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CHAPITRE Ier

Du traité de combourgeoisie à la sentence de Payerne.

Depuis bien des années^ le désir de se voir alliés aux Suisses était le vœu de tous les Genevois indépendans. Dès qu'il fut accompli , tout changea de face dans la ville : les fugitifs devinrent les représenta n s avoués de la cité; on célébra par des fêtes brillantes le triomphe des eidgnos, et les mammelus, inquiets sur leur avenir, ou persuadés

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qu'en recourant au duc de Savoie , ils pourraient bientôt reconquérir leur ancienne position, prirent la fuite. Cependant ils s'alarmaient mal à propos , car leur tranquillité avait été assurée à la demande des députés de Berne et de Fribourg , par le Conseil général , le jour même où le nouveau traité venait d'être consacré par la solennité du serment l. Malgré ces garanties , se reconnaissant trop coupables pour être pardonnés , ils s'éloignèrent, toujours plus animés contre leurs rivaux.

Charles III, qui de tout temps s'était opposé à l'alliance, allait nécessairement éclater. On le prévoyait. Aussi dès le surlendemain du jour où elle avait été conclue , le Conseil prit-il toutes les mesures nécessaires de défense. On ferma cinq des portes de la ville , on plaça une védette au clocher de Saint-Pierre, on laissa les chaînes tendues même pendant le jour, on remplaça les traîtres absens

1 Le Conseil général, où le serment fut prête' , s'était rassemblé le 12 mars i526 en présence des députés de Berne et de Fribourg. Noble Sébastien de Diesbach, portant la parole au nom de tous, dit, entr 'autres choses : Nous venons aussi pour vous faire assavoir le bon vouloir que nosclits supérieurs ont de vous maintenir de toute leur puissance envers et contre tous , en vos libertés et franchises , et aussi en votre bon droict; voulant en ceste sorte vivre et mourir avec vous. Toutesfois vous prient que pour ce ne soyez que plus liumbles , plus sages et plus paisibles , ne voulant maltraiter ceulx de celte ville , vos citoyens et bourgoys qui vous ont été contraires en celte affaire de bourgeoisie, mais les laisser pour tels quils sont: vous savez qu'il n'est Jamais si beau blé qui jiail toujours queuque ordeure , etc., etc. (registres des Conseils).

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par des conseillers d'un patriotisme éprouvé ; on s'arrangea enfin de telle façon qu'on put défier à l'avenir la force ouverte et la trahison. Les nouveaux alliés , pour assurer de leur côté la tranquillité de Genève , y laissèrent quatre capitaines entretenus aux frais de la ville.

Ce qu'on avait prévu ne tarda guère à se réaliser : le duc cerna Genève de tons les côtés, et dépêcha des envoyés auprès de MM. des ligues, avec charge de n'épargner ni argent, ni prières, ni menaces, et d'intriguer jusqu'à ce que le traité fût rompu. Charles demandait à MM. des ligues une Diète où il offrait de prouver que les Genevois étaient ses sujets , et que , d'après son traité avec les ligues, celles-ci n'avaient pu s'allier avec eux. Il espérait que les députés de Genève ne pourraient se rendre à leur poste sans tomber dans les embûches qu'il fesait dresser sur leurs pas. Sous ce rapport, son espérance fut entièrement déçue; car, malgré d'innombrables dangers, Besançon Hugues , Ami Girard , François Favre , Robert Vandel , Boniface Offischer, Pierre de la Thoy et plusieurs autres, triomphèrent de ces difficultés, et vinrent faire entendre à cinq Diètes successives le langage de la vérité et de la justice. Il croyait aussi que les Suisses ne balanceraient pas entre l'alliance d'un prince puissant et celle d'une ville telle que

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Genève. Sous ce rapport encore, il ne devait pas voir ses prévisions réalisées.

Dans le premier moment , les démarches de Charles III avaient eu quelques succès; en effet les dix autres cantons, à sa sollicitation, blâmèrent hautement le traité de combourgeoisie que Berne et Fribourg venaient de conclure avec Genève, et envoyèrent des députés avec charge de les y faire renoncer. Dietrich de Endlisperg tenait Besançon Hugues au courant de toutes ces menées par sa correspondance , pendant qu'il éclairait sur les lieux mêmes la surveillance d'Ami Girard qu'on y avait envoyé. Ce dernier sentit si bien que Besançon était le seul qui pût mener les choses à bien, qu'il s'empressa d'ajouter ses instances à celles de l'avoyer de Fribourg. U Je vous assure , lui disait- <( il dans sa lettre , que les gens de monseigneur « n'épargnent pas l'argent , et qu'il se brasse de «grosses practiques., tant dans cette ville qu'à « Berne; combien que ce n'est que harquemye , (( néantmoins afin que abbrévions les choses , il est « de nécessité que veniez, tant pour répondre aux « mammelus que au marquis de Lullin, etc., etc. » Cet avis arriva à Besançon le samedi, veille du jour de Pâques , et le dimanche matin il était déjà à Fribourg où il avait sondé les dispositions des Conseils, et après en avoir instruit le syndic Jean-

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Philippe1, il se disposait à se rendre à Berne. Partout sur son passage , Besançon fesait renaître la confiance, et chacun des magistrats suisses qu'il approchait lui promettait en lui serrant la main de ne jamais abandonner la défense de sa patrie.

Pour se faire une juste idée de l'obstination du duc de Savoie, dans son projet de rompre l'alliance de Genève avec les deux villes suisses , il suffit de rapprocher les dates des Diètes successives où il porta ses prétentions, dans l'espace de quelques semaines, sans les voir une seule fois favorablement accueillies. Une première Diète fut tenue à Lucerne; là rien ne fut résolu. Dans le commencement d'avril une autre fut convoquée à Berne , et celle-là condamna Charles III, qui , prétendant que l'influence du pays avait dominé les délibérations, désira qu'une troisième Diète fût assemblée à Bienne, ville neutre. Il n'y fut pas plus heureux, et demanda à exposer encore ses droits devant une assemblée générale du corps helvétique à Bade. Condamné à Bade , comme à Berne et à Bienne , il osa encore demander une cinquième Diète à Berne, et se vit une quatrième fois déchu de ses ridicules prétentions. Pendantces interminables discussions,

1 L'avoyer de Fribourg écrivit à Besançon le 26 mars 1D2G. Ami Girard lui e'crivit la lettre dont j'ai extrait ce passage le Jeudi- Saint (avril i526), à 9 heures du soir. Le dimanche, Besançon avait déjà vu les magistrats à Fribourg, et écrivit au syndic J. Philippe (voy. la correspondance aux Archives et Gahffe).

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Besançon Hugues semblait se multiplier : tantôt à Genève, tantôt à Berne , tantôt à Fribourg , il imprimait à la marcbe des affaires intérieures et des négociations , l'activité de son génie et le caractère décidé de son patriotisme.

Cependant, grâces aux dispositions prises par le duc de Savoie , Genève se trouvait privée de ses approvisionnemens ordinaires. Il avait interdit à ses sujets d'y apporter des vivres. Les bannis Mammelus , de leur côté , soulevaient les seigneurs des environs, et tous ensemble arrêtaient les vivres et les marchandises destinés pour la ville, quelquefois même ils mettaient en prison les conducteurs. Charles ne se bornait pas à ce blocus. Il songeait sérieusement à appuyer ses négociations d'une entreprise tentée à force ouverte ; c'est pourquoi il avait fait publier dans ses états que ses sujets eussent à se tenir prêts à le suivre. Toutefois il doutait de ses forces ; car il demanda par trois fois, sans l'obtenir, des secours au roi de France. Ce souverain , loin d'épouser sa querelle , lui refusa même l'autorisation de laisser servir quelques-uns de ses gentilshommes dans les troupes savoyardes. Aucun prince ne se souciait de se mesurer avec les Suisses depuis la chute du duché de Bourgogne , due au coup terrible qu'ils avaient porté à Charlesle-Téméraire.

Si les Genevois étaient fatigués de ces conti-

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nuelles alarmes, les Suisses ne l'étaient pas moins. Ils s'indignèrent surtout de ce que, jouant sur le sens d'un mot du traité qu'ils avaient contracté avec lui en iSog1, il voulait absolument trouver dans cette explication une consécration du principe de l'inadmissibilité des Genevois dans aucun traité avec eux. Ils résolurent donc de faire cesser à tout prix les mesures dont Genève était la victime, et, profitant du moment où le roi de France refusait son appui au duc, ils lui notifièrent qu'ils renonçaient au traité de i5og, jugé contraire à leurs libertés et franchises ; que du reste ils s'en tiendraient aux anciennes alliances, pourvu qu'il cessât d'inquiéter Genève et de poursuivre la révocation du traité de combourgeoisie de cette ville avec celles de Berne et de Fribourg 2. Le duc fut effrayé d'une pareille démonstration , et se relâcha un peu dans ses persécutions.

Au milieu des privations sans nombre que les citoyens avaient eu à supporter pendant l'état de siège , il était bien difficile qu'il ne se manifestât

1 II était dit dans ce traite' que les habitans (incolœ) des pays du duc ne pourraient être compris dans aucune alliance avec les Suisses, et celui-ci prétendait que le mot incolœ voulait dire enclos en ses pays.

2 C'est le 22 novembre qu'eut lieu cette déclaration portée en la sentence de la Diète de Berne. Il y était dit aussi que les Genevois pouvaient maintenir l'impôt qu'ils avaient établi sur le vin , leur ville étant une ville libre ; que la bourgeoisie restait irrévocable, etc. (registres des Conseils).

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pas une violente irritation contre les mammelus , présens ou bannis, qui n'avaient pas craint d'intriguer auprès des Diètes suisses, et de solliciter le soulèvement des seigneurs des alentours de Genève. Les Suisses ne cessaient d'intercéder pour eux; mais pour qu'on oubliât leurs fautes, il fallait qu'ils cherchassent à se rendre dignes de leur pardon. Il n'en était point ainsi : l'un d'eux surtout s'était attiré la haine générale, et par ses trames odieuses en faveur du duc, et par l'arrogance insigne qu'il affichait même depuis la chute de son parti. Les syndics laissèrent traîner en longueur le procès des autres mammelus, mais ils suivirent celui de Cartelier avec un zèle que ses crimes passés ne justifient que trop. Ils avaient choisi le moment où l'ardeur du duc de Savoie s'était ralentie , grâce à l'énergique démonstration des Suisses et où Pierre de la Baume était dans son abbaye de Saint-Claude.

A peine Cartelier fut-il emprisonné qu'il adressa une requête à levêque, et sollicita par d'autres voies la protection du duc de Savoie. Pierre de la Baume, s'il n'eut pas été attaché secrètement au parti de Charles III , n'aurait eu aucun intérêt à sauver le criminel; car en conspirant pour faire passer la souveraineté sur la tête de ce prince, il préparait évidemment la perte des droits de son église. Le prélat prit la chose tout autrement: il

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écrivit lettres sur lettres aux syndics. Tantôt c'était pour faire surseoir à l'instruction, tantôt pour envoyer un docteur sans l'avis duquel rien ne pourrait être fait , tantôt pour interdire de l'appliquer à la torture, tantôt pour lui faire grâce avant sa condamnation1. Les syndics ne tinrent pas compte de toutes ces injonctions ; aussi fermes dans l'accomplissement de leurs devoirs que décidés à ne pas violer eux-mêmes les prérogatives de l'épiscopat, ils instruisirent le procès sans torture. Cartelier avoua ce dont on l'accusait. Il avait assisté au conciliabule du château des Troches , où la mort de Berthelier avait été résolue; il avait été trouver le duc à Saint-Julien pour l'engager à entrer à Genève avec son armée, en i5ig; il avait contribué à la condamnation de plusieurs citoyens; il avait enfin commis plus de crimes qu'il n'en fallait pour le rendre dix fois coupable. Les syndics le condamnèrent à mort. Sa tête devait être fichée à un pieu, et ses membres écartelés. Cependant l'évêque leur ayant fait remettre des lettres de grâce, ces magistrats, esclaves d'un droit consacré par les franchises , imposèrent silence au peuple, qui demandait la tête de Cartelier, et

1 On trouve aux Archives une quantité conside'rable de ces lettres. M. GalifFe a publie' les plus intéressantes. Leurs dates prouveront tout l'intérêt que l'évêque portait à Cartelier : elles furent e'crites les 25 de'ceinbre i5'26, 2, G, 8, i3, 18, 22, 24, 26, 29 et 3o janvier 1527.

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firent respecter la volonté du prélat , manifestée par un acte qui tenait à ses prérogatives.

La cité tout entière peut s'énorgueillir de cette conduite digne et ferme. Les syndics, accablés de lettres par l'évêque^ avaient porté devant le Conseil la question de savoir si l'on devait admettre la grâce avant le jugement : le résultat ne pouvait être incertain; l'unanimité voulut que justice fût laite1. Le peuple prouva encore par son attitude, au moment où la grâce fut remise, que Pierre de îa Baume avait été injuste à son égard , en supposant qu'il pourrait bien exiger le supplice de Cartelier s'il était une fois condamné. Celui-ci fut néanmoins tenu de payer une amende considérable, parce que la grâce ne s'étendait jamais aux réparations civiles.

«Je ferai pendre, avec leurs lettres de grâce, (( les criminels condamnés par mes juges , » disait le duc de Savoie pendant son séjour à Genève. L'évêque laissait assassiner Lévrier, qui avait voulu soutenir l'autorité épiscopale ; et le peuple au pouvoir respecte le droit de grâce de Pierre de la Baume, alors qu'il s'exerce en faveur de l'un des principaux auteurs des maux de la cité ! Il a jugé , cela lui suffît^ parce qu'il tient plus à ses privilèges qu'à verser le sang de ses ennemis. Ce ne

' Voir la correspondance de Pierre de la Baume (Archives et Galiffe , lom. n , pag. 399 à 417).

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sont pas des victimes qu'il veut immoler sur la tombe de Bertheïier, il se contente de célébrer l'anniversaire de sa mort par de religieuses expiations1. Est-il mémoire de duc ou de prélat qui puisse soutenir de tels rapprochemens?

Pierre de la Baume, dans toute cette affaire, n'avait été que l'instrument du duc de Savoie, contre lequel d'ailleurs il avait paru se liguer avec les citoyens dans plusieurs occasions récentes: la première au sujet de Dulcis, châtelain du vidomne, qui avait relâché les yirisonniers confiés à sa garde j une autre fois, lorsque sur le bruit de la prochaine arrivée de Charles III et de la duchesse il approuva la décision des Conseils, qui avaient résolu de ne pas les recevoir2. Enfin les

1 A la séance du Conseil du 2.3 août 1 626 plus de cent citoyens exposent, par la bouche de J. Bally, qu'il y avait sept ans, à pareil jour , que BertheUer avait été décapité, pour le maintien de nos libertés, en cette ville à 4 heures de l'après-midi ; c'est pourquoi ils demandent qu'aujourd'hui à 4 heures on convoque une procession générale, oh devront se trouver tous les prêtres, chanoines et religieux , les cloches sonnant , en mémoire et pour le salut de lame dudit BertheUer , mort pour la république , etc., etc. — Cela fut ainsi ordonne' (registres des Conseils, de Grenus).

2 Ce qui a rapport à l'arrivée du duc et de la duchesse et aux faits reprochés à Dulcis se trouve dans les procès-verbaux des délibérations des Conseils , à la date des ?3 septembre et G octobre 1626 (registres des Conseils). Robert Vandel fut charge' d'exposer à révoque que dans l'état des choses on ne permettra pas que le duc entre k Genève, parce qu'il a l'habitude de ne pas en sortir sans y avoir occasionné quelque fâcheuse affaire; l'évoque approuva la résolution du Conseil.

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chanoines ayant refusé de payer l'impôt nouvellement établi sur le vin, sur une invitation écrite du duc, Pierre de la Baume avait au contraire ordonné à son clergé de se soumettre à la taxe î. La faiblesse bien connue de son caractère fit vivement désirer son retour, parce qu'on espérait qu'en l'isolant de l'influence ducale il réparerait le mal que sa condescendance avait produit. Quelques démarches de Besançon Hugues ramenèrent facilement à rentrer dans Genève peu de jours après le dénouement du procès de Cartelier.

Charles 111 savait aussi bien que les citoyens quelle était la facilité du prélat. Pour le replacer dans sa dépendance , il lui fit proposer une conférence amicale, où ils auraient essayé de s'entendre sur leurs droits respectifs. Dès que la Baume eût été auprès de lui , il se promettait bien de prendre des mesures telles qu'il ne pût désormais changer aussi promptement de résolution. Le rendez-vous était donné à Bourg en Bresse. Cette négociation ne fut pas tenue si secrète que les magistrats n'en fussent avertis. Sur-le-champ , reconnaissant le piège, ils se rendirent auprès de Févêque, et lui déclarèrent qu'ils s'opposaient formellement à

1 Le 6 octobre l'évêque ordonne au clergé de se soumettre, malgré les insinuations des agens du duc , et le 10 on montre en Conseil une lettre du duc au chapitre dans le même sens : on en envoie copie à l'évoque (registres des Conseils).

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cette entrevue. Le prélat, frappé de la hardiesse de cette démarche, fit notifier son refus au duc, et se rallia à la cause populaire, du moins autant qu'homme de son caractère put le faire.

11 paraît que l'esprit droit et élevé de Besançon Hugues avait produit sur l'évêque une impression assez forte. Il ne fit plus rien sans lui, et ne tarda pas à lui donner une preuve éclatante d'estime et de confiance , qui ne fut pas perdue pour la patrie, toujours présente à l'esprit de ce génie protecteur de Genève. Pierre de la Baume concéda le privilège de la pêche à Besançon pour le dédommager de la perte presque entière de sa fortune, épuisée par les dépenses immenses de ses voyages , de ses ambassades et des présens qu'il était forcé de répandre, pour combattre à forces égales les intrigues ducales. Bécompenser l'artisan du traité de combourgeoisie, c'était avouer le traité lui-même. Les termes de l'acte disaient plus encore. Besançon paraissait avoir agi en vertu d'instructions précises de la Baume. Pour obéir, porte l'acte, à la volonté et aux ordres dudit révérend seigneur1 . Quelle dif-

1 <( Depuis vingt ans en ça , porte encore cet acte, certains prin- « ces séculiers et autres du voisinage ont opprimé la ville , ses cite toyens et habitans, jusqu'à faire trancher la tête et verser le

« sang de plusieurs. Commandable Besançon Hugues , animé

« du sentiment de ses devoirs envers Dieu et de compassion pour « ses concitoyens, a quitté toutes ses propriétés pour recourir aux « M. S? et puissantes communautés voisines de la cité, et a exposé

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férence de ce langage précis avec les paroles captieuses et entortillées du même prélat, lorsque, en présence des Baleyson et des Saleneuve , il paraissait comme un criminel au Conseil général, où ce traité de combourgeoisie fut accepté.

Depuis que Besançon Hugues avait pris un aussi grand empire sur l'esprit de l'évêque , on ne tenait plus compte des injonctions du duc de Savoie, souvent même on ne prenait pas la peine de lui donner satisfaction . En effet plusieurs de ses lettres^ où il sollicitait pour les bannis, restèrent sans réponse. La même cbose arriva lorsqu'il écrivit aux syndics qu'il venait de choisir pour vidomne le sieur de Bellegarde. On était si peu disposé à recevoir cet officier, qu'on s'arrangea de manière à pouvoir le remplacer dans ses fonctions judiciaires. Le Conseil ordinaire s'assembla dès lors tous les jeudis,

« sa propre fortune , en sommes considérables , et pendant longée temps , par le commandement de l'illustre révérend seigneur

« susnommé' , et a pris tant de peine qu'il est enfin parvenu à

« de'livrer la ville et les trois châteaux de ces violences et de cette ce tyrannie, et que Te'veque et prince a recouvre sa souveraineté',

« précédemment de'cliire'e et presque entièrement ruinée ; que

« cet homme probe et loyal y a épuise' son patrimoine et ses ri- « chesses , indépendamment des dangers auxquels il s'est exce posé, et du péril imminent de sa vie, en combattant vaillamment « pour l'église. Toutes lesquelles choses sont des plus notoires et « plus claires que la lumière du plein midi , etc., etc. » {Archives etGaliffe). — Cette charte est du 12 juin iS2j. Cette libéralité ne dédommageait pas Besançon de tout ce qu'il avait dépensé pour Genève : à peine si elle put couvrir une partie des emprunts qu'il avait contractés en Suisse.

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comme tribunal de conciliation et d'arbitrage. Le châtelain Dulcis voulut insister pour avoir une réponse à la lettre du duc relative au vidomne on le renvoya à l'évêque , c'était un refus de le recevoir; car alors Pierre de la Baume ne fesait ni plus ni moins que ce que l'on voulait Cette attribution nouvelle , donnée au Conseil ordinaire , n'était pas le seul changement qui se fût opéré dans l'organisation intérieure de la cité ; depuis le retour de Besançon Hugues, il existait trois Conseils: le Conseil ordinaire, celui des Cinquante et celui des Deux-Cents. Ce dernier avait pris naissance le jour où Besançon était venu faire son rapport sur l'alliance projetée. Cette institution exista de fait, et ne tarda pas à être légalement reconnue.

Entraîné bien au-delà de ce que le duc eût pu lui pardonner, Pierre de la Baume se voua tout entier aux volontés des citoyens. Trop faible pour pouvoir s'appartenir à lui-même, il passa de la domination de Charles 111 sous celle de Besançon Hugues. Toutefois , en se mettant ainsi en état d'hostilité avec son ancien protecteur et maître , il

1 Le i3 mai , le duc notifia la nomination du vidomne Bellegarde. On ne lui répondit pas. Le 25 juin, sur l'insistance de Dulcis, pour avoir une re'ponse, on lui dit d'aller la chercher chez l'e'vêque, parce que c'est à lui d'e'tablir le vidomne (registres des Conseils). Cette dernière délibération est indiquée , par erreur, au 25 juillet dans M. de Grenus , pag. i43 de ses Fragmens avant la Reformatien.

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cherchait à s'assurer un appui. Dans cette intention , il ne vit pas de meilleur moyen que de s'allier avec les Suisses ; car eux seuls étaient redoutés de lui. Pour arriver à ce but^ il prit une résolution assez bizarre pour un souverain , celle de se faire recevoir bourgeois de Genève. Par cela même il devenait allié nécessaire de MM. de Berne et de Fribourg, qui ne manqueraient pas de le défendre s'il venait à être attaqué dans sa personne, ou dans ses biens auxquels il tenait plus qu'à la vie.

Besançon Hugues , l'ami et le confident du prélat ^ lui fit apercevoir tout l'avantage qu'il retirerait de sa nouvelle qualité, et n'eut pas de peine à le résoudre à l'acheter par quelques concessions importantes. Il voulait profiter de ses bonnes dispositions pour lui faire d'abord ratifier le traité de combourgeoisie , et pour le compromettre avec le duc de telle façon que tout espoir de réconciliation s'évanouit. Une pareille démarche, de la part de tout autre que Pierre de la Baume , lui eût acquis une grande popularité ; mais il la fit empreinte d'un caractère de bassesse et de pusillanimité qui en détruisit l' effet. On va en juger par le récit de ce qui se passa à la séance du Conseil général.

La communauté se rassemble au lieu ordinaire, et plus nombreuse à cause du motif de la convocation. L'évêque s'y présente suivi de son Conseil; il s'assied à cette place que naguère il avait laissé

usurper au duc de Savoie, et le voilà confessant tout haut, « qu'en s'opposant à la combourgeoisie,, « il n'avait nullement considéré le bien, l'honneur « et l'utilité qui en résulteraient pour ses sujets ; « mais uniquement son opinion particulière et le « désir de complaire à quelqu'un; qu'à présent il (( pense si différemment, qu'il a un grand désir de u s allier lui-même avec MM. des ligues, et qu'il le (( leur a fait témoigner par ses ambassadeurs ; mais « que, comme il apprend qu'il peut participer à leur « alliance par le moyen de celle de ses sujets il la « loue, approuve et ratifie , pour lui et ses succes- « seurs, dans tout son contenu. Et pour plus grosse « démontrance d'approbation, et afin qu'il puisse à « T avenir de ladicte combourgeoisie avec ceulx de « ladicte cité user, a prié les assis tans quils le vou- « lussent à bourgeois recevoir, promettant par sa « foi et son serment , justement se entretenir, main- « tenir, garder et observer tout et quant ce que en « bourgeoisie se doilt observer1 . ))L'assembléel'ayant admis à la bourgeoisie^ il concéda aux syndics et aux Conseils de la ville le droit de connaître de toutes causes mues., et à mouvoir entre les citoyens et bourgeois , et de plus d'élire des arbitres pour les terminer souverainement sans procédures ni frais.

1 Idem reverendus deinde rogat se ipsum recipi et acceptari in burgensem , qui libéré recipitur nemine contradicente , attenta promissione per eum factâ (registres des Conseils).

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Le Conseil général fut ensuite appelé à régulariser les institutions nouvelles créées par la nécessite des temps. Ainsi Besançon Hugues fut reconnu abbé ou capitaine-général de la ville , ayant sous ses ordres les autres capitaines et dizeniers ; les attributions des trois Conseils furent fixées; on prescrivit aux citoyens de se réunir en armes sous leurs chefs au premier son de la cloche , les prêtres n'en étaient pas exceptés ; on proscrivit les qualifications injurieuses de Mammelus et à'Eidgnos , et Pierre de la Baume approuva solennellement toutes ces résolutions en sa double qualité d'évêque et de bourgeois 1 .

Cependant le duc de Savoie , instruit de tout ce qui se passait à Genève par ses créatures et parles prêtres, fort irrités de ce que plusieurs d'entre eux étaient poursuivis criminellement par les syndics 2, se préparait à renverser tout ce qui venait de s'accomplir par un de ces actes devant lesquels les souverains absolus ne reculent pas , quand il s'agit de ce qu'ils appellent leurs droits. Il ne s'apissait de rien moins que de faire secrètement enlever Pierre de la Baume , Besançon Hugues et quelques autres citoyens. Après cette exécution , dont le dénouement promettait d'offrir un digne

1 Procès-verbal de la séance du Conseil général du 25 juillet 1527 (registres des Conseils, GalifFe,pag. 422^ toni.n). a Délibération du 18 juillet (registres des Conseils).

pendant à l'enlèvement de Lévrier, il se flattait de réduire facilement Genève. Heureusement cette machination infernale fut découverte. Besançon se contenta de prendre de sages précautions ; mais Pierre de la Baume, qui , vingt jours auparavant, jurait de ne jamais abandonner ses nouveaux combourgeois , de vivre et de mourir avec eux , fut frappé d'une telle épouvante, qu'il s'échappa de la ville pour se réfugier à Saint-Claude , laissant un billet sans adresse , pour assurer les Genevois qu'il ne manquerait pas pour cela à l'accomplissement de ses devoirs l. Il ajoutait qu'il avait chargé Besançon de leur exposer les motifs de son départ précipité.

Tout fait présumer que la véritable intention de Charles III était d'isoler seulement Pierre de la Baume de ses amis de Genève, mais de faire périr Besançon Hugues. Quand le premier se fut sauvé,

' Voici ce billet :

«J'ai charge' Besançon de vous dire les raisons pourquoi je me « suis absente' pour le pre'sent de ma cite'; non pour ce que je ne « veuille en temps et lieu rendre mon devoir à vous aider et de'- « fendre ; et m'avertissant toujours de vos occurrences, je m'es- (c saierai de vous y assister de tout mon pouvoir ; qui me gardera « de vous faire plus longue lettre.

«Dès un lieu que je ne puis nommer, ce jour Saint-Pierre. » (ier août 1527.)

On conçoit quel fonds on pouvait faire sur l'appui d'un homme qui, à la première menace du duc, fuyait sans trop savoir où il allait se réfugier. Les Genevois trouvèrent plus convenable de veiller eux-mêmes à leur propre sûreté' , et ils firent fort bien.

il n'en témoigna pas un grand mécontentement, parce qu'il était certain de le faire revenir à lui quand il le voudrait : il ne fut pas aussi généreux envers Besançon, qu'il fit épier, et qui n'échappa à cet infâme guet-à-pens que par un hasard inespéré. Cependant Charles ne prétendait pas en rester là ; son orgueil s'irritait de voir une petite ville comme Genève déjouer ses projets et braver son autorité ; une grave circonstance le pressait d'ailleurs de tenter de nouveaux et de prompts efforts pour la réduire; le parti des Mammelus , abattu depuis le traité de combourgeoisie , était , comme on le sait , composé des citoyens qui s'étaient donnés ou vendus à ses intérêts. Errant sans ressource, ils ne cessaient d'invoquer l'appui de leur protecteur, qui n'avait pas manqué d'intéresser en leur faveur MM. de Berne et de Fribourg1. Dans le premier moment on avait résolu d'instruire leur procès, mais on l'avait ensuite interrompu, afin de leur donner le moyen de se présenter et de se défendre : on alla jusqu'à leur offrir des sauf-conduits et de remettre

1 Voici les noms des principaux fugitifs ; je les ai recherches avec soin dans les registres des Conseils pour donner une ide'e de l'importance de ce parti: Michel Nergaz, Bonier , Aquene'e, de Porta, de Lafontaine, Joly, Danel , Saint-Michel, Versonnex et ses deux fds, Frojon, Servant, Testuti, Rey, Vieux, André' Gervais, Biollesii, de Prato, Guiguet, Favre, Fusier, d'Espagne, Duniont. du Banc, Bona, !Lucian, Millet, Vallet, André Gruet, Rosset, Girard et Boudet.

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leur jugement à lévêque et à son Conseil , pourvu que les syndics pussent y assister. Charles leur recommanda de ne pas se présenter. C'est un piège , leur mandait-il; attendez, et je vous vengerai. Toutefois à Berne et à Fribourg on commençait à apprécier à sa juste valeur la bonne foi du duc : aussi les magistrats de ces deux villes consentirent-ils à se rendre les arbitres de ce différend'. Ils entendirent les délégués du duc, de lévêque, des Genevois et des fugitifs, et rendirent une sentence aux termes de laquelle dix-huit des bannis furent condamnés à payer vingt mille écus d'or à la cité, en réparation des dommages énormes qu'ils lui avaient fait éprouver1.

Les négociations relatives à cette procédure se suivaient au moment des entreprises tentées con-r tre l'évêque et Besançon Hugues : c'est donc dans le double but de les appuyer par une démonstration armée et de se venger d'avoir manqué sa proie que le duc arma contre Genève. Besançon , en sa qualité d'abbé ou capitaine-général , imprima l'élan de son activité habituelle aux travaux de défense. Les syndics, le Conseil et la population tout entière le secondèrent merveilleusement. Au bout de quelques jours l'abattoir de Saint-Germain

1 Cette sentence fut rendue à Berne le 25 août 1627 : elle est mentionne'e avec de'tails dans le procès-verbal de la de'libe'ratiem du Conseil du 27 août. Dans cette se'ance les envoyés de Genève firent leur rapport et lurent la de'cision de la Diète (registre* des Conseils),

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et les prés du couvent de Palais étaient rasés et changés en retranchemens > les remparts étaient achevés, et la ville, approvisionnée d'armes, de poudre et de vivres, était à l'abri d'un coup de main. Tout cela s'opéra sans contribution forcée. Les citoyens y travaillaient de leurs bras, d'autres ouvraient généreusement leur bourse1; car les traîtres de i5i9 n'étaient plus là pour semer la désunion, porter le découragement dans les esprits, et livrer les portes à l'ennemi.

Jusqu'ici le duc de Savoie avait espéré, qu'éloigné de Genève, Pierre de la Baume serait le premier à tenter une réconciliation avec lui; il espérait aussi que la Diète de Berne prononcerait une sentence favorable aux fugitifs. Quand il vit que l'événement n'était pas conforme à ses désirs, il fit faire des ouvertures à l'évêque. Celui-ci ne manquait pas d'instruire Besançon Hugues et Robert Vandel de toutes ces démarches , tant qu'elles se bornèrent à des mesures amiables. Mais bientôt le prélat changea de ton. Charles, connaissant son avarice, et fatigué de lui voir repousser ses avances, confisqua, sans forme de procès, ses abbayes de Pignerol et de Suze. C'était porter à Pierre de la Baume le coup le plus terrible. A la nouvelle de cette persécution fiscale , un homme moins avide de richesses se fût contenté de l'épiscopat de Ge-

1 Délibérations des 19, 23et25 août 1027 (registresdcs Conseils).

(l52j) QUATRIÈME EPOQUE. 2:>

nève et d'autres abbayes qui lui restaient, et que le duc ne pouvait atteindre. Loin de là la Baume expédia sur-le-champ des courriers à Genève et en Suisse pour conclure au plus tôt avec MM. des ligues un traité particulier de combourgeoisie. Le but de son insistance était trop évident pour que personne pût y être trompé. Les Suisses, déjà fort occupés alors des querelles de religion qui commençaient à diviser Berne et Fribourg , refusèrent d'entrer dans ses vues; vainement la Baume et les Genevois, à sa sollicitation, envoyèrent-ils ambassade sur ambassade; ils restèrent sourds, et ne voulurent à aucun prix s'exposer aux chances d'une guerre pour défendre les bénéfices d'un évêque catholique dont ils n'estimaient ni la personne ni le caractère. Les Genevois écrivirent quelques lettres au duc de Savoie : elles ne produisirent qu'un peu plus d'irritation, parce que celuici, profitant de l'occasion, prétendait dicter des conditions que nul n'aurait osé proposer d'accepter. Pour qui connaissait Pierre de la Baume, il devenait positif qu'il se rangerait bientôt du parti de celui qui lui rendrait ses bénéfices l.

Au milieu de ces négociations sans résultat, les Mammelus fugitifs n'avaient pas exécuté la sen-

1 Voir les lettres de Pierre de la Baume à Besançon Hugues des 8, 11, i4, 23 août, 20 septembre, 2 , i4 » 20 et 00 octobre 1027 (Archives), et les délibérations des Conseils des 12 et i4 septembre et 23 novembre 1527 (registres dos Conseils).

^4 HISTOIRE DE GENEVE. (l528)

tence de Berne. Besançon Hugues venait d'être élu syndic1, et sous son habile administration les affaires de l'état prenaient une direction plus ferme et plus décidée. Il ne fallait pas moins pour déjouer les embarras que les fugitifs suscitaient à Genève. Menacés d'y voir leurs propriétés confisquées et d'être condamnés à des peines exemplaires à défaut de s'être soumis à l'arrêt du 23 août , comme ils en avaient pris l'engagement, ils s'avisèrent de recourir au moyen jadis employé avec succès en faveur de Pécolat, c'est-à-dire d'appeler devant le tribunal du métropolitain de Vienne. Mais ce qui était juste et légal pour Pécolat ne pouvait l'être en leur faveur. En effet Pécolat avait été distrait de ses juges naturels (les syndics) pour être livré à des juges constitués par l'évêque , et le métropolitain de Vienne avait le droit d'évoquer à lui ce qui ressortissait de la juridiction ecclésiastique, tandis qu'eux, étant justiciables des syndics, ne pouvaient invoquer avec succès l'autorité de l'archevêque.

Le métropolitain , tout disposé à complaire au

1 II fut élu pour i528. Déjà par ses conseils on avait repris la procédure contre les fugitifs: voir les délibérations des 18 et 19 septembre i52y. L'exaspération était telle contre eux, quel'onrésolut dans la séance du 28 novembre 1527 de ne pas laisser apporter à Genève le corps de l'un d'eux , qui était mort à Gaillard. On ordonna que puisqu'il n'avait pas voulu venir en ville vif pour se purger de ses crimes , il n'y viendra pas aussi mort (registres des Conseils).

(l$28) QUATRIÈME EPOQUE. 25

duc de Savoie, évoqua l'affaire, et le notifia aux syndics.

L'indignation la plus vive se manifesta à Genève quand le peuple y vit affichées les lettres d'évocation de la cour métropolitaine. On les arracha, et l'irritation était si grande que les prêtres , chargés de leur publication , furent forcés d'y renoncer sous peine de se voir exposés à être jetés au Pthône. Les syndics réunirent le Conseil général. Les mêmes dispositions animaient la cité tout entière ; on résolut de ne tenir aucun compte des lettres de l'archevêque ; on écrivit à Pierre de la Baume pour qu'il ordonnât à son clergé de ne pas se mêler de cette affaire , et on défendit sévèrement à tout citoyen de prêter les mains à l'exécution des ordres de la cour de Vienne *. La prétention du métropolitain était insoutenable , surtout dans l'état des choses qui permettait aux Genevois de ne passe soumettre à des mesures injustes, parce qu'ils auraient eu, au besoin, la force de se défendre. II voulut l'appuyer par l'emploi des armes canoniques , et lança des bulles d'excommunication contre eux et d'interdit sur leurs biens. Gn en rit, car la religion avait perdu son influence. Cependant

1 On lut la bulle d'or à cette séance du Conseil général , et on ordonna de courir sus à ceux qui voudraient exe'cuter les lettres d'e'vocalion : c'était le 29 décembre 1527 (registres des Conseils, de Grenus).

20 HISTOIRE DE GENEVE. (l528)

cette folle mesure acheva de rendre l'autorité sacerdotale odieuse et ridicule. Il n'y avait désormais qu'un pas à faire pour s'affranchir du joug d'une foi religieuse, sous l'empire de laquelle les biens temporels et le salut des hommes dépendaient souvent du caprice d'un prêtre , dissolu dans ses mœurs, cruel dans ses penchans , ambitieux ou avare. Déjà le peuple ne s'inclinait plus devant les insignes du culte; déjà Baudichon et ses amis répondaient aux excommunications de Vienne par des processions burlesques que le Conseil épiscopal fut seul à réprouver l. L'autorité de Charles III n'était pas plus respectée ; en effet ses armoiries , gravées sur la porte du château de l'Ile , avaient été brisées , et toute sa puissance n'avait pu réussir à faire installer le vidomne qu'il avait nommé2.

On se rappelle que le duc de Savoie , dans son désir de pousser les Genevois à faire quelque acte qui pût les faire considérer comme ses sujets , les avait souvent engagés à envoyer des députés aux états qu'il tenait dans les villes de son duché. Jamais on n'avait été pris à ce piège. Pendant les premiers mois de cette année , il n'avait pas commis contre Genève d'acte apparent d'hostilité, il crut donc que l'on y serait moins défiant, surtout d'a-

1 17 janvier i528 (Flournois, de Grenus).

2 C'est dans la nuit du 5 au 6 août 1627 que la pierre où étaient grave'es ses armes futbrise'e (Gautier).

(l52§) QUATRIEME ÉPOQUE. 27

près le motif de son invitation. Il s'agissait de raffermir la foi catholique é branlée par les éloquentes prédications du réformateur Luther et de ses émules. Il réunissait pour cela une nombreuse assemblée, et priait les Genevois de s'y faire représenter. « Nous ne lui écrirons pas , répondirent les « Conseils , nous lui députerons encore moins ; [< quant à notre conduite intérieure , elle ne re- « garde que nous ; que le duc ne s'avise pas de « vouloir nous morigéner1! » Cette réponse ne laissait plus d'espoir à Charles III ; aussi tourna- t-il ses vues vers Pierre de la Baume , dont la souveraineté, moralement ébranlée, existait néanmoins comme un vieux monument dont on respecte l'antique splendeur, mais qui croulera au moindre choc. Jusqu'alors le prélat, soutenu par les Conseils de Besançon Hugues , et plus* encore par l'espoir de recouvrer ses bénéfices par l'intervention de MM. de Berne et de Fribourg , n'avait jamais voulu se reconnaître sujet de Charles III; mais il commençait à faiblir, parce que Pignerol et Suze ne rentraient pas sous sa main2.

' Délibération du 7 février 1628 (registres des Conseils).

2 Voici un fragment de lettre de l'éVëque à Besançon Hugues qui donnera une idée des démarches du duc et de la position de révêque :

« Besançon , j'ai reçu vos lettres , et pour vous advertir de mes « nouvelles, M. de Montredel et M. Le Bailli de Châlon sont ve- « nus me présenter mes abbayes (de la part du duc) ; mais il veut

2& HISTOIRE DE GENEVE. (l528)

La moindre circonstance , dans de telles dispositions , devait rejeter Pierre de la Baume dans les bras du duc. De nombreux événemens hâtèrent leur réconciliation. Les Suisses refusèrent de s'allier à lui, et les syndics firent mettre en prison deux officiers épiscopaux, Piardi, juge des excès,, et Mandalla, procureur fiscal, tous deux partisans des fugitifs, et persécutant de tous leurs moyens les bons citoyens1. L'évêquese plaignit fort durement du traitement un peu cavalier dont on usait à l'égard de ses représentans. Mais un acte d'une tout autre portée allait mettre un terme à ses irrésolutions.

On était fatigué de voir les Mammelus bannis soulever contre Genève les inimitiés des seigneurs voisins, intriguer à Chambéry, en France, à Vienne et en Suisse, et se refuser obstinément à exécuter l'arrêt de Berne. Depuis leur fuite on n'avait rien fait, sinon de fermer leurs maisons et de casser leur bourgeoisie. La justice devait avoir son cours. Malheureusement on procéda à leur jugement, dans un moment où les esprits étaient encore aigris par les embarras que venait de faire naître leur appel devant le métropolitain. L'arrêt fut sé-

« que je lui e'crive sujet, pour puis après avoir la loi de m'empoi- « gner au collet comme il a autrefois porte' parole, etc., etc. » (Archives, M. Galiffe).

1 Voir les de'libe'rations des Conseils des i5 et 18 février, et les lettres de l'evêque des 18 fe'vrier, 9 et 11 avril i528 [Archives).

(l528) QUATRIÈME EPOQUE. 2f)

vère. Au lieu déporter la peine eapitale seulement contre les chefs de la faction , la sentence de mort frappa les quarante-quatre fugitifs I» Le peuple oublia, en rendant son jugement, que la liberté ne se fonde pas par des échafauds , et que les cruautés ducales n'étaient pas un exemple à suivre. Bien que tous les condamnés eussent pris une part active à la trahison , bien que les syndics et le Conseil fussent compétens pour prononcer sur leur sort, bien que le crime de lèze-nation méritât une peine aussi sévère que celui de lèze-majesté , qui avait servi de prétexte au supplice de tant d innocens, le bannissement perpétuel eût été une peine assez forte pour inspirer une salutaire terreur aux traîtres. Il eût été d'ailleurs beaucoup plus politique de se contenter d'infliger cette peine, par la raison que les fugitifs avaient bon nombre de parens et d'amis dans la cité. L'arrêt de mort en fit autant d'ennemis irréconciliables du nouvel ordre de choses , et ceux dont la tête était ainsi vouée à l'échafaud inspirèrent dès lors plus d'intérêt à leurs protecteurs. Toutes ces causes réunies placèrent Genève dans une position fort critique, l'évêque entra en arrangement avec le duc ; les

1 La sentence ne fut prononce'e qu'après avoir e'te' soumise au Conseil ge'ne'ral et par lui renvoye'e à celui des Deux-Cents. Les délibérations eurent lieu devant les diffe'rens Conseils les 19, 20 et 21 fe'vrier 1628 (registres des Conseils).

3o HISTOIRE DE GENEVE. (l528)

Mammelus, de leur côté,, appelant le désespoir à leur aide, reprirent avec acharnement leur système d'intrigues, de surprises, de pillage et d'assassinats.

Pierre de la Baume fut le premier à se mettre en état d'hostilité. Ayant appris que le Conseil des Deux-Cents venait de commettre un syndic et six conseillers, pris en nombre égal dans les trois Conseils, à l'effet d'administrer la justice civile deux foisparsemaine1, il prétendit que l'on usurpait les prérogatives de son église. On lui répondit que lui-même, au Conseil général, avait concédé ce droit à la cité,, qu'ainsi on ne s'en départirait pas. La Baume fit notifier des lettres d'inhibition , en dépit desquelles , et malgré les scrupules de quelques conseillers , le nouveau tribunal continua à siéger. Il fulmina alors une excommunication , et eut la douleur d'apprendre que les excommuniés rendaient la justice comme auparavant.

Cependant Charles III voulait remplacer son ancien vidomne de Verneaux. Une première fois on avait repoussé Bellegarde qu'il avait investi de cette charge, il la donna à de Loissey, et envoya des ambassadeurs à Genève pour y demander l'installation de ce fonctionnaire. Sa lettre aux syndics laissait apercevoir ses vieilles prétentions de souve-

1 Délibérations des 28 fe'vrier, 23 mars, 3 avril et icr mai 1628 (registres des Conseils).

(l528) QUATRIÈME EPOQUE. 5l

raineté. Il y employait le mot de sujets. Il s'attira ainsi une réponse peu satisfesante, et de tout point semblable à celle qu'on avait faite à Bellegarde1. Pour se venger de cette prétendue injure, le duc interdit au châtelain de Gaillard de procéder à aucune exécution, tant qu'elle ne lui serait pas ordonnée par son vidomne. L'occasion ne tarda pas à se présenter, mais elle produisit un effet contraire à celui que le duc s'en était promis. Il s'agissait de livrer au supplice un voleur condamné par les syndics. Le lieutenant du châtelain de Gaillard, mandé à cet effet, exigea un ordre signé du vidomne ; deux jours après il réitéra son refus conditionnel devant le Conseil des Deux-Cents , qui , à son défaut, commit le Sautier2. Depuis lors on ne s'adressa plus au châtelain, et Charles III n'eut plus à Genève aucun fonctionnaire qui relevât de lui. On voit que la puissance des magistrats de la

1 Délibération du 9 juin i528 (registres des Conseils).

a Délibérations des G et 7 juillet 1028 (registres des Conseils).

M. Lévrier place à cette époque un séjour de l'évêque Pierre de la Baume à Genève, et il rapporte que ce prélat, craignant quelques mauvais traitemens de la part des Eidgnos, s'enfuit delà ville , le jour de saint Pierre-aux-Liens. Je n'ai trouvé que dans les Chroniques la mention de ce voyage qui n*eut pas lieu ; car les registres des Conseils, complets pour cette année, n*en disent pas un mot, et nous avons aux Archives la correspondance de Pierre de la Baume qui nous prouve qu'il passa, l'année 1628 , à Saint- Claude , à Arbois, à la Tour-de-May ou à Salins. Ce qui explique l'erreur des Chroniques et de Lévrier, c'est que la fui le de l'évêque, en 1627, avait eu iieu le jour de saint Pierre. Ils ont donc confondu.

32 HISTOIRE DE GENEVE. (l528)

cité s'accroissait aux dépens de celles de l'évêque et du duc , qui , cependant , ne négligeaient aucun moyen de s'y opposer. Tels sont les avantages que recueille le peuple quand il est administré par des mandataires assez habiles pour faire tourner, au profit des droits de la communauté , même les persécutions.

On devait s'attendre, de la part de Charles III, à quelque acte de vengeance , et l'on ne fut pas étonné d'apprendre qu'il venait de renouveler ses défenses d'apporter des vivres à Genève. On fut aussi informé de ses préparatifs hostiles, dont on s'empressa de donner connaissance à MM. de Berne et de Fribourg , en leur demandant de se tenir prêts à secourir leurs combourgeois. D'un moment à l'autre on allait sans doute être at taqués ; car un seul jour ne se passait pas sans alarmes , tant les circonstances étaient devenues difficiles. Tantôt c'était les seigneurs des environs , qui , sous la conduite de Pontverre , venaient piller et fourrager jusque sous les murs de la ville; tantôt c'était les émissaires ducaux qui donnaient l'assaut au château de Cartigny . Tout ceci restait en-dehors de la guerre sérieuse que l'on redoutait de la part du duc , et des intrigues de l'évêque , désormais rentré sous la puissance de Charles III qui lui avait rendu ses bénéfices.

Bonnivard, prieur de Saint-Victor, que nous

(l528) QUATRIÈME EPOQUE. 33

avons laissé subissant une première captivité de deux années , fesait sa résidence à Genève depuis qu'il avait recouvré sa liberté. Son ancien dévouement aux prérogatives de l'église avait suivi les mêmes progrès que ce sentiment avait faits chez les autres citoyens. Il n'était plus le défenseur des franchises, mais le zélateur de l'indépendance de Genève. Il l'a bien prouvé ; car pendant que le duc de Nemours sollicitait de lui la survivance de ses bénéfices en faveur de ce bâtard dont il voulait faire un évêque , il offrait à la cité de la rendre héritière de ses biens, à la seule condition de lui en assurer la jouissance. Cette offre fut acceptée : on lui fournit des secours; mais le château de Cartigny, compris dans les domaines du prieur, dix fois pris et repris , causa plus de troubles et d'alarmes que sa possession tranquille n'eût donné de revenus.

A la faveur des troubles qui agitaient la Suisse , et d'après les inspirations du duc Charles , qui reculait devant l'idée d'attaquer ouvertement Genève , les seigneurs des environs , réunis aux bannis récemment condamnés, formèrent une ligue qui ne tarda pas à devenir célèbre par ses brigandages. Presque tous étaient nobles, et, dans leur orgueil , ils ne pensaient pas que personne pût résister à leurs armes. Un jour, à table, ils parlaient

des Genevois sur le ton insultant du mépris ; l'un tom. ir. 3

34 HISTOIRE DE GENEVE. (l528)

des convives , tenant à la main une cuillière de bois , s'écria , en la montrant à ses amis , qu'il ne fallait pas autre chose pour réduire les citoyens de la ville rebelle. Cette bravade fit fortune ; chacun des nobles ligués s'empressa de porter sa cuillière de bois en sautoir. Ces cuillières devinrent ainsi le blason , le sobriquet et le signe de reconnaissance de la confrérie. Dans des temps voisins de cette époque , une réunion de patriotes des Pays-Bas adopta le même blason. L'histoire, inflexible dans ses jugemens, ne met pas ces deux ligues en parallèle ; car les gueux se battaient pour résister à la stupide tyrannie du fils de Charles-Quint , tandis que les gentilshommes de la Cuillière luttaient contre l'indépendance de Genève, en fesant à cette ville ce que nous appellerions aujourd'hui une guerre de chouans.

Pontverre était le héros et le chef de la confrérie. Ce seigneur était le plus connu des gentilshommes de la Cuillière, parce qu'il se trouvait à la tête de toutes les expéditions. Il avait été convenu que la confrérie pourrait traverser Genève. De même les Genevois avaient la faculté de traverser les terres des conjurés , et Pontverre avait souvent traversé la ville suivi de quelques hommes d'armes. Un jour il s'avisa de rudoyer un citoyen et de lui adresser des paroles insultantes pour Genève. Le bruit de ces propos ne tarda pas à se ré-

(l52()) QUATRIÈME EPOQUE. 35

pandre; de sorte que Pontverre, repassant quelques jours après , fut vivemement apostrophé sur le pont du Rhône. Il voulut répondre , mais bientôt, attaqué de toutes parts, il dut mettre l'épée à la main pour se défendre. Enfin, reculant toujours devant les assaillans, dont le nombre allait croissant à chaque pas , il se réfugia dans la maison de Marin de Versonnex, où il fut tué l. Les syndics se hâtèrent de prendre des informations , dans le but d'empêcher que le procureur fiscal et l' officiai ne voulussent s'en occuper, et d'assoupir cette méchante affaire. Ils envoyèrent aussi des ambassadeurs à MM. des ligues pour leur exposer la manière dont les choses s'étaient passées , et répondre d'avance aux plaintes que les bannis et le duc ne manqueraient pas de porter contre eux. Le corps de Pontverre fut remis à Mme de Brandis sa veu ve ; toutefois cet événement n'eut pas d'autre résultat que de rendre plus irréconciliables les Genevois et les gentilshommes de la Guillière. Ceux-ci jurèrent qu'à l'avenir ils mettraient à mort tous ceux de leurs ennemis qui viendraient à tomber dans leurs mains, et redoublèrent d'activité pour piller et dévaster tout aux alentours de Genève. Leurs atta-

1 Pontverre s'était caché sous un meuble dans la chambre d'un nommé Fournier ; il blessa plusieurs personnes en se défendant , et reçut le coup de la mort le 2 janvier i52o, de 4 à 5 heures du soir (registres des Conseils).

56 HISTOIRE DE GENEVE. (l^29)

ques étaient moins dangereuses qu'incommodes, en ce que , sans compromettre la sûreté de la ville, elles en détruisaient insensiblement les ressources et le bien-être.

Ce n'était pas vainement que l'on avait sollicité des secours de la part des deux villes amies. Elles envoyèrent quelques compagnies, dont la présence servit plutôt à intimider l'ennemi qu'à le combattre. En effet, dans plus d'une occasion, les citoyens, fatigués de la guerre de partisans qu'ils avaient à soutenir contre les gentilshommes et les bannis , voulaient aller les attaquer, et les Suisses les en empêchèrent, leur indiquant toujours la voie des négociations comme préférable à celle des armes1. Il n'en fallait pas moins payer les alliés, qu'on sollicitait vainement d'aller s'établir sur les terres du duc.

Cependant des envoyés des villes de Berne et de Fribourg, auxquels se joignirent ceux de Zurich et de Baie, ouvrirent des conférences à Saint-Julien pour tâcher d'accorder le duc et Genève. Charles III continuait ses préparatifs hostiles, et la ville était dans la plus grande anxiété parce qu'elle réclamait avec instance de Berne et de Fribourg des se-

1 Le 7 février i52o, on voulait aller attaquer les ennemis à Gaillard ; mais les Bernois et les Fribourgeois s'y opposent, parce qu'ils veulent attendre le résultat des négociations, et que d'ailleurs il pleuvait (registres des Conseils).

(l52g) QUATRIÈME EPOQUE. 5j

cours plus considérables que les deux compagnies incomplètes qui y étaient déjà arrivées, et qu'on lui laissait peu d'espoir de les obtenir. Les envoyés allaient jusqu'à conseiller l'acceptation des conditions du duc, sauf à y revenir dans des temps plus tranquilles1. Tout cela n'ébranla pas les membres des Conseils. Ils opposèrent une résistance invincible à l'article de l'accord proposé, qui portait la révocation du traité de combourgeoisie , et leurs efforts furent couronnés de succès. Une trêve fut signée à Saint-Julien après de longues discussions. Aux termes de cette convention , les hostilités devaient cesser, les Genevois pouvaient désormais traverser les états du duc sans être inquiétés, avec réciprocité pour les Savoyards sur les terres de Genève ; tout ce qui avait été pris de part et d'autre devait être restitué, et le duc contribuait pour sept cents écus aux frais de déplacement des Suisses; enfin Berne et Fribourg se portaient fort de l'exécution respective de la trêve2. La publication solennelle de ces articles releva le courage des citoyens , qui se plaisaient à y voir le gage cer-

1 Le 21 février on lit en Conseil des Deux-Cents une lettre de MM. de Berne et de Fribourg , qui conseillent d'accéder aux articles proposés par le duc , parce qu'ils ne peuvent pas faire la guerre en ce moment (registres des Conseils, Flournois).

a Ces articles furent publiés le 10 mars avec beaucoup de pompe. M. Lévrier dit, par erreur, que ce fut le 9 (voy. registres des Conseils).

58 HISTOIRE DE GENEVE. (l$29)

tain d'une paix prochaine et une reconnaissance implicite de l'indépendance de Genève. Par un hasard singulier, sept cents Fribourgeois et près de deux cents Bernois arrivèrent le jour même de la publication. Ceci ne les empêcha pas d'exiger un écu d'or par tête; ce qui fait dire à l'un de nos chroniqueurs, qu'ils coûtèrent beaucoup et servirent peu1.

Les auxiliaires suisses avaient à peine quitté Genève , que les gentilshommes de la Cuillière recommencèrent leurs brigandages. Ils avaient pris à leur solde des lansquenets étrangers et ne laissaient pas passer un jour sans donner quelque alerte. Toujours repoussés , ils revenaient continuellement à la charge. Un jour entr' autres, ils tentèrent l'assaut de très-grand matin ; mais le principal corps , qui devait décider du succès de l'entreprise, saisi d'une terreur panique, s'enfuit de Jargonant, où il était déjà arrivé ; le reste fut défait2. On célébra cette journée sous le nom de la journée des échelles, jusqu'à ce que la mémorable nuit de X escalade , illustrée par un fait d'armes plus brillant , vint faire oublier ce premier anniversaire de la gloire nationale.

Pierre de la Baume, rentré dans la possession de ses bénéfices, s'était raccommodé avec le duc de

1 Flouvnois, aux notes de sou recueil manuscrit (Archives), - C'était le 25 mars i52<j.

(l529) QUATRIÈME EPOQUE. 5iJ

Savoie. Ce prélat, aussi irrité contre les Genevois que s'ils avaient eu des torts envers lui , ne craignit pas d'encourager les entreprises des gentilshommes de la Cuillière, pendant que lui-même écrivait d'ailleurs des lettres menaçantes à la cité. Quand Charles III se vit ainsi appuyé de l'évêque , loin de songer à couronner la trêve par un traité de paix, il recommença ses intrigues auprès des Suisses. Ceux-ci, divisés entre eux par les dissentions religieuses , étaient las d'avoir continuellement à s'occuper de régler ces différends. Cependant, pressés par le duc, ils envoyèrent des ambassadeurs à Genève pour y accompagner les siens. Zurich, Soleure et Bàle, joignirent leurs envoyés à la députation des deux villes alliées.

Les propositions dont les députés étaient chargés furent d'abord communiquées au petit Conseil, à celui des Cinquante, à celui des Deux-Cents, et enfin au Conseil général. Partout elles furent repoussées avec indignation. Fallait-il s'en étonner? Sébastien de Diesbach portait la parole au nom de Berne et de Fribourg ; il ne donna pas aux Genevois le nom habituel et sacré de combourgeois , et il osait les engager de tout son pouvoir à rompre notre alliance avec les deux villes au moment où cette renonciation les eut livrés sans défense à la discrétion d'un prince ambitieux et cruel , outragé par leur résistance. Les Conseils ne

4° HISTOIRE DE GENEVE. (l^29)

se contentèrent pas de prouver aux ambassadeurs, par la représentation des bulles impériales et des autres titres de la cité , que la souveraineté prétendue du duc de Savoie n'était qu'une chimère , et que Genève avait le droit de contracter de pareilles combourgeoisies ; ils adoptèrent des mesures énergiques, complément significatif de leur noble refus, et qui purent prouver aux Suisses que le caractère national des Genevois les rendait dignes d'être leurs alliés. Désormais il était interdit de parler de rompre le traité de combourgeoisie sous peine de mort. Le citoyen qui ne révélerait pas les trames ourdies dans ce but, et dont il aurait eu connaissance., recevrait trois traits de corde. Ces nouveaux crimes rendaient ceux qui s'en seraient rendus coupables justiciables du Conseil des Soixante et de celui des Deux-Cents l. Il ne fallait rien moins que cette unanimité de sentimens entre les Conseils et la cité, pour faire revenir les Suisses de la fâcheuse direction que les intrigues du duc avaient imprimée à la politique de leurs villes.

1 Les ambassadeurs suisses de Berne, Fribourg, Soleure , Zurich et Bâle, arrivèrent à Genève le 20 mai 1529. Ils s'adressèrent le 21 au petit Conseil , et au Conseil des Soixante le 22; le 25, les syndics rendirent compte au Conseil des Deux-Cents , qui prit les résolutions dont je parle. Le Conseil général, réuni le 2 j , approuva la réponse des Conseils et les peines prononcées contre ceux qui proposeraient de rompre le traité de combourgeoisie. Cette résolution fut prise, dit le re%\s\xe, par tout le Conseil gênerai unanimement, en levant les mains (registres des Conseils).

(i52g) quatrième époque. 41

Genève contenait bien encore quelques citoyens du parti ducal 1 ; mais la surveillance des magistrats et l'imposant accord qui se manifesta pendant la discussion des articles de paix, proposés au nom de Charles III , les réduisit à l'impuissance la plus complète. Aussi n'osèrent-ils pas élever la voix contre les résolutions adoptées, qui allaient, par leurs résultats, fixer à jamais les destins de la cité.

Pendant que les ambassadeurs suisses négociaient ainsi dans les intérêts du duc, les envoyés genevois assuraient aux villes alliées que jamais on ne renoncerait au traité. Tant de fermeté , tant de constance dans le malheur finit par concilier à Genève l'estime des Suisses de Berne et de Fribourg. On ne tarda pas à en avoir la preuve; car peu de temps après la réponse faite à l'ambassade, ils envoyèrent deux capitaines chargés d'assurer que leurs concitoyens feraient au besoin le sacrifice de leurs personnes et de leurs biens pour la défense de la ville et le maintien de la foi jurée 2. Toutefois les attaques du duc et des gentilshommes de la Cuillière ne discontinuant pac, on se vit encore f orcé d'envoyer à Berne et à Fribourg le vénérable

1 Le G avril 1629 ou avait de'couvert quelques intrigues. Les mesures fermes que Ton adopta les déjouèrent (voy. la délibération de ce jour, registres des Conseils).

a Procès-verbal de la séance des Conseils du 29 juin 1629 (registres des Conseils).

42 HISTOIRE DE GENEVE. (l$29)

Besançon Hugues, accablé d'années et de fatigues, et qui protégeait encore de son vieux dévouement l'existence du traité qui était son ouvrage.

Ruinée par les subsides fournis aux troupes auxiliaires et par les dévastations d'une guerre de pillards, Genève se vit livrée , pour comble de malheurs, à une nouvelle invasion de la peste. Jamais ce fléau dévastateur n'avait frappé tant de victimes. Là, c'était les religieux de Rive, dont le couvent et l'église, encombrés de cadavres, étaient fermés par ordre des Conseils; ici, des maisons dépeuplées de tous leurs habi tans; plus loin, des pères , des époux , des enfans , arrachés à leurs familles par la rigueur des arrêtés qui enjoignaient à tous ceux qui étaient atteints de la peste de sortir immédiatement de la ville; enfin , comme pour dominer cet effroyable tableau, les guets de la ville , dépouillés des robes de leur office , abattant et brûlant les misérables cabanes que les pestiférés avaient élevées aux Pâquis de Saint-Gervais , et, la pique à la main , chassant devant eux , comme un troupeau maudit, ces malheureux agonisans. Cependant ces hommes, qu'on envoyait à la mort sans soins > sans pitié, que dis-je! avec la plus

1 Le 25 juillet i52g Besançon Hugues et Boniface Hoffischer sont e'ius ambassadeurs , et on leur adjoint plusieurs citoyens qui consentent à les accompagner a leurs propres frais (registres des Conseils).

(l52g) QUATRIÈME EPOQUE. /fî

atroce barbarie, étaient des citoyens, naguère honorés et aimés de tous ; mais la philosophie ni la charité n'exerçaient aucun empire sur une population désespérée , et l'homme frappé du fléau l'était en même temps du sceau de la réprobation : dès cet instant il n'existait plus pour lui ni famille ni patrie.

Dans l'égarement frénétique où le désespoir avait plongé la population , aveugle elle cherchait dans des crimes imaginaires le secret des désastres qui la décimaient. Un misérable , nommé Caddoz, laissa tomber un jour un linge empreint de quelque odeur fétide. Ce linge , ramassé par le peuple, fournit contre Caddoz le texte d'une accusation capitale. On répandit le bruit que cet homme jetait ainsi dans la ville différens objets trempés de virus pestilentiel, afin de propager le mal. Bientôt ces premiers bruits devinrent des certitudes pour des esprits aigris et prévenus. Caddoz fut appliqué à la torture, et il y avoua tout ce qu'on lui dictait. La rumeur publique lui donnait pour complices le directeur de l'Hôpital et ses infirmiers ^ qu'on disait assez avides de profits pour hâter la mort des malades, et pour en augmenter le nombre, afin de vendre leurs dépouilles. Caddoz les accusa comme on voulut dans des révélations arrachées par la douleur. Tous furent condamnés au dernier supplice, et Genève catholique offrit au seizième

44 HISTOIRE DE GENEVE. (l^29)

siècle un sacrifice de victimes humaines, comme la Grèce payenne en eût offert pour apaiser ses dieux. Mais pourquoi flétrir ainsi la mémoire de ce siècle peu éclairé , que le double frein de la religion et des mœurs ne retenait plus, quand nous avons vu de nos jours de pareilles scènes se renouveler dans la capitale du monde civilisé, lors de l'invasion du choléra, peste des temps modernes! Des malheureux 9 soupçonnés aussi de seconder par des empoisonnemens l'action dévastatrice du fléau, n'ont-ils pas été mis en pièces au milieu de Paris, à la face du soleil ! n'a-t-on pas laissé les chiens déchirer les entrailles des victimes encore palpitantes 1 ! Toutefois ces horribles exécutions n'ont été que l'ouvrage d'un peuple en délire, et non le résultat d'une sentence prononcée par des juges ; et loin de partager la déplorable erreur des coupables, un cri général de réprobation s'est élevé pour flétrir de tels crimes , symptômes afïli-

1 On se rappelle qu'à Paris , au moment où le chole'ra fesait le plus de ravages , on répandait le bruit que des scélérats empoisonnaient les alimens. Plusieurs citoyens inofFensifs, sur des soupçons injustes, furent impitoyablement massacrés. Un, entr'autres, tomba expirant sous l'arcade Saint-Jean, et pendant que des forcene's s'acharnaient sur lui , le chien de l'un des assaillans lui de'vorait les entrailles. Caddoz et ses pre'tendus complices notaient pas plus coupables sans doute que les victimes de iS3'2 ; et je m'étonne que des auteurs éclairés aient conservé dans leurs ouvrages l'opinion des contemporains , évidemment due aux préjugés.

(ï52C)) QUATRIÈME EPOQUE. 4^

p-eans de barbarie et de démoralisation. Enfin , au lieu de chasser les malades atteints du fléau, c'est dans le sein de leurs familles et de la cité, que le dévouement le plus admirable leur a prodigué les secours de Fart et les consolations de l'amitié.

Depuis quelque temps Pierre de la Baume écrivait aux magistrats de Genève avec une aigreur extraordinaire l. Bien qu'on tînt peu de compte de sa bonne volonté , cependant on eût vivement désiré de n'être pas en querelle avec lui; car les négociations avec les messieurs des ligues traînaient en longueur^ et le duc de Savoie ni les gentilshommes ne respectaient plus la trêve de Saint-Julien. Quant à la police intérieure, elle ne pouvait être bien sévère; on riait tout haut des pratiques de la religion et de ses ministres, et si par hasard les magistrats voulaient punir les jeunes gens coupables de ces outrages, des démonstrations tumultueuses en assuraient l'impunité 2. Besançon Hugues et l'écuyer Bagnie ten-

1 Dans une de ses lettres, datée du 3 septembre 1629, Pierre de la Baume enjoignait aux syndics de se désister de tous actes de juridiction civile; il termine ainsi sa lettre: «Autrement, vous « déclarons ennemis , et d'employer toutes nos puissances , parens « et amis àvousde'faireetpunir del'oultrage que vous nous faictes, « en quelque lieu que soyez trouves. » {Archives).

2 Le 4 janvier i53o on avait mis en prison quelques compagnons de Saint-Gervais. Leurs amis vinrent en troupe exiger leur mise en libertés Le 9, on re'solut de les mettre en liberté', en les prévenant que s'ils y reviennent , on le leur comptera double (registres des Conseils).

46 HISTOIRE DE GENEVE. (^g)

tèrent une réconciliation entre la ville et son prélat; mais cette démarche n'eût aucun résultat. En effet , dans la même séance du Conseil des Deux-Cents, où ils rendirent compte de leur mission, on résolut d'élire un lieutenant pour remplacer le vidomne dont la charge avait été pendant plusieurs siècles le prétexte de tant de persécutions, et l'on lit choix de deux candidats , Richardet et Bâtard, parmi lesquels le conseil général devait être appelé à choisir *. Peu de jours après, Richardet fut élu lieutenant, Balard, Ducrest, De la Rive et Savoie, furent faits auditeurs , et on rédigea une sorte de code pour diriger ce nouveau tribunal dans l'administration de la justice 2. On voit que si le pouvoir spirituel de l'évêque était compromis , ses prérogatives temporelles allaient se perdant chaque jour. Que ne revenait-il défendre sa foi et les droits de son église !

On conçoit que Charles III ne dut pas apprendre sans dépit ce qui se passait à Genève. Il réclamait le vidomnat, et écrivit à ce sujet aux syndics; mais on rejeta ses lettres, et on rédigea un acte authentique de cette courageuse décision 3.

1 Délibération du 12 novembre 1529 (registres des Conseils).

2 Délibérations des 1 4 et 28 novembre i52o, (registres des Conseils).— Cette institution remplaça celle provisoire, adoptée avec l'assentiment de l'évêque, en i528.

3 Délibération du 1 1\ novembre i52o, (registres des Conseils).

(l53o^ QUATRIÈME EPOQUE. /fj

Cependant l'organisation des conseils s'établissait sur d'autres bases. Le Conseil des Vingt-Cinq ou Conseil d'Etat était ordinairement élu par les syndics qui en fesaient partie, et qui par conséquent y exerçaient une grande influence. Pour obvier à cet inconvénient on décida que le Conseil des Deux-Cents choisirait les membres du Sénat ou Conseil des Vingt-Cinq , et que celui-ci à son tour élirait les membres du Deux-Cents. On rendit aussi les charges de lieutenant et d'auditeur incompatibles avec celles de membres du conseil ordinaire *. On remit enfin en vigueur l'édit par lequel il avait été interdit aux citoyens de se pourvoir ou de se présenter jamais en matière de procès civil, devant la cour apostolique ou devant l'official métropolitain de Vienne 2. Toutes ces réformes purent s'opérer sans danger,, parce que la lenteur des négociations contre laquelle on s'élevait, laissait quelque relâche à Genève. Son indépendance complète se légitimait en se perpétuant.

Pierre de la Baume, tantôt ami apparent de la cité , tantôt son ennemi déclaré , ne cessait pas d'user de son droit de faire grâce. Jusque-là, on n'avait pas à se plaindre; mais il prétendit entraver la juridiction criminelle des syndics

1 Délibération du 8 février i53o (registres des Conseils). a Délibération du 4 février i83o (registres des Conseils).

48 HISTOIRE DE GENEVE. (l55o)

par des mesures indignes du caractère d'un évêque. En effet on avait fait emprisonner un accusé auquel il s'intéressait; à titre de représailles, il fit arrêter deux Genevois sur ses terres de Saint-Claude, et signifia des lettres évocatoires de la cause commencée par les syndics l. On ne s'expliquait guère comment Pierre de la Baume élevait de pareilles difficultés: bientôt on resta convaincu qu'il cherchait à préparer au duc de Savoie un prétexte ou une occasion de reprendre les hostilités ; car on apprit que Charles III réunissait des troupes, et renouvelait les défenses d'apporter des vivres à Genève. Les gentilshommes de la Cuillière de leur côté, redoublaient d'audace, et venaient à tout instant exercer leurs rapines jusque sous les murs de la ville.

La vengeance que Charles III avait tirée de Bonnivard n'avait pas encore assouvi la haine qu'il lui avait vouée. Il avait espéré que le prieur de Saint-Victor, corrigé par une captivité de deux années , ne s'aviserait plus de se mêler aux intérêts nationaux des Genevois. Voyant donc qu'il avait abandonné les débris de ses biens à la cité , qui , pour reconnaître son dévouement , lui fesait une pension 2, le duc profita du moment où il dé-

1 De'libe'ratior.s des 5 et 19 juillet i53o (registres des Conseils), a Outre la pension de trente e'eus que Ton fesait à Bonnivard, parce que le duc s'e'tait empare de tous ses be'ne'fices , il e'tait dans

(l53o) QUATRIÈME EPOQUE. 4.Q

sirait aller voir sa mère à Seyssel, pour lui faire oflrir un sauf-conduit par Bellegarde, ce même gentilhomme qui avait arrêté Lévrier, que le duc voulait faire vidomne , et qui alors était son plénipotentiaire aux conférences de Payerne. Bonnivard entreprit le voyage, mais à peine engagé dans le Jura, il se vit attaqué par des hommes d'armes apostés tout exprès. Il crut d'abord pouvoir se défendre, mais bientôt accablé par le nombre, il fut arrêté et jeté dans un souterrain du château de Chillon, d'où il ne sortit qu'au moment où les Bernois conquirent sa liberté avec le pays de Vaud.

Avant de venir au secours de Genève, sérieusement menacée par le duc, l évêque et les gentilshommes de la Cuillière , les Suisses voulurent tenter une négociation , et, à cet effet, ils envoyèrent à Chambéry Praroman, Guglenberg, Krumenstol, secrétaire, et deux autres ambassadeurs. Ces députés revinrent bientôt à Genève, où ils rapportèrent que le duc était fortement irrité de ce que , lorsque les habitans voyageaient en Savoie , ils mangeaient de la viande le vendredi , et cherchaient à ébranler la foi de ses sujets I: Évi-

un tel état de gêne , que la ville était obligée de payer sa dépense et celle de son domestique , en attendant que Ton avisât à lui faire un meilleur sort (voy. la délibération du kj novembre i52Q,, registres des Conseils).

' Séance des Conseils du 7 août i53o (registres des Conseils).

5o HISTOIRE DE GENEVE. (l55o)

déminent Charles III ne cherchait qu'un prétexte; dès lors il était inutile de négocier plus long-temps. On se prépara à une vigoureuse défense1. Toutefois on n'était pas sans inquiétude du côté des Fribourgeois,, parce qu'on avait acquis la certitude qu'ils venaient de contracter un nouveau traité d'alliance avec le duc. Pour compenser ce qu'on regardait comme un abandon de leur part, on s'empressa de solliciter l'alliance de Zurich qui ne devait se conclure que plus de cinquante ans après2. MM. de Berne, Fribourg et Soleure, réunirent cependant une armée de quatorze mille hommes , qui^ sur les pressantes instances des envoyés Vandelet Lullin, se mirent immédiatement en marche. Déjà les faubourgs Saint- Victor et Saint-Léger avaient été attaqués , et dans une vive escarmouche F ennemi s'était avancé jusqu'à la Corraterie.

Aussi prompts dans leurs expéditions que braves sur le champ de bataille, les alliés, sous les ordres de d'Erlach, de Berne, etdeSchewli, de Fribourg , arrivèrent presque aussitôt à Morges , où

1 Dans le Conseil ge'ne'ral du 27 septembre i55o, on jura de vivre et de mourir pour la patrie , et on de'fendit de sortir de la ville sous peine de la vie et de la confiscation des Liens (registres des Conseils). Le 8 octobre on nomma le syndic Yuillet prevost : on lui donna quatre hommes pour saisir les de'linquans ; on fit faire des potences, etc., etc. (Idem).

2 Voir les procès-verbaux des 9 et i4 septembre i53o (registres des Conseils).

(ï55o) QUATRIÈME EPOQUE. 5ï

ils s'arrêtèrent pour attendre le résultat des démarches que le duc eflrayé ne manquerait pas de faire. Certaine d'être secourue, Genève n'était plus disposée à traiter, et chaque jour au contraire ses troupes fesaient des excursions sur les terres de Savoie. Un jour entr'autres, cent cavaliers de ses compagnies fesaient des vivres à Meyrin, quand ils y furent surpris par huit à neuf cents Savoyards de l'armée du duc, auxquels s'étaient joints une centaine de Bourguignons, enrôlés par Pierre de la Baume. Le courage des Genevois s'accrut avec le danger ; au lieu de fuir, ils firent bonne contenance , et se battirent si bien qu'ils laissèrent quatre-vingts ennemis sur le carreau, et se firent jour à travers leurs rangs dispersés. Ils ne perdirent qu'un seul homme dans ce brillant fait d armes V Peu de jours après, la ville reçut dans ses murs l'armée suisse à laquelle on s'empressa de faire l'accueil le plus cordial 2. Les gentilshommes de la Cuillière n'avaient pas eu de même à se féliciter du passage des Bernois et des Fribourgeois ; car ces seigneurs brouillons , signalés aux troupes suisses comme les adversaires les plus acharnés de

1 Ce fait d'armes eut lieu le 8 octobre i53o (registres des Conseils, de Grenus, Flournois, Lévrier).

2 Cependant vu la pauvreté de la ville , qui ne pouvait payer et nourrir long-temps i4>ooo hommes, on pria les alliés d'aller vivre bientôt sur les terres du duc, ce qu'ils promirent ^registres desConseils).

52 HISTOIRE DE GENEVE. (l53o)

leurs alliés, virent leurs châteaux rasés et leurs terres dévastées. Ce désastre porta un coup terrible à leur parti. Il ne s'en releva jamais entièrement.

La guerre, déclarée entre Genève et le duc de Savoie, émut tous les cantons. D'un côté Berne, Fribourg et Soleure y prenaient une part active ; de l'autre Zurich, Baie, Schaffhouse, Yallais, Lucerne, Uri, Unterwald, Glaris et Schwytz ly dont les volontaires grossissaient l'armée auxiliaire, s'entremettaient pour éviter une collision trop violente. Sur la sollicitation de ces derniers, on ouvrit des conférences à Saint-Julien. Le duc bornait ses prétentions du moment au rétablissement du vidomnat et à la faculté de séjourner à Genève quand bon lui semblerait. La cité, au contraire , ne voulait en aucune façon consentir au ré tablissement d' une charge avantageuse men t remplacée , non plus qu'à une prérogative qui était un acheminement à toutes les usurpations 2. On ne put pas s'entendre sur les bases d'un arrangement définitif, mais on réussit à conclure une trêve que le duc ni les Genevois ne pouvaient rompre sans encourir, le premier la perte du pays de Vaud,

1 Ces de'putations arrivèrent à Genève les 11 et 12 octobre i53o (registres des Conseils, Rocea, Leclerc).

a Dans la séance du grand Conseil du 16 octobre on résolut d'abandonner plutôt la ville que de laisser re'tablir le vidomnat (registres des Conseils).

(l53o) QUATRIÈME EPOQUE. 53

les autres la rupture de l'alliance avec Berne et Fribourg. Les différends furent ensuite renvoyés à la Diète de Payerne.

Charles III n'avait pas pu faire autrement que de consentir à la trêve , parce qu'il était important pour lui de ne pas avoir sur les bras une armée de quatorze mille Suisses, pendant qu'il n'avait lui-même que quelques mille hommes mal disciplinés. Il ne continua pas moins ses préparatifs ; son frère , devenu duc de Nemours , réunissait dix mille lansquenets à Montbeillard , et les gentilshommes de la Cuillière cherchaient par le pillage et la dévastation à se refaire de la perte de leurs châteaux.

Pendant les premières négociations de Payerne, les arbitres du duc et ceux de Berne et de Fribourg ne s'étant pas trouvés d'accord, on avait élu le comte de Gryère pensionnaire de Charles III , et celui-ci avait résolu toutes les questions en faveur de son protecteur. Cette sentence n était pas soutenable , puisque le duc y avait figuré comme juge et partie, aussi ne Finvoqua-t-il que faiblement. Dans le cours des conférences , les députés de Genève eurent assez d'habileté pour s'apercevoir que , s'ils se prêtaient à une transaction , leurs intérêts pourraient en souffrir, tandis qu'ils ne doutaient pas de l'exacte impartialité de MM. des ligues , s'ils étaient appelés à prononeer comme ju-

5/j HISTOIRE DR GEISfÈviî. (l55o)

ffes et suivant la rigueur du droit. Forts de leur bon droit, ils demandèrent une sentence et non pas un accord. Tel n'était pas l'intérêt de Charles IIÏ. Il le sentait si bien qu'il fit agir Pierre de la Baume auprès de Charles-Quint, afin que cet empereur, qui était son beau-frère, se proposât pour arbitre ou évoquât d'autorité la connaissance de ces querelles.

Charles -Quint avait renouvelé, en faveur de Charles 111, la concession du vicariat de l'empire, dès lcrs son opinion ne pouvait être incertaine. On sait que ce souverain , jaloux de sa puissance, ne négligeait aucune occasion d'en étendre l'exercice. En conséquence il écrivit aux Conseils et à la cité des lettres où il demandait à juger la cause. Pierre de la Baume fit remettre ces lettres aux syndics. Le piège était trop grossier pour que les Genevois y fussent pris. On n'hésita pas à répondre à Charles-Quint qu'on ne pouvait enlever aux Suisses une cause qui leur était soumise depuis long-temps. Toutefois on lui écrivit dans des termes respectueux, sans néanmoins adopter la qualification de sujets. Cette lettre honore les Conseils , et donne une haute idée de leur fermeté et de leur habileté politique •.

1 Lalettre de Charles V était date'e d'Augbourg, du 18 novembre i53o. L'empereur terminait ainsi sa lettre : « Ferons entendre k à Tamyabilile d'entre vous, et à l'appoinetcment des devant

(l53o) QUATRIÈME EPOQUE. 55

Depuis près de deux années , les difficultés qui divisaient le due , l'évèque et la cité, étaient débattues devant MM. des ligues. 11 n'était plus question de la sentence du comte de Gryère, et les préliminaires de Saint-Julien n'empêchaient pas un seul des inconvéniens de l'état de guerre. Les efforts tentés par les Bernois et les Fribourgeois ,

« dicts différends, de mode que ce sera au bien et repos de toutes ce les partis, et cognoilrés le désir et affections qu'avons que nos « vassauiv et subjects vivent et demeurent en paix , amictié et ce concorde , et nous faictes sur ce réponse. A tout chers et féaulx « notre seigneur soit garde de vous. » (Archives).

Voici quelques passages de la réponse qu'avait re'dige'e Benoît Genoux, et qui fut adoptée sauf la qualité de sujets qu'il avait mise avant les signatures: « Votre sacrée majesté de sa grâce nous (f a ces jours envoyé des lettres pour desvoir céder auicuns diffé-

« rents semblablement envoyer par devers votre majesté de

« nos gens instruicts, et ayant charge corresjiondante. Sérénissime ce prince , il y a bonne pièce que pour l'entre lénement du bien , « auctorité, jurisdiction et franchise de notre redoubté prince et « de la cité de Genefve, avons supporté, par beaucoup de mocf lestes, revenans du côté de l'illustre duc, grands charges, frais « et dangiers de personnes ; et comme naguères fussions circuis de « gens d'armes ses subjects et oultrageusement assaillis , et toutece fois par le vouloir de Dieu et le bon et honneste secours des ce magnifiques seigneurs /.le Berne et de Fribourg, préservés de ce cette entreprise que pfustôt seroic attédiant à votre Excellence ce la réciter. Nous avons été d'accord, pourchassant ledict illustre

ce duc de demourer desdicts différens et oultrages a la cognois-

ce sance des cxcellens MM. des ligues ne savons bonnement

ce comment voire ordre pourrions accomplir, etc., etc. »

ce De Genefve , ce 9e de dexembre i55o.

« Vos très-humbles et très-obéissants , les Sindicqties , « petit et grand Conseil de la cité de Genefve. »

(Archives) .

56 HISTOIRE DE GENEVE. (l53o)

pour amener les Genevois à se soumettre , avaient été sans résultat ; il n'était donc plus permis aux Suisses, choisis pour juges par toutes les parties, de différer plus long-temps la prononciation de leur sentence. Ils la rendirent en effet , et avec une impartialité remarquable. Ils reconnurent d'abord que les Genevois n'étaient pas sujets du duc de Savoie ; ils déclarèrent que le vidomnat devait lui rester, sauf les droits de l'évêque ; ils maintinrent irrévocablement le traité de combourgeoisie entre les trois villes, et comme Charles III, s'il n'avait pris une part ostensible aux attaques des gentilshommes de la Cuillière , les avait du moins encouragées et souffertes, ils le condamnèrent à payer sept mille écus à chacune des villes de Berne , de Fribourg et de Genève. Ils laissèrent Bonnivard en prison et les Mammelus en exil l.

Charles III s'accommoda fort bien de la clause qui lui rendait le vidomnat, et il s'empressa d'en profiter en envoyant à Genève un officier chargé de cet emploi ; mais on prétendit avec raison que l'exécution de la sentence ne devait pas être divisée, et qu'il n'y avait pas lieu à recevoir le vidomne, tant qu'au préalable le duc n'aurait pas payé les sept mille écus alloués à la ville par la sentence , en dédommagement des pertes énormes

1 La sentence de Payerne ft*t rendue le 21 décembre i53o (G au-, tier, Spon, Bonnivard).

(l55l) QUATRIÈME EPOQUE. 5j

qu'elle avait éprouvées. Ne retirant pas d'argent de ce côté, on se vit forcé d'épuiser les ressources que les désastres de la guerre avaient laissées ; mais la vente de l'argenterie des églises et des couvens ne suffît pas pour acquitter les sommes considérables qu'on devait en Suisse, et l'on fut obligé d'envoyer Besançon Hugues, Ami Girard et J. Lullin à Baie , où ils devaient chercher à emprunter quelques milliers d'écus. De là ils devaient se rendre à la Diète de Bade et y retirer l'expédition de la sentence de Payerne1. Tant de soins n'étaient pas inutiles, car le duc de Savoie avait envoyé des ambassadeurs à Bade , afin de faire interpréter à son gré quelques clauses de cette sentence. Ce prince voulait faire révoquer d'abord l'article par lequel il était condamné à payer les sept mille écus, et se faire dégager ensuite de l'éventualité de la perte de son pays de Vaud , dans le cas où il n'exécuterait pas la sentence. Sans faire de démarche officielle à ce sujet , Besançon négocia si habilement^ qu'il obtint l'expédition de l'arrêt de Payerne sans modifications. Les députés de Baie, ayant eu occasion de rencontrer ceux de Genève , leur firent une brillante réception, et leur offrirent de faire entre leurs deux villes un traité pareil à celui de Berne , Fribourg et Genève 2.

' Délibération du 17 janvier i55i (registres des Conseils, Flournois, Leclerc).

a Tous ces de'tails sent extraits du rapport fait par les ambassa-

58 HISTOIRE DE GENEVE. (l55l)

Le traité de combourgeoisie , objet de tant de différends, n'avait été contracté que pour cinq années. Par une singulière coïncidence , il se trouva n'être définitivement confirmé qu'au moment où il expirait. Il fut renouvelé sans peine et consacré avec pompe par la solennité du serment dans les trois villes1.

Quelques désordres intérieurs affligèrent Genève à la suite des dangers sans nombre auxquels elle venait d'être exposée. D'un côté le vieux Besançon Hugues, idole de la population, était devenu l'objet de la jalousie des syndics , qui le voyaient avec peine investi d'une grande autorité comme abbé ou capitaine-général , élu par une assemblée générale tenue au couvent de Rive2. D'autre part, on

(leurs à la séance du Conseil du 16 février. Les intrigues du duc de Savoie m'ont paru devoir être signalées avec d'autant plus de soin qu'elles servent à faire mieux connaître tous les obstacles qu'avaient à vaincre nos ambassadeurs. Ceux-ci avaient si peu de ressources pécuniaires, que le rapport qu'ils firent nous révèle que Besançon, le principal d'entre eux, fut arrêté à Lausanne par l bôte chez lequel ils ne pouvaient pas entièrement payer leur dépense. Besancon s'était complètement ruiné au service de sa patrie. J'ai voulu aussi relever ces nouveaux détails, puisés dans le registre original et dans Flournois, parce que M. de Grenus, qui rapporte le procès- verbal de cette séance, n'en donne que la première et la dernière phrase.

1 Le serinent fut prêté à Fribourg le 5 mars i53i, à Berne le 5 et le 6, à Genève eu présence de Mullineu et Stiïrler de Berne et de Brandembourg , et de Guglemberg de Fribourg (registres des Conseils).

2 Le 19 février les citoyens et bourgeois, rassembles au couvent de Rive au sou du tambour et de la trompette , élisent Besançon

(l55l) QUATKIOIK ÉPOQUE. 5(J

avait résolu de chasser de la ville tous ceux qui s'en étaient absentés pendant la guerre1» Enfin le vicaire et F officiai disputaient au lieutenant la connaissance des causes civiles2. Toutefois ces élémens de discorde furent bientôt dissipés, à la nouvelle des préparatifs du duc de Savoie qui semblait vouloir rouvrir la campagne. La plupart des bourgeois exclus furent réintégrés moyennant de fortes amendes , le Conseil général confirma l'élection de Besançon Hugues, et refusa la démission que les syndics offraient par dépit, et le vicaire, effrayé des injonctions du Conseil laissa le nouveau tribunal administrer la justice. Les soupçons qu'on avait cherché à élever sur le désintéressement politique de Besançon Hugues ne tardèrent pas non plus à se dissiper; car pour ne pas leur laisser de prétexte^ ce vénérable fondateur de l'indépendance de Genève se démit de tous ses offices , même de celui de capitaine-général, et renonça désormais à toute part à la direction des affaires de l'état3.

abbé. Les syndics convoquent le Conseil ge'ne'ral pour le lendemain. Ce jour ils offrent de ce'der la place , et de'posent leurs bâtons. Besançon parle au nom des citoyens , et on résout que les syndics reprendront leurs insignes, que Besançon restera abbe', et Dadaz son lieutenant (registres des Conseils, Flournois).

1 Délibération du 20 mars i53i (registres des Conseils).

2 Délibérations des 20 janvier et 28 février i53i (registres des Conseils).

3 Dans la séance du 20 août i53i , Besançon représenta qu'à cause de son grrand acre, du délabrement de sa fortune et des soins

60 HISTOIRE DE GENEVE. (l55l)

Cependant un orage terrible semblait menacer Genève. Charles III, suivi d'une foule de gentilshommes et d'une puissante armée, s'approchait de ses murs. Les Conseils se réunissaient à tout instant, on réparait les fortifications, on achetait des armes , on s'exerçait aux travaux de défense d'une place assiégée, et la ville présentait plutôt l'aspect d'un camp que d'une cité. Les intentions du duc étaient manifestes , et le succès lui paraissait assuré. En effet il était parvenu à décider les Bernois à souscrire à un traité pareil à celui que les Fribourgeois avaient consenti avec lui il y avait quelques mois. Il avait aussi perauadé à ces deux villes qu'il y aurait avantage pour elles à rompre celui qui les alliait à Genève; car le secours qu'elles pouvaient en espérer dans l'occasion ne pouvait entrer en parallèle avec les ressources qu'il avait à leur offrir. Il s'arrangea donc de manière à se trouver à Gex avec ses troupes , au moment où les députés de Berne et de Fribourg arriveraient à Genève pour exiger impérieusement la rupture de la combourgeoisie. On conçoit que, serrée de près par son ennemi , et à la veille d'être abandonnée par ses alliés , Genève se trouvait à deux doigts de sa perte. Qu'on ne désespère pas de

à donner à sa famille il de'sirait se de'mettre de tous ses ofliccs. J. Philippe le remplaça comme capitaiue-géne'ral (registres des Conseils, de Grenus).

(l532) QUATRIÈME EPOQUE. Gl

son salut ! il est sous la sauvegarde de la fermeté des citoyens, et de l'inébranlable fidélité des Suisses à leur serment. Heureusement pour les Genevois ils avaient à débattre leurs intérêts avec des ambassadeurs sans arrière-pensée. C'était de la diplomatie populaire , et non pas de la diplomatie machiavélique,, telle que l'ont faite depuis, la civilisation des cours et le despotisme des rois.

Avant que les envoyés de Berne et de Fribourpfussent arrivés , deux résolutions importantes avaient été prises. Par la première tous les citoyens avaient juré de défendre la ville jusqu'à la mort; par la seconde il avait été irrévocablement arrêté de ne jamais se départir de la sentence de Payerne. Dès lors leur mission devait rester sans résultat. En effet Sébastien de Diesbach, et deux autres ambassadeurs de Berne , trouvèrent le petit Conseil fort mal disposé à accueillir les propositions qu'ils venaient présenter à Genève. Vainement exposèrent-ils que leur ville ne pourrait fournir aucun secours en cas de guerre, vainement s'étudièrentils à exagérer la puissance du duc de Savoie , les syndics restèrent inaccessibles à leurs prières et à leurs menaces. Devant le grand Conseil, ils ne furent pas plus heureux ; ils voulurent tenter une troisième fois l'épreuve devant le Conseil général; mais ils purent juger, à l'énergique expression de la volonté de tous, que rien ne déciderait les Ge-

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nevois à renoncer jamais à un traité qui seul les avait sauvés et seul devait les sauver encore. « Quelles difficultés, leur répondit-on, avons-nous (( à concilier avec le duc de Savoie ? A Payerne « tout a été réglé. Avec la grâce de Dieu nous (( paierons ce que nous devons , nous sommes (< prêts à vivre en paix avec ses sujets nos voisins. (( Nos seigneurs des ligues ont reconnu nos droits, « il est ainsi 9 nous ne voulons faire autre , et pluk tôt mourir. » Les ambassadeurs furent si peu satisfaits de cette réponse, aussi prudente qu'elle était digne et ferme, qu'ils répliquèrent aigrement: « Eh bien ! nous le rapporterons à nos seigneurs et « supérieurs ; par Dieu î ils feront ce qu'il leur « plaira *. »

Plus les envoyés de Berne avaient mis d'obstination à vouloir obtenir l'adhésion de la cité aux articles de paix qu'ils proposaient, plus le peuple avait déployé d'énergie. Chacun s'empressait de se rendre aux fréquentes réunions du Conseil général , dans lesquelles on jurait avec enthousiasme de ne jamais céder2, et le moindre citoyen prenait

1 Ces délibérations eurent lieu les 7, 8 et 9 janvier i532 (registres des Conseils).

2 Le 2 janvier i552 les chefs de famille, assemblés à 7 heures du soir, jurent d'être loyaux à la ville , et de ne jamais renoncer à la bourgeoisie , à l'arrêt de Saint-Julien et à ta sentence de Payerne. Le 4 février serment de tout le peuple, qui promet, en levant les mains, de garder la bourgeoisie et les edils (registres des Conseils).

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part aux grands travaux entrepris pour mettre la ville en état de défense x. Les magistrats secondaient l'élan général. Que de progrès avaient fait l'esprit public et l'amour de l'indépendance et de la liberté depuis cette époque peu éloignée, depuis cette nuit fatale de 1D19 , pendant laquelle la trahison , divisant les Conseils et les citoyens, vendait à Charles III les clés de la cité, et livrait la tête des meilleurs citoyens à leurs bourreaux !

Bien que la triple réponse des Conseils leur laissât peu d'espoir de réussir jamais , rien n'ayant pu changer les dispositions des Genevois, les ambassadeurs bernois revinrent à la charge peu de jours après , appuyés de quatre ambassadeurs de Fribourg. Ils pensaient que l'on se déciderait à se soumettre à leur volonté quand on verrait que l'on ne devait pas attendre de secours d'aucune des deux villes alliées. Les deux députations réunies se présentèrent d'abord au Conseil des Deux- Cents qui se référa aux précédentes résolutions. Le lendemain ils parurent devant le Conseil général. A peine avaient-ils commencé à lire leurs propositions, que de violens murmures vinrent témoigner du mécontentement de l'assemblée. Toutefois le peuple, écoutant la voix de ses magistrats,

1 C'est à cette époque que l'on continua les fortifications du côté* de Saint-Gervais en abattant les maisons qui étaient derrière cette église.

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se calma et consentit à les écouter. Ils exposèrent donc que le duc était prêt à faire la guerre à Genève : que dans ce cas les Suisses ne consentiraient à fournir des secours que lorsque cette ville leur aurait payé ce qu'elle leur devait. Les députés de Berne affirmaient que , si Ton ne consentait pas à la transaction , ils renverraient les lettres de combourgeoisie et les feraient annuler judiciairement. Ces menaces furent loin de produire l'effet que les envoyés s'en étaient promis l, et ils se virent forcés d'aller apprendre au duc de [Savoie et aux deux villes que leurs efforts étaient inutiles.

Hâtons-nous d'ajouter que le langage des Bernois et des Fribourgeois pouvait bien rentrer dans leur politique et dans leurs intérêts ; mais que , dans aucun cas , ils n'eussent failli à leurs engagemens. Ils sollicitaient la renonciation au traité de combourgeoisie , mais ils ne conçurent pas la pensée de le rompre tous seuls. Aussi quelle influence immense n'exerça pas le sublime entêtement des Genevois dans cette occasion solennelle. Leur avenir politique en dépendait. Ils eurent le

' Les délibérations eurent lieu pour le Conseil des Deux-Cents le 7 lévrier i532, et le lendemain 8 pour le Conseil géue'ral (registres des Conseils, de Grenus).

Le 2i mai suivant, comme Ton ne portait plus devant le tribunal de Toflicial les appels de celui du lieutenant, on chargea deux conseillers du Conseil des Deux-Cents, deux autres du Conseil ordinaire et les syndics de juger ces appels {Ibid.).

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bon esprit de bien juger, et le danger qu'ils couraient, et le véritable caractère de leurs alliés. A quoi leur eût servi le refus de renoncer au traité de i526 si les Suisses eussent été moins esclaves de leur serment1? Ces hommes se connaissaient bien , et devaient s'estimer au travers de tous ces démêlés que leur suscitaient un prince absolu et un évêque astucieux. Dans leur sein battaient également des cœurs républicains, qui établissaient entre eux des rapports et des sympathies que les siècles postérieurs viendront nous révéler.

Depuis cette dernière tentative , Berne et Fribourg n'essayèrent plus d'annuler le traité^ et se montrèrent au contraire toujours prêtes à l'exécuter. Charles III le jugea bien ainsi; car il redouta les dangers d'une guerre générale contre les Suisses s'il attaquait Genève , et, renonçant à son projet, il se retira en Piémont où de nouveaux mécomptes l'attendaient. La cité devait espérer des jours de tranquillité après d'aussi longues agitations. Mais le mouvement imprimé aux peuples, et qui venait de renverser les institutions politiques , allait ébranler la foi catholique et le trône

' Il faut dire , à la louange des Genevois , que dans ce moment même, où ils e'taient le plus en danger, ils envoyèrent à Berne et à Fribourg les secours en hommes que ces villes leur deman^ dèrent. Yoir les délibérations des Conseils des 12 avril, 12 et i3 octobre i53i (registres des Conseils).

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du successeur de Pierre. De long-temps encore Genève ne recouvrera ce repos nécessaire aux développemens de l'industrie et des arts, et aux progrès des lumières.

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