‹ Histoire de Frédéric le GrandChapitre 22 sur 32 · MF · texte numérisé non relu

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1^60- coup des opinions philosophiques du Roi» elle )ie les modifia jamais, car la conscience dominait tout chez elle, et Fréd(5ric les respecta toujours, touche de la tolérance, de la modestie, de Tinépuisable charité qui en découlaient. Elisabeth-Christine fut la mère des pauvres, comme sa cour l'asile de la vertu. Autour d'elle, tout respirait le calme, Thonnôteté '.

On regrette que Frédéric n'ait jamais goûté la vie d'époux et de père : la solitude intérieure dans laquelle il passa sa vie, influa sur lui d'une manière fâcheuse; une compagne chérie, des enfants élevés à la gloire par son exemple et sous ses yeux, eussent donné plus de douceur à son caractère', et mieux tempéré l'exercice du pouvoir supi*ôme.

Pour la troisième fois, les deux hommes les plus extraordinaires du dix-huitième siècle allaient se réunir. Après la mort de madame du Châtelet, Voltaire, ne pouvant supporter le séjour de Lunéville, était revenu à Paris : là, il trouvait dans le travail des consolations que n'avaient pu lui procurer les soins affectueux du lK)n roi Stanislas. Oresle * parut cette môme année :

> Cette vie ii pure «e prolongea jusqu'au 13 novembre i707.

* Dolim , DenkwUrdigkeiten meiner Zeil, etc. c Faita mémoralilet de mon temps, etc. »

* a Electre amoureuse! disait Voltaire; c'est un monstre orné de nihans sales, i On connaît ses Yers au roi de Prusse, en lui eovoyaul (17 mars iTrU)) le manuscrit d'Oretle :

Grand Jugo et grand faiseur do ver» , Lieeg celle œuvre dramatique, Ce croqoie de la acène antique.

Que dea Oreca le pineean tragique Fil admirer de l'uBivera.

c était la deuxième bataille gagnée sur Crébillon. Âloi^ nsoaussi, clans le jeune Lekain^ le grand poète devinait le grand acteur, l'acteur, si Ton peut s'exprimer ainsi, Yoltairien par excellence. Mais, noblement désintéressé, il s'efforçait de l'éloigner d'un état ^ « avili par des bar-

Jagex si Tardour amooreaae D'une Electre de quantité ans Doit, dans de tels éTénemento, Étaler les beaux sentimenU l>^lne héroïne doucereiiae.

En massacrant ses chers parents D'une main pen respectoeiise.

Une princesse en son printemps, Qni surtout n'aurait rien à faire, Ponrrait avoir, par passe-temps, A ses pieds un ou deux amants.

Et les tromper avec mystère ; Mais la fille d'Agamemnon N'eut dans la tête d'antre affaire Que d'6tre digne de son nom.

Et do venger le roi son père; Et J'estime eneor que son frère No doit point être un Céladon :

Ce héros, fort atrabilaire, N'était point né sur le Lignon.

Apprenes-moi, mon Apollon, Si j'ai tort d'être si sévère.

Et lequel des deux doit vous plaire De Sophocle ou de Crébillon :

Sophocle peut avoir raison.

Et laisser des torU à Voltaire.

* Note sur M. de Voltaire^ et faits particuliers concernant ce grand homme recueillis par mai (Lekain), peur servir à son Histoire par M, l^abbé Duvemet.

« Ali ! mon nnil, ft'écrin-l-il, no prenez jamais co |>arU-lh; croyez- « moi, jouez la com6die |)our ïolre plaisir, mais n'en faites jamais « voire état. C'est le plus beau, le plus rare, le plus difficile des talents; « mais il esl hvili par des barbares el proscril par des hypocrites. Un

HM- bares, et proscrilpur des hypoci-ites; » il lui ofTrit dix mille fi*auc8 pour suivre le oommerce paternel.

Cependant Frédéric^ n'ayant plus de rivalité à craindre, redoublait d'instances auprès de Voltaire. Jamais monarque n'avait ddployë plus de séductions pour attirer à sa cour un simple particulier; jamais aussi encens

« jour la France estimera votre art ; mais alors il n'y aura plus de « Baron, plus de Lccouvreur, plus de Dangeville. Si vous voulez rcnon- « ccr à votre projet, je vous prêterai 10,000 francs pour commencer « votre commerce, et vous me les rendrez quand vous pourrez. Allez, « mon ami, revenez me voir vers la fin de la semaine ; faites bien des « réflexions, et donnez-moi une réponse positive. »

« Étourdi, confus et pénétré jusqu'aux larmes des bontés et des offres généreuses de ce grand liomme, que Ton disait avare, dur et sans pilié» je voulus m'éi>anclier en remerclroents. Je commençai quatre phrases, sans pouvoir en terminer une seule j enfin je pris le parti de lui faire ma révérence en balbutiant, et j'allais me retirer, lorsqu'il me rappela pour me prier de lui réciter quelques lambeaux des rôles que j'avai» déjà joués. Sans trop examiner la question, je lui proposai, assez maladroitement, de lui déclamer le grand couplet de Gustiwe, au second acte. « Point, point de Firon, me dit-il avec une voix tonnante et a terrible ; je n'aime pas les mauvais vers; dites-moi tout ce que vous a savez de Racine. »

« Je me souvins heureusement qu'étant au collège Hazarin, j'avai» appris la tragédie entière d'i4/Aaii>, après avoir entendu ré|>éltT nombnr de fois celte pièce aux éiuiliers qui devaient la jouer. Je commenrai tlonc la première scène, en jouant alternativement Abner et Joad; mais je n'avais pas encore tout k fait rempli ma tâche, que If. de Voltaire s'écria aussitôt, avec un enthousiasme divin : • Ah ! mon Dieu ! « les l>eaux vers! Ce qu'il y a de bien étonnant, c'est que toute la pii-ce « est écrite avec la même chaleur, la même pureté, depuis la première « scène jusqu'à la dernière ; c'est que la fioésie en est partout iniuii- « table. Adieu, mon cher enfant, igouta-l-il en m'embrassaul ; je vous c prédis que vous aurez la voix déchirante, que vous ferez un jour les « plaisirs de Paris ; mais ne montez jamais sur un théittrc public. •

plus Buave^ plus enivrant a'était mouté vers uù trône, nso- Mais/sous tant d'ingénieuses flatteries^ c'étaient des refîis que cachait Voltaire. En effets quitter à cinquantensix ans, avec une frêle santé, la France et ses amis pour un ciel rigoureux^ lui semblait peu sage^ D'un autre côté, en butte dans sa patrie à l'envie des gens de lettres, à la haine d'Un pattî puissant, l'auteur de Mahomet et des Lettres philosophiqueà prévoyait des persécutions : Louis XY ne l'aimait pas; madame dePompadour, iiui ne voulait que des esclaves, ne lui pardonnait point de s'être insurgé contre les injurieuses préférences prodiguées à Grébillon. Ces dernières considérations étaient graves : elles l'emportèrent) et enfin, après six mois de lutte, malgré tous les efibrts de sa famille. Voltaire arriva à Berlin.

Astolphe ne fut pas mieux reçu dans le palais d'Al^ cille '. Frédéric, heureux et fier d'une telle conquête, étiiblit, à Postdam, son nouvel hôte, au-dessous de lui, dans l'appartement mêtne qu'avait occupé le maréchal de Saxe; les équipages de la cour furent mis à ses ordres; tous les jours, une table de six couverts était servie chez lui. « Les soupers étaient très-agréables. Je ne sais ai je me trompe, il me semble qu'il y avait bien de Fesprit : le Roi en avait et en faisait avoir; et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c*est que je n'ai jamais fait de repas si libres. Je travaillais, deux heures par jour, avec Sa Majesté ; je corrigeais tous ses

* Mémoires pour servir à là Vie de ti, dé FoUaife^ écrits par luimôme.

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-&o- ouvrages, ne manquant jamais de louer beaucoup ce qu*il y avait de bon, lorsque je raturais tout ce qui no valait rien. Je lui rendais raison, par écrit, de tout; ce qui composa une rhétorique et une poétique à son usage; il en profita, et son génie le servit encore mieux que mes leçons. Je n'avais nulle cour à faire, nulle visite h rendre, nul devoir à remplir. Je m'étais fait une vie libre, et je ne concevais rien de plus agréable que cet état *. »

Jusqu'alors, Voltaire n'avait pourtant pris aucun en- •;agcmcnt déflnitif; parfois le i^ng de Frédéric l'ef- Trayait : cette amitié de i*oi lui devenait suspecte. Mais, le 23 août, une lettre, envoyée de la chambre du monarque, dissipa toutes ses craintes : « J'ai lu, lui man- •Init Frédéric, la lettre que votre nièce vous écrit de Paris. L'amitié qu'elle a pour vous lui attii*e mon estime. Si j'étais madame Denis, je penserais de même; mais, étant ce que je suis, je pense autrement. Je serais au désespoir d'être cause du malheur de mon ennemi ; et comment i>ourrais-je vouloir l'infortune d'un homme que j^estime, que j'aime, et qui me sacrifle sa patrie et tout ce que Thumanité a de plus cher? Non , mon cher Voltaire, si je pouvais prévoir qiie votre transplantation pût tourner le moins du monde à votre désavantage, je serais le premier à vous en dissuader. Oui , je préférerais votre lionheur au plaisir extrême que j'ai de vous avoir. Mais vous êtes

> àiémoires pour servir à l'histoire de M. de Voltaire, écrits p«r lui*

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philosophe, je le suis de même : qu'y a-t-il de plus it» natureli de plus simple et de plus dans Tordre que des philosophes, faits pour vivre ensemble , réunis par la môme étude, par le même goût, et par une façon de penser semblable, se donnent cette salisfaction ?

« Je vous respecte comme mon mattre en éloquence et en savoir; je vous aime comme un ami vertueux. Quel esclavage, quel malheur, quel changement, quelle inconstance de fortune y a-t-il à craindre dans un pays où Ton vous estime autant que dans votre patrie, et chez un ami qui a un cœur reconnaissant? Je n*a: point la folle présomption de croire que Berlin vau^ Paris. Si les richesses, la grandeur, la magnificence font une ville aimable, nous le cédons à Paris. Si le bon goût, peut-être plus généralement répandu, se trouve dans un endroit du monde, je sais et je conviens que c'est à Paris. Mais vous, ne portez-vous pas ce goût partout où vous êtes? Nous avons des organes qui nous suffisent pour vous applaudir; et, en fait de sentiments, nous ne le cédons à aucun pays du monde.

« J'ai respecté l'amitié qui vous liait à madame du ChÂtelet ; mais, après elle, j'étais un de vos plus anciens amis. Quoi I parce que vous vous retirez dans ma maison, il sera dit que cette maison devient une prison pour vous! Quoi! parce que je suis votre ami, je serai votre tyran! Je vous l'avoue, je n'entends pas cette logique-là ; tant que je vivrai, vous serez heureux ici, et rcgai*dé comme le père des leKres; vous trou-

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n^ verez en moi toutes les consolations qu'un hoqinie de vo(re mérite peut attendre. Bonsoir. »

Comment résister à de si douces promesses?

Frédéric, ayant ensuite demandé et obtenu Tagn^ ment du roi de France, donna à Voltaire la croix du Mérite f une clef de chambellan et vingt mille francs de pension. Mais, prétention vraiment singulière ! le même prince qui dédaignait un tel sujet, la même cour qui s'était montrée à son égard si prodigue de malveillance, furent offensés de son départ : ils ne sentirent plus que la perte d'un homme qui honorait la France ^ Le despotisme et la servilité s'indignaient de cet affranchissement du génie; on ne pardonnait pas à Frédéric cette nouvelle victoire.

Dans le palais d'un roi. Voltaire trouvait enfui le bonheur et presque la liberté. Là, tout entier aux lettres, et, sauf les deux heures consacrées à Frédéric, maître absolu de son temps, il retouchait quelquesunes de ses tragédies, achevait le Siècle de Louis XI V^ travaillait au poëme de la Loi naturelle, et coordonnait les immenses matériaux de son Eisai sur les mœurs el l'esprit des nations , tandis que Frédéric, à quelques pas de lui, gouvernant ses États sans ministres, fortifiant ses armées, observant d'un œil attentif tous les cabinets de l'Europe, faisait des vers, composait de la musique, traitait des points de philosophie, et écrivait l'histoire de Brandebourg.

Ces goûts délicats, ces plaisirs de l'intclligenco ,

* rx)ndurcel, Vie de VoUaire,

toute la famille royale s'y associait avec enthousiasme. i76o.

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Plus d'une fois» en présence même du grand poetCi ses tragédies furent représentées par les frères et sœurs du Roi : la Mort de Cisar^ BrutuSf Mahomet j Caiilinaf étaient les pièces préférées; prédilection remarquable de la part d'une telle assemblée. Dans ces occasions, Voltaire, professeur improvisé de déclamation, enseignait tous les rôles, et, l'œil en feu, la voix tonnante, grondait, sans pitié, leà dojciles acteurs. Nul éJèvjB ne fit autapt d'IiQmieur  pon ipattre que Je piÎAce Henri* Tant qu'aucun nuage ne trpubla cette vie Houte poé* tique, le palais de Sf^n^Souci seipbla plutôt l'heureux asile des Muses que la demeure d'un roi. Là s'agitaient les plus hautes questiops de la iporale, de la politique, de ta littérature, de? /sciences et d^s art? : luttes brillantes entre les deux hopip^es les plus polis, les plus sph'ituels de leur temps. A ces doctes et joyeux soupei*s assistaient d'habitude Maupertuis, d'Argens \

' Après d'assez yifs égarements de jeunesse, déshérité par son pèro, procureur-général au parlement d'Aix, il vivait, en Hollande, du produit de ses oufrages. Ses iMires juives, chinoisei et oabalietiqUee avaient paru, quand Frédéric, encore prince rojral, Youlut Tatlirer à son service ; mais d'Argcns refusa, alléguant ^u*élant grand et bien fait, il ne pouyait, sans de graves inconvénients pour sa liberté personnelle, deyenir le voisin de Frédéric-Guillaume et de son régiment des gardes.

Plus lard, avec le litre de chambellan, le marquis devint le commensal, et quelquefois le plastron de Frédéric. Presque sexagénaire, il cpoiisa une comédicnpe nommée Goclioi)i, femme d'esprit, de sens, (lo mœurs irréprochables, et mourut en Provence, après avoir expié, par une manifestation chrjêtienne, des ouvrages animés malheureusement d*un esprit tout opposé. Frédéric lui fil élever im mausolée dans

1750- Pœliiitz, gentilhomme nomade, aventurier, changeant perpëtuellement de religion et de patrie, sans jamais changer de conduite, et toléré par Frédéric dans l'emploi de bouffon de cour; Algarotti ', ce brillant Vénitien qui consacrait de riches loisirs et une heureuse aptitude au culte des sciences, des lettres et des arts.

Dans ces combats de l'esprit, Frédéric, qui ne craignait pas de rival, abdiquait volontiers le rang suprême, bien sûr de conserver une supériorité toute personnelle. Se livrait-il à son humeur railleuse? il souffrait volontiers qu'on employât les mêmes armes contre lui.

« Je doute, écrivait l'un des convives, qu'il y ait, en Europe, de conversation plus spirituelle, plus douce, plus instructive, ni plus animée qu'à cette tal^lo

l'église des Minimes d'Aix ; tardive réparation de plus d'un procédé dur envers son vieux serviteur.

* Atteint d'une plitliisie dont il observait, sans elTroi, les redoutable» progrès, Algarotti, le calme au cœur et le sourire sur les lèvres, s'éleignit à ciiiquantenleux ans. Il avait dessiné lui-même son tombeau, et ainsi rédigé son épitaplie :

Hic jacet Fr. Algarottus non omnis.

Celait une légitime réminiscence d'Horace.

I.c rui do IVusse lit élever, duiis le Camyo Santu de Tise, un plus spicndido monument à la mémoire de son ami, et l'inscription suivante compléta celle ordonnée |Mir Algarotti :

AUjaroHo Ovidii œmulo ^ Neutotii dùciimlo, tViàmau rex.

ÏJk famille ne fit d'autre changement que de substituer haciius Il rex.

DE PRÉDÉRIG 11. 425

(U petit couvettf autrement dit la table de confidence du \l^ Rot). Il semble que le monarque se plaise à s*y dépouiller de la royauté pour ne paraître que le plus aimable des hommes. Mais, en revanche, il a la satisfaction de voir tomber, de notre cdté, le voile dont les courtisans couvrent toujours leur visage, lorsqu'ils approchent de la majesté. Ici, Ton voit un roi qui prend. Tair d'un protecteur aimable, et des sujets favorisés qui marchent sous ses yeux sans se garantir de pied en cap par des armes défensives; les cœurs y sont mutuellement à découvert, et l'esprit n'y est point gôné par des entraves. On se met à souper à l'issue du concert; la conversation s'anime, et le ftoi est quelquefois étonné d'entendre sonner deux heures après minuit, quand il croyait n'avoir été qu'une heure à table \ »^

Autour des convives, nuls domestiques, point de témoins fâcheux. A un signal convenu, le plancher, pour donner passage aux objets nécessaires, s'ouvrait :

. * Lettres du baron de Bielfeld.

Frédéric, encore prince royal, l'ayail connu dans un yoyage à Brunswick. Dès son avènement, il l'appela k son senrice, et renyoya, comme secrétaire de légation, k Londres. Hais, s'aperce^anl bientôt de rinaptitude de son protégé pour la diplomatie, le Roi le nomma, en 1745, précepteur du prince Auguste-Ferdinand; puis, en 4747, curateur des unifersités, et, en 4748, baron et conseiller prifé.

Bielfeld a publié plusieurs ouvrages : i^ Institutions politiques; 2» Progrès des Allemands dans les b^les^lettres ; d^ Amusements dramcUiques; ^ Lettres familières ; ^ V érudition universelle^ ou analyse abrégée de toutes les sciences, des beauoD-^srts et des beUes-lettres. — Il a rédigé aussi VErmite, feuille périodique allemande

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HM- tout lo service montait ainsi et redescendait de même.

Rien jusqu'alors n'avait trouble l'union du monarque et du philosophe ; mais, grande était leur erreur de se croire faits pour vivre ensemble. Une irrësistiblc sympathie avait entraîné Frédéric et Voltaire l'un vers l'autre : une force non moins impérieuse devait les séparer; irascibles tous deux, tous deux aspirante une sorte de dictature intellectuelle, c'était de loin seulement que de tels hommes pouvaient s'admirer en paix. Ils s'élaient désirés avec passion; ils se virent avec enthousiasme, et se quittèrent avec scandale. Mais cette rupture, dont toute l'Europe parla, n'eAt éclaté que plus tard, peutHÎlre même se fût-e|le ac^ complie en silence, sans quelques intrigues sul)alternés, tristes vengeances de l'envie, lûclies plajsii's de la médiocrité.

Fier de son voyage en La|>onie, et d'une vaste renommée, Maupertuis avait vu, sans ombrage, l'arrivée de Voltaire à Berlin : il croyait, sinon lefTacer, du moins soutenir la comparaison et partager, avec lui, le premier rang. Bientôt, sou attente fut dé^!ue. |Uessé au vif, il doiina libre coui*s à son humeur despotiquement envieuse; cette prééminence, qu*il ne pouvait obtenir, Maui)ertuis voulut Farracher ; mais le géomèti*e alla se briser contre Voltaire.

Ce|HMulant le jaloMX président travaillait daqs l'ombre, secondé par quelques hommes de lettres qui s*indignaient de n'être que les courtisans du maître, tandis que Voltaire était spn ami. Ccilc familiarité, fruit du génie » les n^olluil connue â)n tort fait à leur pmprt^

mdrite, comme une spoliation* On commença donc i76opar semer, entre Frédéric et yoltaire^ des germes dç défiance et d'irritation, en colportant, de Tun à Tautre, certains propos habilement dénaturés , ou môme tout à fait faux. Selon Maupertuis, un jpur que Voltaire corrigeait, dans sa chambre, en présence du général Manstein, un ouvrage militaire sur la Russie, on lui remit des vers de Frédéric : « Mon ami, à une autre fois, aurait-il dit au général, le Roi m'envoie son linge sale à blanchir ; il faut que le vÀtre attende. 4>

Dans le même temps, un médecin, chassé de Paris pour ses injures contre ses confrères, et de Hollande pour ses écrits matérialistes , ce le plus franc athée de l'Europe , » dit Voltaire; un homme, dont l'admission dans l'intimité de Frédéric n'est pas pn facile problème^ La Mettrie, rapportait charitablement au philosophe cette prétendue confidence du prince : « Laissez faire; on presse le jus de l'orange, puis l'on en jette l'écorQS. » Déjà aigri, Voltaire accueillit, comme vraie, cette absurde invention, et, en'jplus d'une occasion , son resrsentiment éclata. C'était là précisément que l'atteodaient ses ennemis; désormais toutes les faMSsetés débitées sur son compte devaient prendre un caractère, sinon de certitude, au moins de probabilité. Âiqsi, « Cet homme-là, lui faisait-on dire, en monti*ant des vers du Roi, c'est César et l'abbé Colin. — Le Roi! aurait-ll répliqué une autre fois à quelqu'un qui lui parlait do ce prince , le Roi I dites le maréchal-deslogis. » Recevant une lettre sur l'adresse de laquelle étaient écrits ces mots : » Au château, » Voltaire, ré-

17&0- pétait-on à la cour, saisit une plume, et les remplaça par ceux-ci : ce Au corps de garde. » Un autre jour, après la mort de La Mettrie, Maupertuis attribuait à Voltaire ce propos : u Voilà donc la charge d'athée du Roi vacante ! »

Assiégé, tous les jours, de rapports semblables, comment Frédéric eût-il pu y rester insensible? Doublement blessé comme roi et comme poète, mais trop fier cependant pour se plaindre, il s'imposait une contrainte pénible.

Bientôt un fôcheux procès occupa Voltaire. Regrettant déjà son indépendance , et songeant aux moyens de la recouvrer, il charge secrètement un juif , nommé llirschel, de faire sortir ses fonds de Prusse. Mais celui-ci le trompe; Voltaire s'en aperçoit; llirschel, furieux, l'accuse d'avoir substitué de petits diamants à de plus gros livrés par lui en nantissement. Une enquête a lieu. Pour mieux laisser à la justice toute son indépendance, Frédéric recommande à son ami de se tenir éloigné de la cour tant que le procès ne sera point jugé. Mais enfin Voltaire triomphe et sollicite généreusement la grâce de Tisraélite. De retour à Postdam, il recouvre toute la faveur du Roi; à ses anciennes l)ontés, Frédéric ajoute la jouissance d'un petit château près de cette ville.

Mais la haine veillait toujours, épiant les occasions. Il s*en présenta une dont elle tira parti : 1^ Beaumelle, né en Languedoc, d'une famille protestante, et professeur de belles-lettres françaises eu Danemarck, s'ennuyant do ce genre de vie, vint cher-

DE pnÉDÉnic If. 429

cher fortune à Berliu : il y^arrivait. avec un fonds nsoimmense d'orgueil , et précédé d'un ouvrage intitulé Ut% Pensées f où il disait * : « Qu'on parcoure l'histoire ancienne et moderne, on ne trouvera point d'exemple de prince qui ait donné sept mille écus de pension à un homme de lettres à titre d'homme de let- ' très. Il y a eu de plus grands poètes que Voltaire ; il n'y en eut jamais de si bien récompensés , parce que le goût ne met jamais de bornes à ses, récompenses. Le roi de Prusse comble de bienfaits les hommes à talents I précisément par les mêmes raisons qui engagent un petit prince d'Allemagne à combler de bienfaits un bouffon ou un nain. »

Muni de cette singulière recommandation, La Beaumelle se présenta hardiment devant Voltaire, en invoquant ses bons offices. Celui-ci lui demanda un exemplaire de ses Pensées. On conçoit son agréable surprise, à la lecture du compliment qui le concernait. Cependant, la bizarrerie du livre et l'étourderie de l'auteur égayèrent beaucoup le souper royal. Fidèle à son rôle, Maupertuis ne manqua pas, en rapportant ces plaisanteries à celui qui en était Tobjet, de les mettre toutes sur le compte de Voltaire ; de là, Tinimitié de La Beaumelle, implacable jusqu'à sa mort, en 1773. C'était pour le président une importante victoire : il s'applaudissait d'un auxiliaire qui promettait à sa cause un renfort de libelles.

Malheureusement, bien courte fut sa joie : une terrible vengeance allait l'écraser.

* Condorcely Vie de Voltaire.

•t5U HISTOIRE

1760. Maupertuis pi*dtcndait avoir découvert ce qu'il ai>pelait le principe de la moindre oclton, d*où il déduisait les lois du choc pour tous les corps, celles de la rëfrac* tion de la lumière, etc. Déjàj fier do sa couquéte, le président érigeait ce prétendu principe en loi de l'univers, et en tirdit une nouvelle preuve de Texistcnco de Dieu, lorsque Kœnig, professeur à la Haye, et associé étranger de rAcadémie de Berlin, non-seulement le combattit, mais prétendit encore qu'il était consigné dans une lettre de Leibnitz lue par lui. Que fera Maupertuis? Instruit, par Kœnig môme, qu'une simple copié de la lettre de Leibnitz est entre ses mains, il intrigue, il menace, et TAcadémie de Berlin somma juridiquement Kœnig de produire Toriginal. Euler, Tillustre Ëulcr lui-môme, dévoué à son président, fait au principe contesté l'honneur de le défendre. Vainement Kœnig répoiid qu'il tient sa copie de l'infortuné Hienzi, décapité, depuis longtemps, poiir avoir voulu aiTî*alicliir les habitants du Canton de Berne du joug sénatorial. La lettre ne s'étant plus trouvée i>armi les débris de ses papiers^ l'Académie, insti*ument docile, déclara Kœnig indigne du titre d'académicien, et le raye de la liste.

Voltaire ft^ait contiu Kœnig à Cirèy, chez madftme du CliAtelet. Prenant sa défense, il immole, dans un môme sacri(ice, l'altier président et l'Acddémie S la risée publique. Furieux, Maupertuis intéresse TaMourpi*opi*e du {/rince k hionneur de ses atodémicien.4, et FnUlérjc exige de Voltaire la promesse formelle de \(*ii laisser en paix. Malheureusement le Roi, en oiiioiinant

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le silence, se crut dispensé de le gai*der : ses plaisan- jj^^ teries tombèrent Sur les deux pnHis. Voltaire reprit alors les armes. Il ne pensait pas que le privilège de se moquer seul de tout le niibnde fût ciompris dans la prérogative royale*.

Fi^érie apprend donc qu'dne satire Sanglante contre MaupertUis; sous le titre du Docteur Akakia, vapa- I^tre^ Aussitôt^ pour dissiper, J'oragci il invitCi avec une gr&ce charmante! lé terrible ^dtersaire du prési^ dent à venir au fehàteati; et là, : du ton le plus aitiical! il s'efTorce de le désarme^ : « Vous avez fait^ dit-on, mon cher Voltaire^ un ouvrage aussi agréable que piquant contre M. de Maupertuis : à ce dujet) je vais vous parler en toute franchise^ et comme on peut lé faire avec un ami 4 Certes^ mon idtôntion. n'est pas de vous dire que Maupertuis n'ait point de torts envers voUs, ou que vous en ayez envers lui. Loin de làj j'en conviens, le droit de se plaitidre et la raison sont de votre cdté : aussi, à ne considérer que lui, Vous l'abandonneMis-jé sans difficulté; mais remarquez, je vous en prie, que j'ai appelé cet homme à mon service; qtle je l'ai placé à la (été de tnoti académie ; que je lui ai accordé le môme tfaitement qu*à mes ministres d'Etat; que je l'ai admis dans ma société la plus familière, et que je lui

* Gondof'cel, Vie de Foliaire.

' Tliiébault, Mes souvenirs de vingt ans de séjoitr à Berlin^ lome 1.

On ne saurait trop consulter cet ouvrage, plein de détails curieux cl (le jugemcnis impartiaux.

M. le lieutenànt-géhéi'àl Thiébâull èri à fécètnmetii donné une quatrième édition : c'est un digne hommage à la mémoire de son père.

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1760- ai permis (l*(^pou8er une des dames dlioiineur de la Reine, fille d'un de mes ministres» une demoiselle de Bredow, c'est-à-dire appartenant à lune des plus anciennes et des plus considéraI)les familles de mon royaume.

« J'ai tant fait pour lui, au vu et au su de toute l'Europe, que je ne puis plus consentir à son entier avilissement, sans me compromettre moi-même. Si vous le couvrez d'opprobre, j'en recevrai nécessairement des ëclaboussures ; et, en le souffrant, je donne un vrai scandale : on m'en blâmera, et toute la noblesse de ce pays y trouvera pour elle-mâme une autre mortiflcation qu'elle m'imputera. Pesez bien, je vous en prie, toutes ces circonstances ; voyez ce que je dois solliciter de votre amitié, ce que vous devez accorder à la mienne et à la raison. Je sais tout ce qu*il en peut coûter à un auteur de sacrifier un de ses ouvrages, surtout quand l'idée en est heureuse et que • les détails en sont aussi agréables qu'ingénieux ; mais à qui un sacrifice semblable devrait-il moins coûter quh vous? Une perte de cette nature, irréparable pour tout autre, ne sera rien pour M. de Voltaire, le plus fécond, le plus beau génie du monde. Vous, si riche en idées et en talents ! Vous dont la gloire repose sur tant d'autres productions plus importantes ! Et que vous faudra-t-il de plus que la volonté pour en créer d'autres non moins dignes de vous? Ne doutez pas néanmoins, qu'en me sacrifiant le roman allégorique dont il s'agit, vous ne me donniez une des preuves d'amitié les plus précieuses. Oui , je ne

DE IrRÉDÉRIC II. 435

crains pas de vous Tavouer^' Vous me rendrez un ser- i^fiovice essentiel. Combien vous toulagerez et ma tête et mon cœur! Jamais je n*oubliei^i ce plaisir^ bt/ toute ma vie, mon cœur en gàt^era la^lus vive reconnaissance; à votre tour, vous pourrez tout attendre de mon affection.

« Hé bien ! répondit Voltaire , je vais chercher le manuscrit de mon Docteur Akakia^ et le remettre à Votre Majesté. Je vous ai toujours été trop dévoué. Sire; pour ne pas échanger/ contre Tassurance de vos bontés, cette petite vengeance qui m'avait paru jusle, modérée, et dès lors innocente ; ah ! daignez le croire, Sire, je saurais faire, avec plaisir, à Votre Majesté des sacrifices bien plus grands encore. ~ Allez donc, je vous attends; de si nobles desseins veulent une prompte exécution.»

Voltaire revint bientôt, sou manuscrit à la main. u Sire, s'écria-t-il en riant, voilà l'innocent qui doit périr pour le peuple ! je vous le livre, ordonnez son supplice. — Ah! mon ami, est-il un sort plus cniel que le mien? Ordonner des supplices pour ce qu on devrait couronner de gloire! Eh bien! subissons au moins notre destinée avec dignité. Soyons aussi justes que possible. En l'immolant, vengeons la victime. Lisez : je sauverai ainsi ce que je pourrai ; ce sera pour ma mémoire un dépôt chéri, un précieux trésor. Lisez, et qu'à la flamme qui va consumer des pages si dignes d'un meilleur sort, survive ma légitime admiration. 0 Vulcain ! jamais on ne te fit un plus grand, un plus mémorable sacrifice !»

*'^^ . nnmw

îîSf V^llaifc lui )p cftplp piiUeiv A Phaqiip in»U)iH, les apr pla^lIis9en1p|I{s^^|rppp8rqHfi^iRlem>mpaieQt. Ph tait fie f'ire, et, |i la flu de cli^qiie pahier, lorsqu'il fallait le jetep aq feu, fip^velle e( It^uyante explosion de regretq. (< Q Y^I^^Im I 4|e» ppuel et voracp, voilà tP proie, i» Et, tandis que le cahier brûlait, tous deux simulaient» fleyant )e foyppi de§ dan^e§ {intiques pt sacrées.

Teljp fqt la On trqgi-comlque du fiocitur Akakia.

Mais ce n'ëlait qu'une mort pD elfigie. Frédërie apprend bientôt qi^e Voltaire en fait imprimer une copie qu'il a gardée. 1| suit, en silence, tous ses mouvements, et, dès que l'édition est prête, on la saisit.

S'il étai( diHicile de tromper un prince aussi clair^ yoyaiU» le philosophe n'était pas moins rusé. A mesure dppc qp'ou tirait les feuilles de son ouvrage, il en avait expédié quatre pour la Hollande. Furieux d'être ainsi joué chez lui, Frédéric ordonne que le livre soit brûlé par le bourreai), eq plein jour, sur la place des Gendarmes.

Voltaire, qui se trouvait chez M. de Francheville en çp moment, se mit ù |a fenêtre, en criant de toutes ses forces : i( Ah! voyez-vous l'esprit de Muuiiertuis qui s'en va tout entier ei| fumée ! Oh ! quelle fumée noire et

épaisse! Mais combien de bois perdu I Et

ces quatre pauvres petits déserteurs qui courent la I>oste, et se sauvent en Hollande ! »

Durant le long règne de Finkléric, ce fut le seul otiloda-fi. Le choix de la victime est assez piquant.

En brouillant le monaniue et son favori, une telle' soènodédommatfoa Maupt'rluis de bien des tribulations.

DK FR^DiRIC II. 455

Il restait pourtant une consolation à Voltaire; c^estqUo n^ tous les rieurs étaient de son côté s indiê, du oôté. de FrédëriCi se trouvaient la justice^ la bonuQ foi.

Cependai^t, plus le drame se cpmpliquaiti plus I4 position des deux principaux acteurs devenait embar-^ rassante. Se quitter eût sans <|oi)ta été le parti lô plus sage; mais comment en venir là sans scapdale, s^ns appeler syr soi les regards de toute l'Europe, les bnvr cards d'Unct foule d'eovipux? Ces réf)exions frappaient également Tesprit du prince et celui de son chambellan ; tous deux se déterminèrent donc à attendre du femps seul la solution du problème. Retranchés, l'un sur }e trône, l'autre dans 9a fière indépendance^ ils ne sp voyaient que rarement; Voltaire ne se présentait même plus à la cour sans unp invitation formelle. A l'enjouement de leurs aimables entretiens avaient succédé rhumeur, la défiance ; on se disait des chopes fort dures, on s'écrivait des reproches. Bien qu'armé d'un pouvoir sans bornes, Frédéric s'honorait du moins en ne combattant qu'avec des armes de même (refnpe. :

Ce fut dans l'un de ces moments, et au plus fort de la querelle, qu'il envoya, p^r son premier page, à Voltaire, qui logeait au-dessous de lui, aurez-de-chaussée, un billet rempli d'amertume, et se terminant par cette phrase : « Vous avez le cœur cent fois plus afireux encore que votre esprit n'est beau. »

On ne saurait se figurer en quelle fureur ce billet jeta la philosophie de Voltaire. Dans l'exc^ de son emportement, il n'y eut point d'épithètes odieuses qu'il ne prodiguât au Roi, point de reproches graves qu'il ne lui

456 HisToias

17S0- adressât; et tout cela, il le criait, en marchant à grandi pas dans sa chambre, avec tous les symptômes de la plut extrême agitation. Le pauvre page, qui attendait une réponse, éttoutait, pâle et tremblant, ne pouvant que répéter sans cesse : Moniteur l moniteur/

A la fin, cet enfant, âgé d'environ quinze à seize ans, s'approche, et lui dit d'un ton désespéré : u Mais, monsieur, rappelez-vous donc qu'il est roi, que vous £tes chez lui, et que moi qui vous entends, je suis à sou service. »

A peine ces mots si justes eurent-ils frappé Voltaire, que l'effet en fut soudain. Saisissant aussitôt le page par le bras. « Eh bien! monsieur, lui dit-il, c'est vous que je prends pour juge entre lui et moi. Cherchez, et

dites-moi quel est le tort que j'ai envers lui Ah!

je n en ai qu'un, mais il est irréparable; un seul, celui de lui avoir appris à faii*e les vers mieux que moi. Allez, et portez-lui cette réponse. »

Le page remonte chez le Roi, qui n'était guère plus tranquille, et qui, en l'attendant, se promenait d'impatience dans son cabinet, a Avez-vous remis mon billet? dit-il au page dès qu'il l'aperçut. — Oui, Sire. — l'avez-vous remis à M. de Voltaire lui-même? — Oui, Sire. — L'a-t-il lu devant vous? — Oui, Sire. — Qu'en a-t-il fait après l'avoir lu, et qu'a-t-il dit? m Ici le page restait immobile et mueU « Je vous demande ce que M. de Voltaire a dit après la lecture de mon billet?» Silence profond. « Mais ne m'entendez-vous pas? Je vous ordonne de me dire s'il a parlé, et ce qu'il a (lit, ce qu'il a fait?» Même silence encore, u Prenez

garde à vous..... Est-ce que vous ne m*enleiidez pas? J^J^J- Je veux absolument savoir ce qu'il a fait et dit. Parlez, je le veux : dites. » Enfin le page» vaincu par sa terreur même, s'arrétant à chaque mot, et plus tremblant encore qu'il ne l'avait ëtë chez Voltaire, raconta, sans lever les yeux, tout ce qu'il avait vu et entendu. A mesure qu'il avançait dans son récit, le Roi allait et venait à grands pas; puis s'arrêtait, regardant fixement le pauvre narrateur : son visage s'enflammait, son œil était terrible ; tout présageait une violente explosion ; lorsque le page arrivant aux derniers mots de Voltaire, le monarque redevenu subitement calme, sourit en haussant les épaules, et termina cette grande afiaire par ces mots 2 « C'est un fou*. »

Frédéric fut-il dupe de l'hdroit compliment de Voltaire? ou plutôt ne feignit-il d'y croire que pour éviter un éclat ? C'est au lecteur h pronoiicer.

Enfin Voltaire, prétextant des raisons de santé et des affaires de famille, demanda son congé. I.es quatre vers suivants accompagnaient la croix du Mérite, qu'il renvoyait au Roi avec le brevet de sa pension et la clef de chambellan :

Je les reçus avec tendresse, El je les rends avec douleur, Comme un amant, dans sa jalouse ardeur, Rend le portrait de sa maîtresse.

C'était mettre une sort« de coquetterie dans ses adieux. Frédéric, tournant la chose eu piaisanleric,

1 ThiéhtLuWy Meê souvenirs, eic.

rv

458 III8T0IRB

iih^ fit uussitAt reporter à son chambellan eei brillanUê marquei de servitude, comme les appelait Voltaire, avee une forte dose de quinquina.

On sentit qu*il fallait tenter une autre voie : nouvelle pétition pour obtenir la faculté de se rendre aux eaux de Plombières; réponse amicale du Roi qui mande qu'on en trouvera d'aussi bonnes en Silésie.

Las de cette inutile correspondance, Voltaire se détermine à voir Frédéric, et le moyen lui réussit : quelques heures d*entretien ont dissipé tous les nuages, la permission tant désirée est obtenue. Dans l'excès de sa joie, Voltaire s'engage h revenir ensuite à Berlin^ jurant bien, au fond de l'àme, de n'y jamais remettre les pieds.

Le Roi était à la parade, lorsqu'on vint lui dire : « Sire, voici M. de Voltaire qui vient prendre les ordres de Votre Majesté. » Se tournant alors : ce Eh bien I monsieur de Voltaire, vous voulez donc absolument partir? — Sire, des affaires indispensables, et surtout ma santé, m'y obligent. — Monsieur, je voua souhaite un bon voyage. »

Tels furent leurs adieux. C'était le 26 mai 1753; ils ne devaient plus se revoir.

Voltaire comptait rester quelques jours à Leipsick, pour se concerter avec madame Denis et ses amis de Paris. A peine arrivé, il y reçut de singulières nouvelles de Maupertuis. De toutes parts, on voyait le Docteur Akakia renaître de ses cendres : les libraires d'AlIem.igne et de Hollande, s'imaginant qu*un ouvrage brûlé aurait In^aucoup de débit , s'étaient hAtés

de le réitnprimer; MaUpertuis; (|tti âttHbudlt cette )^ liiîi surrection au ressentimëtii ddfVOltàiM^ ilë Vit; â^ûS ^^^ son séjour à Leipsick^ que l'intention de l'insulter de plus près. Furieux, il lui envoya ce cartel qui fit rire l'Europe entière à ses dépens :^ • > » '

Afril im.

« Les gazettes disent que yOliâ éted dettiéufé malade à Leipsick; les nouvelles particulières assurent que vous ii'y séjbùrUez i{Ub pdiii^iait^'M de faohVetfux

libellés; Poù^ tnoi; jb Vbili ytiiii faire sMVôir déÀ nbH-^ telles Cërtâilleft de môh ëtat et déitiei dëdèéM:

« Je n'ai jàinaië ried fdit ëdiltre VôtiÀ/ riëil é6rit, tieû dit} j'ai trbUté Mériie iddigfie flë moi de iëiiôlidré iih mot à toùteA les iiiitiërtiiiëiibës ^Uë i6\i6 &Yëi répahdUeSi et j'ai hiieux àimë làiâsér courif le^ Hisibireè de M. de La Beaumèlle, doAt j'àvàià le dëâ^Veù de lui pdiécrit; et tetit dûtrèd fflUàsètëè ({tië VÔtis di6k débitées pour tâcher de. (r^lorèr votre côridiilté à niôn égai^, que de Soutenir Une guferfe atisAi indétiériiè. Là justice que m'a faite le Roi dé tos pfièceà écrited^ ma maladie et lé peu de cas que ]ë fais de mes oiithiges ont pu jusqu'ici jUstifiel* mon itidolètifce.

(( Maiâ, s'il est vrai qiie vott'è dèàsein sôlt de m'attdquer encore/ et de m'dttaquer, condme vduS l'avez déjà fait, par deà personnalités; je déclare qu'au lieu de voiis répondre par dèà écrite; hlà saiité est ctèsëi libHiiè poSxt Voua trouver partout bÛ vouft ëëvëii'el lioui lîrër dé vous la vengëaticé là pitié ctMplëtëi Rètidez ((rfiëès iû respect éi à l'ObélMMiAce (|ttt bfii jtfs^'ici MétUi ifititi

tm ^^^* ^^ 4^^^ ^^"^ ^^^^ sauvé de la plus malheureuse aventure qui soit jamais arrivée.

u Maupbrtuis. »)

Pour Voltairei c'était là une bonne fortune a exploiter. Voici sa réjionse :

(c Monsieur le Président,

« J'ai reçu la lettre dont vous m'avez honoré. Vous m'apprenez que vous vous portez bien^ que vos forces sont entièrement revenues, et vous menacez de venir m'assassiner. Quelle iogratitude envers votre pauvre docteur Akakia!... Non content d'ordonner qu'on ne paye point son médecin, vous voulez le tuer. Ah! Monsieur, ce procédé n'est ni d'un président d'académie, ni d'un bon chrétien tel que vous êtes.

(c Je vous fais mon compliment sur votre bonne santé , mais je n'ai pas tant de force que vous ; je suis au lit depuis quinze jours, et je vous supplie do diflérer la petite expérience de physique que vous avez projetée. Vous voulez peut-être me disséquer? Mais songez bien que je ne suis pas géant des terres australes, et que mon cerveau est si petit, que la découverte de ses fibres ne vous donnera aucune solution de TAme. De plus, si vous me tuez, ayez la bonté de vous souvenir que M. de La Beaumelle m'a promis de me poursuivre jusqu'aux enfei-s , et il ne manquera pas de m'y aller chercher. Quoique le trou que l'on doit creuser, par votre ordre, jusqu'au centre de la

DE PRÉOÉRIC II. 4fA^

toii*ei et qui doit mener tout droit en enfer , ne soit 17^^ pas encore commencé, il y a d'autres moyens d'y al- *^^ 1er, et il se trouvera que je serai malmené dans l'autre monde, comme vous m'aurez persécuté dans celui-ci.

(( Voudriez-vous , Monsieur, pousser l'animosité si loin ? Ayez encore la bonté de faire une petite attention. Pour peu que vous vouliez exalter votre &me pour voir clairement l'avenir, vous verrez que, si vous venez m'assassiner à Leipsick, où vous n'êtes pas plus aimé qu'ailleurs, et où votre lettre est déposée, vous courrez quelques risques d'être pendu; ce qui sans doute avancerait le moment de votre maturité, mais serait peu convenable à un président d'académie.

(( Je Vous conseille d'abord de faire déclarer la lettre de I^ Beaumelle, forgée et attentatoire à votre gloire, dans une de vos assemblées; après quoi, il vous sera plus permis peut-être de me tuer, comme perturbateur de votre amour-propre. Au reste, je suis encore bien faible; vous me trouverez au lit, et je ne pourrai que vous jeter à la tête ma seringue et mon pot de chambre; mais, dès que j'aurai un peu de forces, je ferai charger mes pistolets eum pulvere pyreOf et, en multipliant ensuite la masse par le carré de la vitesse, jusqu'à ce que l'action et vous. soyez réduits à zéro, je vous mettrai du plomb dans la cervelle : elle paraît en avoir besoin. Il est triste pour vous que les Allemands, que vous avez tant vilipendés, aient inventé la poudre, conmie vous devez vous

442 HiâTOms

17M- plaindre de* ce qu'Us 6nt invehië rimpHmérie. « Adieu, mon cher j)^éâIcleni.

c A Leipsick, le iO avril 1753.

a Voltaire. »

« P. S. Gommé il y a bihquante à soixante personnes qui oiit pris la liberUS de se moquer prodigieusement de vous, elles demandent queï jour vous prétendez les assassiner. Madame Gotschér se (latte que vous pardonnerez à son esprit en faveur de son sexe, et que vous aurez la gënérosild de lui donner une sauvegarde. »

A sa lettre, Voltaire joi^H bet avertisseMëht, qUi parut dans les gazettes de Leipsick :

(( Un quidam ayant écrit à un habitant de Leipsick une lettre par laquelle il menace ledit habitant de Tassassiner, et les assassinats étant visiblement contraires aux privilèges de la foire, on prie tous et un chacun de donner connaissance dudit quidam, quand il se présentera aux portes de Leipsick. C'est un philosophe qui marche en raison composée de Fair distrait et de l'air précipité, l'œil rond et petite la perruque de môme, le nez écrasé, la physionomie mauvaise, ayant le visage plein et l'esprit plein de lui-môme, portant toujours scalpel en poche pour dissé(|uer les géants de haute taille.

« Ceux qui en donneit)nt connaissance auront 1,(NM) ducats de récomi)ense, assignés sur les fonds de la ville

DE FttÉIlÉfllC II. 445

latine que ledit qtlidâin fait bâtir; OU AUr la pieiilièfe' it^' comète d'or bu de didmaht qui doit tomber incessatnifléut sur Id tèrre,^ selon les ptéd^ctiotf é dudit quidatii) philosophe et àfississitt. ^^

MaupertuiSi assez imprudent pour s*étre attiré de si rudes avanies , sut pourtant en calculer les suites; sans donc renoncer à sa vengeance, ii renonça à ap^ peler en duel un honmie qui semblait né tout exprès pour lui infliger l'immortalité du ridicule, ^on nouveau plan réussit mieux.

Après s'être arrêté vingt -trois jours à Leipsick/ Voltaire alla faire sa cour à la duchesse de Saxe-^ Gotha ^ l'une des femqies les plus spirituelles de son temps. Logé au palais ducal ^ comblé d'égards, il ne put refuser aux prières de la duchesse un abi*égé de l'histoire d'Allemagne : telle fut l'origine des Annalu de V Empire j ouvrage exact , judicieux) mais froid et plus utile à C/Onsulter qu'agréable à lire.

De Gotha, le voyageur se rendit à Hesse-Cassel; le landgrave Guillaume VIII et son fila l'accueillirent avec joie: Mais la rencoutre imprévue du barou de Pœlnitz^ qui peu de temps auparavant était à Postdam^ surprit Voltaire : « Que fait donc Pœlnitz à Cassel? n der liianda-t-il d'un air inquiet.^

Lé 30 mai, il cOntihua sa route ( se diri^nt vers Plombières. Mais; au moment de quitter Frlmcfolrtsur-le-Mcin , lé voyageur eut W preuve que Mabfièrtuis n'avait pas perdu de temps.

Durant son séjour en Prusse; Voltàii^ âVait eb elitl*e

tnt '^ ^^îi^s un volume grand in-4% contenant les poésies manuscrites du Roi; il les examinait à loisir, et proposait ensuite ses corrections au royal auteur. Quand Voltaire partit, Fréddric ne réclama point son volume, soit qu'il le crût déposé entre les mains d*un tiers, soit par crainte d*afl[icher une méfiance injurieuse. Ne le voyant pourtant pas revenir, il fit prendre des informations, et apprit que ses poésies couraient la poste avec Voltaire. Cette négligence de son ancien ami le contraria vivement; mais, bientôt, de perfides suggestions lui firent craindre une vengeance, terrible surtout pour un poëte-roi \ Voltaire était blessé au vif; ne pouvait-il pas réclamer les vers qu'il avait donnés, et rendre malignement la vie à des fautes par lui efiacées? Ne trouverait-il pas aussi une joie cruelle à divulguer quelques-uns de ces traits acérés que Frédéric avait lancés contre plus d'une tête couronnée? Tout d'ailleurs annonçait en lui la volonté de ne jamais revoir la Prusse.

A l'appui de ces insinuations , on signalait au Roi d'indignes satires, de mordantes épigrammes oflicieusèment attribuées à Voltaire. Frappé du danger, Frédéric sent croître ses inquiétudes ; il veut les calmer : un courrier part pour Francfort, avec ordre au Chargé d*afiaires prussien d'y retenir Voltaire jusqu'à ce qu'il ait restitué sa croix du Mérite, la clef de chambellan, le brevet de pension, et surtout le manuscrit.

11 était temps que le message arrivât, car les che-

' Condorcel, Vie de Foliaire.

vaux de poste étaient commandés» la voiture toute i76ipréte; Voltaire faisait ses derniers préparatifs de départ , lorsqu*un ancien major, Fréytag> alors résident du roi de Prusse, se préseUte escorté d*uti officier recruteur et d'un bourgeois de mauvaise miue. « Momir^ dit Freytag» je avoir reçu Tordre de demander vous le croix de la Mérite ^ le clef de chambellan^' les lettres et sirtout Tœuvre de poëschie du Roi/ mon gracieux mattre. »

Étourdi d'abord d'une telle ambassade, Voltaire examine cette singulière figure, et rend à l'instant même la croix et la clef. Ayant ensuite ouvert ses malles et porte-feuilles : « Messieurs^ dili-il, prenez tous les papiers de la main. du Roi; quaijît à l'œuvre de poëschie^ elle est restée > à Leipsick^ dàiis une caisse destinée pour Strasbourg; mais je vais écrire pour la faire venir ici, et ne quitterai cette ville qu'après son arrivée. » Des deux côtés, l'arrangement fut ratifié et signé. Freytag écrivit ce billet : « Monsir, sitôt le gros ballot de Leipsig sera ici, où est l'œuvre de poëschie du Roi, mon gracieux mattre^ etl'œuvre de poëschie rendue à moi, vous pourrez partir où vous paraîtra bon. A Francfort, le l*' juin 1753. Frettag, résident du Roi, mon mattre. » Voltaire écrivit au bas : « Bon pour l'œuvre de poëschie du Roi, votre maître. Voltaire. »

Tranquille sur les suites de cette affaire, il continue de travailler aux Annales de V Empire.

Dix-sept jours se passent ainsi ; enfin la caisse arrive. Voltaire se croit libre : vain espoir! M. le résident déclare que de nouveaux ordres du Roi enjoignent de

iMi Hf8T0iRB

HM- tout suspendre, et de laisser les choses dans Tëtat où elles sont. Mais Voltaire, irrite, croit pouvoir user dç la faculté stipulée dans Técrit même de Freytag; for( I)eu flatté de demeurer davantage entre les mains d'un pareil diplomate, il combine son plan d'évasion : madame Denis restera avec les malles ppur attendre l'issue de pette triste aventure, et lui, accompagné de CoUini, son secrétaire, partira secrètement en voiture de louage.

Mais il était écrit dans sa destinée que Francfort lui laisserait des souvenirs bien aptrement pénibles. Arrêté aux portes de la ville» l'auteur de Mirope est ramené, en criminel, à travprs des flots de peuple, par Freytag qui l'accable d'injures. On sépare madame Denis de son oncle, on la relègue dans un galetas où elle n'a que des soldats pour femmesrrde-chambre, et leurs baïonnettes pour rideaux*!.. D'autres) personnages étaient intecvenus, le marchand Schmith, affublé du titre de conseiller du roi de Prusse , son acariAtro compagne, ses pommis, ses servantes. Jusqu'au 5 juillet, le plus avide, le plus grossier despotisme pesa sur les prisonniers. Mais Voltaire avait adressa une lettre pressante à l'abbé de Prades, lecteur de FrédtSric : In réponse apporta un ordre formel de délivrance. Le Roi ne savait rien de ce scandale; ses ordres furent dénaturés par ceux-là mômes qui les transn)irent ; la cupide stupidité de Freytag et de ses complices fit le

< Mémoires pour servir à la vie dé M. de VoUairê, écrils i»ar liiini^Mie.

DK Pp^MKRIC II. 447

re^^e. On ^*étoniie qu'^u spip d'ui)e viHe se disant li- IWhrc^ de9 agents étrangers aient o^ii commettre de telles vexatiqns. Mais sans }a force qu'est \p drqit?

Échappé deFraqpfqrt, non saff^ «vp^r payé fort cher son eipprisonneraent et sa libef^, Yolta^re alla passer trois semaines à Mayeppe, « pqiif ^^pher^ disait-il^ ses habits mouillés du naufr^sige. n II se çouçola de sa mésaventure en çompqs9i|t| ^oi|9 }e ppin ^e Te$iqfnenii ou de M(fnqirf9f la fameuse fe|fitipn 4e pp^ ^pp^]és avec lerqi de Prusse; venge^npe ii)|iigQ9 4^ Wf P\ que, dans l'intérêt de 1^ propre gloire, il f^'eût point dû se permettre, les plus grands tqrts si^tput éfai)|^ venus de son côté.

Majs il existait entre le fpqnarque et le philosophe trop de poiii^ d'at^^actioq, pour que la rupture fût é^r-

* Bien des anfiées après, quand Beaumarchais eul adieié les manuscrils de Voltaire, mort récemment, il adressa au roi de Prusse une copie de cette diatribe iojurieuse, en déclarant qu'il n'eût point osé l'imprimer sans l'afoir mise auparafanl sous les yeux de Sa Majesté. Il offrait, malgré (oui ce qu'elle devait, selon lui, présenter de piquant au public, de l'anéantir, si le Roi le désirait; mais non sans insinuer qu'il aTait principalement compté sur ce TestamerU pour couTrir les frais d'achat des manuscrits.

Frédéric lui renvoya l'écrit avec ses remerdments, et des vœux pour le succès de sa spéculation. Trompé dans ses calculs, Beaumarchais fil imprimer à part le morceau en question, et le répandit dans toute l'Europe. Le libraire Samuel Pilra en ayant reçu vingt-cinq exemplaires, vint consulter M. Tliiébault pour savoir s'il pouvait les vendre en toute sûreté, ou s'il devait les renvoyer. M. Thiébault adressa à ce sujet une lettre au Roi, avec un exemplaire du T^tOÊnenl^ ti lui demanda ses ordres.

Frédéric répondit qu'on pouvait vendre, pourvu qu'on ne mit point de scandale dans les annonces. En deux jours, tout fut enlevé à très^ haut prix.

448 IIISTOIHE

1T6S- nelle. Quoique brouillés, Tun était toujours pour l'autre le premier homme du siècle; malgré les blessures faites à Tamitiéy Tadmiration restait pleine et entière. Aussi reprirent-ils bientôt le cours de leur mémorable correspondance. A travers des récriminations, on y retrouve, h chaque page, le môme enthousiasme du génie pour le génie. Le Roi fit les premières avances.

Ce fut aussi durant la paix que l'Académie royale des Sciences et Belles-lettres, trop longtemps victime dos sauvages dédains de Frédéric-Guillaume, se releva. Composée d'Allemands, de Suisses, de Français, elle était partagée en quatre classes : Physique, Matkimaiiques ou Giomitrie^ Philosophie spéculative, Belles^Letlres. Dans les sciences physiques, mathématiques et naturelles, plusieurs hommes d'un mérite supérieur attirèrent sur Berlin les regards de TEurope. Parmi eux, on distinguait Euler, pei*sonnage extraordinaire, qui, un chat sur l'épaule et ses enfants sur les genoux, rédigeait des mémoires* admirés du monde savant; La Grange*,

> On doil k Euler plus de la moitié des mémoires maUiémalîques dans les quarante-six volumes in-4^ publias, depuis 1727 jusqu'en 17S3, par l'Académie de IHitersl>ourg ; et, en mourant, il lai&sa environ cent mémoires inédits, que c^stte Académie insère successivement dans son recueil annuel. Ce n'est Ik qu'une partie de ses immenses travaux; celui qui les accomplit fut aveugle les dix-sept dernières années de sa vie !

* Frédéric ayant prié d'Alcmbert de lui trouver un homme digne do roiiiplucer Kuler, iwirli |M)ur la Hussie : « Je ne puis pnipuser à Votre Majesté qu'un seul homme, lui répondit le géomètre, parce que je n'en connais qu'un qui soit capable de remplir le vide immense que II. Tuler laisse dans voire uradéiiiio (Ichii qnt* je vous pni|ii>se aver

dont les vertus privées égalaient le vaste savoir, et qui 'ÎS* mourut à Paris, le 10 avril 1813j comblé d*honneurs, pâlissants tous devant sa gloire; Lambert', singulier assemblage de génie et d'habitudes bizarres; Mekel ou M ekelius, médeciu célèbre, plus célèbre encore comme auatomiste; Maiipertuis, Pott, Margraff, EUer, Lieberkulm, etc.

La philosophie et les belles-lettres furent représentées avec moins d'éclat dans l'Académie; cependant on

la plus grande conGance, Sire, est M. de La Grange, académicien à Turin; il est encore bien jeune, car il n'a pas trente ans, et néanmoins il est déjà au moins mon égal dans la haute géométrie. Ce langage n'est de ma part ni une vaine modestie ni un compliment que je veuille faire li M. de La Grange ; c'est une justice que je lui dois, et je ne crains pas de prédire que, par la suite, il ira beaucoup plus loin que ses devanciers. »

* Profond mathématicien, également versé dans les études philosophiques, Lambert rebuta d'abord Frédéric par la singularité de ses manières, c Veuillez, monsieur, lui dit ce prince dans leur première entrevue, me dire quelle science vous avez plus parliculièroment étudiée. — Toutes, Sire. — Vous êtes donc aussi savant mathématicien ?

— Oui, Sire. — Et quel est le professeur qui vous a enseigné les mathématiques ? — Moi-même, Sire. —Vous êtes donc un second Pascal ?

— Oui, Sire. »

Une autre fois, ayant besoin d'ulie grande glace pour vérifier quelques expériences sur la réflexion de la lumière, il entra dans le premier café de la ville, salua à sa manière les personiies qui s'y trouvaient, c'est-à-dire en jetant diagonalement sa télé de gauche à droite, lira son épée, et s'escrima pendant une demi-heure devant la glace, ne s'arrêtant quelquefois que pour méditer profondément. Déjà les témoins de celle singulière scène, le prenant pour un fou, allaient le désarmer, lorsque Lambert se retira froidement, et sans accorder plus d'allenlion aux personnes qui l'environnaient. La vie de Lambert abonde en traits pareils. (Thii^hnult, M^x souvenirs, etc.)

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