sigisitlônd, fils de Charles lY. Abandontiée à d'avides liétiteiiatite, cette principauté devint un théâtre de tronhlës, dé désordres, où le pauvre peuple, itil^trumënt et victime des factions des grands, n'avait en partage que niépris, que misère.
L'empereur Sigismond' connaissait le mal; mais, les moiivéknents de Hongrie et d'autres soins Fempéchant d'y i^médier, il céda la Marche de Brandebourg à ses? côiisins' Josse et Procope, mai^aves de Moravie. C< nouVel ordre dé choses ne fit qu'accroître la détresse di . pays; Josse, après avoir, dit-on, empoisonné son frère, écrasa ses sujets d'impôts. Accablé de soucis et d'années, il ebgagea là Mat*che, pour une certaine somme d*argent, à Guillautne, landgrave de Thuringe, surnothmé le Aiche. Mort, environ un an après, sans laisser d'enfants, tbus ses droits sur la Marche et sur la Lusace retournèrent à Sigistnond.
Celui-ci, à la fois empereur, roi de Hongrie et élec-' teùt* de Brandebourg, abandonna, pour la sûreté de 100,000 ducats, dbnt il se reconnaissait débiteur, la possession illimitée de la Marche au burgrave de Nuremberg, Frédéric VI, qui avait puissamment contribué à son élection; mais il se réservait la dignité électorales Wenceslas, son frère, roi des Romains et de Bohême, ratifia cette concession : c'était un véritable contrat hypothécaire.
' Si Ton veut suiTre rigoureusement l'ordre chronologique des faits, le litre d'empereur n'appartient à Sigismond qu'à dater du 10 septembre 1410. On vit alors, en même temps, trois empereurs, Sigismond, Josse, Wenceslas, tous trois de la Maison de Luxembourg.
En 86 chargeant d'administrer le pays, Frédéric 8*0hligeait à le pacifier avec ses propres forces, à ses risques et périls. On avait môme stipulé que cette province reviendrait à Sigismond et à Wenceslas, moyennant 100,000 écus d'or de Hongi*ie payés à Frédéric ou à ses hériliers, h titre d'indemnité.
Quatre ans après, le nouveau Margrave, appelé à la Diète de Constance, y joua un rôle des plus actifs, dirigeant presque seul le Conseil de TEropereur. Tout secondait ses vœux : Sigismond eut besoin d'argent; Frédéric, que ses économies et l'attachement des négociants de Nuremberg rendaient un des plus riches princes d'Allemagne, lui prêta 40,000 écus d'or, mais sur bons intérêts : car une déclaration, en date du 30 avril 1415, lui assura, ainsi qu'à ses héritiers mAles, les titres d'électeur de Brandebourg et d'Archi-Chambellandii Saint-Empire. Ce prince, aïeul de ces mêmes rois de Prusse dans lesquels la cour de Rome affecta si longtemps de ne voir que des Marquù de Brandebourg, fut comblé d'égards par le pape Martin V *.
Peu après son retour dans l'Ëlectorat, Frédéric (que désormais nous appellerons Frédéric I*') promit son assistance à Sigismond contre les Bohèmes, qui ne voulaient pas reconnaître ce prince pour roi; mais il y mit une condition ; ce fut qu'à son tour l'Empereur l'aiderait à reconquérir la Marche-Uckeraine envahie par les ducs de Poméranie. Cette condition, Frédéric sut la faire accomplir la première; secondé des villes hanséati-
* De la Maison Colonna, alliée, selon quelques ailleurs, comme ou Va vu plii« liaiil, ani Hohenxollern.
INTHODUGTION. OO
ques * d'Hambourg el de Lubeck, il fut vainqueur à Angermund^ et rentra dans toutes ses possessions. Quant aux affaires de FEmpereur^ TÉlecteur les fit moins bien que les siennes propres.
Bientôt se présenta une nouvelle occasion d'agrandissement. Albert, électeur de Saxe et dernier rejeton de la branche anhaltine, étant mort sans héritier mâle, Frédéric convoita ce duché; son fils avait épousé la fille d'Albert. Les ducs de Brunswick élevaient aussi des prétentions. Il conclut une alliance avec eux, aimant mieux partager que disputer cette proie. Déjà la ville de Wittemberg, futur berceau de la Réforme, était forcée de reconnaître ses lois; il allait poursuivre, quand TEm^ pereur, qui n'approuvait pas ce changement, donna au margrave de Misnie l'investiture de la Saxe. Frédéric renonça volontairement à sa conquête ' .
Cependant une guerre terrible s'était allumée au bûcher de Jean Huss : Sigismond, en faisant brûler vif ce fameux sectaire, lors du Concile de Constance', au mépris d'un liauf-conduit solennel, ne prévoyait pas que cette barbarie coûterait deux cent mille hommes à l'Allemagne. Engagé dans la lutte comme prince de rEmpu*e, Frédéric vit fondre sur la Marche un déluge de maux.
L'&ge iie lui enlevait rien de son énergie. Actif jusqu'au dernier soupir, il consolida ses conquêtes p.?^
* Voyez à la fin du volume (C).
* Frédéric U, Mémoires pour servir à Vhistoire de la Maison de Brandebourg. — Cernilius, Vies des Électeurs de Brandebourg.
* OuTert le 5 novembre 1414, fermé en 1418.
54 INTHODUCriON.
des traités, et étendit ses possessions par des achats. Après avoir encore concouru à l'élection de deux empereurSy Albert II et Frédéric III, et partagé ses États entre ses quatre fils, dont le second et le troisième portèrent successivement la couronne électorale, Frédéric mourut à Cadoltzbourg, le 21 septembre 1440. Il faut compter ce prince parmi les plus habiles fondateurs de la puissance prussienne.
Son fils Frédéric II, surnommé Dent de fer, à cause de sa force prodigieuse, le remplaça.
Ce prince donna un double exemple de magnanimité en refusant deux royaumes ; la Bohême, que le Pape lui o{ri*ait pour Tenlever à Podiebrad, et la Pologne, où les grands l'appelaient, mais qu'il déclara ne pouvoir accepter qu'au refus de Casimir, frère du dernier roi Ladislas. Touchés de cette générosité, les peuples de la Lusace se donnèrent volontairement à lui. Mais Podiebrad, au lieu de voir, avec plaisir, cette contrée passer entre les mains d'un prince qui n'avait pas voulu le dépouiller de la couronne, porta la guerre dans le Brandebourg; son ingratitude y trouva un juste châtiment. Repoussé par l'Électeur, il fut contraint de lui céder, par le traité de Guben, en 1403, Cotbus, Peitz, Sommerfeld, Bobersberg, Storkau et Bessekau.
Plus tard, Frédéric racheta, de l'Ordre Teutonique auquel elle était engagée, la Nouvelle-Marche. Othon III, dernier duc de Stettin, étant mort, la guerre éclata entre TÉlecteur et le duc de Wolgast\ Un accord y mit
* Voici pourquoi : Louis de Bavière, ^lecteur de Brandebourg, avail
fin la môme amiée; le duc de Wolgasl restait, il est vrai, en possession du duché de Stettin, mais en devenant feudataire de rÉlecteur, auquel la Poméranie prêta hommage éventuel. Cinq ans plus tard, Frédéric réunit, comme fief vacant, le comté de Wernigerode à la Marche, et prit les titres de duc de Poméi*anie, de Meddembourg, de Yandalie, de Schwérin, de Rostock, pays sur lesquels il avait droit de réversion^
Après avoir ainsi étendu et consolidé ses domaines, en 1469, ce prince, accablé d'infirmités, abdiqua eh faveur de son frère Albert. Ne se réservant de toutes ses richesses qu'une modique pension de 6,000 florins, il attendit la mort en sage, sans regretter une grandeur qui ne l'avait jamais ébloui. Frédéric cessa de vivre le 10 février 1471-
Albert, troisième fils de Frédéric P, avait cinquantesept ans, lorsque son frère lui céda le trône électoral. Ce prince brilla par sa valeur dans les combats, comme par son habileté dans les négociations : aussi fut-il surnommé Y Achille et Y Ulysse de l'Alletnagne.
Albert fit ses premières armes au service de TEmpereur, et se distingua, en 1438, dans la campagne contre les Polonais. Ses plus belles actions datent de l'époque où il n'était encore que burgrave de Nuremberg. Louis le Contrefait^ duc de Bavière, avait épousé une sœur d'Albert. Menacé d'exhérédation par son père, Louis le Barbu ^ il invoque le secours d'Albert :
fail, en i338, avec les ducs de Poméranie, un (railé portant que si leur ligne venait à s'éteindre, la Poméranie retomberait à l'Électoral. Ce traité, rEmpereur l'avait conGrmé.
54 OtTRODCCTION.
des traités, et étendit ses possesaions par des achats. Après avoir encore concouru à Télectiou de deux empereurs, Albert II et Frédéric III, et partagé ses États entre ses quatre fils, dont le second et le troisième portèrent successivement la couronne électorale, Frédéric mourut à Cadoltzbourg, le 21 septembre 1440. Il faut compter ce prince parmi les plus habiles fondateurs de la puissance prussienne.
Son fils Frédéric H, surnommé Déni de fer, à cause de sa force prodigieuse, le remplaça.
Ce prince donna un double exemple de magnanimité en refusant deux royaumes ; la Bohême, que le Pape lui offrait pour Tenlever à Podiebrad, et la Pologne, où les grands l'appelaient, mais qu'il déclara ne pouvoir accepter qu'au refus de Casimir, frère du derpier roi Ladislas. Touchés de cette générosité, les peuples de la Lusace se donnèrent volontairement à lui. Mais Podiebrad, au lieu de voir, avec plaisir, cette contrée passer entre les mains d'un prince qui n'avait pas voulu le dépouiller de la couronne, porta la guerre dans le Brandebourg; son ingratitude y trouva un juste châtiment. Repoussé par l'Électeur, il fut contraint de lui céder, par le traité de Guben, en 1402, Cotbus, Peitz, Sommerfeld, Bobersberg, Storkau et Bessekau.
Plus tard, Frédéric racheta, de l'Ordre Teutonique auquel elle était engagée, la Nouvelle-Marche. Othon III, dernier duc de Stettin, étant mort, la guerre éclata entre FÉlecteur et le duc de Wolgast*. Un accord y mit
> Voici pourquoi : Louis de Bavière, lecteur de Brandebourg, avail
fin la môme année; le duc de Wolgast restait, il est Yi'ai, en possession du duché de Stettin, mais en devenant feudataire de TÉlecteur, auquel la Poméranie prêta hommage éventuel. Cinq ans plus tard, Frédéric réunit, comme fief vacant, le comté de Wernigerode à la Marche, et prit les titres de duc de Poméranie, de Mecklembourg, de Yandalie, de Schwérin, de Rostock, pays sur lesquels il avait droit de réversion.
Après avoir ainsi étendu et consolidé ses domaines, en 1469, ce prince, accablé d'infirmités, abdiqua eh faveur de son frère Albert. Ne se réservant de toutes ses richesses qu'une modique pension de 6,000 florins, il attendit la mort en sage, sans regretter une grandeur qui ne l'avait jamais ébloui. Frédéric cessa de vivre le 10 février 1471.
Albert, troisième fils de Frédéric P, avait cinquantesept ans, lorsque son frère lui céda le trône électoral. Ce prince brilla par sa valeur dans les combats, comme par son habileté dans les négociations : aussi fut-il sur* nommé Y Achille et Y Ulysse de l'Alletnagne.
Albert fit ses premières armes au service de l'Empereur, et se distingua, en 1438, dans la campagne contre les Polonais. Ses plus belles actions datent de l'époque où il n'était encore que burgrave de Nuremberg. Louis le Contrefait, duc de Bavière, avait épousé une sœur d' Alberto Menacé d'exhérédation par son père, Louis le Barbu j il invoque le secours d'Albert :
fait, en i338, aTCc les ducs de Poméranie, un Irailé portant que si leur ligne venait à s'éteindre, la Poméranie retomberait à l'Électoral. Ce traité, TEmpereur l'aTàit conGrmé.
celui-ci accourt, s^empare de plusieurs villes sur le Danube, bat le vieux duc en plusieurs rencontres, s'empare de sa personne, et ne le remet à son cousin, Henri de Laiidshut, qu*A la charge par le prisonnier de supporter tous les frais de la guerre.
Les Nurembergeois révoltés lui contestaient quelques droits; ils avaient même brûlé une de ses villes : Albert marcha contre eux, assisté de Guillaume, duc de Saxe, du landgrave de Hesse, de ses trois frères, d'Albert, duc d'Autriche, d'Ulric, comte de Wurtemberg, etc. Les villes de la Haute-Allemagne soutenaient les Nurembergeois. La guerre fut sanglante. Albert fit des prodiges de valeur. Un jour, il s'enfonça seul au plus épais de la mêlée , jurant de périr ou d'enlever l'étendard ennemi. Après d'incroyables efforts, il le saisit, l'embrasse, et s'écrie : Où pourraii-je mourir plus glorieusement? Cerné de toutes parts, criblé de blessures, Albert allait succomber, quand les siens le rejoignirent, épuisé, presque sans vie, mais tenant encore l'étendard en lambeaux.
Au siège de Grœfenberg, il monta le second à l'as^ saut, s'élança le premier dans la ville, et, nouvel Alexandre, combattit seul, entouré d'ennemis, jusqu'à l'arrivée de ses troupes. Enfin , neuf fois vainqueur, une seule fois battu, il conclut, en iASO, avec les révoltés, une paix dont l'Empereur fut le médiateur.
Son frère atné, Jean VAlckimistêf étant mort en 1464, Albert se vit maître de sa principauté de Bareith ; six ans plus tard , l'abdication de son second frère Frédéric lui donnait l'Électorat de Brandebourg. Eu posses-
sion de tous les pays qui avaient appartenu à son père dans la Francouie et la Haute-Saie, Albert exerça sur les affaires, comme sur le chef de l'Empire, une trèshaute influence. Frédéric III lui témoignait une entière confiance. Ce fut TÉIecteur qui conduisit Tarmce impériale contre Charles, duc de Bourgogne, assiégeant Neustadt dans TÉlectôrat de Cologne, Tan 1474 ; mais le différend se termina à Tamiable, grâce à Thabileté d'Albert, qui donna aux négociations la plus heureuse issue. Intrépide sur les champs de bataille, ce prince n'était pas moins redoutable dans les tournois, où dix-sept fois il fut vainqueur. Ces trophées chevaleresques le couvraient de gloire , dans un siècle où la force du corps était en honneur, comme aujourd'hui la force intellectuelle. Albert fut un héros d'histoire et de
roman ^
Déjà plus que sexagénaire, l'Électeur présidait encore au gouvernement de ses propres États et à la direction des affaires de l'Empire. Mais, ce double fardeau étant devenu trop pénible, il abdiqua en faveur de son fils Jean, en 1476, se réservant la dignité électorale avec le droit de conseil, et vécut encore dix années, retiré en Franconie. Albert se rendait à Francfort, où les électeurs devaient se rassembler pour l'élection de MaximiUen I*^, quand il mourut subitement dans un bain, l'an 1486. Le mariage de sa fille Barbe avec Henri, duc de Glogau et de Crossen, amena bientôt ce dernier duché dans la Maison de Brandebourg.
< Ségur, D^sade historique.
Jean Cieiran, successeur d'Albert , fut, comme son nom l'atteste, habile dans l'art de persuader, ami des sciences et des lettres. On cite parmi les preuves de son éloquence la réconciliation de trois rois, Ladislas de Bohême, Casimir de Pologne, Mathias de Hongrie, qui se disputaient la Silésie, Il est vrai que six mille cavaliers appuyaient la logique du prince.
Henri étant mort, le duc de Sagan, son frère, disputa à Barbe le duché de Crossen; Jean intervint, battit le duc près de cette ville , et le fit prisonnier. C'est ce même duc de Sagan qui laissa mourir de faim un frère avec lequel il s'était brouillé : ce trait peint les mœurs du temps.
Après dix ans d'alternatives de revers et de succès, les deux partis s'accommodèrent à Camentz. On convint que Crossen et trois autres villes resteraient hypothéquées pour la dot de Barbe, qui était de 50,000 écus d'or. Ainsi détachées du duché de Glogau, ces possessions passèrent aux margraves de Brandebourg.
Peu après son avènement, Jean contribua à l'élection d'un empereur, sans contredit le plus remarquable des successeurs de Rodolphe de Habsbourg, et par les qualités de l'esprit, et par les avantages physiques.
Bon, humain, intrépide, savant ^ passionné pour
> Il composa et laissa manuscrits de nombreux traités sur les sciences ei les arts; il perfectionna la manière de fondre les canons, fit plusieurs découvertes dans la pyrotechnie, etc. Sous son règne, on retrouva l'ancien itinéraire da l'Empire romain, appelé Tablé de Peuiinger^ du nom de son plus ancien possesseur connu : c'était un savant d'Augsbourg qui vivait k la fin du quinzième siècle. D'après une foule de
IffTRODIJÇTION. 59
les lettres et les arts, actif, eoDemi de la flatterie, ce monarque laissa des traces durables de sa présence sur le trône. Sous son règne, on yit compléter la division de l'Allemagne en dix Cercles * ; disparaître la redoutable Cour vehmiquêf ou tribunal secret de Westphalie; l'introduction de Conseils auliques dans les divers États systématiser la jurisprudence de l'Allemagne; la justice cesser d'être un vain mot ; l'armée, devenue per^ manente, se régénérer; la Maison d'Autricbe, par, un mariage avec Marie, fille dei Charles le Timiraire, s'enrichir de la succession de Bourgogne et de celles de Hongrie et de Bohême, par le mariage de l'archiduc Ferdinand avec Anne, fille de Ladislas '; enfin la monarchie espagnole prendre vwig parmi les possessions autrichiennes : prince qui, sans avoir fait 4^ conquêtes, peut être considéré comme le second fon-<dateur de sa Maison; mais chez lequel de grands défauts balancèrent tant d'éminentes qualités; qui, sans cesse entraîné par une ardente imagination dans des entreprises au-dessus de ses forces et conçues sans prudence, les suivait avec mollesse et bientôt les abandonnait ; prodigue, parce que son père avait été avare;
considérations, qu*il serait Irop long d'exposer ici, on peut rapporter au temps de Séière ce précieux monument de géôgrapiiie ancienne.
* En ajoutant les Cercles d'Autriche, de Bourgogne, de Haute-Saxe et du Haut-Rhin aux çix anciens.
* Ce sont les acquisitions que les princes de la Maison d'Autriche
ont faites par des mariages qui donnèrent lieu k cette épigramme,
attribuée, sans fondement peut-être, au célèbre Matiiias Gortin, roi de
Hongrie :
Sella gérant alii, tu felix Auatria, n^bêi Nam qu» Mart aliis, dai tibi regoa Ytnui.
60 iNTBODUCTION.
souvent même réduit aux plus honteux expédients , et atteint, jusque sur le trône des Césars, par Thumiliant sobriquet de $ant argent : cet empereur fut Maxi^ milieu !*'.
Mais ce qui caractérise son règne , c'est Timmense impulsion do l'esprit liumain h cette époque, c'est Tardente fermentation qui semblait entraîner la société d'alors vers des réformes religieuses, politiques, civiles, commerciales, littéraires : l'imprimerie venait d'apparaître ; la poudre à canon était découverte ; devant l'Europe, le monde américain s'ouvrait.
Cependant, les fréquentes guen*es soutenues par les électeurs et les margraves de Brandebourg avaient épuisé le trésor. Pour le remplir, on eut recours à des moyens nouveaux : les États de la Marche établirent un droit sur la vente de la bière ; telle fut Torigine des Acciiti. Tous les autres États adhérèrent à cette mesure, hormis le^ villes de la Vieille-Marche : de là des révoltes d'une part, des représailles de l'autre, puis pour ces villes la perte de leurs privilèges.
Jean Ckèron sollicita et obtint du pape Alexandre YI la permission de fonder une université à Francfort-surl'Oder; mais il mourut, en 1499, sans avoir mis la dernière main à cette œuvre utile, confiée, dans son testament, au zèle de ses fils. L'un deux, Joachim, le remplaça; l'autre, Albert, devint archevêque de Magdebourg.
Joachim n'étant alors &gé que de seize ans, la Balle d'Or ^ semblait lui interdire le gouvernement; tout
I f^oyez il U fin du volume (D).
portait même à croire que son cousin Frédéric, dont les domaines étaient situés en Francouie, prendrait provisoirement les rênes de Fadministration ; mais celui-ci, loin de nournr aucun projet ambitieux, exhorta son jeune parent à consulter quelques princes de l'Empire, et à s*en rapporter à leur décision.
Interrogé, l'électeur de Mayence répondit que Joachim pouvait recevoir Fhonunage de ses sujets et se mettre en possession de FÉlectorat, la Bulle d'Or voulant que Fatné des électeurs séculiers succédât à FÉlecteur défunt; que FAge du prince n'était point un obstacle à la succession; qu'il Fempéchait seulement de voter pour Félection du roi des Romains \
Joachim I*^ marcha sur les traces pacifiques deson père. L'établissement de l'université de Francfort, Fan 1506, attira ses premiers soins : avec toute la cour, il assista à son inauguration. Instruit lui-même, ce prince protégea constamment Icà sciences et les lettrés. Aimant à s*entourer de savants, il en avait toujoui*s quelquesuns à sa table. Néanmoins , Joachim payait aussi son tribut à Fesprit du temps : « Il ne se contenta pas de témoigner son zèle pour la religion par l'établissement du séminaire de piété qu'il fit à Francfort, il en donna aussi une preuve convaincante en faisant condamner au dernier supplice trente-huit Juifs, dont deux avaient ét^ baptisés, et un Chrétien nommé Paul Fnimb. Il flt mourir celui-ci, parce qu'il avait vendu aux Juifs l'hostie consacrée, et ceux-là, parce
* Cernilius, Vies des Électeurs de Brandebourg,
02 iHTHODUCTlbif.
qu*au mëpris de Jésus-Christ ils rayaient percée à coups de canif, et que» comme quelques-uns Torit assuré , ils avaient tué quelques enfants de Chrétiens en leur ouvrant les veines \ n
Wichmann , dernier comte de Lindau , étant mort sans laisser d*enfants mflles» TËlecteur réunit à la Marche le comté de Ruppin, devenu vacant.
Vers la même époque, eut lieu un événement bien mémorable dans les annales de la Maison de Brandebourg. Un cadet de cette Maison, arrière-petit-fils d'Albert V Achille, le margrave Albert, nommé, eil 1510, Grand-Mattre de l'Ordre Teutonique, avait refusé à Sigismond, roi de Pologne , Thommage qu'il lui devait à ce titre ' : de là une guerre.
Pour la soutenir avec avantage et lever des troupes, Albert parcourut l'Allemagne, vendit ses biens, et réclama en vain l'assistance de la Diète de l'Empire : tous ses efforts échouèrent. Il ne restait plus à l'Ordre Teutonique ni puissance ni considération. Sigismond avait obtenu de Maximilien I* la promesse de n'en plus embrasser les intérêts ; Charles-Quint reprochait à Albert son refus d'hommage ; le Pape se contentait de faire des exhortations que l'on n'écoutait guère.
Après une lutte de six années, Albert, abandonné
I Cernilius, Vies des ÈUcteurs de Brandebourg, Inutilités du latin, par Ant. Teiasier, Derlin, 1707.
* Hommage éUbli en 1406, après une bataille où le Grand-llattre, Louis d'Erlischausen, atait été complètement défait Ce fut dès lors aussi que la Prusse occidentale prit, sur les cartes el dans les féograpbies, le nom de IViissi raifalê ou poUmaisê,
à lui-même et vivement pressé par les Polonais, signa la paix de Cracôvie, qui porta un coup mortel à TOr^ dft Teutonique, et changea totalement la constitution de la Prusse. Renonçant à la dignité de Grand-Mattre et à tout lien avec TOrdre, Albert fût reconnu, par ce traité , duc héréditaire de la Prusse , sous la souverain neté de la Pologne. Libre ainsi de toute entrave, il embrassa la rëUgion luthérienne, épousa, en 1527, Dorothée, fille du roi de Danemarck, propagea dans la Prusse ducale la confession d'Augsbourg, fonda Tuniversité de Kœnigsbei^» protégea le commerce ainsi que l'agriculture, et travailla constamment au bonheur de ses nouveaux sujets.
Près d'un siècle plus tard, en 1618, ce duché de Prusse passa dans la bratiche atnée de la Maison de Brandebourgs
Reprenons Tordre des faits.
Maximilien n'était plus, et Charles-Quint le remplaçait sur le trône impériaL Déjà l'immense question soulevée par un moine de Wittemberg retentissait dans toute l'Allemagne ; d'aiitiques croyances s'ébranlaient : un simple ecclésiastique venait dé livrer aux flammes la bulle d'un souverain pontife : Rome allait bientôt perdre une vaste portion du monde chrétien.
Malgré les instances de ses amis, Luther parut à la Diète de Worms. « Quand même je serais sûr d'y trouver autant de diables qu'il y a de tuiles sur les maisons, leur avait-il répondu, je les affronterais avec la même constance. »
Ce fut là que l'électeur de Brandebourg, fort attaché
à la cause du Pape, exhorta Luther à abjurer ses dootrines, et même à faire amende honorable.
Revenu dans ses États, Joachim I* confirma les trérltes de sa Maison avec les ducs de Poméranie, partagea ses possessions entre ses enfants, afin de prévenir toute discussion, et mourut Agé de cinquante-un ans.
Ce prince , si Ton en croit le plus illustre de ses descendants \ reçut le surnom de Nestor, comme Louis XIII celui de Juste , sans que la postérité sache pourquoi. Peut-être les contemporains eux-mêmes n*en furent-ils pas mieux informés.
Peu d'années api*ès son avènement à FÉlectorat, Joachim II embrassa la Réforme, dont les progrès allaient toujours croissant.
Avant cette révolution, la plus grande dans Thistoire moderne avec la Révolution française, quel spectacle offrait TEmpire d'Allemagne? celui d'une aggrégation informe d'Etats réunis par le hasard, la convenance ou la guerre, et dont la constitution n'était elle-même qu'un chaos '. Quoique la Bulle d'Or réglât quelquesuns des rapports du chef avec les membres , néanmoins tout était ténèbres et confusion dans le droit public de ces diverses puissances, unies sans avantages généraux, indépendantes sans avantages particuliers. Au sein des familles princières, les cadets les plus mal pailagés , de simples seigneurs mêmes se livraient à
* Frédéric II, ÈÊémoireM pour servir à Ckâtoire <U la Maison de Brandebourg.
' Cil. Villers, Essai sw tesprit et rinftuence de la ré formation de Luther.
des brigandages qu*on punirait aujourd'hui du dernier supplice. Il est vrai que des assemblées relatives aux affaires générales avaient lieu ; mais les empereurs n*y paraissaient guère, ou ne s'y montraient que pour demander de l'argent. Un intérêt commun manquant à ce grand corps, faute de lien il se serait dissous. Ce fut l'épouvante qu'inspirait Mohammed II qui rapprocha les princes allemands : menacés d'un déluge de barbares, ils se serrèrent, les uns contre les autres, autour du trône impérial.
Cette terreur, qu'entretenaient les victoires de Soliman V ^f le plu!» illustre des sultans turcs; cette faiblesse organique, fruit de la constitution môme de TEmpire, duraient encore, lorsqu'on 1519, Charles- Quint, le front déjà chargé de diadèmes, vint ceindre le bandeau des Césars, et alarmer, par son gigantesque pouvoir, les États sur leur existence future. Dans ces circonstances , la Réformation dut se présenter à ces derniers comme un point de ralliement, comme le drapeau d'une opposition respectable, comme une heureuse occasion d'indépendance. Ils Fembrassèrent donc au moins autant par politique que par sympatliie religieuse *.
De son côté, Charles dut la combattre : c'était couvrir son ambition d'un masque révéré.
L'Électeur de Saxe avait, le premier, reconnu la
^ Nommé k tort SolimaQ H par, la plupart des compilateurs ; car les meilleurs historiens turcs n'admettent pas au nombre de leurs sultans ce Soliman, fils de Bajazet P% que nos auteurs appellent Soliman l*'.
» Ch. Villiers, i6trf.
6G iNTRopupnpN.
nouvelle secte; bientôt le Pf)|atiiiat, la liesse, le Ifanovrei la So^abe, vw partie ^e rAutriche, de la Bohâme, de la Hongrie, toute la Silésie et le Nord de TAllerpagne suivirent cet exemple.
Henri YllI Ipi-ntâme, qui avait écrit contre Lutliw» et OMQMQI Mon X avait naguère (décerné le titre de IMfenseur^e h Foi, Ifenri YIH, devenu amoureux d*Anne de Bonlf^Pi et ne pouvant obtenir de Rome l'anpuliitjon i\^ son n^ariage avec Catherine d'Aragon, se sépara de la communion romaine, se fit pape à p)pd|reS| et piitratnîj l'Anglpterje pprès liji. Mais tont, pouf ^ati^fpire ses redoutables caprices, pour calmer ses dfS- (jancesi nu réaliser )es pfilculs dq son ombrageuse et avidp politique, tqi}t, cous cette tprribje étrpinte, trAife, autels, lit nnptial, fut baigné de sang.
I.utbcr, dont riniluence sur une portion du monde fpt sj grande, p^eut-il d*autre n)obiIe que le mécontentement des Angnstins qui voyaient, avec un jaloux dépit, Ips Dominicains exclpsjvement chargés, pqr le Pape, du trafic des indplgenpes? Une pareille assertion a pu être un moment exploitée, ou dans les grandes CQptrovprses du dix-spptièmc siècle, ou dans |es qpcrelles philosophiques du dix-huitième. Mais certes, sons de telles conin)Qtion9i il y cntl>ienQutre chose que c|c^ querelles de moines; pe serait étrangen^ent défigurer rhistoirp que de la rapeti^er à dp si minces proportions.
Néanmoins, on peut se le demander, Luther prévoyaitil toute la |)ortée de Taudacieux défi qu'il lançait au Saint- Siège? Avait-il mesuré ce fait immense? S'était-il, humblem(*nt, dans le silence et la solitude, interrogé devant
iqTRODUCT|Qi!f. 07
Di^U ? Âvait-jl bi^n pesé la redou^ble rcspoiiçabilitc 4' un tel ébranlement? Non, s^pç ^ucun doute; car f^uther ne fut ni un prophète, ni yn apôtre, mais un réformateur.
Si même l'on soumet sa valeiif persqnnçUe à une rigoureuse aqalyse, on y trouve tpus les c^açtères du tribun : avec un ysiste savoir, l'orgueil, le sarcasme, des emportenients dominateurs. Dans sa parqle, ni]l écho de Ti^yangile; dans seç traits, nul reflet de la divine mansuétude de Jésus-Chpist. Ses çinpes semblent n'être trempées qp'au feu des, passions humaines.
Et ppurtapt il a triomphé I C'est qu'il livrait bataille au moment favorable; c'est qu'il attaquait de graves désordres ; c'est qp'appi^raissant dans un siècle de transformation, il se mettait habilenient à la tête de toutes les hardiesses contemporaines, et trouvait un puissant; auxiliaire dans le )Tforce}lement m^me des ^tats allemands aspirant toqs à l'indépendance ; c'est qu'en place du principe fie y4t^torUi dont on avait tant abusé, il proposait et proclamait le principe du Libre Bmvfien^ don); 01] n'avait pu abyser ei^çore.
Au reste, sj Luther a détaché de l'Église romaine une portion de l'hpqianité, il a nési^ipoins fait au Catholicisme beaucoup plus de bien que de mal, en le contraignant, par la liftte, à s'observer dans les manifestations extérieures de son inimense pouvoir, dans les actes surtout de la puissance temporelle, dans ses pompes; çouç ce rapport, à Rome, çouime à Wittemberg, on peut considérer Lutlier comme un de ces instruments dont parfois il plaît à Dieu de se servir dans sa mystérieuse sagesse.
Cependant Joachim, assez hardi pour braver les fou-
dres du Yaticaiii croyait devoir rester étranger aux ^jerres de religion et à TUnion de Smalkade. Tandis que la Saxe et les pays voisins étaient en proie à mille maux» il maintint dans l'Électorat une paix profonde. Charles, qu'il avait servi avec zèle dans la guerre contre les Turcs, en 1532, lui accorda, pour ses États et pour lui-même, une pleine liberté de conscience. Aussi Joachim se montra-t-il toujours fidèle à son parti, et fort attaché à sa personne. Néanmoins il refusa d'adhérer à Vlniirim ^ que ce monarque fit publier, et ne sacrifia jamais la justice à des considérations d*amitié ou de politique. Lorsque Charles eut fait arrêter le landgrave de liesse, Philippe U Magnanime, au mépris du sauf-conduit dont Joachim s'était porté garant, celuici, indigné d'une si lâche perfidie, tira son épée contre le duc d'Albe, en présence même de l'Empereur.
En 15G9, Joachim obtint de son beau-frère Sigismond-Auguste, roi de Pologne, le droit de succéder à Albert-Frédéric de Brandebourg, duc de Prusse*, si celui-ci ne laissait pas d'enfants mâles, et cessa de vivre peu après, le 5 janvier 1571, empoisonné par un Juif de la cour, nommé Lippold, qui aima mieux
* Formulaire de foi dressé par iules Flug, éiéque de Naurobourg, par Ilicliel Uelding, étèque de Sidon, et par Jean Agricola; revu i4 corrigé par quelques Dominicains espagnols ei par le Suinl-Siégc. On l'appela VhUérim, parce qu'il devail servir de livre symbolique, en aUendani qu'un Concile eùi prononcé sur la doclrinc générale; mois CCI acte, essenliellemeni conforme aux dogmes de TÊglisc calliolique, n'accordait que très-peu de chose aux protestants. (KefTel, Nouvel abrégé chrênologique de tkUloire et du droit imbtic d'Atlemagne.)
' Ikmt on a parlé plus liaul.
commettre un crime que de reudre ses comptes, Tuu, sans doute, lui étant plus facile que Fautre.
(( Le jour que Joachim mourut, il étoit revenu un peu tard de la chasse, et, pendant le souper, il avoit tenu plusieurs discours où la piété et la joie paroissoient également, n'ayant donné aucune marque de la moindre indisposition. Après le repas, il distribua à ceux qui avoient été à table avec lui, et à ses autres ministres, quelques pièces d*or qu'on avoit frappées depuis peu, où son nom et ses armes étoient giavés, et qui étoient de la grandeur des pièces d'or de Portugal, donnant pour la dernière fois des marques de sa libéralité, qui étoit sa vertu favorite, et qu'il avoit fait paroitre en diverses occasions pendant sa vie. Cela fait, il renvoya ses conseillers, et il leur ordonna de retourner le lendemain bon matin.
(( Étant seul avec ses chambellans, soit parc^ qu'on avoit fait mention de l'entretien pieux qu'il avoit eu durant le souper, ou que sa dévotion lui avoit inspiré quelques saintes pensées, il se prit à méditer la Passion du fils de Dieu, et il s'appliqua si fortement à considérer les douleurs de sa mort, qu'il voulut qu'on commandât dans ce moment qu'on lui fit un tableau de Jésus-Christ expirant, ayant ordonné, quoiqu'il fût alors une heure après minuit, qu'on lui fit venir un peintre qui étoit à Kopigny ; et, parce que ses domestiques ne se hâtèrent pas d'exécuter cet ordre, à cause que la neige ctoit fort haute, ou qu'ils ne savoient pas bien où étoit logé le peintre, l'Électeur ayant demandé un morceau de craie, traça sur un ais
une image de notre Sauveur, très-belle et très-bien (lessinde, et il s'alla ensuite coucber étant tout occupé de cette sainte méditation.
(( Un peu après ^u'il fut au lit, il sentit une violente douleur qui lui fit jeter quelques cris, et qui augmenta si fort avant qu'on ne pût le secourir, qu'il mourut dans cet instant sans avoir auparavant eu aucun ressentiment, ni aucun signe du mal qui l'emporta. Il est constant que ce mal fut causé par du poison qu*un Juif, nommé Lippold, avoit mis dans du vin de Malvoisie que l'Électeur but lorsqu'il s'alloit coucher*. »
Sous Joachim, l'université de Francfort-sur-l'Oder s'enrichit de plusieurs biens ecclésiastiques, de ceux des Chartreux entre autres, et les professeurs virent augmenter leurs émoluments. Grâce à son active surveillance, plusieurs abus disparurent de la Chambre de Justice fondée par ses ancêtres. Ce prince laissa une mémoire respectée ; son règne avait été doux et heureux, mais on put lui reprocher uue excessive libéralité.
A cette époque, le peuple végétait encore dans une ignorance grossière; les plus absurdes préjugés |)esaient sur sa raison débile. « Il étoit arrivé à Berlin une chose extraordinaire, raconte gravement un historien *, le jour où le Margrave en partit [>our cette guerre (contre les Turcs) : c*est que quel(|ues petits poulets qui n'étoient éclos que depuis deux ou trois
* (UrniUus, Vies des éUcieun de BTandebvurtf.
^ MHd.
iNTnODUGtlON. 7i
jout'Si commeiicèrent à cbdntèr cdtniiiedëd coqs^ et a Courir avec taot de forcé, qiie Yoû CfUt que c'ëtoit le piiîsagb d'ùrie victoire que ce prilice dëvbit rchiporter, et cet heureux augtlre Alt Cdtifirmé par Tévénement, comme il a été dit ci-dessuâ. »
L'administration pabifiqiie dé Jëan-Géorge, sbh fils et son âllcceàëeur> ne pt^éâëllte Hen de rëthàtqiidble. Un do ses premiers soins fut le châtiment du Juif, assassin dé son pèire. Ce ptihce Çôilâblida, ëtehdit bièihë les possessions de sa Maison. Labraiicliè du Margrave de Ëarcitli et d'Aiispach étant venue à s'éteindre, Jean-George partagea cette succession entre ses deux fils cadets : Christian, Tatné des deux, deVint la soUche de la nouvelle tige de Bareith; et Ernest, de celle d'AnspacK\ Marié trois fois> il eut, quoique déjà avancé en &ge^ onze enfahts de sdti troisième lit, dbnt sept fils, et il mourut Ib o janvier l5t)8, laînéme aimée que le sombre Philippe II.
« On a remarqué) continué Tauteur déjà cité, que le& botes présagent quelquefois Favcnir^ Cbmme cela arriva en hotro cour, où rËleeteUr avoit nourri, pendant quelques années, un lion apprivoisé. Car cet animal mourut peu de semaines avant le décès de ce pHnce, après avoir rUgi d'utle manière extraordinaire, et il Semble que la mort de cet Électeur fut un présage d'un nouveau mal ; car, à peine eut-on déposé son corps dans le sépulcre de ses ancêtres, que la Marche fui attaquée d'une peste Vidlentë qdi y empoi-ta plusieurs milliers d'hommes. »
* Frédéric, Mém. pour servir à Vhist. de la Maison de Brandebourg.
72 INTHODUCTION.
Un fils de son premier mariage, Joachim-Frédéric, jusqu*alor8 archevêque de Magdebourg *, ëvéque de IIayell)erg et de Lëbus, le remplaça et se démit de Tar-* chevôchd de Magdebourg en faveur de Christian-Guil* lanme, son plus jeune fils. Pendant la démence du duc Albcrt-FréddriCy il administra la Prusse. Gioisi par les habitants mêmes pour recueillir Théritage du duché de
1 c A l'âge de dix-neuf ans, il alla à la cour de l'empereur Maximîlien II, et il fit la guerre en Hongrie, sous les auspices de S. M. 1. Sigismond, son autre oncle, qui étoit ardievôque de Magdebourg, étant mort k la fleur de ses ans, il fut postulé pour être primat et administrateur de l'archevêclié, et l'Empereur, qui Taimoit beaucoup, approuva cette postulation par une lettre qu'il écrivit aux chanoines de cette ville-là.
« Ayant ensuite pris possession de cette dignité, il fut reçu avec un grand applaudissement par les grands et les États du pays, et il fil imrollre, par toute sa conduite, que c'étoit avec juste raison qu'il avoit pris cette devise : La crainte du Seigneur est le commeneemeni de la sagesse.
< I^s qu'il eut été installé dans cette charge, il ouvrit les portes do l'église catliédrale de Magdebourg, qui avoient été fermées pendant vin(;t ans à cause des désordres de lu guerre, comme il parolt par une inscription qu'on a mise en caractères d'or sur une |>orte, en ces mots :
« L'année M.DLXFIL le premier dimanche de CAdveni, on a jmrilU cette église catkéilrate, et Van a commencé d'y prêcher la pure pmnAe de Dieu et d'y administrer les sacrements^ ayant secoué le joug de V Antéchrist,
• Il lU aussi nettoyer les couvents, autant qu'il put, de toutes les ordures du |Mipisnie, ot, fiarce qu'il haissuïit le célibat, comme un prélat \ôritablemt'nt clirétien, il se maria k (Catherine, princesse d'une piélé singulière, lillo de Jean, margrave de Brandrlmurg, son grandoncle, et de r^lherine, duchesse de Brunsv^ick; el Dieu rentlit leur mariage si fécontt, qu'ils minant au monde se|»t lils et deux tilles. » (Ceruitius, Vies des électeurs de itrundeUourg, etc.)
JœgeriidoiT, Joachim-Frédéric le céda à l'un de ses fils nommé Jean-George, qu'il voulait dédommager de la perte de Févéché de Strasbourg.
Ce fut le premier Électeur qui établit un Conseil d'État; on voit par là dans quel désordre avait langui l'administration de la justice et des finances.
Que devait être un tel gouvernement?
L'éducation delà jeunesse attira aussi son attention , et le collège de Joachimsthal fut fondé : c'était une lueur au milieu des ténèbres. A travers un singulier mélange d'habitudes sauvages et de goût des plaisirs, apparaissent déjà quelques efforts pour sortir de la barbarie.
La nuit de ses noces, Joachim II s'était couché près de sa jeune épouse, armé de pied en cap. Jean-George, son fils, passionné pour les fêtes, étant monté au donjon du chAteau pour voir tirer un feu d'ai-tifice, mit la tête hors d'une lucarne, et cria à l'artificier : w Maître Jean, boutte quand je sifilerai. »
Lors des mêmes fêtes, données pour célébrer la naissance de l'atné de ses enfants, parmi les quadrilles de seigneurs brillants d'or et d'argent, des bouffons sonnaient du cor d'une façon grotesque, et se livraient à mille extravagances ; le goût du siècle perçait toujours.
Sous Joachim-Frédéric, on vit dans l'Électorat les premiers carrosses; c'était, il est vrai, de mauvais coches composés de quatre ais joints ensemble, mais, du moins, commençaitron à sentir le besoin d'une existence plus commode. Bientôt même, tels furent les progrès
du luxe, qu'il fallut soumettre à des lois somptuaires très-rigoureuses des hommes à peine civilisés.
Atteint, à Storckau, d'une afiection d'estomac, Jonehim- Frédéric voulut regagner Berlin; mais tandis que, dans sa voiture, le malade chantait des psaumes avec une ardente dévotion, il fit signe qu'il se trouvait mal, joignit les mains, recommanda son àme à Dieu, et expira près de Kœpenick, le 18 juillet 1608, a l'Age de soixante-trois ans.
Joachim-Frédéric avait gouverné l'archevêché deBnili- <lelK)urg trente-un ans, et, plus de dix ans, l'Électorat.
Jean-Sigismondy son fils aine, lui succéda. Il était né en 1572, année mémorable dans l'histoire par le hideux massacre de la Saint-Barthélemi, et par l'héroïque délivrance des Pays-Bas, (|ue les princes d'Orange arrachèrent aux lH)urreaux de Philippe 11.
Non content d'hériter de la PrUsse, Jean-Siglsmond revendiqua Juliers, la Marck, Clèves, Ravensberg, Uavenstein : il invoquait les droits de sa femme. Aime (le Prusse, fille de Mario-Eléonore de Juliers^ sœur ahiécdu dernier duc; et ceux résultant de lettres patentes de Charles Y, datées de IS-ili, renouvelées et confirmées par ses successeurs, en 15GG et 1580. Ces lettres appelaient les sœurs du duc de Juliers à la sbccession. Kntre autres conq>étiteurs, figuraient la Maison All)ertine ou électorale de Saxe, la Maison Ërnestine ou ducale de Saxe, et le plus ardent de tous, Philippe- !x)uis, comte palatin de Neulnnirg.
Le faible Ro<lolphe II K^tiiplaçait alors sur le trône impérial ce Maximilieu 11, le Titus de TAUemagne. H
iittàbDtjdiidN. 75
ëvdqila cette affaire à soii trtbbiiali et bientôt un arï*ét du Conseil Âulique déclara qu*eti àttendalit le jùgethent définitif^ les fiefâ ëll litii^ë Hëtaiëttt déposés etitre leà mains de rArchidUc Lëopôld^ évéq[uë de I^assaU et cousin de TËmpereUr. Ce déquestlre n'était, aux ^eux de Rodolphe^ qu'Un ihoyeti bomlnode de garder l'héritsige pour soti pfdpi*e bdnij[)tëé
L'Électeur de Saxe, dévdtlé à rAutriche, consentit Bhlii^ peihe à cet arratigëtllënt, dliehdàtit de la i-ecbnnaissaiibe impéHdle le prix de ^on aVedgle défcl*ehce. Mais 11 ëb fut dUtremëut de SigisUioUd et du comte palatin de Neubdiii'g : tous dëtix )t*écUsèretlt la juridiction de l'Ëmpereui*, efa TàccussUit de pai-tiàlité.
D'un autre côté, les États votsiits des trois duchés Vacantes S la France surtdilt et la Ëollande, s'opposèrent hailtemeilt au ëéqileôtrë; ilâ craignàieni qiie là Maison d'Autriche iio lintt par s'approprier ces provinces. l)es protesiûtionâ, oh en viiit aux voies de fait; aidés des secours de la t^rance et de la République, les deux prétendants, ayatit chassé les Autrichiens, se rendirent maîtres des trois duchés et de leurs dépendances. Par Ub tt*aité conclu à Dorthliibd, avec l'assentiment même des États de ces provinces, ils étaient convenus de les administrer et de les posséder provisoirement en cdmbiuU, jusqu'à un règletilent de pal-tage délinitif.
La France et là Hollande s'empressèrent de garantir le traité de Dortmund; bientôt leurs armées furent en
' VkHcl, Nouvel abrégé chronologique de l'histoire et du droit pii6lic d'Allemagne.
marche, pour B'opposer à rétablissement du séquestre.
Prévoyant qu'il aurait à soutenir ses droits par la force, Jean-Sigismond avait ordonné un armement gé-* néral de sept cent quatre-vingt-sept chevaliers. Dans ce nombre, il choisit quatre cents hommes d'élite. La noblesse fournit mille fantassins, et les villes mirent deux mille six cents hommes en campagne ^ On forma de plus un corps de piqiiiers.
Cependant les princes protestants, alarmés des décisions hautaines de l'Empereur, se rassemblaient à Halle en Souabe ; ils y inclurent, en 1610, la célèbre alliance appelée V Union, pour la défense de leur liberté et de leur religion. Henri IV, cpii en avait été Thabile moteur, y adhéra solennellement.
Comme premier électeur protestant, l'Électeur palatin fut placé à sa tôte, et le prince Christian d'Anhalt eut le commandement des troupes. Quant à l'Électeur de Saxe, loin d'embrasser V Union, il n'épargna rien |)0ur en arrêter les progrès, surtout lorsqu'il apprit qu'elle garantissait le traité de Dortmund*.
Pendant ce temps, les trois Électeurs ecclésiastiques arréUiient à Cobleiitz le plan d'une contre-alliance des Catholiques. Bientôt, approuvé par les principaux États attachés à l'Église romaine, ce plan reçut son exécution dans une assemblée générale tenue à Wurtzbourg. La Confédération prit le nom de Ligue ; le duc de Bavière
1 Une garde de cent hommes, quelques lansquenets, et, en cas de guerre, l'arrière-ban, telles avaient été les forces militaires des premiers Electeurs.
* Heflcl, ouvrage déjà cité.
en fut déclaré à la fois le chef et le général. Chacun des ligués s'engageait à défendre mutuellement les corps, biens et privilèges de ses co-associés, la religion catholique, la constitution de FAllemagne et les domaines de rÉglise.
Déjà Henri lY allait se mettre à la tête de ses armées pour chasser les Espagnols des places fortes du duché de Juliers, quand ce roi des braves, ce père du peuple, tomba sous le poignard de l'exécrable Râvaillac, 1610.
Plus d'une fois la mésintelligence avait éclaté entre les princes poMé({am5 (on appelait ainsi l'Électeur de Brandebourg et le comte palatin de Neubourg) ; bientôt elle ne connut plus de bornes. Vainement on s'était flatté de terminer leurs différends par une alliance entre le jeune duc de Neubourg et la Bile de TÉlecteur; le mariage était même arrêté ; tout semblait promettre une entière réconciliation, lorsque Sigismond, dans une débauche de table, s'oublia jusqu'à donner uii soufflet à son gendre futur. Brûlant de venger cette insulte S le comte palatin embrasse à la fois la religion catholique et le parti de la Ligue, épouse la fille du duc de Bavière, et réclame l'appui des Espagnols. Sigismond meurt, le 22 décembre 1619, sans voir la fin de ces débats, qui ne furent terminés qu'en 1066, par son pelit-fils le Grand^Electeur.
Lors de la démence d'Albert de Prusse , Joachlm- Frédéric avait administré le pays : Jean-Sigismond , gendre d'Albert, se chargea du même soin, et le roi
* Pfeffel, ouTrage éOih cii(\
78 iNTRoqupnoff^
de Pologi^e, Sigj^rpond |U, Ipi dqnna Vinypplituiv da duchc^ popr {(li Pt9çs dcscpf^dauto : cdtai^ |a ^iaîèinfi investiture Qu profit ^e |a Maison ëlectpfa|e.
Telle fut |a d(5plora))l6 conditjpp de ûeqrge-Gnillaunne, son fils, son successeur, que, duraqt tppt soii règne, de 1G19 à 1(>4{), ^J(n\s pt pqpeipi^ fav^gèrept ses Etats. Sans talents comme sai^s f^nergip, psclave du comte de Schwarlzemberg, ministre vendu ^ l'Autriche, et quj, dit-PPi songeait à se fi)ire lui-n^ôm^ éle^^teur de Brapd^bo^rg ; entraîné tPPf ^ ^W^ ^ '^ sijjfp ^es drapeaux de Gpstave-Adolphe et de Fe(*di|)and II, ce triste prince ne savait ni s'arf^er du glaiye ni t^nif les rônes du gouvernement : TKlat p$irM^ plongé, si)i)s retour» dans un fi|)îfne de piaux. ^f] p^oie à la fureur dc^ troupes impériales çt s^f^()Qise3i ces inalbeureusps contrées ^'offraient plus que de^ if)pi)peau)( de ruipes; tout ce qui ayait (échappé au fer du soldat périssait par la famine et par dqs fpqli^dips coptagieuscs. On sait les désastres de cette guerre de TreiiUe-An$, qu'alimentait ramlntiop e(frénée de Tiptolérant Fenlinand II, et oq Ifrillèrept, s\\v ^nt de pl^aipps de bataille, les Tilly, les IVfaiisfeld, les llerqs)rd de Wcimar, le^ Danier» les Uetlem-Gal)or, lesWalstein^ les Gustave-Adolphe. Sous le règne de Frédéric II, il pn restât encore dp9 traces.
Sans rendre George-Guill4ume re^spopsi^blp (je tous les maux ([ui désolèrent son règpp, ou peut dire (pi*après son aveugle confiance en Schwartzemlierg, s;i plus grande faute, c'est de n'avoir pas, avant Tinvasion de la gueiTC, levé vingt mille bonunes. Alprs, ce prince
llfTBOpUjCTlQN. 79
eût pif soutenir ses droits à la succession de Clèves , et surtout défendre ses provinces t devant de telles fprces, Mansfeld et TA^pfiinistffitpur de Magdebourg n'auraient pas traversé FÉlectpr^t;; Ferdinand II lui eû( téinqigné des égards ; ^t, au li^u d'être l'esclave du premier venu, George-Quiljayme fût devenu, à son choix, l'allié qu l'ennemi de^ Suédois. Pour avoir suivi une autre conduite, dominé par les circpnst^qpps , il n'eut plqs que |e c)^pix des fautes : obligé d'optjer entrei les Impériaux et les Suédois, cQmme il était fj^ihli^^ ses alliés f^rent toujours ses piattreç. Tantôt , révolté de h dw^té de Ferdinand II, i) se jetait, cpmme par désespoir, dai)s les bras de Gustave-Adolphe; tantôt, poussé à hq\xt par Oxenstiern , il recherchait Tappui de I9 cpur cfe Vieqne ^ Aussi, triste jouet des événementç, Ipu^nant saps c^sse, de gré ou de force, du côté dp plus puis3ant, George-Guillaume n'eut jqmaiq qpe rinconvénient dp sqs alliances.
La même fata^té qui ).e persécuta psfrut s'acharner sur |;pHS ses parents. |1 jetait bes^u-frère de l'infortuné Frédérip Y, é|u et ppuroqné roi ^p Qohéipe, battu au Weis-Berg (Montagne-Blanche), dépouillé du Pa}atinat, mis, en 1621^^ au ban de l'Empire par l'emperpur Ferdinand ÏI. Ppur avoir enabrassé Ip parti 4p Frédéric V, son oncle, le duc de Joegerndorff, fut dépossédé ^ ; un aut^*e oncle Pflfip, rAdm|n|s|;ra|,pur de Magdebourg, qui, ayant embrassé la ligue de Lawembourg, s'était
* Frédéric, Aiém. pour servir à lliisL de la Maison de Brandebourg.
* Ces biens confisqués, l'Empereur les donna à la Maison de Lichtenslein.
allid avec le roi de Danemarck , fut dëposé et mis de même au ban de l'Empire \
Dans ces tristes circonstances , George -Guillaume était venu à Kœnigsberg, où devaient se tenir les États de Prusse ; il y mourut , en 1040, laissant à son lils Frddéric-GuilIaume un pays désolé et au pouvoir de Tennemiy peu de soldats % pas d'argent, des alliés douteux.
Mais, si le péril écrase la médiocrité, il est pour le génie un aliment de vie, une occasion de gloire : le fer se retrempe au feu. Né le 0 février 1020, et mattre du pouvoir en 1040, Frédéric-Guillaume semblait appelé, par la Providence, à fonder la grandeur de sa Maison. Hardi et sage dans la conception de ses projets, habile à les exécuter, guerrier à la fois et politique , il recouvra d*abord ses anciennes provinces, et bientdt en aajuit de nouvelles. Scrupuleux observateur de la foi jurée, il fut en honneur auprès de ses alliés conmoe de ses ennemis. Nul danger n'effrayait son courage, nuls détails ne lui paraissaient indignes de son attention. Sous lui, le commerce naquit dans l'Électorat ; l'industrie commença à répandre dans le corps social sa vivifiante chaleur.
L'éducation de ce prince avait été celle d'un héros; il apprit à vaincre dans un âge où le commun des
* Frédéric, Mém. pour servir à Chitt. de la Maiêon de Brandebourg,
* Ea iG20, les ËlaU, ayant leYé des troupes, leur accordèrent un singulier privilège : c'était de quêter pour vivre; tout paysan rcrut ordre de donner régulièrement un Uard à chaque hoinine, ei, s'il n'était [m^ content, d'y ajouter des coups de l»àton Au lieu de soldats, on e«it din mendiants armés.
INTRODUCTION. Si
hommes apprend à bégayer ses pensées ^ Le camp de Frédéric-Henri d'Orange fut son école militaire.
Lorsque Frédéric-Guillaume prit la conduite des affaires, ses États, en partie au pouvoir des Suédois , n'ofiraient qu'une vaste scène de désolation. La Prusse, naguère envahie par Gustave- Adolphe, était couverte de ruines; on n'y reconnaissait, qu'à de vastes monceaux de cendres y la place où la plupart des villes et des villages avaient existé : partout Tempreinte du fer et de la flamme. Clèves était en proie aux exactions des Espagnols et des Hollandais, qui, sous prétexte de défendre le pays, en dévoraient toute la substance. La situation de la Marche n'était pas moins affligeante. La Prusse orientale gémissait surchargée d'impôts par les Suédois; mais, relevant de la Pologne, et gouvernée en partie par ses propres États, c'était une sorte de république peu touchée des maux du souverain. La Suède possédait aussi le duché de Poméranie , propriété légitime de l'électeur de Brandebourg, qui n'en avait plus que le titre, avec le droit de sufirage à la Diète de l'Empire. Enfin, il n'entrait pas, chaque année, dans le trésor électoral deux millions cinq cent mille livres tournois. Ainsi, souverain sans provinces, électeur sans pouvoir, allié sans amis, à cette époque de la vie où l'on sait à peine se gouverner sbi-méme, Frédéric-Guillaume ne chercha qu'en lui seul un remède à tant de maux ; ce remède, il le trouva.
Pour s'afirancliir du joug de l'Autriche, il fallait
* Frédéric, yém. pour servir à Vhiit. de la Maison de Brandebourg. I. C
82 IffT^OPUCTlON.
d'a))ûrd écarter le comte de Schwartzemb^rg j cp n'était pas chose facile. Ce ministre, plus puissant que TÉlecteur lui-même, avait accuipulë sur sa personne les charges les plus importantes. Président du Conseil de Brandebourg , en même temps que conseiller privé dp TEmpereur; Grand-Chambell()n et Gouverneur Général des Marches, il disposait, en cette dernière qualité , des principales forteresses de TÉlectorat^ dont chaque commandant lui était dévoué.
Au 3Quvenir des calaniités publiques se joignait i^ans |*An>e du jeune prinpe le souvenir de griefs persoqneU ; c*|ft^it Scl)wartzemberg qui, redoutant le regard scnitatepr de Frédéric-Quillaume , l'avait tenu dans la disgrAce^ éloigné de spn père. Afais bientôt, coinprcnaiU i\ (|upl niajtre il attrait affaire, (e clairvoyant ministre résigna de lui-même toutes ses fonctions; Vienne lui ouvrit un refuge, et, la même année, un tombeau.
Quant à son fds, élu, par l'influence paterpelle, Coadjuteur de l'Ordre et de la Commanderie de Malte, rÉIccteur ne reconnut pas cette qualité , et, de plus, il exigea la restitution de tous les bailliages appartenant à r^tat, et ^ue Schwartzemberg s'était apprppriés.
Après la n^ort du comte, Frédéric-Guillaiime envoya le baron de BorgsdorfT à Spandaw et à Kustrin, pour ap|)oser les scellés sqr les meubles du défunt. Mais les commandants de c^s forteresses, sous prétexte qu'jjs ne dépendaient que de l'empereur, qunuel ils avaient prêté serment, refusèi*ent d'obéir. Sans relever \k\v d'inutiles paroles l'inronvenaiice de cette conduih* ,
Borgsdorffy disBimulaut^^ fit en silence surveiller Uschaw, coiDmandqnt de Spandaw ; cf, un jour quQ celui-ci était imprudemipent sorti de sa fopteresse, saisi I sans autre forme de procès , U eut la tête tranchée dans un bois de sapin? que la tradition désigne encore.
Intimidés, les aqtrçs comn^apds^qts obéireqt. Certes, Uschaw était coupable ; m^is ou regrette qu'un acte de justice ressemble tant à de la vengeance.
Huit années serout h peine écoulées,, que déjàTÉlec-^ teur aura reconquis une existence politique. Il reprendi par adresse ou par force ^ les forteresses encore au pouvoir de la Suède, conclut une trêve avec cette puissance, et une alliance avec la Pologne. En 1647, un accomiuodçment avçç le prince palatin de Neu-*bourg lui assure le duché de Clèves, et les comtés de la Marck et de Ravensberg, Au congrès de Westpbalie, Frédéric-Guillaume joue un rôle in^portant; il y sou-^ tient les droits des Calviniste?, ses ço-religionnaires , qui, grâce à lui, participent bientôt fiux droits dont jouissaient les LiUtbéHeng* Is traité fixe ses frontières^ éloigne r^nneiqi de spu territoire, lui assure Halber-^ stadt, MindoUt Qamin, llohenateiny Heichestein, avec la survivance de Févêché de Magdebourg sécularisé sous le non^ de duché | comme indemnité de la Poméranie citérieure, des fies de Rugen et de Wollin , des villes de Stettin, de Gartz, de Golnau, et des trois em^ bouchuresde TOder, cédées ^ la Suède ^ C'est cette
' En cas d'exlinclion des descendants mâles de la ligne électorale^ la Poméranie et la Nouvelle-Marche devaient revenir à la Siièdo.
mémorable paix de Westphalie qui abaissa la puissance, jusqu'alors prédominante, de la Maison d'Autriche, et servit de base à tous les traités postérieurs *.
Peu de temps après, la Suède fut le théâtre d'un événement qui causa en Europe une surprise générale : à vingt-neuf ans, Christine abdiquait le sceptre eu faveur de son cousin Charles-Gustave, prince de Deux- Ponts. Ce mouvement d'humeur fantasque, elle s'efforça depuis, mais en vain , de le parer d'un voile de grandeur d'ûme. Meurtrière de Monaldeschi , et ue pleurant, à Rome, que la perte d'un trône, Christine, malgré toutes les adulations contemporaines, malgré les louanges hyperboliques prodiguées à sa philosophie, fut bizarre, et non grande, en déposant la couronne. Une telle action ne devient l>elle que par l'importance des motifs qui la déterminent, par les circonstances qui l'accompagnent, par la magnanimité qui lui survit. Son abjuration solennelle, dans la cathédrale d'Inspruck, est une autre preuve de ce besoin de renommée qui la tourmentait. Certes, en embrassant les autels de l'Église romaine, la iille de Gustave-Adolphe, de cet illustre athlète du Protestantisme, ue songeait \mnl h son père, et toute sa vie prouva qu'elle songeait peu à Dieu.
Le 16 juin lG5i, Charles-Gustave fut couronné à Stockliolm. Ambitieux, habile, intrépide, il lui tardait de prouver au monde que la gloire de la Suède ne serait pas un trop lourd fardeau poiur son bras, et que
* Mably, Ihroit public de l'Europe^ itime I.
Gustave-Adolphe n'était pas mort tout entier à Lutzen.
Cependant Jean-Casimir^ issu, par Sigismond, son père, du sang des Wasa, protesta en rappelant ses prétentions au trône de Christine* II croyait en cela ne remplir qu'une simple formalité; mais, deux ans plus tard, cette protestation, tout infructueuse qu'elle avait été alors, servit de prétexte à Charles-Gustave pour fondre sur la Pologne ^
En effet, rompant la trêve de Stumsdorff, qui n'expirait qu'en 1661, ce prfaice va recommencer la gueiTe : il veut arracher à Jean-Camisir la Livonie et une renonciation formelle à toute prétention au trône de Suède.
Le jeune Frédéric-Guillaume, qui se méfiait de Char^ les, eut bientôt pénétré ses desseins. Désirant se le rendre favorable, il termina, par sa médiation, les démêlés que la régence suédoise de Stade avait avec Brème, relativement aux libertés de cette ville hanséatique*.
Toutefois cette déférence ne dégénérait pas en faiblesse .' l'Électeur le prouva bientôt. Les Suédois, qui annonçaient partout que leurs armements n'avaient en vue que la Russie, lui demandèrent ses ports de Pillau et de Memel, comme Gustave-Adolphe avait demandé à George-Guillaume ses forteresses de Kustrin et de Spandaw.
Mais ce n'étaient plus les mêmes circonstances, ni
' PfefTel, Nouvel abrégé chronologique de l'histoire et du droit public d'Allemagne.
• Frédéric, Mémoires pour servir à V histoire de la Maison de Brandebourg,
surtout le même homme : Frédéric-Guillaume repoussa^ avec hauteur, ces prétentions injurieuses; ajoutant que^ si l^intcntion réelle du roi de Suède était d'attaquer la Russie, il s'engageait à lui fournir uû corps de huit mille hommes, d'autant plus volontiers que les progrès des Moscovites en Pologne Talarmaient pour ses provinceiï. C'était ne se montrer ni timide ni dupe ^
En même temps, l'Électeur prévint la République du danger qui la menaçait, mais en refusant, malgré les plus vives instances, de lui fournir des troupes : il connaissait l'incertitude de ses résolutions, ses délibérations tumultueuses, et tous ses embarras intérieurs.
A la veille d'une guerre, Frédéric-Guillaume sent le besoin de points d'appui. Il conclut, pour huit ans, une alliance défensive avec les Hollandais, recherche l'amille do Cromwcll, essaie de se lier avec Louis XIV, arbitre de l'Europe depuis la paix de Westphalie, et flatte Thumeur hautaine de Ferdinand III, mais sans en obtenir autre chose que de vaines paroles. Ferdinand augmentant ses troupes , l'Électeur suit son exemple.
Cependant, Charles-Gustave envahissait la Pologne. Tout plie devant lui : Varsovie tombe en son pouvoir, Cracovie subit le môme dort ; battu deux fols, Jean-Casimir fuit en Silésie; avant trois mois, toute la Pologne est aux Suédois*.
* Frédéric, Mémoires pour arvir à t histoire ds la Maison de BranddKmry.
* Mais les Suédois n'éUient pas alors les seuls ennemis de la IV)lognc: dès l'uunée |»récédeale| le Tiar, sous |inHe\le que la dian-
INTkoi^UCTiON. 87
De \ik, le v^nqilelli* marché eh ^ërsôiiiie sur la Prusse.
La situation de l'ÉlëfcteUi* dëvetiâit de plus en plus difficile. Comment maintenir sa liëuii'alitéy sans exposer le pays à des hiàtii iiicàlëiilables? Céddht à \û tiécessité^ il signëy àKtenigsberg; (ni traité avec Charles-^Uâtave^ et se reconiiait, en 1656, Passai de la Suède poiii* son duché de Prusse, sous la condition C[il'ôii séèulàiHsërait, en sa faveur, l'évéché de Warmie. Le rôi promettait aussi de lui faire céder les palatinats de Posnanie, de Kalisz, de Lcnczyça et de Siéradie. N'était-ce pas là une sorte de prélude à ce déplorable partage qui, un siècle plus tard, devait indigner l'Europe?
Pour se fortifier, Frédéric-Guillaume conclut une alliance avec Louis XIY qui lui garantit ses provinces du Rhin et du Wéser; il change^ à Mariembourg, son traité avec les Suédois en alliance oflensive, va trouver Charles- Gustave en Pologne; tous deux arrêtent leur plan de campagne. Reprendre Varsovie, d'où les Polonais ont chassé les troupes suédoises, telle sera leur première opération.
L'Électeur marche ensuite par la Mazovie, et joint les Suédois au confluent dû Bog à Varsovie et de la Vistule ; les alUés passent le Bog^ tandis que l'armée polonaise passe la Vistule à Varsovie.
Cependant les ministres de France^ MM. d'Avangour et de Lombres, se flattant de rapprocher les es-
colicrie polonaise avait omis un de ses litres, s'élail arancé en Lilluianie. On le voit, l'aigle moscovite convoilail d^jlx une proie!
prits, passent ûlternatiTement d*un campàTautre. Mais, forts de 40,000 combattants, et dédaignant les alliés qui en comptent seize mille à peine, les Polonais rejettent toute médiation.
On est en présence, on en vient aux mains, et, après une bataille de trois jours, où Frédéric-Guillaume se couvre de gloire, les Polonais sont écrasés. Mais, sur ce cbnmp de deuil et de carnage, Sobieski annonce h la Pologne un héros qui bientôt lui rendra ses jours do triomphe.
Se croyant déjà mattre de la République, Charles- Gustave accorde à Télecteur de Brandebourg l'entière souveraineté de la Prusse. Les deux monarques s'apprôtent h poursuivre le cours de leurs succès.
Mais l'Empereur ne pouvait voir sans inquiétude la Suède détruire la balance [)oliti([ue du Nord. Ayant vainement demandé des secours à la Diète de députatioo alors assemblée à Francfort, Ferdinand III chercha à réunir, par un môme lien, les puissances intéressées à contenir les Suédois. Ainsi ses agents effrayèrent les Hollandais pour leur commerce; Alexis Michaëlowitz^ tzar de Moscovie, fut vivement excité à faire une irruption dans riugrie et la Carélie ; les Polonais obtinrent la promesse d'une armée, mais sous la double condition qu'à la mort de Jean-Casimir, qui n'avait point d'enfants, ils placeraient sur leur trône l'Archiduc Charles-
* Second sou Yerain de la mâisoo de Roioâiioff, reiDArquable lui-même par de glorieux exploils ei de sages éUblissenieoU, mais plus encore comme père de Picrre-le- Grand.
Joseph \ son second fils, etque, dans toutes les élections futuresxde leurs rois, la République préférerait toujours les princes du sang d'Autriche aux autres candidats.
En haine de la Suède, le Danemarck embrassa également la cause polonaise. Non content de procurer de tels secours à la Pologne, Ferdinand veut encore la délivrer d'un ennemi redoutable : il sollicite vivement Frédéric-Guillaume de se détacher des Suédois. Pressé par des instances aussi puissantes, craignant que l'Empereur et le Danemarck ne fondent sur ses États d'Allemagne, prévoyant surtout la nouvelle direction que vont prendre les affaires, l'Électeur renonce à l'alliance suédoise, signe, à Wehlau, le 19 septembre 1657, sa paix avec les Polonais, et obtient la souveraineté absolue du duché de Prusse. La République, relâchant le nœud vassalitique gui l'attachait à elle, ne se réservait que là succession éventuelle, en cas d'extinction de la Maison de Brandebourg, et le rétablissement du vasselage, à l'extinction de la branche de l'Électeur régnant.
De son côté, Frédéric-Guillaume évacua toutes les villes polonaises où il avait mis garnison.
Ce traité fut confirmé, six semaines plus tard, par celui de Bromberg; la Pologne y cédait encore à l'Électeur les bailliages de Lawembourg et de Butow, à titre d'indemnité pour l'évéché de Warmie.
La mort ne permit pas à Ferdinand 111 de voir le
1 La mort prématurée du jeune prince anéantit cette première condition ; et, quant à la seconde, la République obtint son abolition en 1683, lorsque le roi de Pologne vint sauver l'Empire. (Pfeflcl, ouvrage d^à cilé; — William Goxe, Hisloire de la Maison d'Autriche.)
succès de tant d'efforts ; trois jours dprès la signature de son traite avec la Pologne^ ce prince avait cesse de vivre. Prudent, laborieux, habile dans le maniement des affaires, il n'eut ni les rares talents ni les graves défauts de son père. L'équité était sainte à ses yeux. (( Durant tout son règne, personne n'a pu lui reprocher une seule injustice commise en connaissance de cause : » ce témoignage que Fcrdidand se rendit luimême, rbistoire l'a confirmé. Élevé par les Jésuites, il contint sesmattres dans de justes limites, leur enlevant même la direction de l'université Caroline, où, dès lors, ils ne purent que professer Id philosophie et la théologie; son père avait dé()loyéune dévotion outrée; Ferdinand pratiqua la tolérance \
Cependant la guerre, un moment calmée, se rallumait de nouveau, et Charles-Gustave, à force d'aUdace et d'exploits, châtiait durement les hostilités du Danemarck, 1G58. Quelle résistance opposer à un con(|uérant (fui, au coDur de l'hiver, traversait sur la glace, avec ses canons, sa cavalerie et toute son armée, deux larges détroits, le Petit et le Grand Belt? Vainqueur des éléments, le monarque suédois s'empare des ties de Falster, de Laaiand et d'une partie de la Seeland; la terreur règne dans Copenhague. Bientôt le traité de Roschild, sous la médiation de la France et de l'Angleterre, enlève au Danemarck, en faveur de la Suède, les provinces de Scanie, de Halland, de Blekingie, les tIes d'Oesel et de Bornholm, avec le flef de Bahus, et le district de Bron-
1 William Goxe, Histoire de la Maison W Autriche.
iNtkobtiCTioft. 94
tlieim en Ndrwégë^ de pluâ, leb Suédois, qui t*eitdeut leurs coh(|Uétës, obtleUhëtit rëxfemptioU du droit de péage dans le Sund; là l^ouvërfliUété du duc de Holstein, èiur là partie du dUch^ dé Slei^l^ig qui lui appartenait^ eât recoiiUUé. '
Mais, le rôi de Danématek mettant ded ôbstâcJeë À rexécutiOri ded article^ rélkiïk au duc de âolstéih, dè6 le tnoid de iuai suivant, ce ii*aité fut rOtnpu. Charles menace de nouveau Copenhague, et livre l'âsi^aut; mais le bràVe Frédéric III l'epoUssë leè Suédois, tan<lis que sa flotté, coihbiiiée avec Uilé ës(^adrë hollandaise, dispersé leul*s Vàisiïëàùi; là ville est appt*ovisionnéë, Charles convertit lé siégé en blocus, passe eU Suède, demande des subsides aux Ëlats, et meurt presque sUbitétnent à GotheUibôurg^ le 15 févHer 1060, laissant Uii fils unique, Chàrïes XI, à peiné âgé de quatre ans.
Côhiine toUtéi^ lés parties belligérantes souhaitaient al-dèmment la paix, OU Convint d'ouvrir deâ éonférences daUs Fabbaye d'Olivà, près Dautzick; là, sous la médiàtioïl dé Louis XIV^ fut èigné le traité déflnitif. Lé traité de Broihberg est gài'anti à TËlecteur, dvéc sa souveraineté 6Ur la Prusse * *
Les peHés du rôi de Danemarck étaient considérables; nUiïè^ bientôt. Une révôlutiôU singulière devait lui appol*téf^ un notable dédommagement. Secondé du
* Ce ne fut pas sans une vivo répugnance que les Ëlals de Prusse se soumirent h ce traité : ils conleslaicnl h la Pologne fout droit de disposer de leur indépendance. Biais, le principal chef de celle opposition n^anl été arrêté, peu k peu ces mouvements se calmèrent, cl rËleclcur recul, en personne, rboramagcdcs Prussiens h Kmnigsbcrjr.
Clergé et des Communes, le monarque détruisit l'aristocratie qui, si longtemps, avait opprimé roi et peuple; une monarchie héréditaire, absolue, remplaça une monarchie féodale élective, limitée. Les Communes et le Clergé ayant renoncé solennellement à leur portion constitutionnelle de souveraineté, la noblesse se vit contrainte d'accéder à leurs résolutions; et les États, en corps, rendirent au prince les riversales qu'à son avènement au trône il avait été obligé de leur remettre. En conséquence, Frédéric 111 publia, le 34 novembre 1665, le fameux Kange^lov (Lex regta), loi fondamentale du royaume de Danemarck et de Norwége, qui l'établissait h jamais la souveraineté illimitée des
rois*.
Aflranchi de toute inquiétude, libre enfln do déposer les armes, Frédéric-Guillaume put, pendant quelque temps du moins, se vouer, sans réserve, à la prospérité intérieure de ses États, u 11 soulageait les familles ruinées par les ennemis, et relevait les murailles détruites des villes; les déserts devenaient des champs cultivés, les forêts se changeaient en villages, et les colonies de laboureurs nourrissaient leurs troupeaux dans des endroits que les ravages de la guerre avaient rendus l'asile des bétes sauvages, l'économie rurale, cette industrie si méprisée et si utile, était encouragée par ses soins; on voyait journellement quelques nouvelles créations; et Ion parvint à former le cours d'une ri-
< William Coie, Hùtoirê de la JHaiê<m d^Àutriehê. — PfeOel, Abréyé chronologique ^ etc.
Tière artificielle qui, joignant la Sprée à TOder, facilitait le commerce de ses provinces, et abrégeait le transport des marchandises, tant pour la Baltique que pour rOcéan*. »
Durant cette paix, rÉlectem* reçut Thommage éventuel de Farchevéché de M agdebourg, mit garnison dans cette capitale, réunit à ses domaines la seigneurie de Regensteiû, fief dépendant de la principauté d'Halberstadt, et maintint ses droits contre les prétentions des ducs de Brunswick.
Ici, quelques mots sur la participation de Frédéric- Guillaume aux afiaires générales de l'Europe : tandis qu'il envoyait à TEmpereur, attaqué par les Turcs en Hongrie, le duc de Holstein, avec deux mille hommes, il assistait aussi Michel Coribut, roi de Pologne, contre les Infidèles; grâce à son entremise, la contestation, élevée entre les fils du duc de Lunebourg sur l'héritage paternel, reçut une solution amiable ; il termina de même avec le duc de Neubourg tous les difi*érends relatifs à la succession de Clèves; les Suédois signèrent, avec lui, une alliance défensive ; et il en conclut une autre avec le Danemarck, les États-Généraux, le duc de Brunswick; TEmpereury accéda.
Cependant Louis XIY commençait à eflrayer l'Europe.
Ce prince nourrissait contre la Hollande un vif ressentiment .' voici pourquoi. A peine Philippe IV d'Espagne eut-il fermé les yeux, 1665, que Louis éleva des pré-
* Frédéric, Mémoires pour servir à l'histoire de la Maison de Brandebourg,
02 INTBODUCTION.
Clergé et des Communes, le monarque détruisit Taristocratie qui, si longtemps, avait opprimé roi et peuple; une monarchie héréditaire, absolue, remplaça une monarchie féodale élective, limitée. Les Communes et le Clergé ayant renoncé solennellement à leur portion constitutionnelle de souveraineté, la noblesse se vit contrainte d'accéder à leurs résolutions; et les États, en corps, rendirent au prince les réversales qu'à son avènement au trône il avait été obligé de leur remettre. En conséquence, Frédéric III publia, le 34 novembre 1665, le fameux Kange-lov (Lex regia), loi fondamentale du royaume de Danemarck et de Norwége, qui rétablissait à jamais la souveraineté illimitée des
rois*.
Aflranchi de toute inquiétude, libre enfln de déposer les armes, Frédéric-Guillaume put, pendant quelque temps du moins, se vouer, sans réserve, à la prospérité intérieure de ses États, u II soulageait les familles ruinées par les ennemis, et relevait les murailles détruites des villes; les déserts devenaient des champs cultivés, les forêts se changeaient en villages, et les colonies de lal)oureurs nounissaient leurs troupeaux dans des endroits que les ravages de la guerre avaient rendus l'asile des bétes sauvages, l'économie rurale, cette industrie si méprisée et si utile, était encouragée par ses soins; on voyait journellement quelques nouvelles créations; et Ion parvint à former le cours d'une ri-
< William Coie, Histoire de la Maison d^Auiriekê, — HeOel, Abrégé chronohgiquSf etc.
vîère artificielle qui, joignant la Sprée à TOder, facilitait le comnfierce de ses provinces^ et abrégeait le transport des marchandises^ tant pour la Baltique que pour rOcéan*. »
Durant cette paix, TÉlecteur reçut Thommage éventuel de Tarcheyéché de Magdebourg, mit garnison dans cette capitale, réunit à ses domaines la seigneurie de Regensteiû, fief dépendant de la principauté d'Halberstadt, et maintint ses droits contre les prétentions des ducs de Brunswick.
Ici, quelques mots sur la participation de Frédéric- Guillaume aux afiaires générales de l'Europe : tandis qu'il envoyait à TEmpereur, attaqué par les Turcs en Hongrie, le duc de Holstein, avec deux mille hommes, il assistait aussi Michel Coribut, roi de Pologne, contre les Infidèles; grâce à son entremise, la contestation, élevée entre les fils du duc de Lunebourg sur l'héritage paternel, reçut une solution amiable ; il termina de même avec le duc dé Neubourg tous les difi*érends relatifs à la succession de Clèves; les Suédois signèrent, avec lui, une alliance défensive; et il en conclut une autre avec le Danemarck, les États-Généraux, le duc de Brunswick; l'Empereur y accéda.
Cependant LouisXIY commençait à effrayer l'Europe.
Ce prince nourrissait contre la Hollande un vif ressentiment : voici pourquoi. A peine Philippe IV d'Espagne eut-il fermé les yeux, 1665, que Louis éleva des pré-
• Frédéric, Mémoires pour servir à l'histoire de la Maison de Brandebourg.
94 INTP)ODUCT)Olf.
tentions ^ur ui^o pption consi()drable dea possessions cspagnoleS| sur le duché de Qi*9b}mt| la seigneurie de Mplines, AnvpR, la Haute-Queldre, Namur, Mmbourgi et les places unies au delà de la Meuse, sur le I)4inault| TArtois, Cambrai, le comté de Bourgogne, |e dqcbé de Luxembourg e\ une por^oq importante di) comté de Flandre.
Marie*Thérès6, il est, YT^ii par son contrat de nm-r riage, avait renoncé sui^ doniaines paternels, et cette renonciation se trouvait confirmée dans le traité des Pyrénées. « Mais, disaient les ministres français, le droit de dévolutioUi qui aflecte aux enfants du premier lit la propriété des biens, lorsque leur i>ère oi| leur mèrp passe en secondes noces, pst qsité dans ces prpvinces : or, Marie-Thérèse, aujourdlmi reine de France, est du premier lit; Charles II n'est qqe du second : donc la jouissance et la propriété doivent se réunir en sa faveur, Miueure, quand elle signa soii contient de mariage, çettç princesse n'a pu renoncer à des droits de cette nature. D'ailleurs, upe dot de cinq cent mille écus dor, promise par ce même contrat de mariage, n'ayant point été payée, la renonciation» qui ne se fondait que sur ce payement, dçmeure nulle et comme non avenue. »
Pour donner une valeur réelle ^ de semblables raisonnements, il fallait deux cent mille hommes.
Vainement les Espagnols répliquèrent que f< le droit de dévolution, dérivant de la coutume, réglait seulement 1(^ successions des particuliers, et ne |M>uvait en rien doro$;er aux lois fondamentales de TEspagiie :
IlfTROpPfiTlOIf. 95
ces loiS| ^joutaijsnMls, consacrent Tindivisibilité de la monarcbie; elles défèrent ^ sans le n)oindre partage ^ toute la suçcessiop à Charles Il> frère de Marie-Thérèse. »
En 1667, la guerre éclate, les ^r^pis de France triomphent; dès la p^ei^ière ciunpagne, iiQmbre de villes des Pay|3-Bas espagqols^ Charlproi, Bergues-S^int-Yinox^ Ath, Tournai, Douai, le fort de Scftjpe, Courtrai, Ouder narde, Lille, Armei^tières, sont en leur poiivoîr- Le prince de Condé s'empare de la Franche^fntë.
De si rapides succès alarmaient; la Hollande^ forte^r meut intéressée à Ig conservation des JPays^Bas espagnols : car c'était une Carrière contre la France. D'accord avec r^^gleterre et la Suède^ les Ét£|ts--Généraux signèrent, la fameuse tfiple alliance, Ce fut le chevalier Temple, ministre ftnglais à La Haye, qui prépara cette ligue, et mt détacher des intérêts français le Grand- Pensionns^re, Jean de Witt ^
Dès lors, les (rois puissances s'érigeant en médiatrice^ enfre les deux couroi^nes, daps la même année, la p^x fut signée à Aix-la-CJhapplle.
Qieq qif e les artîples 3 et 4 du traité adjugeassent au Roi sei^ çonqpétes de 1667 ^, Louis, blpss^ dans son orgueilleuse ambition, n'attendait quune occasion de châtier ces républicains, qui avaient osé pourvoir ^ leur sûreté. Quelques médailles, frappées en Hollandp à l'occasion de la paix, fure|it r^pqtéei^ injurieuses; a défsiut de raison, c'était un prétexte. Vainement les
* Kocli, Abrégé de VhistQire des traités de paix^ tome 1.
• L'article 5 restitnnit la Frnnclie-Conit^ ^w roi d'Espagne.
États-Gdndraux firent briser les coins des médailles inculpées, en ofirant toute satisfaction raisonnable. Nulle excuse ne fut admise ; Tarrét était prononcé.
Louis, s*empressant de dissoudre la triple alliancOi tourna TAngleterre et la Suède contre la Hollande. Envoyé à Londres, Colbert, dit-on, y acheta au poids de Tor tons les ministres'. Ce honteux bénéflce, Charles 11, roi anglais aux gages de la Franco, le partageait. De vénalité en vénalité, il tomba ensuite jusqu'à trahir la main qui le soldait.
De tels règnes ne sauvent pas les dynasties.
En Suède, MM. de Pomponne, Vaubrun et Court in triomphèrent de tous les obstacles ; la cour de Stockholm signa un traité d^alliance oflensive et défensive.
En môme temps, Louis négociait avec plusieurs princes de TEmpire, engageant les uns à embrasser la neutralité, les autres à se liguer avec lui. Deux alliances offensives furent conclues avec Télecteur de Cologne et révoque de Munster contre les Hollandais, 1672. Un nouvel événement, loccupation de la Lorraine par les trou|>es françaises, après quelques démêlés avec le duc Charles IV, vint seconder à merveille les plans du cabinet de Versailles. Certes le [léril était imminent, et néanmoins la Hollande ne prenait aucune mesure pour l'éloigner; abandonnée de tous ses alliés, elle ne i)Ourvoyait pas même à sa défense intérieure. Placés à la tête des affaires, depuis Tabolition du Stathoudérat,
' C'est ce qu'on appelait Uu eabal^ la caUle, mot formé des cinq premiènrs leltra de leuni noms.
niTRODUCTION. 97
Jean et Corneille de Witt n'avaient point continué à l'entretien des forces militaires les soins vigilants de la Maisoil d'Orange : le plus sûr^ ou plutôt l'unique rempart des Provinces-Unies, était le grand Ruyter.
Une seule puissance, le roi d'Espagne, osa faii-e cause commune avec la République '.
Au printemps de 1670, l'orage éclate : trois divisions françaises envahissent le territoire hollandais; Louis XIV, Turenne, Condé les commandent. En moins de trois mois, les provinces d'Utrecht, de Gueldres, d'Over- Yssel, plus de quarante villes fortifiées, tombent au pouvoir de l'ennemi. C'en était fait de la République, si Frédéric-Guillaume ne se fût noblement chargé de sa défense.
Il s'engage à fournir des secours aux Hollandais, à ne point faire de paix séparée avec ses ennemis. A peine ses troupes commencent-elles à s'ébranler, que l'Électeur, enlevant l'Empereur Léopold au parti de la France, conclut avec lui une alliance défensive pour le maintien des traités de Munster, des Pyrénées et d'Aix-la-Chapelle. Quelques semaines après, ces deux alliés signent, à La Haye, une nouvelle convention avec la République ; l'Empereur s'y oblige à fortifier d'une armée de vingt-quatre mille hommes les troupes auxiliaires. C'est peut-être la seule guerre que la Maison d'Autriche ait entreprise pour la sûreté de l'Allemagne.
La jonction des deux corps s'opère à Alberstadt;
• Kocii, Abrégé, elc, loine.I.
MoutëcucuUi^ ce digue rival de Turenue, eu reçoit le commandement. Peu de jours auparavant, un changement avait eu lieu dans la forme du gouvernement hollandais : exaspéré par les malheurs publics et par les émissaires du prince d'Orange, le peuple accuse le Grand-Pensionnaire de la ruine de la patrie, et demande avec fureur la révocation de VEdit perpétuel; au milieu du tumulte, à dix-neuf ans, Guillaume d'Orange est proclamé Stathouder ; les deux frères de Witt horriblement massacrés.
Parent du Stathouder, Frédéric-Guillaume marche droit au Rhin avec ses vingt mille Brandebourgeois, pour arrêter, par cette diversion, la marche rapide du conquérant français. Au plus fort du danger, il donne aux Hollandais Théroîque conseil de transporter à Batavia, plutôt que de fléchir, la République et la lil>erté.
C'est dans ces circonstances, tandis que les Français exercent sur les États de l'Electeur des cruautés inouïes, qu'un transfuge vient lui ofliir d'assassiner Turenne. Le prince se venge en dévoilant au général ennemi le péril qui menace ses jours.
Cependant , malgré les instances de Frédéric-Guillaume, Montécuculli ne poussait la guerre qu'avec ui.e froide circonspection. Turenne, au contraire, multipliant ses victoires, rÉlecteur ne tarda pas à voir toutes ses provinces de Westphalic inondées par les troupes du Roi et par celles de ses alliés. Sans espérance, hors d'état de les secourir, il les sauve par une négociation heureuse, et conclut avec I-ouis XIV, en avril 1073, le tnûté de Saint-
Gcrmaiuy ratiiié le G juin suivant au camp de Wossen, près de Louvain. Ce traité rendait à l'Électeur toutes les places fortes du duché de Clèvesi hormis Wesel et Rees^ que la France gardait jusqu'à la paix générale. Renonçant à l'alliance de la Hollande ^ oombie à toute participation à la guerre actuelle , Frédériô-Guillaumë ne se réservait que la faculté de défendre TEmpire^ si l'Empire était attaqué.
Il tint parole; car ce fut lui surtout qui empêcha la Diète de se déclarer, dès cette ailnée> contre la Fraude '.
Mais la paix de Wossen * n'eut que la durée d'une trêve.
L'année suivante, 1674^ l'Empire se lève centime Louis XIY. La première explosion du ressentiment de ce monarque éclate sur le Palatinat, où tout est mis à feu et à sang.
Frédéric-Guillaume prend les artnes, entre en Alsace, se mesure de nouveau avec Turentle; secours d'autant plus utile aux alliés, que la campagne s'annonçait mal pour eux. Le prince d'Orange venait d'être battu à Senef parCk)ndé. Turenne, ayant passé leRhiil à Phi^ lipsbourg, avait remporté une victoire sur le Vieux Caprara, défaille duc de Lorraine, Charles IV> à Sinzheim> et bientôt Bournonville, général de l'Empereuré
L'Électeur trouva la division dans le camp impérial | animés les uns contre les autres > les généraux éoû-^ geaient moins à vaincre l'ennemi qu'à &e nuire^ Yaine^
* PfelTel, Abrégé chronologique^ etc.
• Ségnr, Décctde historique.
4 ou limiODUCTION.
ment Frédéric-Guillaume, qui voudrait combattre, presse-t-il Tirrésolu Bournonville d*y consentir; l'armée prend le camp de Kochersberg ; les Brandebourgeois s'emparent du petit chslkteau de Woselsheim, et Turenne , inférieur en nombre de plus des deux tiers à Tennemi^ Turenne, qui médite un grand coup^ abandonne l'Alsace pour sauver la Lorraine menacée. Il recule comme Fabius, mais il reparaîtra comme Annibal ^
Ainsi, les troupes de l'Empire, loin de profiter de leur supériorité, durent à l'inertie de leurs généraux la perte de cette campagne ; l'ennemi eut tout le temps de leur préparer des défaites.
Cependant l'Électeur, ne prévoyant que trop ce qui devait arriver, conseillait à Bournonville de resserrer ses quartiers disséminés. Mais celui-ci , trompé par la retraite des Français, s'endormait dans une sécurité profonde, lorsque Turenne passe les défilés de Tan et de Bedfort, pénètre dans les quartiers impériaux, en enlève deux, fait prisonnier un régiment de dragons brandebourgeois, bat Bournonville dans le Sundgaw, près de Mulhauscn, et poursuit, l'épée dans les reins, ce général, qui se joint en hâte à l'Électeur rassemblant ses troupes à Ck)lmar. Turenne arrive, présente sa première ligne vis-à-vis du front de ce camp inattaquable, et le tourne avec la seconde. Posté dans un terrain étroit, pris en flanc par Turenne, contrarié par Bour-
< FKkIéric, êiémairis fKntr servir à thistoire de la Jiiaiêon de Brandebout g.
iioiivillei l'Électeur décampe pendant la nuit, et repasse le Rhin à Strasbourg. Les Impériaux lèvent le siège de Brîsach; T Alsace est aux Français.
Mais les conseillers de Louis XIV travaillaient à le débarrasser du plus actif de ses ennemisi en suscitant contre Frédéric-Guillaume les Suédois, qui, dès le mois de décembre de Tannée précédente, avaient envahi les Marches de Brandebourg. Ce prince, retenu alors en Alsace , les laissa six mois entiers maîtres de ses provinces ; avant d'agir, il voulait se fortifier par des alliances. Enfin, l'Électeur sort de ses quartiers d'hiver alors en Franconie, arrive, le 11 juin, à Magdebourg, fait fermer les portes de cette forteresse, passe TElbe vers le soir, est la nuit d'après, avec son armée, sous les murs de Rathenau, mande son arrivée au baron de Brist, conseiller de province dont le dévoûment lui est connu, et avise, en secret, avec lui, aux moyens de surprendre les Suédois.
Brist s'acquitte habilement de sa commission. Il invite à un grand souper les ofliciers du régiment de Wangelin, en garnison à Rathenau ; et, tandis que les Suédois, échauffés par le vin, se livrent aux plaisirs de la tablC;, l'Électeur fait passer la Havel sur des bateaux à des détachements d'infanterie : de toutes parts la ville est enveloppée.
Au signal convenu, le général Dorflling, se disant commandant d'un parti suédois poursuivi par les troupes brandebourgeoises , se jette dans Rathenau; on égorge les gardes; toutes les portes sont forcée.; la cavalerie déblaie les rues, et les officiers suédois, pri-
sonniers, à leur rëveil, d*un prince qu^ils croyaient au fond de la Franconie, savent à peine s*ils ne dorment pns encore.
Sans attendre le reste de son infanterie, TÉlecteur marche^ avec la cavalerie, droit à Naven, pour couper le corps suédois qui était près de Brandebourg, d*avec les Suédois occupant Havelberg; mais il n'esl plus temps : les prisonniers et les déserteurs lui apprennent que ces deux divisions se sont donné rendez-vous à Havelberg.
Quelles sont les forces de Frédéric-Guillaume ? Cinq mille six cents cbevaux , douze canons, point d'infanterie; les Suédois, au contraire, comptent dix régiments d'infanterie et huit cents dragons. N'importe, malgré l'inégalité du nombre et la différence des amies, l'Iillecteur marche à l'ennemi, remporte à Fehrl>clliii * une victoire complète, le 18 juin 1(>75, et repousse jusqu'en Poméranie les débris des vaincus.
Lui aussi, il pouvait dire : Kent, tnV/t, vici.
Ce succès inespéi*é retentit dans toute l'Allemagne ; la sensation fut prodigieuse : un peuple nouveau révélait son existence ; FEmpire trouvait dans son sein un vengeur.
> Dans celle Utaille, un écuyer de l'Électeur donna à son maître une touchante preuve de dévoûment : Frédéric Guillaume montait un dieval blanc; Frobug, c'était le nom de l'écuyer, s'élant a|)er<;u que les Suédois liraient plus sur ce cheval que »ur les autres, pria le priuce de le changer contre le sien, sous préleile que celui de rKlccleur était ombrageux; et, k peine le fidèle serviteur eut-il exécuté son géoénrux hiralagéme, qu'il fut lue
Battus, les Suédois furent déclares ennemis de TEmpire ; vainqueurs y ils eussent trouvé des alliés.
Cependant TElecteur poursuit glorieusement le cours de cette guerre ; il chasse les Suédois de l'Ile de Rugen ; Anclam , Stettin , Stralsund que n'avait pu prendre le fameux Walstein, Gripswaldi tombent en son pouvoir.
Mais; à peine goûte-t-il quelques instants de repos, que d'autres dangers éclatent. Le comte de Horn, venu de Livonie avec seize mille Suédois, envahit la Prusse. Aussitôt l'Électeur détache sur Kœnigsberg le général Gœrtz et trois mille hommes, fait une alliance défensive avec la Hollande, malgré l'ingratitude dont cette république avait payé ses bons offices, et part de Berlin, le 10 janvier 1679. Dorffling avait pris les devants avec neuf mille hommes ; Frédéric-Guillaume les rejoint, se met à leur tête, passe la Yistule, fragpe déjà les Suédois de terreur, les poursuit sans relâche , fait faire à ses troupes sept grands milles d'Allemagne en traîneaux préparés sur les glaces du Frisch-Haff, golfe deux mois auparavant couvert d'une multitude de vaisseaux, termine cette étonnante expédition par l'entière déroute de l'ennemi, et, le 14 janvier, revient triomphant à Kœnigsberg, salué partout du doux nom de libérateur de la patrie.
De seize mille hommes qu'étaient les Suédois, à peine trois mille retournèrent-ils en Livonie.
Ainsi attiré, par ses ennemis, de l'Alsace dans la Marche, et de la Poméranie en Prusse, Frédéric-Guillaume avait à peine expulsé les Suédois, que trente mille Français envahissaient le duché de Clèves. Louis XIV
exigeait impërieusement que la Suède recouvrât toutes ses possessions. Mais telle était Tënergie de Frédéric- Guillaume, qu'abandonné de ses alliés et menacé par la France, il voulait soutenir seul la guerre contre les cours de Versailles et de Stockholm.
Cependant, la perte du duché de Clèves, de la prin* cipauté de Minden, de ses autres États de Westphalie, que les Français lui enlevèrent promptement, et la crainte de voir fondre à la fois sur lui les Polonais, les Saxons, les Bavarois, peut-être TEmpercur luimôme, changèrent sa résolution. Il savait que sa gloire et le développement de sa puissance commençaient à fatiguer Tombrageux despotisme de Léopold, qui n'eût voulu s'environner que dliumbles vassaux. Un conseiller de l'Empereur, nommé Hocherus, avait môme eu la maladresse de dire « qu'on voyait h Vienne avec chagrin un nouveau roi des Vandales s'agrandir sur les l)ords de la Baltique. »
Ébranlé par de si graves considérations, Frédéric^ Guillaume consentit à traiter, et, enfin, la paix fut signée à Saint-Germain en Laye, 1679, près d'un an après la paix de Nimègue, entre la France, la Hollande, l'Empire et les autres puissances.
Renonçant à toutes ses conquêtes sur les Suédois, ce prince ne conservait que les péages des ports de la Poméranle ultérieure, avec les villes de Camin, Gartz, Greiifenberg, Wildenbruck. De plus, la France, pour rindemniser des ravages que les troupes du marquis de Créqui avaient commis, lui paya huit cent mille écus.
Durant cette guerre, TÉlecteur, il est vrai, n*accrut
pas sa puissance matérielle; mais ses États et lui gi*andirent en puissance morale; dès-lors, ils se placèrent très-haut dans Topinion publique de TEurope; c'était préparer les merveilles du siècle suivant.
Toutes les actions de ce prince étaient empreintes d'un caractère particulier d'audace. Simple Électeur, il avait soutenu l'Empereur contre les Turcs; plus tard, il osa menacer le grand roi d'une sévère représaille. On se rappelle la statue de la place des Victoires, à Paris, et ce groupe de nations enchaînées aux pieds d'un homme, injurieux monument élevé à l'orgueil en délire par une servile adulation. Ayant appris qu'il devait y figurer dans un bas-relief avec le roi de Danemarck, sous l'image de deux suppliants présentant une requête au vainqueur, l'Électeur déclara fièrement aux ministres français que, si l'on n'abandonnait pas ce projet, il rendrait insulte pour insulte sur l'une des places publiques de Berlin, et certes il eût tenu parole. Aussi ses menaces ne furent-elles point méprisées.
C'est le seul Électeur que Louis XIY traita d'égal à égal.
Jouissant enfin d'un calme nouveau pour lui, Frédéric-Guillaume put s'occuper de l'augmentation de ses revenus \ Jusqu'alors, toutes les villes de sa domination avaient été imposées arbitrairement : il établit l'accise, en supprimant toute autre taxe. Bien que l'accise soit le moins oppressif des impôts, puisqu'elle pèse indistinctement sur tous les citoyens, et que, du
> Mémoires du baron de Pœllnilz, tome I.
moins, Todieux du privilège ne s*y joint pas, cette innovation excita plusieurs émeutes. A Berlin, legrandmai*dchal Grumbkau et le commissaire Wilmann furent insultés; mais, après quelques arrestations, Taccise s'établit.
Dans le même temps, des acquisitions territoriales étendaient les domaines de Frédéric-Guillaume. Auguste de Saxe, Administrateur de Magdebourg, étant mort, TÉlecteur entra en possession de ce duché, qui lui avait été adjugé par la paix de Westphalie\ et prit la seconde place sur le banc des princes séculiers à la Diète générale de Ratisbonne. D*un autre câté, il fut chargé, comme Directeur du Cercle de Westphalie, de pmtéger les États d'Oost-Frise contre les usurpations de leur prince, qui empiétait sur leui*s privilèges. Guillaume avait la succession éventuelle de cette principauté : profitant des avantages de sa position, il mit garnison à Gretsyhl, et établit, à Embden, une Compagnie de commerce destinée à des expéditions sur les cAtes de Guinée. BientAt une flottille marchande, escortée de quelques frégates qui avaient servi dans la mer Baltique contre les Suédois, débarqua des trou|)es en Afrique, où Ton bâtit un fort api>elé Friedrichsl>ourg. Ce fut ]«^ Tunique résultat de Tentreprise. I.es Hollandais, voyant avec peine ce nouveau voisinage, mirent tout en œuvre pour détruire la Compagnie d*Eml>den; ils y parvinrent. L'établissement languit, disparut, et enfin le potit-fllsde rÊlecleur, le second roi de Prusse,
* Aiémoires du baron ilc INvlIniU, loinc 1.
vendit I à bas prix^ le fort à ces dangereux rivaux.
Frédéric -Guillaume trouva bientôt une occasion d'employer ses frégates. Le cabinet de Madrid lui devait dix-huit cent mille écus de subsides^ sans vouloir les payer. L'Électeur donna ordre de courir sur tous les bâtiments espagnols. On réussit à capturer le Charles^ gros vaisseau de guerre $ conduit à Colberg, le bâtiment avec ses agrès y fui publiquement vendu.
L'Électeur et ses descendants ne touchèrent jamais d'autre argent de cette créance, la nouvelle dynastie d'Espagne ne croyant pas devoir acquitter les dettes de la Maison d'Autriche ' .
Tandis que Frédéric-^juillaume cherchait h féconder la paix, Louis XIY fortifiait Sarrelouis et Huningue, pour couvrir la Lorraine ainsi que l'Alsace. De graves contestations existaient^ depuis près de vingt ans, entre l'Empereur et TEmpire, d'une part, et le monarque français, de l'autrC; relativement à l'étendue des cessions faites à la France par le traité de Westphalie*. Louis XIV prétendait que la cession des trois évêchés de Metz, Toul, Verdun, et de toutes leurs dépendances, entraînait nécessairement avec elle la souveraineté complète des fiefs d'Allemagne qui en relevaient, réclamant aussi la suprématie sur tous les États ci-devant immédiats d'Alsace ^
Pour appuyer ces prétentions, Louis XIV avait établi,
> Mémoires du baron do Pœllnitz, tome I.
• rfi'OVI, Nouvel abrégé chronologique de l histoire et du droit ftublic d'Allemagne, lome H.
* Kn Ycrlu de la clause Ha tamen de Tarlicle Teneatur (i6trf.).
à Metz » la fameuse Chambre royale des Réunions , qui lui adjugea , à titre de dépendance féodale des Trois- Évôchés^ tout le Ilundsruck, le duché de Deux-Ponts, les comtés de San*ebnick,deVeldentz^ de Salm, de Sponlicim, de Ritsch, Ilombourg, Créance, une partie des États des Rliingraves, des comtes de Linange, et autres terres et seigneuries immédiates ^ Alors aussi une décision du Conseil supérieur d'Alsace, établi à Brisach, réunissait au royaume de Louis Tévéché de Strasbourg, etc., etc.. D'un autre côté, le Parlement de Besançon prononçait également la réunion du comté de Montbéliard. Enfln la Chambre royale de Metz, considérant les anciens fiefs des ducs de Bar comme des arriëre-fiefs du comté de Champagne, donnait au Roi toutes les dépendances du comté de Chiny, c'est-à-dire un grand tiei*s.du duché de Luxembourg, le duché de Bouillon, TEntre-Sambre-et-Meuse, avec quelques autres districts de Tévéché de Liège.
Il s'éleva contre Léopold un concert unanime de plaintes. « Si la cour impériale eiU fait interpréter à Nimëgue par ses ministres, » disait-on de toutes parts, « les clauses obscures et contradictoires du traité de Westphalie, TAllemagne entière n'aurait point à rougir. C'en est fait de la dignité, de l'indépendance du Corps germanique. »
L'indignation était h son comble.
Léopold, sentant combien ces reproches étaient fondés, n'y trouvait qu'une réponse : « Recommencez la guerre contre la France. «
I Pfeflcl, ouvrage déjà dié.
Il eût voulu donner ainsi un autre cours au mécontentement national.
Mais la Diète rejeta ce parti extrême ; on résolut de tenir un congrès particulier à Francfort, pour y discuter, avec les commissaires français, la légitimité de leurs prétentions. A peine cette mesure était-elle adoptée, que Strasbourg tomba au pouvoir de Louis XIV ', 30 septembre 1681 .Une aussi riche conquête acheva d'exaspérer les esprits. Tout fut en mouvement : l'Empereur, la Suède, plusieurs princes de TEmpire, cédant à leur rei^ sentiment, rappelèrent le Corps germanique aux armes.
L'explosion était prête; mais l'Électeur de Brandebourg, depuis peu de temps allié de la France, ne voulait pas compromettre sa nouvelle position ; il sut calmer à temps cette effervescence ; le Congrès eut lieu. L'Empereur y envoya le comte de Rosemberg; l'Empire, une députation des trois Collèges ; le cabinet de Versailles, MM. de Saintr-Romain et de Harlay '.
Malheureusement, de vaines discussions d'étiquette et de préséance entre les ambassadeurs firent perdre de vue l'objet principal. Puérils débats, trop profitables à la France, pour qu'elle ne cherchât pas à les prolonger. Les ministres de Louis eurent même l'adresse de compliquer les difficultés, en se servant de la langue française dans la rédaction de plusieurs mémoires qu'ils présentèrent aux membres du Congrès. Enfin, après de stériles disputes, les conférences se rompirent, l'assemblée fut dissoute, on renvoya à la Diète générale
* Le même jour, au-delà des Alpes» Câlinât occupait Casai.
• Pfeffel, Abrégé chronologique, elc.
les questions en litige, et Louis XIV garda Strasbourg.
De part et d'autre, les puissances intéressées resserrèrent Ieui*s alliances : selon Tusage, en invoquant la paix, on préparait la guerre.
Frédéric-Guillaume, qui, chaque jour, recevait du cabinet de Versailles de hautes marques d'estime, ne tarda pas à lui rendre un nouveau service ; voici dans quelles circonstances : la Chambre royale de Metz ayant ordonné, 1G83, la réunion du marquisat de Franchimont et de Tabbaye de Stavelo, l'Empire allait, cédant aux pressantes sollicitations de Léopold, de la Suède, de la Hollande, à celles des États des Cercles associés, se lever contre la France : par des représentations énergiques, mais prudentes, l'Kllecteur, cette fois encore, empochant un éclat, sut tourner l'attention des États vei's les i)érils dont les Ottomans menaçaient la Clirétien té.
En eiTet, le comte Émeric Tekeli, à la tête des mécontents hongiois, avait invoqué le secours de la Porte. C'était le fils de ce Tekeli mort, plus heureux que ses compagnons d'armes S en défendant contre les Autrichiens son chAteau de Likowa. Le jeune Ëmeric s'était échappé ])endant le siège; et, appuyé par AlMiili, prinr de Transylvanie, il soutint contre Léopold une guerre terrible, à la tête de troupes sans expérience, mais qu'enflammait la soif de la vengeance et de la liberté.
^ Les comtes de Zrini, de Nadasii, de Prangipani, de Trellembacli, chefs des insurgés lioogrois, tous décapités en iG7i, comme crtmiuels d«» lèse-migesté.
Sui* ses di'apeaux était écrite^ eu lettres d*or, cette noble devise : Pro arts et focis.
Louis XIY fomentait cet incendie.
Abuses par les fallacieuses paroles de rEmpereiir, qui promettait l'entier rétablissement de leurs anciens privilèges, et la convocation d'une Diète où tous les griefs seraient redressés^ les Hongrois avaient eu Timprudence de fléchir. Mais Tekeli connaissait Léopold. Déplorant Terreur de ses concitoyens^ Tâme ulcérée, au souvenir des malheurs de sa famille, et des trames ourdies dans Fombre, contre sa personne, par les agents de Léopold^ il fit un appel à l'implacable haine des Turcs contre la Maison d'Autriche : cet appel fut entendu.
Reconnu, parla Porte, prince de Hongrie^ Tekeli s'engagea à lui payer un tribut annuel de 40,000 ducats d'or.
Les préparatifs du Grand-Seigneur étaient immenses. Ce prince, avant d'entrer en campagne, 1683, sonoma Léopold, qui lui demandait le renouvellement de la trêve de 1664, de rendre, avant tout, à la Hongiie ses anciens privilèges, d'y rétablir l'administration de 1663, de réintégrer Tekeli et ses adhérents dans leurs biens confisqués. A ces conditions, déjà humiliantes pour l'orgueil autrichien, la Porte en ajoutait d'autres plus dures encore, comme celles d'abandonner à l'empire ottoman les districts situés entrele Waget leTibisc ou la Theiss, de lui payer un tribut annuel de £iO,000 écus^ de raser les fortifications de Léopoldstadt.
Ces dernières clauses étaient inacceptables. La guen*e est déclarée; le Grand Vézyr Cara-Mustapha, à la tête
de deux cent mille Turcs, fond sur rAutriche. Bientôt Tile de Schutt tombe en son pouvoir ; l^épouvante et la désolation se répandent au loin ; Vienne est assiégée, Vienne dont les remparts tombent eu ruines, qui n'a qu'une faible garnison et un souverain sans énergie.
Dans ce pressant danger, TEmpereur a recours au pape Innocent XI et aux princes de TEmpire. Tous l'assistent, à l'exception de Frédéric-Guillaume *, qui, tirant parti de Temban-as où se trouve Léopold, lui demande l'investiture du duché de Magdel)ourg et la restitution de la principauté de Jœgemdorff. En outre, il élève des prétentions sur les duchés de Ratibor, d'Oppeln, de Rrieg, de Wolau, de Lignitz.
De toutes ces demandes, Léopold n'accorde que celle relative à Magdel)ourg.
Cependant riiéroîciue défense du comte do Stahremberg, commandant de Vienne, donne au roi de Pologne, Jean Sobieski, le temps de voler à son secours; et, tandis que Léopold s'enfuit honteusement à Lintz, de Lintz à Passau, le héros polonais sauve l'Empire.
Ce bienfait, quatre-vingts ans plus tard, la Maison d'Autriche le reconnaîtra en décimant la Pologne.
Le butin fut immense; il échut en partie au roi de Pologne entré le premier dans les lignes ennemies.
I^ lendenmin de l'action, Sobieski fut complimenté dans la tente môme du Grand Vézyr. C'est de là qu'il écrivait gaiement à la reine son éi)ouse' : «Vous ne me
* MémoireM de PtHiloilz.
* Fille du inan|iii« de Là Grange d'An)uien, capitaine dts ganlc-s du duc d*(>rléaus.
direz donc pas, tnon cœur, comme les femmes tartares à leurs maris , lorsqu'ils reviennent sans butin : Tu n'es peu un guerrier^ puisque tu ne tn*as rien rapporté; car il ny a que l'homme qui se met en avant qui peut attraper quelque chose \ »
L'Europe était dans la joie. Un seul monarque ne partagea point l'ivresse générale; la gloire de Sobieski blessait son orgueil jaloux : ce monarque était le roi Très-Chrétien.
Léopold^ qui ne s'était pas montré brave, eût dû au moins se montrer reconnaissant; mais la gratitude lui était aussi impossible que l'héroïsme. On eût dit que la présence de son libérateur déposait à ses propres yeux contre sa lâche conduite. 11 reçut Sobieski en rase campagne. Toujours esclave de l'étiquette, le ministère autrichien voulait astreindre le roi de Pologne à un humiliant cérémonial. Sobieski s'y refusa. Les deux souverains se virent à cheval. Tandis que Léopold balbutiait eu latin quelques froids remerciments, sans même inviter son libérateur à le suivre à Vienne, celui-ci ayant porté la main droite vers sa figure, Léopold crut
* Les mots imprimés en italique sont les expressions textuelles de Jean, qui entremêlait toute sa correspondance de phrases françaises. —Voir les Lettres du roi de Pologne, Jean Sobieski, à la reine Marie- Casimir ey ^pendant la campagne de Vienne ^ traduites par M. le comte de Plater, et publiées par M. le comte de Salvandy. — Voir aussi et surtout le belle et savante Histoire de Pologne, avant et sous le roi Jean Sobieski, par M. de Salvandy. On trouvera à la fin du volume (Ictlrc E) la mémorable relation adressée, du champ de bataille même, dans la nuit du 13 septembre 1683, k la Reine, par Sobieski. L'audace, la galle, le sentiment, Tironie, toute la verve du triomphe y brillent. I 8
qu'il allait 8e dëcouvrir, et Ata son chapeau; mais, le bonnet sur la tête, et caressant fièrement son épaisse moustache : c< Mon frère, dit le vainqueur d'un ton sec, je suis bien aise de vous avoir rendu ce petit sei-vice. »
Sa vengeance fut noble : il poursuivit les Turcs en Hongrie. Battu d'abord à Barcan, 7 octobre 1683, Sobieski prit, le surlendemain, une éclatante revanche, défit totalement Tarmée ottomane, et couronna cette glorieuse campagne par la prise de Gran (ou Strigonie).
Selon l'usage, le Grand Vézyi* fut étranglé.
Si Léopold, moins aveuglé sur la nature du pouvoir suprême, eût fait aux justes demandes des Hongrois quelques concessions, par là il eût facilement apaisé les troubles. Les Turcs eux-mêmes désirant la paix, leurs conditions étaient i^aisonnables; mais la cour de Vienne ne trouvait point encore la Hongrie assez docile. Fol entêtement, qui permit au roi de France de continuer ses entreprises contre l'Allemagne et les Pays-Bas.
Les Etats-Généraux comprenaient mieux leurs vrais intérêts. Craignant l'agrandissement d'un voisin aussi dangereux, ils négocièrent avec Louis XIV. Un traité fut conclu à La Haye, ^ juin 1684. Le but des parties contractantes était de terminer, par une transaction, la guene pressente et les discussions qui l'avaient allumée.
Plus Léopold s'obstinait à dompter les Hongrois, plus aussi l'emploi de toutes ses forces contre eux lui devenait nécessaire. Il adopta enfin des vues pacifiques. L'Kspagne suivit son exemple; les conférences de Francfort furent reprises à Ratislionne; rKIcH^teur
de Brandebourg y exerça une heureuse influence, et Ton signa une trêve de vingt ans.
Par suite des nouvelles conventions, TEspagne cédait à la France la ville de Luxembourg^ avec ses dëpendances^ le comté de Beaumont, la principauté de Chimay, en toute souveraineté; mais aussi elle recouvrait toutes ses pertes à dater du 20 août 1683.
Le traité de l'Empire assumait ' à la France Strasbourg, le fort de Kehl^ avec toutes les réunions prononcées avant le 1*" août 1683^ et la France restituait à l'Empire toutes celles postérieures à cette époque. Sur l'invitation de Louis XIV, l'Électeur garantit ce traité par un acte du 4 novembre 1084.
Mais rhistoire offre-t-elle beaucoup d'exemples de paix longtemps observée? Bientôt la fameuse ligue d'Augsbourg^ divisa l'Europe en deux camps : dans l'un, rEmpcrcur, le prince d'Orange, le roi d'Espagne, le roi de Suède, les électeurs de Saxe, de Bavière, et l'Electeur Palatin^ les Cercles de Souabe, de Franconie, de Haute-Saxe, de Bavière, du Haut-Rhin; dans l'autre, Louis XIV.
Le sang des peuples coula de nouveau pour des intérêts qui ne les touchaient pas.
Depuis la paix de Saint-Germain, Louis, appréciant une semblable alliance, avait recherché l'amitié du
* i5 août i684, c'est-à-dire cinq jours après que l'Espagne eut signé le sien.
* Sa durée dcvail élrc de Irois ans, cl son objcl principal le maintien, dans toute leur étendue, des traités de Munster, de Nimègue, de Ratisbonne.
Grand Électeur. Mais si, mieux iuspird encore, il eût écoute les conseils de Frédëric-Guillaume, sa main n'eût pas signd la désastreuse révocation de l'édit de Nantes; cette tache ne souillerait pasTéclat de son règne: mais déjà une influence funeste pesait sur le grand roi.
Toutes représentations ayant été vaines, Frédéric- Guillaume ouvrit ses États aux réfugiés, et s'enrichit ainsi des dépouilles de la France. Ces malheureuses victimes du fanatisme trouvèrent auprès de lui plus qu'un asile. Des secours de toute espèce leur étaient offerts y exemptions d'impûts pendant dix ans, matériaux pour des constructions, pensions sur une cassette particulière, etc. Après avoir assuré un traitement convenable à lcuf*s pasteurs, l'Électeur choisit pour chapelains les plus distingués d'entre eux, leur permettant de conserver la discipline des Églises réformées do France. Quant aux militaires, tous furent employés, les soldats avec de l'avancement, les oflieiers avec des grades supérieurs à ceux qu'ils occupaient dans leur patrie.
A cette politique habilement généreuse, l'Électeur ajoutait des procédés pleins de grftce et d'aménité. Arrivait-il un Français? le prince l'admettait à son audience, écoutait avec l)onté le récit de ses maux et l'objet de sa demande : c'était doubler le prix du bienfait.
Après une de ces réceptions, Guillaume s'étant plaint un jour au comte de Rébenac, envoyé de France, de l'excessive rigueur déployée contre les religionnaires, ce diplomate repoussa hautement toute idée de violence, ajoutant que a ceux qui sortaient de France étaient des gens sans aveu, des esprits inquiets, qui, n'ayant rien
à perdre^ i*/OuraieDt après la fortune, et se servaient du prétexte de la religion pour colorer leur légèreté et se procurer un asile * . »
Depuis, combien d'infortunés, débris errants des tempêtes politiques, n'ont-ils pas trouvé de Rébenac !
L'Électeur ne répondit rien, et sembla convaincu. Cependant, quelques jours après, le maréchal de Schomberg étant arrivé à Berlin avec d'autres officiers : « Hé bien! dît Guillaume à l'envoyé français, nierezvous encore que les Protestants soient persécutés en France? et oserez- vous me dire qu'il n'y a que des gens sans aveu et des esprits inquiets qui s'en éloignent? » L'interpellation devenait embarrassante. « S'il en est ainsi chez vous, continua l'Électeur, mandez à votre maître que je renonce à l'amitié d'un roi qui immole la foi des traités à sa politique ^ .
Rébenac, connaissant l'extrême vivacité de Guillaume, lui répondit qu'il attendrait vingt-quatre heures pour exécuter ses ordres; le prince, bientôt calmé, remercia l'envoyé de sa prudence.
Malgré tous les avantages que leur offrait le Brandebourg, un grand nombre de réfugiés se rendirent en Hollande, en Angleterre. L'Électorat n'eut que les moins riches. Mais les moins riches étaient les plus industrieux, et rindustrie change la face des États. Bientdtde florissantes manufactures révélèrent aux Brandebourgeois des jouissances jusqu'alors inconnues; le com-
* Mémoires du baron de PœlIniU, lome I. « Ibid.
merce reçut une nouvelle vie; Tagriculture s'améliora '. Berlin dut à ses hôtes sa police intérieure, le pavage et l'éclairage de ses rues, des marchés publics, un quartier entièrement neuf. Telle était auparavant la malpropreté de cette capitale et des chemins environnants, que les courtisans ne pouvaient aller ({ue sur des échasses au château de Potsdam.
Le goût des arts et des lettres se répandit, les moeurs s'adoucirent. Instruite par d'habiles instituteurs, la noblesse commença à se dépouiller de ses préjugés;
* « La guerre de Trente-Ans^ enlre les maux qu'elle causa, délniisil en parliculier le peu de coromeree que faisait le Nord de rAlleiuagne. Mais il arriva depuis lors un év(^nerncnl favorable qui avança considéraillement les projets du Grand-Ëlecteur (Frédéric-Guillaume).
« Louis XIV révoqua l'édit de Nantes, et quatre cent mille Français sortirent pour le moins de ce royaume; les plus riches passèrent en Angleterre; les plus pauvres, mais les plus industrieux, se réfugièrent dans le Brandebourg, au nombre de vingt mille ou environ ; ils aidèrent k repeupler nos villes déserles, et nous donnèrent les manufactures qui nous manquaient... A ra\éncment de Frédéric-Guillaume à la régence, on ne faisjiit dans ce pays ni chapeaux, ni bas, ni serges, ni étolTes de laine; l'industrie des Français nous enrichit de ces manufactures; ils établirent des fabriques de draps, de serges, d'étamines, de petites étufles, de droguels, de grisettcs, de crépon, de bonnets et de bas tissés sur des métiers, de cliapeaux de castor, de poil de dièvre et de lapin ; quelques-uns se firent mardiands ei débitèrent en détail les produits de l'industrie des autres.
« Berlin eut des orfèvres, des bijoutiers, des horlogers, des sculpteurs, et les Français, qui s'établirent dans le plat |»ays, y culli\crent le tabac, et tirent venir des fruits et des légumes excellents dans ces contrées sablonneuses «pii, {lar leurs sorn:», dcvmrent dt-s pi*lagers admirables. Le Grand-Ëlecteur, pour encourager une félonie »i utile, lui assigna une [lension annuelle de quarante mille écus doni elle jouit < ncore. • (Frédéric, âÉém. pour servir à Ckisi. de la Maison de Brandeb.)
les classes moyennes, le bas peuple^ en s'éclairant, devinrent meilleurs et plus heureux.
Mécontent de l'accueil fait par l'Électeur à ses anciens sujets que son aveugle haine poursuivait jusque chez l'étranger, Louis XIV cessa d'envoyer à ce prince les subsides convenus, lors de la paix de Saint-Germain. Mais les réfugiés français le dédommagèrent amplement; jamais hospitalité ne fut mieux payée.
Telle avait été l'impulsion donnée par eux à l'industrie prussienne que^ bien des années après, un ambassadeur de France demandant au grand Frédéric ce que son gouvernement pourrait faire pour lui être agréable : « Une seconde révocation de l'édit de Nantes , » répondit le monarque.
Depuis le refroidissement de Louis XIV à son égard, Frédéric-Guillaume voulait resserrer ses liens avec TEmperetir : le général Schoëning vint donc, avec huit mille Brandebourgeois^ prendre part à la guerre contre les Turcs en Hongrie. Ce coi*ps se distingua à la prise de Bude où il entra des premiers. Néanmoins^ après la campagne , l'Empereur qui , ainsi qu'on l'a vu plus haut, se piquait peu de reconnaissance, refusa, à ces vaillants auxiliaires, des quartiers en Silosie; aussi, le général Schoëning prit-il ses quartiers d'hiver dans la Marche de Brandebourg.
L'Électeur, sans se formaUser de ce singulier procédé, sut pourtant obtenir de Léopold , en retour de son assistance, le Cercle de Schwibus.
Les postes n'avaient été connues en Allemagne que vers la fin du règne de Maximilien T' ; l'Électeur en
inti*oduisit l'usage dans tous ses États , depuis Emmerich jusqu'à Memel.
Admiré de son peuple^ respecté de l'Europe entière, sa renommée s'était étendue jusqu'en Asie. Une ambassade de Murad Gheray, khan des Tartares, vint demander son amitié.
Mais, au milieu de sa gloire^ Frédéric-Guillaume vit disparaître^ dans un second hymen *, tout lionheur domestique. De violents chagiins troublèrent même les dernières années de sa vie. La mort presque subite de trois enfants d'un premier lit, et la haine que l'Électrice leur avait vouée, accréditèrent dans le public des bruits d'empoisonnement. Consumé de tristesse, l'Électeur n osait remonter à la source de c^s rumeurs. Il se taisait, mais son existence était flétrie.
Enflu, il trouva un terme à tous ses maux, le 28 avril 1G88, année mémorable par cette révolution dont Guillaume d'Orange fut l'heureux artisan ; Jacques II et su dynastie, les victimes; la liberté anglaise, le glorieux résultat.
Deux jours avant sa mort , l'Électeur assembla son conseil, prononça encore sur quelques affaires , et recommanda l'État au zèle de ses ministres. Se tournant ensuite vers son tils, il lui adressa des exhortations pleines de sagesse, de dignité, de patriotisme; et, calme devant la mort, sur le lit de souffrance comme sur les champs de bataille, Frédéric -Guil-
I Ses deux femmes furent, HcnrieClc crOrangc, mère tie Frédéric, M>ii successeur, et Durolliée de Uolslein, mère des margraves Pljiii|>pc- All»erl et Louis, cl des princesses Élisabelli-Sophie e( lUrie-Aoïélie.
INTnODUGTIOIf • 1 21
laume expii'a en héros chrétien. Sa fin fut digne de sa vie.
Si nous jetons un coup d'œil rapide sur Tensemble de sa politique extérieure^ nous la trouverons versatile; mais cette versatilité , la situation même de ses États, épars depuis la Yistule jusqu'au Rhin, et ne communiquant que très-difScilement les uns avec les autres^ en «faisait à ce prince une impérieuse nécessité.
Au reste, Frédéric-Guillaume s'efforça constamment de. maintenir l'équilibre entre les puissances européennes, et la paix en Allemagne ; sachant sacrifier à ce noble but ses sentiments personnels^ ses propres intérêts. Ainsi, malgré la différence de religion, et quoiqu'il sût combien la Maison d'Autriche était contraire à l'agrandissement de la sienne, il favorisa l'élévation de Léopold au trône impérial, se réunissant même à lui et à la Suède pour arracher la Hollande à Louis XIV*.
Les prédécesseurs de ce prince n avaient eu de troupes réglées que trois cents gardes du corps, nommés sôldnet, c'est-à-dire soldiSj parce qu'ils étaient payés en temps de paix comme en temps de guerre , tandis que les troupes levées selon les besoins de l'État ne recevaient plus de solde après la campagne. Les villes et bailliages fournissaient l'infanterie; les nobles, la cavalerie. Le premier général brandebourgeois fut nommé en 1638; jusqu'alors, les grades militaires s'étaient arrêtés au rang de colonel. Avant Frcdéric-
' William Coxc, Histoire de la Maison d' Autriche, iome i\\.
Guillaume y nul électeur n'avait entretenu de troupes régulières. Ce prince donna à ses régiments une oi^iinisation nouvelle. Quatre compagnies formaient un bataillon ; un tiers du bataillon était armé de piques : le reste avait des mousquets '. Pour la première fois aussi) rinfanterie prit Thabit d'ordonnance et le manteau. Quant aux cavaliers, ils s*équipaient à leurs frais. Portant la demi-armure, combattant par escadrons, ils conduisaient souvent des canons avec eux V A sa mort, l'Électeur laissa une armée de vingt-cinq mille bommes aguerris. Avec elle , et en sachant compenser par une habile économie la modicité de ses revenus, Frédéric- Guillaume fut recherché, respecté, redouté môme par les plus puissants monarques de TEurope '.
Voyant le développement considérable que ce prince donnait h l'armée, les États en conçurent de l'ombi^age, et tentèrent quelques observations, quand la paix fut rétablie; mais ce fut en vain. Frédénc-Guillaumc savait de quel poids est le glaive du soldat dans la balance politique d'un Ktat qui s'élève.
Tel était l'ordre établi par lui dans les tinances, que, durant l'invasion des Suédois, les pillages autrichiens et le fléau de la peste, la banque ne suspendit pas un seul jour ses payements.
Sous ses lois, la Prut^se, le Drandelmurg réunis devinrent une puissance.
* Plus lard, on se (l<^li( des inoii«»4|iielë, anno incomniode, car mmi- V4*ii( la pluie vu élcigoail les uiNIich. ILs fureiil rcni|ilâcé« |Mird(*s fusiiU.
* Fri^l^ric, àiém. pour servir à l'hnt de la Maison de ilramiebourg .
* \N illiam Coxe, Histoire de la Maison d'Aulriekê^ UMBue ïlï.
Louis XIV> Cromwell et lui illustrèrent leur siècle | mais Frédéric-Guillaume^ avec de bien faibles ressour^ ces^ les égala en gloire^ sans imiter l'ambition du mo^ uarque> ni les crimes du protecteur * . N'ayant jamais pris les armes que pour soutenir des guerres justes^ sou propre ministre et son général à lui-même, le Gradd- Ëlecteur conserva toujours la confiance de ses alliéd, Testime de ses ennemis) plusieurs fois on invoqua son arbitrage ^« En un mot, personne ne lui a contesté son glorieux surnom'.
Après Frédéric-Guillaume, TÉlectorat prit bientôt place parmi les royaumes.
Une seule idée, une idée fixe préoccupait Frédéric, son fils : c'était de devenir roi, et de porter la couronne méritée par son prédécesseur.
Le génie du Grand-Électeur avait donné au Brandebourg beaucoup de prépondérance on Allemagne; les premières puissances de TËurope envoyèrent à son fils des ambassadeurs pour le féliciter de son avènement. Le jeune prince les reçut avec magnificence; modelant dès lors sa cour sur celle de Louis XIV, Frédéric aOecta le pompeux cérémonial de Versailles.
Il eut la sagesse de conserver tous les ministres de son père» qui la plupart unissaient à des talents réels une longue expérience.
Mais r Allemagne était de nouveau en feu; Louis XIV
* S(^gur, Décade historique, « Wid.
• yoyez^ k la lin du volume, le portrait que Frciléric \l a tracé de son aïeul (F).
rallumait la guerre : les prétentions de sa belle-sœur, la duchesse d'Orléans^ sur quelques bailliages du Palatinat; le refus de l'Empire de changer la trêve de Ratishonne en une paix perpétuelle ; sa gloire, comme on disait alors, intéressée à soutenir, conti*e TEmpereur, l'élection par les chanoines de Cologne du prince de Furstemberg; le dessein secret que nourrissait TEmpcreur d'attaquer la ?>ance, dès qu*il aurait fait sa paix avec les Turc^ ; mais, par-dessus tout, la ligue d'Augsbourg, tels étaient les griefs de ce monarque.
Selon lui, la prudence voulait qu'au lieu d'attendre Tennemiy on le prévînt. Mais, outre les motifs exposés dans son manifeste, le roi de France en avait un caché ; c*était d'arrêter l'expédition du prince d'Orange en Angleterre, et de maintenir Jacques II sur le trAne. I^i cour de France se flattait que la Ilollaiido, voyant la guerre éclater dans son voisinage, n'oserait pas donner sa flotte an Stathouder. Louis prévoyait d'ailleurs qu'avec le prince d'Orange son plus redoutable ennemi monterait sur le trône d'Angleterre, et que Guillaume efliicerait par le glaive les vénalités de Charles II.
Alors on vit Timpitoyable Louvois condamner à mort des provinces entières, 1089; tout le Palatinat, tout ce qui touche immédiatement à TAlsace, fut mis à feu et à sang. Au cœur de Tliiver, en février, les villes imin^riales de Spire et de Worms, les villes capitales du P;ilatinat, des niargraviats de Bade-Bade et de |{;idc* Donrlach, plus de quarante cités florissantes, un nombi-e immense de l>ourgs et de villages devinrent la pi*oie des flammes, et leurs habitants désolés, sans pain, sans
vêtements, allèrent implorer des asiles jusqu'au fond de l'Amérique. Sans respect pour la sainteté des tombeaux^ des soldats affamés de pillage ouvrirent les sépulcres des électeurs palatins à Ueildelberg, et ceux des anciens empereurs à Spire. Mais du moins ce sacrilège espoir fut déçu : au lieu d'or et de pierreries, quelques ossements dans du plomb, voilà toute leur conquête. En moins de quinze jours, la plus fertile contrée de TAUemagne eut disparu sous des monceaux de ruines. Honteuse autant qu'impolitique barbarie, qui ne fît qu'irriter l'acharnemeiit des ennemis de la France.
Animé contre cette puissance d'une haine que le parti autrichien avait su habilement aigrir, efl*rayé de ce fantôme de monarchie universelle à l'aide duquel le cabinet impérial soulevait la moitié de l'Europe contre Louis XIV, et assurait ainsi sa propre domination, le jeune Électeur marcha au secours de l'Empire. Pour l'assister aussi contre les Turcs, il fît passer, dans le même temps, dix mille Brandebourgeois en Hongrie.
Frédéric -Guillaume, à ses derniers moments, lui avait recommandé d'aider son proche parent le prince d'Orange à la conquête de la couronne britannique. Frédéric, embrassant la cause du Stathouder, chercha à faciliter l'exécution de ses hardis projets. Par ses ordres, un réfugié français, le maréchal de Schomberg, alla porter au prince d'Orange le secours de ses talents militaires.
Bientôt la destinée des Stuarts s'accomplissait.
Le nouveau roi d'Angleterre commanda l'armée des alliés. Malheureux à la guerre, où il fut presque tou-
126 INTEODUCnON.
jours b<attUy mais respecte de ses ennemis après ses defaites, comme I.ouis XIV après ses victoires; fécond en ressources, admirable dans Tart de réparer ses pertes, c'était riiydre de ia fable.
L'Électeur et Guillaume eurent une entrevue relative aux intérêts politiques du temps ; mais ces deux hommes différaient trop pour se convenir. Au lieu d'un fauteuil, le roi n'ayant fait donner qu'une chaise à l'Électeur, celui-ci, profondément blessé, souhaita plus ardemment que jamais de sentir une couronne royale sur sa tête. L'élévation d'Ernest, duc de Hanovre, au rang d'Électeur, et celle d'Auguste, électeur de Saxe, au trône de Pologne, vinrent stimuler encore ses impatients désirs.
La première fois que Frédéric en entretint son conseil, tous les membres n'y virent qu'une chimère. Ses ministres Banckelmann et Fuchs se i*écrièrent sur la frivolité de l'objet, sur Tlmpossibilité de la réussite, sur les inconvénients d'un titre onéreux sans compensation. Mais toutes ces raisons allaient échouer contre l'irrévocable détermination de l'Électeur. La disgrAce de Ranekelmann data même de ce jour; plus tard, ce ministre put réfléchir, sous les verroux de Spandaw, aux inconvénients de la franchise.
Pour arriver à son but, Frédéric tira merveilleusement parti des circonstances. Toutes les ressources de l'intrigue, tous les ressorts de la politique furent mis en jeu. Voulant disposer favorablement l'Empereur, dont l'approbation entraînait les suffrages de tout le Corps germanique, l'Électeur lui remit le Cercle de Schwibus, et se contenta d'une expectative sur la prin-
cipauté de Frise et la baronnie de Limbourg. Sans intérêt dans la guerre^ plutôt même intéressé à rester neutre^ il envoya des troupes aux armées impériales en Flandre^ sur le Rhin^ en Hongrie. Déjà ses ministres dans les cours étrangères avaient sondé les intentions des principaux cabinets; la France lui offrait ses bons offices; de son côté, l'Empereur Jaloux de rattacher de plus en plus à sa cause, commençait à se montrer moins contraire à ses vues<
Malgré les belles journées de Fleurus, de Nerwinde, de la Marsaille, Louis désirait la paix. Prévoyant la mort prochaine de Charles II, roi d'Espagne, il lui importait de dissoudre la grande alliance avant Touverture de la succession espagnole, sur laquelle ses prétentions allaient éclater. Rebutés du mauvais succès de leurs armes, les alliés souhaitaient la lin des hostilités avec une égale ardeur. Enfin, la paix fut signée, le 30 octobre 1098, entre Delft et La Haye, au château de Ryswick. Louis XIV, affectant' la modération, rendit presque toutes ses conquêtes : ce sacrifice, il pouvait le faire sans regret; la Maison de Bourbon devait bientôt s'en dédommager amplement au-delà des Pyrénées.
Cependant Télecteur de Brandebourg poursuivait sa i*oyale couronne avec une infatigable persévérance. Le baron de Pœllnitz', chambellan de ce prince, raconte à ce sujet un fait singulier. Christophe, comte de Dohna, chargé parrÉlecteur de suivre, à Vienne, la négociation au succès de laquelle il attachait tant de prix, avaitàlut-
' Mémoires d^à cilés.
126 INTEODUCnON.
jours battu, m<iis respecta de ses ennemis après ses defaites, comme Louis XIV après ses victoires; fécond en ressources, admirable dans Tart de réparer ses pertes, c'était rbydre de la fable.
L'Électeur et Guillaume eurent une entrevue relative aux intérêts politiques du temps ; mais ces deux hommes différaient trop pour se convenir. Au lieu d'un fauteuil, le i*oi n'ayant fait donner qu'une chaise à l'Électeur, celui-ci, profondément blessé, souhaita plus ardemment que jamais de sentir une couronne royale sur sa tête. L'élévation d'Ernest, duc de Hanovre, au rang d'Électeur, et celle d'Auguste, électeur de Saxe, au tràne de Pologne, vinrent stimuler encore ses impatients désirs.
La première fois que Frédéric en entretint son conseil, tous les membres n'y virent qu'une chimère. Ses ministres Banckelmann et Fuchs se i*écrièrent sur la frivolité de l'objet, sur Tlmpossibilité de la réussite, sur les inconvénients d'un titre onéreux sans compensation. Mais toutes ces raisons allaient échouer contre l'irrévocable détermination de l'Électeur. La disgrftce de Ranckelmann data même de ce jour; plus tard, ce ministre put rétiéchir, sous les verroux de Spandaw, aux inconvénients de la franchise.
Pour arriver à son but, Frédéric tira merveilleusement parti dos circonstances. Toutes les ressources de rintrigue, tous les ressorts <le la politique furent mis en jeu. Voulant dis|>oser favorablement l'Empereur, dont l'approliation entraînait les suffrages de tout le Corps germanique, l'Électeur lui remit le Cercle de Schwibus, et se contenta d'une expectative sur la prin-
cipauté de Frise et la baronnie de Limbourg. Sans intérêt dans là guerre, plutôt même intéressé à rester neutre, il envoya des troupes aux armées impériales en Flandre, sur le Rhin, en Hongrie^ Déjà ses ministres dans les cours étrangères avaient sondé les intentions des principaux cabinets; la France lui offrait ses bons offices; de son côté, TEmpereur, jaloux de rattacher de plus en plus à sa cause, commençait à se montrer moins contraire à ses vues^
Malgré les belles journées de Fleurus, de Nerwinde, de la Marsaille, Louis désirait la paix. Prévoyant la mort prochaine de Charles II, roi d'Espagne, il lui importait de dissoudre la grande alliance avant Touverture de la succession espagnole, sur laquelle ses prétentions allaient éclater. Rebutés du mauvais succès de leurs armes, les alliés souhaitaient la fin des hostilités avec une égale ardeur. Enfin, la paix fut signée, le 30 octobre 1098, entre Delft et La Haye, au château deRyswick. Louis XIV, affectant' la modération, rendit presque toutes ses conquêtes : ce sacrifice, il pouvait le faire sans regret; la Maison de Bourbon devait bientôt s'en dédommager amplement au-delà des Pyrénées.
Cependant 1 électeur de Brandebourg poursuivait sa royale couronne avec une infatigable persévérance. Le baron de Pœllnitz^ chambellan de ce prince, raconte à ce sujet un fait singulier. Christophe, comte de Dohna, charge par TElecteur de suivre, à Vienne, la négociation au succi^s de laquelle il attachait tant de prix, avait àlut-
* Mémoires d^k cUés.
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jours battu, tnms respecté de ses ennemis après ses défaites, comme Louis XIV après ses victoires; fécond en ressources, admirable dans l'art de réparer ses pertes, c'était l'hydre de la fable.
L'Électeur et Guillaume eurent une entrevue relative aux intérêts politiques du temps ; mais ces deux hommes différaient trop pour se convenir. Au lieu d'un fauteuil, le roi n'ayant fait donner qu'une chaise à l'Électeur, celui-ci, profondément blessé, souhaita plus ardemment que jamais de sentir une couronne royale sur sa tête. L*élévation d'Ernest, duc de Hanovre, au rang d'Électeur, et celle d'Auguste, électeur de Saxe, au trône de Pologne, vinrent stimuler encore ses impatients désirs.
La première fois que Frédéric en entretint son conseil, tous les membres n'y virent qu'une chimère. Ses ministres Ranckelmann et Fuchs se récrièrent sur la frivolité de l'objet, sur Timpossibilité de la réussite, sur les inconvénients d'un titre onéreux sans compensation. Mais toutes ces raisons allaient échouer conti-e l'irrévocable détermination de l'Électeur. La disgrftce de Ranckelmann data même de ce jour; plus tard, ce ministre put réfléchir, sous les verroux de Spandaw, aux inconvénients de la franchise.
Pour arriver à son but, Frédéric tira merveilleusement parti des circonstances. Toutes les ressources de l'intrigue, tous les ressorts de la politique furent mis en jeu. Voulant disposer favorablement l'Empereur, dont l'approbation entraînait les suffrages de tout le Corps germanique, l'Électeur lui remit le Cercle de Schwibus, et se contenta d'une expectative sur la prin-
450 IKTBODUGTION.
pagne, par des raisons politiques; le Souverain Pontife, parce qu'il ne reconnaissait qu'au Saint-Siège le droit de créer de nouvelles royautés, « et que d'ailleurs, aux termes des lois pontificales, un prince hérétique devait bien plutôt perdre ses anciennes dignités qu'en acquérir une nouvelle ^ ; » l'Ordre Teutonique, comme autrefois souverain de la Prusse, et croyant se i*éserver ainsi les moyens de protester utilement contre l'ancien envahissement de cette province.
En apprenant la reconnaissance du nouveau roi : « Ah ! s'écria le prince Eugène, l'Empereur devrait faire pendre les ministres qui lui ont donné un conseil aussi perfide. » Ce grand capitaine semblait prévoir Frédéric II.
Telle était chez rËlecteurrimpatience de ceindre un diadème, que, lors de son sacre, le 10 janvier 1701, il posa lui-m Ane le bandeau sur son front, comme si le moindre retard lui AU devenu intolérable. Sa seconde femme, TElectrice Sophie-Charlotte, fille d'Ernest- Auguste, électeur de BiainsM'ick-Lunebourg, princesse d'une raison élevée et d'un vaste savoir, ne partageait point cette ardeur, u Je suis au désespoir, dit-elle un jour à l'une de ses femmes, d'aller jouer en Prusse la reine de théâtre vis-à-vis de mon Éso[)e. >i
Le surnom d* Ésope s'appliquait assez naturellement à ce prince, fort petit, contrefait, et dont l'air altier contrnslait singulièrement avec Tensemble de sa |>ersonno.
• Voyez (Mrce»i JHsIilicalivcs (V).
« Ne croyez pas, écrivît la nouvelle reine à Leibnitz, que je préfère ces gi*andeurs et ces couronnes, dont on fait ici tant de cas, aux charmes des entretiens philosophiques que nous avons eus à Charlottembourg.»
Sophie-Charlotte avait voyagé en Italie; elle parut à Versailles sous la conduite de ses parents. Sa beauté fit môme impression sur Louis XIY, qui, la jugeant digne de s'asseoir un jour sur le trône de France, la destina au duc de Bourgogne; mais des considérations politiques empêchèrent ce ipariage. Cette princesse introduisit à la cour de Prusse T^légante politesse dont Versailles lui avait offert de si brillants modèles, et répandit autour de sa personiie Tamour des lettres, de^ sciences et des arts. Environnée de savants, nourrie de méditations profondes, Sophie-Charlotte aimait tellement à remonter aux causes premières des choses, que Leibnitz, pressé un joqr par elle sur ce sujet, lui répondit : a Mais, Madame, il n'y a pas moyen de vous contenter; vous voulez savpir le pourquoi du pourquoi. »> Quatre ans plus tard, en 1705^ elle mourut à Hanovre, au sein de sa famille. Près d expirer, la Reine dit à une do ses femmes qui fondait en larmes : « Ne me plaignez p.iSy car je vais à présent satisfaire ma curiosité sur les principes des choses, que Leibnitz n'a jamais pu m'expliquer, sur l'espace, sur Tinfini, sur l'être, sur le néant; et je prépare au roi, mon époux, le spectacle d'une pompe funèbre où il aura une nouvelle occasion de déployer sa magnificence. »
Par ses dernières paroles, elle recommanda, à l'Électeur son frère, les savants qu'elle avait protégés, et les
arts dont elle avait toujours fait ses délices. Frédéric se consola, avec la cérémonie de ses obsèques, de la perte d'une épouse digne de regrets plus sérieux.
Une telle femme devait prendre en pitié un roi (fui, lors de son couronnement, n'avait pas craint de payer 3,000 ducats chaque bouton de son habit.
Le trésor se ressentit longtemps du luxe déployé dans cette cérémonie. Ce fut afin de perpétuer le souvenir d'une solennité , si auguste à ses yeux , que le monarque institua l'Ordre de V Aigle-Noir. Son entrée à Berlin fut magnifique ; mais il y avait dans le pubUc une forte prévention contre la nouvelle royauté : on se demandait si cette augmentation de dignité serait suivie d'une augmentation de puissance.
Au reste, ce qui n'avait été dans le princi])0 que Tonvrage de la vanité devint par la suite un chef-d'œuvre de poHtique. Le jour où Frédéric fut proclamé roi, la Prusse s'affranchit du joug de la Maison d'Autriche; avec la royauté commença une ère nouvelle.
Mais l'ambition de ce prince ne s'arrétant point à la coiiqiiôte d'un titre, en diverses occasions il agrandit ses États. A la mort de Guillaume III, se portant héritier de la succession de Nassau-Orange , Frédéric prit possession du comté de Lingen , de la principauté de Meurs et de quelques autres domaines enclavés en différents pays.
Durant la guerre de 1707, le nouveau roi acheta le comté de Tecklembourg en Westphalie, la prévôté de Quediimbourg, le bailliage de Pétersberg; et, après la mort de la duchesse de Nemours, les États de Neuf-
cIiAlcl Cl do Valangin le préférëreiit, comme licrilicr de la Maison d'Orange, à ses compétiteui-s de la Maison de Longueville. Un prince d'Orange avait épousé l'héritière de la Maison de Châlons, à qui Neufchûtel et Valangin avaient autrefois appailenu : voilà d'où provenaient les droits du roi de Prusse à cette succession.
Quelques années plus tard, la paix d'Utrecht garantit à Frédéric cette acquisition, que le cabinet de Versailles reconnut, ainsi que sa nouvelle dignité, lors des négociations de Gertruydemberg ; mais sous la condition que la France serait mise en possession ^de la principauté d'Orange.
Comme tous les petits États entourés de grandes puissances, la Prusse eut plus d'une fois, sous ce règne, à conjurer d'imminents périls. Frédéric se tira toujours heureusement de ces positions critiques. Dans la guerre qui déchira le Nord, ce prince avait, d'une paH, à ménager le redoutable Charles XII ; de l'autre, la Pologne, le Danemai*ck et Pierre-le-Grand ; il sut marcher sain et sauf à travers tant d'écueils; la paix de son royaume ne fut même point troublée.
Une entrevue eut heu à Marienwerder entre le Tzar et lui. C'est là que le sauvage et glorieux^ fondateur de Pétersbourg pria son hôte de vouloir bien faire décapiter sous ses yeux quelques Prussiens , pour voir comment s'y prenaient des bourreaux civilisés. Pierre eut beaucoup de peine à comprendre qu'une si mince bagatelle ne lui fût point accordée, et qu'il existât des lois capables de lui refuser une tête d'homme.
Peu d'années auparavant , Berlin avait vu une am«
126 INTRODUCTIOlf.
jours bcittu, mais respecte^ de ses ennemis après ses défaites, comme Louis XIV après ses victoires; fécond en ressources, admirable dans Tart de réparer ses pertes, c'était l'hydre de la fable.
L'Électeur et Guillaume eurent une entrevue relative aux intérêts politiques du temps ; mais ces deux hommes différaient ti*op pour se convenir. Au lieu d'un fauteuil, le i-oi n'ayant fait donner qu'une chaise à l'Électeur, celui-ci, profondément blessé, souhaita plus ardemment que jamais de sentir une couronne royale sur sa tête. L'élévation d'Ernest, duc de Hanovre, au rang d'Électeur, et celle d'Auguste, électeur de Saxe, au trône de Pologne, vinrent stimuler encore ses impatients désirs.
La première fois que Frédéric en entretint son conseil, tous les membres n'y vii*ent qu'une chimère. Ses ministres Hanckelmnnn et Fuchs se i*écricrent sur la frivolité de l'objet, sur Timpossibilité de la réussite, sur les incx)nvénients d'un titre onéreux sans compensation. Mais toutes ces raisons allaient échouer contre l'irrévocable détermination de l'Électeur. La disgrftce do Ranckelmann data même de ce jour; plus tard, ce ministre put réfléchir, sous les verroux de Spandaw, aux inconvénients de la franchise.
Pour arriver à son but, Frédéric tira merveilleusement parti des circonstances. Toutes les ressources de l'intrigue, tous les ressorts de la politique furent mis en jeu. Voulant disposer favoi*ablement l'Empereur, dont l'approbation entraînait les suffrages de tout le Corps germanique, l'Électeur lui remit le Cercle de Schwibus, et se contenta d'une expectative sur la prin-
cipauté de Frise et la baronnie de Limbourg. Sans intérêt dans là guerre, plutôt même intéressé à rester neutre, il envoya des ti*oupes aux armées impériales en Flandre, sur le Rhin, en Hongrie. Déjà ses ministres dans les cours étrangères avaient sondé les intentions des principaux cabinets; la France lui offrait ses bons offices; de son côté, TEmpereur, jaloux de l'attacher de plus eu plus à sa cause, commençait à se montrer moins contraire à ses vues^
Malgré les belles journées de Fleurus, de Nerwinde, de la Marsaille, Louis désirait la paix. Prévoyant la mort prochaine de Charles II, roi d'Espagne, il lui importait de dissoudre la grande alliance avant Touverture de la succession espagnole, sur laquelle ses prétentions allaient éclater. Rebutés du mauvais succès de leurs armes, les alliés souhaitaient la fin des hostilités avec une égale ardeur. Enfin, la paix fut signée, le 30 octobre 1098, entre Delft et La Haye, au château deRyswick. Louis XIV, affectant' la modération, rendit presque toutes ses conquêtes : ce sacrifice, il pouvait le faire sans regret ; la Maison de Bourbon devait bientôt s'en dédommager amplement au-delà des Pyrénées.
Cependant l'électeur de Brandebourg poursuivait sa l'oyale couronne avec une infatigable persévérance. Le baron de Pœllnitz^ chambellan de ce prince, raconte à ce sujet un fait singulier. Christophe, comte de Dohna, chargé parTÉlecteur de suivre, à Vienne, la négociation au succès de laquelle il attachait tant de prix, avaitàlut-
> Mémoires déjk cités.
ter contre tous les ministres de l'Empereur. Apràs avoir vainement essnyt^ de séduire, par l'oflre de 200,000 florins, le comte de Kinsky, grand chancelier de Bohême, décourage, il sollicita et obtint son rappel.
Sur ces entrefaites, la cour de Berlin, qui le croyait encore à Vienne, lui manda de hasarder une dernière tentative auprès d'un ministre dont le nom était tracé en chiffres, et de lui offrir la somme refusée par le comte de Kinsky. Les dépêches arrivèrent trop tard. Bartholdi, secrétaire d'ambassade, auquel la direction des affaires avait été laissée, ouvrit le paquet, et, soit qu'il n'eût pas le véritable chiffre, soit que le nom du ministre à gagner fût mal i*endu, il crut reconnaître le nom du confesseur de l'Empereur, et s'adressa à ce personnage.
Le Jésuite, flatté de se voir recherché par un des plus puissants princes protestants de l'Allemagne, on augura favorablement pour la Société, et promit ses services. 11 tint si bien parole, qu'un plein succès couronna ses efforts.
Tout, il est vrai, secondait le confesseur : Charles H, roi d'Kspagne, touchait à sa fln ; et le comte de Harrach, ambassadeur de Léopold à Madrid, avertit sa cour (pie le duc d'Anjou avait un parti nombreux en Espagne. Le nouveau roi d'Angleterre, l'électeur de Bavière;, l'électeur palatin et les États-Généraux, redoutant une nouvelle guerre, voulurent s'assurer un allié utile contre la France, et plaidèrent la cause de l'Électeur. De son cAté, le confesseur, pour donner plus de force à ses démarches, insista sur les avantages que cet événement
assurerait dans le Brandebourg à la religion catholique.: cette dernière considération triompha de la résistance de TEmpereur.
Quelle que soit Texactitude de ce récit, toujours est-il certain que Léopold >; qui, en 1G95, avait encore refusé de reconnaître la Prusse pour un duché séculier, la reconnut' pour un royaume, dès queTélecteur de Brandebourg lui eut promis des secours contre la France.
Le même motif entraîna TAngleterre avec la Hollande; et les différends survenus en Ire la Suède, d'une part, la Pologne, le Danemarck, la Russie, de Tautre, valurent à Frédéric le cousentement de ces quatre puissances, qui avaient un intérêt égal à le ménager *. Quant aux États d'Allemagne, ils n'hésitèrent point à suivre l'exemple de l'Empereur et de leurs alliés. La France*, l'Espagne, le Pape et l'Ordre Teutonique s'opposèrent seuls à ce changement : la France et l'Es-
* Pfcffcl, Abrégé chronologique, etc.
* Aux conditions suivantes :
i"* Frédéric s'engageait à fournir au chef de l'Empire un secours de dix mille hommes pendant toute la durée de la guerre;
2° A entretenir une compagnie de garnison k Philipsbourg;
3<* A s'entendre toujours avec l'Empereur pour toutes les affaires de l'Empire; à ne rien altérer aux obligations de ses Étals d'Allemagne; k renoncer au subside que lui devait la Maison d'Autriche ; à donner sa voix pour l'élection des enfants mâles de l'empereur Joseph, « à moins qu'il n'y eût des raisons graves et indispensables qui obligeasscnl les électeurs d'élire un Empereur d'une autre Maison. »
* Pfeflel, ouvrage déjà cité.
^ Chose singulière ! C'était la France qui avait autrefois donné au Grand -Électeur cette idée de royauté, espérant le rendre ainsi indépendant de TEmpereur, et se l'attacher par des liens intimes.
450 IKTBODUGTION.
pagne, par des raisons politiques; le Souverain Pontife, pante qu'il ne reconnaissait qu'au Saint-Siège le droit de créer de nouvelles royautés, « et que d'ailleurs, aux termes des lois pontificales, un prince hérétique devait bien plutôt perdre ses anciennes dignités qu'en acquérir une nouvelle * ; » l'Ordre Teutonique, comme autrefois souverain de la Prusse, et croyant se réserver ainsi les moyens de protester utilement contre l'ancien envahissement de cette province.
En apprenant la reconnaissance du nouveau roi : « Ah ! s'écria le prince Eugène, l'Empereur devrait faire pendre les ministres qui lui ont donné un c(mseil aussi perflde. » Ce gi*and capitaine semblait prévoir Frédéric II.
Telle était chez l'Ëlecteurrimpatience de ceindre un diadème, que, lors de son sacre, le 10 janvier 1701, il posa lui-m Ane le bandeau sur son front, comme si le moindre retard lui fAt devenu intolérable. Sa seconde femme, l'Electrice Sophie-Charlotte, fille d'Ernest- Auguste, électeur de Bi*unsM'ick-Lunel>ourg, princ^'sse d'une raison élevée et d'un vaste savoir, ne partageait point cette ardeur, u Je suis au désespoir, dit-elle un jour à l'une de ses femmes, d'aller jouer en Pruss4^ la reine de théâtre vis-à-vis de mon Ésope. >i
Le surnom d'Esope s'appliquait assez naturellement à ce prince, fort petit, contrefait, et dont l'air altier coutnislait singulièrement avec Tensemble de sa |>ersonne.
• Vuyêz {ui^^cH jiislilicalivcs (V).
« Ne croyez pas^ écrivit la nouvelle reine à Leibnitz, que je préfère ces grandeurs et ces couronnes, dont on fait ici tant de cas, aux charmes des entretiens philosophiques que nous avons eus à Gharlottembourg.»
Sophie-Charlotte avait voyagé en Italie; elle parut h Versailles sous la conduite de ses parents. Sa beauté fit même impression sur Louis XIY, qui, la jugeant digne de s'asseoir un jour sur le trône de France, la destina au duc de Bourgogne; mais des considérations politiques empêchèrent ce ipariage. Cette princesse introduisit à la cour de Prusse Télégante politesse dont Versailles lui avait offert de si brillants modèles, çt répandit autour de sa personiie Tamour des lettres, de^ sciences et des arts. Environnée de savants, nourrie de méditations profondes, Sophie-Charlotte aimait tellement à remonter aux causes premières des choses, que Leibnitz, pressé un jour par elle sur ce sujet, lui répondit : « Mais, Madame, il n'y a pas moyen de vous contenter; vous voulez savpir le pourquoi du pourquoi. «> Quatre ans plus tard, en 1705, elle mourut à Hanovre, au sein de sa famille. Près d expirer, la Reine dit à une do ses femmes qui fondait en larmes : « Ne me plaignez pas, car je vais à présent satisfaire ma curiosité sur les principes des choses, que Leibnitz n'a jamais pu m'expliquer, sur l'espace, sur l'infini, sur l'être, sur le néant; etjeprépare au roi, mon époux, le spectacle d'une pompe funèbre où il aura une nouvelle occasion de déployer sa magnificence. >>
Par ses dernières paroles, elle recommanda, à TÉlecteur son frère, les savants qu'elle avait protégés, et les
arts dont elle avait toujours fait ses délices. Frédéric se consola, avec la cérémonie de ses obsèques, de la perte d'une épouse digne de regrets plus sérieux.
Une telle femme devait prendre en pitié un roi qui, lors de son couronnement, n'avait pas craint de payer 3,000 ducats chaque bouton de son habit.
Le trésor se ressentit longtemps du luxe déployé dans cette cérémonie. Ce fut afin de perpétuer le souvenir d'une solennité , si auguste à ses yeux , que le monarque institua l'Ordre de V Aigle-Noir. Son entrée à Berlin fut magnifique ; mais il y avait dans le pubUc une forte prévention contre la nouvelle royauté : on se demandait si cette augmentation de dignité serait suivie d'une augmentation de puissance.
Au reste, ce qui n'avait été dans le principe que l'ouvrage de la vanité devint par la suite un chef-d'œuvre de poUtique. Le jour où Frédéric fut proclamé roi, la Prusse s'affranchit du joug de la Maison d'Autriche; avec la royauté commença une ère nouvelle.
Mais l'ambition de ce prince ne s'arrétant point à la conqiiôte d'un titre, en diverses occasions il agrandit ses États. A la mort de Guillaume III, se portant héritier de la succession de Nassau-Orange , Frédéric prit possession du comté de Lingen , de la principauté de Meurs et de quelques autres domaines enclavés en différents pays.
Durant la guerre de 1707, le nouveau roi acheta le comté de Tecklembourg en Westphalie, la prévôté de Quedlimbourg, le bailliage de Pétersberg; et, après la mort de la duchesse de Nemours, les États de Neuf-
cIiAlcI et do Valangin le préférèrent, comme héritier de la Maison d'Orange, à ses compétiteurs de la Maison de Longueville. Un prince d'Orange avait épousé l'héritière de la Maison de Chûlons, à qui Neufchûtel et Yalangin avaient autrefois appartenu : voilà d'où provenaient les droits du roi de Prusse à cette succession.
Quelques années plus tard, la paix d'Utrecht garantit à Frédéric cette acquisition, que le cabinet de Versailles reconnut, ainsi que sa nouvelle dignité, lors des négociations de Gertniydemberg ; mais sous la condition que la France serait mise en possession ^de la principauté d'Orange.
Comme tous les petite États entourés de grandes puissances, la Prusse eut plus d'une fois, sous ce règne, à conjurer d'imminents périls. Frédéric se tira toujours heureusement de ces positions critiques. Dans la guerre qui déchira le Nord, ce prince avait, d'une part, à ménager le redoutable Charles XII ; de l'autre, la Pologne, le Danemarck et Pîerre-le-Grand ; il sut marcher sain et sauf à travers tant d'écueils; la paix de son royaume ne fut môme point troublée.
Une entrevue eut lieu à Marienwerder entre le Tzar et lui. C'est là que le sauvage et glorieux^ fondateur de Pétersbourg pria son hôte de vouloir bien faire décapiter sous ses yeux quelques Prussiens , pour voir comment s'y prenaient des bourreaux civilisés. Pierre eut beaucoup de peine à comprendre qu'une si mince bagatelle ne lui fût point accordée, et qu'il existât des lois capables de lui refuser une tête d'homme.
Peu d'années auparavant , Berlin avait vu une am«
arts dont elle avait toujours fait ses délices. Frédéric se consola, avec la cérémonie de ses obsèques, de la perte d'une épouse digne de regrets plus sérieux.
Une telle femme devait prendre en pitié un roi qui, lors de son couronnement, n'avait pas craint de payer 3,000 ducats chaque bouton de son habit.
Le trésor se ressentit longtemps du luxe déployé dans cette cérémonie. Ce fut afin de perpétuer le souvenir d'une solennité , si auguste à ses yeux , que le monarque institua l'Ordre de V Aigle-Noir. Son entrée à Berlin fut magniflque ; mais il y avait dans le public une forte prévention contre la nouvelle royauté : on se demandait si cette augmentation de dignité serait suivie d'une augmentation de puissance.
Au reste, ce qui n'avait été dans le principe que Touvrage de la vanité devint par la suite un chef-d'œuvre de politique. Le jour où Frédéric fut proclamé roi, la Prusse s'affranchit du joug de la Maison d'Autriche; avec la royauté commença une ère nouvelle.
Mais l'ambition de ce prince ne s'arrétant point h la conquôte d'un titre, en diverses occasions il agrandit ses États. A la mort de Guillaume III, se portant héritier de la succession de Nassau-Orange , Frédéric prit possession du comté de Lingen, de la principauté de Meurs et de quelques autres domaines enclavés en différents pays.
Durant la guerre de 1707, le nouveau i*oi acheta le comté de Tecklembourg en Westphalie , la prévôté de Quediimbourg, le bailliage de Pétersberg; et, après la mort de la duchesse de Nemours, les États de Neuf-
clisUol et do Valangin lo préférèrent, commo héritier de la Maison d'Orange, à ses compétiteurs de la Maison de Longueville. Un prince d'Orange avait épousé l'héritière de la Maison de Châlons, à qui Neufchâtel et Valangin avaient autrefois appartenu : voilà d'où provenaient les droits du roi de Prusse à cette succession.
Quelques années plus tard, la paix d'Utrecht garantit à Frédéric cette acquisition, que le cabinet de Versailles reconnut, ainsi que sa nouvelle dignité, lors des négociations de Gertruydemberg ; mais sous la condition que la France serait mise en possession ^de la principauté d'Orange.
Comme tous les petits États entourés de grandes puissances, la Prusse eut plus d'une fois, sous ce règne, à conjurer d'imminents périls. Frédéric se tira toujoura heureusement de ces positions critiques. Dans la guerre qui déchira le Nord, ce prince avait, d une part, à ménager le redoutable Charles XII ; de l'autre, la Pologne, le Danemarck et Pierre-le-Grand ; il sut marcher sain et sauf à travers tant d'écueils; la paix de son royaume ne fut même point troublée.
Une entrevue eut lieu à Marienv^erder entre le Tzar et lui. C'est là que le sauvage et glorieux^ fondateur de Pétersbourg pria son hôte de vouloir bien faire décapiter sous ses yeux quelques Prussiens , pour voir comment s'y prenaient des bourreaux civilisés. Pierre eut beaucoup de peine à comprendre qu'une si mince bagatelle ne lui fût point accordée, et qu'il existât des lois capables de lui refuser une tête d'homme.
Peu d'années auparavant , Berlin avait vu une am«
bassade singulière : ce fut celle où le Tzar figurait à la suite de son représentant Le Fort. II visita ainsi la Hollande et TAngleterre, préludant à son apprentissage de Saardam. A force de génie, Pierre avait compris qu'il n'était encore qu'un barl)ai*e.
Frédéric ne laissait pas échapper une occasion de manifester sa haine pour la France ; il osa môme lui déclarer la guerre *, parce que l'armée de Boufllers avait commis quelques excès dans le pays de Clèves; mais Louis XIY ne s'aperçut pas qu'il eiU un ennemi de plus.
C'était le moment où presiiue toute rEuro|>e se levait en armes contre ce monarque asseyant son petit-iib sur le trône d'Espagne; lutte mémorable où le vieux i*oi, seul débris vivant du grand siècle, prouva au monde que si en lui l'orgueil avait monté haut dans la prospérité, le courage dans le malheur n'éUut pas moindre, et qu'on |K)uvait ébranler son trône, mais non l'avilir.
Une des plus vives joies de Frédéric vint de la part que ses Prussiens prirent aux deux batailles d'IIochstett et de Malplaquet.
Tandis que ces convulsions sanglantes déchiraient TEurope, le successeur de Léopold, Joseph I*', mourut, le 10 avril 1711. L'archiduc Charles fut élu à sa place : il était alors bloqué dans Barcelone, après avoir été couronné roi d'Espagne dans Madrid, et chassé do sa
I « 1^ nouveau roi fil en cela beaucoup pour sa pasaioo , et rien |iour ses inlérèU. • { Fri^ériCy Èiimoires pour ieroir à V histoire de la Aiaisofi de Brandebourg.)
capilule le lendemain de la journée d'Alnianza. Cette mort, et 9 peu de temps après, la disgrâee de Marlborougi), favorisèrent la paix. L'Empereur seul s'obstinait à la guerre. Mais enfin le traité d'Utrecht, 1715, teionina eette lutte de douze années, qui avait pria naissance avec le siècle môme.
Frédéric n'eut pas la satisfaction de voir cet heureux événement.
La Prusse dut à son premier roi d'utiles établissements. C'est lui qui, cédant aux instances de la reine Charlotte, fonda, en 1694, la célèbre univei*sit4 de Halle, et, plus tard, la Société royale des Sciences, présidée par Leibnitz. Jaloux de répandre autour de sa personne l'éclat des beaux- arts, il avait, dès l'année 1095, créé dans sa capitale une Académie de peinture. Peu de temps après, afin de former le goût des élèves par l'étude des modèles, il fit venir d'Italie les plâtres des meilleures statues. Il décora Berlin de plusieurs édifices remarquables; parsesordres, une statue équestre du Grand-Électeur fut élevée sur le Pont-Royal. Sons son règne, Leibnitz, Wolff, Otto de Guerick, Thomasius, attirèrent les regards du monde savant. Malgré les doctes travaux de Teissier, de Leutinger, de Puffendorf, le Brandebourg, il est vrai, ne comptait pas encore d'historien, mais Canitz lui donnait un poète.
Le premier titre d'honneur de Frédéric, c'est d'avoir su constamment préserver ses États des ravages que la guerre déchaînait sur les États voisins.
Bien qu'indulgent par caractère, ce prince punissait quelquefois avec rigueur, surtout si le coupable avait
blessé sou amour-propre. Un alchimiste, qui se faisait appeler le comte de Caietano, l'ayant trompe, fut ])eiidu, après une procédure fort expéditive, en habit de papier doré, à une potence recouverte aussi de papier doré. Inconstant, soupçonneux, irascible, il était d'un accès \)eu facile. Zélé Calviniste, il haïssait les Catholiques, mais sans les opprimer. Toutefois, peutêtre eût-il été persécuteur, si ses co-religionnaires se fussent avisés de joindre des cérémonies et de l'appareil aux persécutions. Frédéric composa même un livre de prières, que, pour son honneur', on n'imprima pas.
Soit qu'il n'eût jamais d'inclinations constantes, soit qu'il se repentit de ses mauvais choix, ou bien qu'il n'accordAt nulle indulgence aux faiblesses humaines, tous ses favoris eurent une fin malheureuse.
Un monarque absolu, lorsqu'il ne remédie point, par des efforts de génie ou de patriotisme, au vice de sa position, semble encourager le mal, môme en voulant le bien. Enivré parla flatterie, séparé de son peuple par la foule avide des courtisans, il n'entend point les cris de la détresse publique; la cour est dans l'abondance : que |>eut-il manquer au bonheur de la nation? Ainsi, lors de la peste qui ravagea la Prusse, deux c^nt mille hommes périrent, dévoi*és à la fois par cet horrible fléau et par la disette. Quelques secours auraient sauvé une foule de victimes; mais le trésor ne s'ouvrait que devant les capricieuses prodigalités du maître; le prince royal lui -môme ne put obtenir des
• Krédérii-, ibûi.
ministres qu'ils achetassent pour dix mille écus de blé.
Un an environ avant de mourir, Frédéric vituaitre ce petit-fils qui devait porter si loin la gloire de sa Maison. Dans sa joie vaniteuse, il lui choisit pour parrains et marraines, l'empereur Charles VI, le Tzar Pierre V, la république de Hollande, et le canton de Berne.
Ce même petit- fils a dit de son aïeul qu'il était i< grand dans les petites choses, et petit dans les grandes. » Le mot est sévère. Mais rarement Fauteur des Méftioires pour servir à Vhislotre de la Maison de Brandebourg prononce le nom de ce prince, sans qu'une vive humeur perce dans ses paroles. En efiet, ce devait être à ses yeux un assez triste roi que celui qui donna un fief de quarante mille écus au chasseur qui lui avait fait tirer un cerf de haute ramure.
« Il était magnifique et généreux, dit le royal historien ; mais à quel prix n'acheta-t-il pas le plaisir de contenter ses passions? 11 trafiquait du sang de ses peuples avec les Anglais et les Hollandais, comme ces Tartares vagabonds qui vendent leurs troupeaux aux bouchers de la Podolie pour les égorger. Lorsqu'il vint en Hollande, il fut sur le point de retirer ses troupes de Flandre; on lui remit un gros brillant de cette succession , et les quinze mille hommes se firent tuer au service des alliés.
« Les préjugés du vulgaire semblent favoriser la magnificence des princes; mais autre est la libéralité d'un particulier, autre celle d'un souverain. Un prince est le premier serviteur et le premier magistrat de TÉtat; il lui doit compte de l'usage qu'il fait des impôts; il les
458 INTRODUCTKHf.
lève afiu de pouvoir défendre TÉlat par le moyeu des troupes i\u\l entretient; afin de soutenir la dignité dont il est revêtu, de récompenser les services et le mérite; d'établir, en quelque sorte, un équilibre entre les riches et les obérés; de soulager les malheureux en tout genre et de toute espèce, afin de mettre de la magnificence en tout ce qui intéresse le corps de l'État en général. Si le souverain a l'esprit éclairé et le cœur droit, il dirigera toutes ses dépenses à l'utilité du public et au plus grand avantage de ses peuples.
a La magnificence qu'aimait Frédéric V n'était pas de ce genre; c'était plutôt la dissipation d'un prince vain et prodigue. Sa cour était une des plus sui)er))es de l'Europe; ses ambassades étaient aussi magnifiques que celles des Portugais ; il foulait les pauvres , afin d'engraisser les riches; ses favoris recevaient de fortes pensions, tandis que ses peuples étaient dans la misère ; ses bâtiments étaient somptueux, ses fêtes su])erbes; ses écuries et ses oflices tenaient plutôt du faste asiatique que de la dignité européenne.
« Sa cour était comme une grande rivière qui absorbe l'eau de tous les petits ruisseaux ^ »
Néanmoins, quels qu'aient été les travers du pi*emier roi de Prusse, il ne faut pas être injuste envers sa mémoire ; or, ce serait l'êti^e que de ne pas constater beaucoup de bien opéré sous son règne.
D'alionl, la transformation de rKlectorat en Royauté fut, pour la puiss^Hice nationale, un fait immense;
• KiéUcric, ibid.
INTAODUCTiOM. 439
Ensuite^ ce Iule exagéré que déployaient Frédéric et sa cour, en multipliant la consommation , encouragea les producteurs : ainsi s'établit, à Berlin , une fabrique de haute lisse, égale à celle dé Bruxelles; les galons de Prusse rivalisèrent avec ceux de France ; les miroirs de Neustadt surpassèrent, par leur blancheur, ceux de Venise; Tarmée fut habillée de drap indigène; bien d'autres industries s'élevèrent en môme temps.
Le Roi prit, à son service, deux des plus habiles architectes de l'Europe, et Schluter, sculpteur non moins distingué. Bôtt éleva la belle porte de Wesel, donna les plans du chftteau et de l'arsenal de Berlin, bfttit l'hôtel des Postes, au coin du Grand Pont, et le majestueux portique du chAteau de Postdam ; Ersander construisit la nouvelle aile du château de Kœnigsberg et la cour des Monnaies, abattue plus tard; Schluter décora l'Arsenal de ces trophées et de ces riches mascarons que les connaisseurs admirent; sous sa direction, fut fondue la statue équestre du Grand-^Électeur.
Vers le môme temps, Frédéric ornait Berlin de l'église du Cloître, des Arcades et de plusieurs autres édifices; il embellissait les résidences royales de Postdam, de Charlottembourg.
Les beaux-arts, fils de l'abondance, commençaient ù fleurir^
Bientôt l'Académie de peinture fut fondée; mais, malgré l'habileté des professeurs Pexe, Mayer, Widemann, Leigcber, nul vrai talent ne sortit de leur école.
La plus remarquable création, celle de l'Académie royale des Sciences, eut lieu vers 1700 ; l'honneur en
l40 INTRODUCTION.
revient à la reine Sophie-Charlotte. Cette princesse, d'une si haute intelligence , proposa Leibnitz comme seul capable de poser les bases de la nouvelle compagnie : « Leibnitz, qui avait plus d'une &me, si j'ose m'exprimer ainsi \ était bien digne de présider une Académie qu'au besoin il aurait représentée tout seul : il institua quatre classes, dont l'une de physique et de médecine, l'autre de mathématiques; la troisième, de la langue et des antiquités d'Allemagne; la dernière, des langues et des antiquités orientales. Les plus célèbres do nos académiciens furent MM. Basnage, Bernouilli, La Croze, Guillclmini, Hartzoeker, Herman, Kirch, Rômer, Stùrmer, Yarignon, des Yignoles, Werenfels etWolff : depuis, on y reçut MM. de Beausobre et Lenfant, savants dont les plumes auraient fait honneur aux siècles d'Auguste et de U)uis XIV. »
A Magdebourg, Othon de Guerick, inventeur de la pom[>e pneumatique, florissait encore; de savants professeurs, Tliomasius, Gundling, Ludwig, Woliï, Strick, illustr.iient les universités de Halle et de Francfort-surroder.
Fi*édéric I'" voulut aussi établir, à Berlin, une Académie pour la jeune noblesse; celle de Lunéville lui avait servi de modèle; mais cette institution disparut bientdt.
La iin de Frédéric 1^ fut aussi singulière que malheureuse. Après avoir perdu Elisabeth de Ilesse-Cassel, sa première épouse; veuf, une seconde fois, deSophie- (Iharlotte de Hanovre, il s'était uni à la princesse Louise
« Frétiéric. iHd.
de Mecklembourg. Mais une dëvotion exagérée et sombre altéra peu à peu les facultés intellectuelles de la Reine, qui enfin fut aflligée de véritables accès de démence. Des soins officieux ayant caché ce triste spectacle aux yeux du Roi, Frédéric ne connaissait point toute l'étendue du mal. Un jour que ce prince s'était assoupi dans un fauteuil, la Reine, trompant la surveillance des gardes, se précipite dans l'appartement du Roi, à travers une porte de glaces qu'elle brise, et se jette sur son époux en poussant de grands cris. A la vue d'une femme échevelée, à demi couverte de vêtements blancs, et les mains ensanglantées, le monarque, réveillé en sursaut, est saisi d'une fièvre violente, a J'ai vu la femme blanche, je n'en reviendrai pas, » s'écriet-il, rappelant, par ces paroles, l'ancienne tradition qui faisait apparaître un spectre vêtu de blanc dans les palais des princes et princesses de la Maison de Brandebourg, quand un membre de cette famille était près de mourir. On prétendait que Joachim P', voulant agrandir son château de Berlin, obligea une vieille femme à lui vendre une maison dont elle ne voulait point se défaire, et que cette femme, transportée de colère, le menaça de devenir pour lui et pour ses descendants une messagère de mort.
Frédéric ne s'était point trompé; il ne quitta son lit, après six semaines de maladie, que pour être porté au tombeau de ses pères. Ce prince expira le 25 février 1713, dans sa cinquante-sixième année.
Si jamais il y eut un contraste frappant, ce fut entre le caractère de Frédéric I" et celui de Frédéric-Guil-
4A2 INTRODUCnON.
laume l*', son successeur. Autant l'un s'dtait montré prodigue, autant Tautre apporta d'économie dans ses dépenses personnelles \ dans toutes les branches de Tadministration ; autant le père avait encouragé les lettres, autant le fils affecta de mépris pour les poètes et les savants. Toutefoia, avec un caractère à denn sauvage, mais aussi avec une merveilleuse aptitude aux déUiils, uu sens droit et une volonté ferme, Guillaume contribua puissamment à la prospérité de son pays. Ce prince, il est vrai, se moqua de l'Académie, en plaçant à sa tôteune espèce de liouffon, nommé Gnndling, mais il mit de Tordre dans les finances; Wolff fut banni, parce que sa philosophie, avait-on dit au Roi, offrait |ine excuse à la désertion ; mais une armée de soixante-douxe mille hommes consolida le nouveau trône; Slettin, le pays de Gurldre et de Kessel, le comté de Lindiourg, reçurent les lois du monarque prussien; et la paix, conclue avec Charles XII, lui garantit cette pailie de la Poméranie qui est siluée entre TOder et la PcHîne.
Sa maxiaie favorite était, qu'un prince doit éti'e économe (lu sang et des ti*ésors de ses sujets.
Chaque jour, le jeune royaume prenait de nouvelles forces. La Prusse fut traitée avec beaucoup d*égards dans les conférences d'Utrecht et de Rastadt; les puissimces du Nord recherchèrent même Talliance de son roi. Une convention avec la France lui assura la |M>S8es-
I Les ceiil cliumliellaos de Frédéric 1* furent réduits à douze» H les gros Irniteinenls diminués; aussi beaucoup de personnes, qui avai«*ul enlrcleiiu carrosse, allèrent à pied : ce qui fil dire, dans le public, que 11* lioi avait rendu l'usage des jambes aux perdiu.
sien du duché de Berg, à rexception de Dusseldorff et d'une banlieue le long du Rhin.
Dans rintérieur, Frédéric-Guillaume organisa des colonies suisses, liégeoises et autres. Il encouragea Tagriculture et l'industrie; l'hôpital de la Charité, tout le quartier de la Frédérichstadt, divers établissements utiles furent créés à Berlin ; entre autres, en 1714, le Lagerhaus, magasin d'où l'on trait, à titre d'avances, des laines pour lea manufacturiers pauvres, qui ensuite se libéraient peu à peu avec leur travail. Dès l'année 1735, les manufactures du royaume étaient si florissantes qu'elles vendirent à l'étranger quatre mille pièces de drap de vingt-quatre aunes chacune. Bientôt la Prusse fournit l'Allemagne de galons, d'orfèvrerie, de velours et de ces carrosses si renommés.
Berlin ressemblait à un vaste arsenal où prospéraient tous les ouvriers que réclame le service d'une armée; l'Allemagne entière recherchait les produits de leur travail. Cette capitale eut des moulins de poudre à canon, Spandaw des fourbisseurs, Neustadt des usines pour le cuivre, Postdam des armuriers; Postdam qui n'était d'abord qu'un hameau de pécheurs où le Grand-Électeur avait fait construire une maison de campagne à la hollandaise. C'est là que le Roi fixa son séjour; il ne pouvait pardonner aux BerHnois leur refus de recevoir son régiment en garnison. Frédéric I" avait embelli cette résidence : Guillaume convertit le^jardins en une place d'armes, bâtit des églises, des casernes et autres édifices publics. Les. rues de la nouvelle ville furent tirées au cordeau; des endroits marécageux desséchés;
442 iNTBODUcnoif.
laume l*', son successeur. Autant Tun s'dtait montré prodigue, autant Tautre apporta d'économie dans ses dépenses pei-sonnelles ^ dans toutes les branches de l'administration ; autant le père avait encouragé les lettres, autant le fils affecta de mépris pour les poètes et les savants. Toqtefoia» avec un caractère à denii sauvage, mais aussi avec une merveilleuse aptitude aux déUiils, uu sens droit et une volonté ferme, Guillaume contribua puissamment à la prospérité de son p«iys. Ce prince, il est vrai, se moqua de l'Académie, en plaçant à sa tête une espèce de bouffoui nommé Gundling, mais il mit de l'ordre dans les fmances; Wolff fut banni, parce que sa philosophie, avait-on dit au Roi, offrait |ine excirae à la désertion ; mais une armée de soixante-douze mille hommes consolida le nouveau trône; Stettin, le pays de Guridre et de Kessel, le comté de Linilmurg, reçurent les lois du monarque prussien; et la paix, conclue avec Charles XII, lui garantit cette pailie de la Poménmie qui est située entre l'Oder et la Peene.
Sa maxime favorite était, qu'un prince doit être économe du sang et des trésors de ses sujets.
Chaque jour, le jeune royaume prenait de nouvelles forces. La Prusse fut traitée avec beaucoup d*égards dans les conférences d'Utrecht et de Rastadt; les puissances du Nord recherchèrent même ralliance de son roi. Mue convention avec la France lui asspra la posses-
I Les cciil chambellans de Frédéric I* furent réduits à douze, et les gros irailemenls diminués; aussi beaucoup de personnes, qui avairut entretenu carrosse, allèrent k pied : ce qui fit dire, dans le public, que le lioi avait rendu l'usage des jambes aux perdtu.
sien du duché de Berg, à rexception de Dusseldorff et d'une banlieue le long du Rhin.
Dans l'intërieur, Frédéric-Guillaume organisa des colonies suisses, liégeoises et autres. Il encouragea Tagriculture et l'industrie; Thôpital de la Charité, tout le quartier de la Frédérichstadt, divers établissements utiles furent créés à Berlin; entre autres, en 1714, le Lagerhaus, magasin d'où l'on trait, à titre d'avances, des laines pour lea manufacturiers pauvres, qui ensuite se libéraient peu à peu avec leur travail. Dès Tannée 1735, les manufactures du royaume étaient si florissantes qu'elles vendirent à l'étranger quatre mille pièces de drap de vingt-quatre aunes chacune. Bientôt la Prusse fournit l'Allemagne de galons, d'orfèvrerie, de velours et de c^ carrosses si renommés.
Berlin ressemblait à un vaste arsenal où prospéraient tous les ouvriers que réclame le service d'une armée; TAllemagne entière recherchait les produits de leur travail. Cette capitale eut des moulins de poudre à canon, Spandaw des fourbisseurs, Neustadt des usines pour le cuivre, Postdam des armuriers; Postdam qui n était d'abord qu'un hameau de pécheurs où le Grand-Électeur avait fait construire une maison de campagne à la hollandaise. C'est là que le Roi fixa son séjour; il ne pouvait pardonner aux Berlinois leur refus de recevoir son régiment en garnison. Frédéric P' avait embelli cette résidence : Guillaume convertit le^jardins en une place d'armes, bâtit des églises, des casernes et autres édifices publics. Les. rues de la nouvelle ville furent tirées au cordeau; des endroits marécageux desséchés;
4 A4 nmiODUcnoN.
sur les mômes termins, on dessina des places plantées d'arbres et environnées de maisons d'égale hauteur. Malheureusement, en général , Tarchitecture de son i*ègne se ressent, jusqu'à l'exagération, du goût hollandais dominant à cette époque.
Voulant donner à ses troupes une preuve de sa tendre sollicitude pour elles, le Roi fonda une maison d'orphelins propre à recevoir trois mille enfants de soldats ; luimême en rédigea les règlements, avec cet esprit d'ordre et de discipline qu'il imprimait à tout.
Son trésor et son armée occupèrent constamment l'attention de ce prince. En tout le reste, d'une avarice extrême, dès qu'il s'agissait de ses troupes, nulle dépense ne l'arrêtait. Mais, jusque dans ce goût et dans sa manière de le contenter, on retrouvait toute la hizarrcrie de son caractère, toute l'âpreté de son commandement. Ainsi, le même homme qui, pour diminuer l'achat des cheveux, voulait que ses perruques, ne couvrant que le dessus de la tête, ne descendissent point jusqu'aux oreilles ; qui n'employait pour ses vêtements que le plus gros dnip, en ordonnant à son tailleur de toujours faire servir les vieux boutons de cuivi*e, et de couper l'habit à la hauteur des cuisses, afin d'épargner réloiïe* ; cet homme consacra des sommes très-consi-
* Frédéric-Guillaume D*aimail |)oinl les ecciésia&liques de l'Ê^lise romaine. Se promenanl un jour avec quelques généraux sur les bonis de la Sprée, il rencontra un prélre catholique qui venait k lui. « Tenez, dit il à sa suite, voyei comme je vais embarrasser ce cafard; • puis, se tournant vers le prélre : c As-tu lu le Tartufe de Molière ? « lui demanda-t-il d'un ton brusque. « Oui, Sire, répond celui-ci en s'ioclinanl, et F Avare aussi. »
dérables ii racquisition d'hommes d*une taille colossale, donnant, pour un sujet de cinq pieds dix pouces, 700 ëcus ; 1,000, pour un de six pieds, et finissant ainsi par répandre à l'étranger plus de 12 millions.
A un moine, nommé le grand Joseph, il fit compter, pour prix de son engagement, cinq mille florins; et le couvent reçut, à titre d'indemnité, 1,500 rixdallers. Un Italien, nommé Andréa Capra, lui coûta 1,500 rixdallers d'abord, pour l'achat personnel, et, de plus, 2,000 rixdallers tant pour ceux qui avaient découvert ce précieux phénomène que pour les enleveurs.
Mais, de toutes ses recrues, la plus dispendieuse fut un Irlandais appelé Jacques Kirkland : les frais montèrent à 1,267 livres sterling, 7 schellings, c'est-à-dire à 31 ,683 francs environ .
Ses enrôleurs désolaient le royaume par leurs excès. Cette espèce de brigandage s'étendait même jusque dans les pays voisins. Plus d'une fois, des violations de territoire excitèrent des querelles graves ou de sévères représailles. Sans égard pour le rang, pour l'âge ou la profession, ces corsaires faisaient main-basse sur tous indistinctement; M. de Bentenrieder, envoyé extraordinaire de l'Empereur auprès du roi d'Angleterre, passant par Halberstadt, y fut arrêté. On voulut le fah'e soldat; il était d'une taille gigantesque. Sa voiture s'étant rompue près de la ville, il laissa à ses domestiques le
Furieux d*une reparlie dont tous les ossislanls el lui-même scnlircnl l'à-propos : a Si je n'avais pas tu près de nous quelques personnes, (li(-îl m rontrnnt, ma canne eAt fait justice de Tinsolenl. »