CHAPITRE II
Premières lueurs de la re'formalion.
Au sein de l'Europe agitée par des guerres presque continuelles, en proie à une démoralisation repoussante, mais déjà éclairée par ses malheurs, dominait encore le catholicisme. Non plus cette religion simple et touchante des premiers apôtres, méprisant les richesses, secourable au pauvre et à l'opprimé, corrigeant le riche et l'orgueilleux oppresseur, pratiquant la vertu et vivant dans l'humilité; mais la foi romaine, arbitre prétendu du sort des peuples et des rois, fi ère de ses cérémonies théâtrales, noyant sa morale sublime dans le dogme et les fantastiques créations des scolastes, élevant des milliers d'autels autour de celui du Rédempteur, et dont les ministres , depuis le successeur de Pierre jusqu'au moine le plus infime , se fesaient remarquer au milieu de tous par leur ambition, leur avarice, leur despotisme et le débordement de leurs mœurs.
Les peuples ne sont pas impunément les témoins
68 HISTOIRE DR GENEVE. (l532)
de faits qui leur montrent les représentans de la Divinité , hideusement chargés de toutes les faiblesses humaines. A Rome on a vu trois papes se disputer à la fois la thiare^ soulever des nations et des armées les unes contre les autres, lancer aveuglément les interdits et les excommunications. A Genève trois évêques ont attaqué le siège épiscopal avec le même acharnement, et nous l'avons vu successivement occupé par des hommes immoraux, astucieux , avares et cruels. Le clergé genevois ne se recommandait pas davantage par les vertus. Fier de ses prérogatives, il vivait dans la luxure et l'oisiveté, percevant sur les sueurs du pauvre le tribut destiné à l'enrichir; il se refusait à supporter les charges de l'état, assurait l'impunité aux crimes de ses membres, et fesait surnager ses richesses et son bien-être dans le naufrage des biens de la cité. Encore si , dans les grands dangers, on eût été assuré de trouver auprès de Févêque ou des prêtres un appui contre les ennemis extérieurs ou des consolations spirituelles dans les grands désastres ! Cependant le siège épiscopal était debout; le clergé, morigéné par quelques leçons brutales, payait certaines charges, et jetait sa pelletée de terre aux travaux de défense de la ville. A ce prix on lui passait la débauche et la fortune ; mais on ne le respectait plus, et dès lors on pouvait prédire que sa chute était prochaine.
(l522) QUATRIEME EPOQUE. G(J
Une puissance toute morale ne peut se soutenir quand elle est tombée dans la déconsidération , et qu'elle a faussé sa mission en pratiquant les vices et les crimes au lieu des vertus.
Il fallait toutefois, pour amener une réforme devenue imminente et nécessaire, la réunion de deux circonstances. Il fallait qu'une occasion favorable se présentât, et qu'il se rencontrât un grand génie qui osât attaquer la papauté corps à corps, défier ses foudres, ses bùcbers et ses poignards, et jeter les fondemens d'un nouveau culte. Hors de ce concours le catbolicisme eût triompbé ; car à défaut d'un digne apôtre les événemens favorables se réalisent sans profit, et si le temps n'est pas venu, les plus grands génies périssent immolés par ceux qui ne les comprennent pas.
Déjà dans des temps plus reculés la suprématie de la cour de Rome avait souvent été attaquée ou par des sectes religieuses, ou par la puissance temporelle des rois ou des empereurs, que les papes fesaient trembler sur leurs trônes. Vers la fin du 8me siècle l'arianisme essaya d'élever son autel, et dans les premiers momens il eut assez de succès. Cette croyance eut des prosélytes à Genève, principalement sous les évêques Nicéphore , Tbéolaste, Hormisda, Frater et Pallascus. Cependant les masses ne furent point entraînées dans le nouveau culte. Le joug de la cour de Rome n'était pas
70 HISTOIRE DE GENEVE. (l532)
devenu insupportable : on ne persécuta pas les Ariens, et ils ne tardèrent pas à tomber dans F oubli, eux et leurs doctrines. Plus tard vinrent les Iconoclastes, dont les excès effrayèrent l'Europe catholique ; on les combattit avec avantage en les signalant comme des hommes avides de pillage et de destruction : et ce reproche était parfois fondé, car ils comptaient dans leurs rangs beaucoup de gens qui cherchaient à mettre à profit le sac des églises. Ils soulevèrent d'ailleurs tous ceux qui avaient quelque vénération pour les saints. Leurs moyens violens étaient un gage de leur défaite. En effet, en matière de croyance religieuse , avant de porter les mains sur les objets dépendans d'un culte public, il faut détruire moralement le respect qu'on lui porte, ou bien attendre que le peuple l'ait d'avance repoussé.
Vers le milieu du i2me siècle s'élevèrent les Cathares et les Vaudois. Ces derniers, plus connus dans l'histoire sous le nom d'Albigeois, voulurent ramener le culte catholique à sa simplicité primitive. Le Saint-Siège, tout puissant alors, appela les princes voisins à une croisade contre eux. Des milliers de victimes périrent à cette époque , sans que pour cela la secte fût détruite. Les malheureux Albigeois échappés au massacre se réfugièrent en Lombardie, où ils fondèrent une église qu'ils nommèrent Française, et qui existait encore
(l532) QUATRIÈME EPOQUE. 71
au moment où éclata la révolution de 178g. Genève fournit dans le temps quelques hommes pour se joindre aux croisés qui allaient exterminer les Y au dois.
Jean IIus eut aussi son tour; mais lui-même et son parti furent encore écrasés par la puissance de Rome, et il ne resta d'eux que l'institution des Communes fraternelles , qui se rattachèrent à leurs principes. Celles-ci ont été remplacées par les associations des frères Moraves ou Hernuthers, qui fleurissent de nos jours à Zeist en Hollande et dans la haute Lusace. Jean Hus et Savonaroie périssant dans les flammes, et le résultat des conciles de Kosnits et de Bàle prouvèrent que l'Europe n'était pas encore mûre pour la réformation. Cependant de toute part se répandaient avec rapidité des écrits satiriques qui couvraient de ridicule le papisme et ses ministres. Reuchlin, Erasme, Reineck et Huttin usèrent de cette arme avec succès pour attaquer indirectement un ennemi qu'il était trop dangereux d'aborder de front.
Si ces premiers coups, portés à la suprématie de la papauté par les sectes réformatrices , ne la renversèrent pas, ils l'ébranlèrent. Les souverains, de leur côté , osèrent souvent se révolter contre ses décrets dont un usage trop répété, et souvent injuste, fit bientôt mépriser l'autorité. Nous avons vu des comtes de Genevois afficher la même au-
72 HISTOIRE DE GENEVE. (l532)
dace, et maintenir leurs usurpations en dépit des foudres du Vatican.
Au commencement du i6me siècle, comme nous l'avons dit, les choses étaient on ne peut mieux disposées pour une réforme. Les peuples se riaient des menaces de la cour de Rome ; le lien moral était détruit; et celui qui tenait encore au pouvoir temporel du pontife se trouvait si relâché^ qu'il semblait facile à rompre. Une seule chose restait dans toute son intégrité,, c'était l'orgueil du Saint- Siège , c'était ses prétentions dominatrices. On voit qu'il ne manquait qu'une occasion, c'est-àdire un de ces événemens qui, en froissant tous les intérêts, appellent toutes les résistances.
Si l'on consulte l'histoire des peuples, on y verra que la plupart des révolutions politiques ont éclaté à la suite d'embarras financiers. Tel citoyen qui resterait indifférent aux discussions de principes, est le premier à se révolter s'il s'agit d'un impôt onéreux; alors il raisonne, critique et court aux armes pour peu qu'il y soit poussé par un chef habile ou par une imprudente agression. Les choses étaient dans cet état quand la cour de Rome, tombée au dernier degré de l'échelle du discrédit moral , eut besoin de refaire ses trésors épuisés. Léon X occupait le siège. Ce pape possédait des qualités qui eussent fait honneur au chef temporel d'une monarchie absolue. Ami du luxe et des arts,
il récompensait avec magnificence tous les hommes de génie. Alexandre VI et Jules II avaient dissipé les finances papales , ses libéralités avaient fait le reste , de sorte que , pour satisfaire à ses goûts, pour dominer avec éclat, et pour laisser, par l'achèvement de sa magnifique basilique de Saint-Pierre, un monument destiné à perpétuer sa mémoire, Léon X appela à son aide le commerce des indulgences, ressource féconde, souvent employée par ses prédécesseurs.
On publie la bulle du souverain pontife , qui annonçait à la chrétienté des indulgences plénières , et soudain partent, dans toutes les directions, des moines qui vont exploiter cette mine, jadis intarissable. Écoutez ces courtiers impudens de pardons spirituels! A les entendre, moyennant une légère somme, le fidèle peut racheter ses propres péchés et ceux de ses descendans pendant plusieurs siècles! « Dès que l'argent sonne, disaient-ils, les « ames pour lesquelles on achète des indulgences « s'échappent des tourmens de l'enfer pour aller « goûter les joies du paradis. Il n'est pas de crime « qu'elles n'effacent1 ! » C'est ainsi que le dominicain Tetzel et ses dignes émules prêchaient en Saxe sous la haute direction de l'électeur de Mayence, archevêque de Magdebourg. Le peuple, séduit par les extravagantes promesses de ces mission-
' Chemnits. Examen du Concile de Trente.
74 HISTOIRE DE GENEVE. (l532)
naires, courait emplir leur caisse ^ et ceux-ci dissipaient en excès dégoûtans une partie du produit de ce scandaleux trafic. Les hommes raisonnables, révoltés de pareils abus, ne manquaient pas de faire apercevoir à tous les turpitudes de ceux qui se disaient les apôtres du salut des hommes.
Cependant vivait à Wittemberg un professeur puissant de raison, de fermeté, d'instruction, de résolution et d'éloquence. C'était Martin Luther, que Frédéric, électeur de Saxe, venait déplacer à la tête de l'université qu il avait fondée. Luther avait jugé du premier coup d'œil l'odieux du nouvel impôt et l'avantage inappréciable que pouvait assurer à un génie réformateur la révélation et la critique publique des turpitudes du marché aux indulgences. Il monta en chaire , et tonna de toute la puissance de sa conviction contre les doctrines de Rome et la honteuse conduite de ses délégués1. Il alla même jusqu'à contester l'autorité
1 Fra Paolo , Guichardin , Hume , Bossuet et Voltaire , ont donne' une cause abjecte et fausse au zèle anti-papiste de Martin Luther. Ils ont avance' qu'il ne s'était soulevé contre l'autorité de Rome que parce que Léon X n'avait pas confie' à Tordre des Augustins, auquel il appartenait, la vente des indulgences. Deux raisons, données par Palavicini , Madame , Robertson , Seckendorf, Lenfant et Chais, réfutent victorieusement cette opinion. En effet, deux ans avant la publication de la bulle des indulgences, Luther avait professé des doctrines ennemies de l'ultramonianisme ; ensuite les papes n'avaient pas l'habitude de confier aux Augustins l'exploitation de ce commerce.
(l55?,) QUATRIÈME EPOQUE. 7 5
du pape. Le succès de ses prédications lut immense. Aussi ne tarda-t-il pas à lancer des thèses, où il formulait ses doctrines, en offrant de les soutenir dans une discussion publique avec qui voudrait accepter le défi. Ce premier manifeste de luthérianisme resta sans contradictions, et se répandit avec une rapidité effrayante pour le siège apostolique. Ainsi encouragé, Luther continua ses hardies prédications, et, l'Évangile à la main, il y ramenait le christianisme à l'austère et sublime simplicité de son origine.
Léon X , qui jusque-là avait espéré que la doctrine de Luther aurait bientôt le sort de celles qui l'avaient précédée , effrayé de ses progrès , lança contre lui une bulle d'excommunication, et fit brûler ses thèses. Luther ne se découragea pas. De son côté il brûla la bulle du pape à Wittemberg , et, poursuivant l'examen des dogmes du catholicisme, il proclama la suppression des vœux monastiques, le mariage des prêtres, la communion sous les deux espèces et l'abolition du culte des images. Charles-Quint, prince trop éclairé pour épouser par conviction la querelle de Rome , crut cependant devoir céder aux pressantes sollicitations des légats , en citant Luther devant la Diète impériale de Worms , à l'effet d'y rendre compte de ses prédications. Celui-ci n'hésita pas à s'y rendre, malgré les déplorables souvenirs du supplice
76 HISTOIRE DE GENÈVE. (l532)
de JeanHus. Son entrée à Worms fut un véritable triomphe. Fidèle à l'apostolat qu'il s'était donné, il soutint ses opinions et se retira. Les légats conseillaient de se défaire de lui; mais Charles-Quint, par respect pour sa parole impériale , engagée par le sauf-conduit accordé à Luther, peut-être aussi par la crainte de soulever le peuple dont il était l'idole, le laissa libre de revenir à Wittemberg. Peu rassuré sur l'avenir, l'électeur de Saxe, Frédéric , lui donna un asile secret dans son château de Wartbourg , où il put braver dans la retraite l'édit impérial, qui le privait de tous ses privilèges et le mettait hors la loi.
A côté de Luther se distinguaient deux de ses disciples, d'un caractère tout-à-fait différent. C'étaient Carlostad etMélanchton. Le premier profita de l'exil de son maître pour se livrer aux excès d'un zèle bouillant , mais peu éclairé; ambitieux et imprudent, il souleva les masses, qui, dociles à sa voix , renouvelèrent les dévastations des Iconoclastes. Il ne fallut rien moins que le retour de Luther pour rétablir l'ordre et rattacher Frédéric à la ré formation. Carlostad vaincu se jeta dans la secte des anabaptistes; plus tard il se rallia à Zwingli. Il finit par tomber dans le mépris et mourut dans la misère. Toutefois Carlostad osa le premier se marier en dépit des canons. Il mit ainsi le précepte de Luther en pratique; celui-ci ne tarda
pas à l'imiter1. Le second disciple de Luther était Mélanchton. Il écrivait comme Érasme , et prêchait avec une onction toute évangélique les principes d'une morale douce , tolérante et communicative. L'étude et la bonté de son caractère le rendirent, sous plus d'un rapport, le rival heu-^ reux de son maître. Il y aurait injustice à ne pas lui attribuer une part honorable dans le succès de la ré formation. .
Dès que les mariages de Luther et de Carlostad furent connus, la cour de Rome se récria contre l'audace insigne des nouveaux sectaires; mais tous ceux qui se marièrent à cette époque, et qui étaient dans les ordres , répondirent par la pratique des vertus domestiques aux reproches des catholiques. N'était-ce pas un argument sans réplique auprès d'ecclésiastiques qui, dégoûtans de luxure et d'immoralité^ criaient au scandale à l'aspect du mariage que la loi du Christ n'avait point interdit.
Cependant une multitude de sectes étaient nées dans les différens états de l'Allemagne. La guerre civile s'était allumée^ et Adrien VI , à son avènement au pontificat, trouva la réforme déjà bien puissante. Son premier pas dans la carrière fut une naïveté impolitique. En effet, il répondit à la re-
1 Luther se maria le i5 juin i525 avec Catherine de Bore, religieuse du monastère de Nimptschen. Il avait 45 ans. Devenu bientôt veuf, il ne se remaria pas.
7$ HISTOIRE DE GENEVE. (l552)
quête de la Diète de Nuremberg , dite la liste des cent griefs , par une bulle qui convenait de la démoralisation du clergé , tout en blâmant les opinions des réformateurs. Charles V avait paru, dans unepremière Diète qu'il réunit à Spire, pour y traiter des affaires de la religion, embrasser, sinon ouvertement , du moins par voie de tolérance , la cause des nouveaux apôtres. Malgré cesprécédens, ce prince, qui aurait pu , en se fesant le protecteur de la réforme, rendre tout son éclat à l'empire d'Occident et l'affranchir du joug des successeurs de Pierre, s'engagea dans une voie toute contraire. Il réunit une nouvelle Diète à Spire \ et y fit adopter une déclaration confirmative de celle donnée par la Diète de Worms. Cette résolution était loin d'obtenir l'assentiment unanime des membres de la Diète. Les dissidens rédigèrent une protestation contre la décision adoptée qu'ils disaient être sacrilège et injuste. Les députés des quatorze villes libres impériales, et bon nombre de princes souverains allemands J entraînés par l'exemple de l'électeur de Saxe, signèrent cet acte, qui exerça tant d'influence sur les destinées du culte fondé par Luther. Dès lors on commença à donner le nom de protestans à ses partisans. On s'est beau-
1 La première Diète de Spire eut lieu le 25 juin i526; la seconde eut lieu le i5 mars i52q. Les depute's impériaux y enjoignirent aux états de prendre la de'cision qu'ils apportaient au nom de l'empereur.
(l552^ QUATRIÈME EPOQUE.
coup étonné, et avec raison, du parti qu'avait adopté Charles V. Comme souverain d'états immenses, il fut facile de lui persuader que sa puissance recevrait un coup terrible de l'émancipation religieuse de ses peuples. Le catholicisme, ennemi de tout examen, plie les hommes aune soumission aveugle, il s'allie avec leur ignorance, et l'argument présenté à Charles V était spécieux ; car ses sujets, s'ils brisaient le joug d une croyance et d'une foi jusqu'alors réputées supérieures aux trônes temporels, pouvaient aspirer bientôt à la même liberté dans l'ordre civil. Des exemples contemporains lui prouvaient d'ailleurs que la liberté ^ l'indépendance et les lumières tendaient à se prêter un invincible appui. Ne voyait-il pas les princes allemands, sujets constamment rebelles de l'empire, et les villes libres, lever les premiers l'étendard contre la bannière romaine ? ne comptait-il pas dans les rangs des protestans les hommes les plus instruits et les plus éloquens? Jusquelà la puissance des monarques , liée à celle du siège pontifical , restait incontestée ; que deviendrait-elle si tout, jusqu'au culte, était remis en question ? Telles étaient les craintes que les légats firent partager à Charles V. Il ne vit pas que la cour de Rome et les prêtres invoquaient, au nom de la religion, l'égide des puissances de la terre, lorsque leurs abus , leurs excès et leurs déporte-
80 HISTOIRE DE GENEVE. (l532)
mens étaient seuls attaqués. Les réformateurs puisaient dans cette haute vérité, et dans l'entêtement du clergé , une force qui devait leur assurer la victoire. En effet ils exposaient franchement leurs doctrines et appelaient de toutes leurs forces leur discussion publique. Le peuple écoutait., et son jugement ne manquait jamais de donner gain de cause à ceux qui dépouillaient le christianisme de ses abus et de tout ce qui, grâce à des institutions purement humaines, en avait altéré le sacré caractère.
La résolution de la Diète de Spire effraya d'abord et l'empereur, dont la volonté avait été suivie, et les auteurs de la protestation. Charles-Quint espérait encore vaincre les partisans de Luther par des menaces et des promesses. A cet effet il réunit une Diète générale à Augsbourg. Mélanchton y représenta les réformateurs. Cet habile apôtre de la foi évangélique avait rédigé un exposé succinct de ses doctrines. C'est cet acte célèbre que depuis on a généralement appelé la Confession d'Jugsbourg. Il arriva malheureusement dans cette assemblée ce qui n'arrive que trop souvent dans les réunions politiques ou religieuses; on discuta sans s'entendre, et l'on finit par rendre un décret, sollicité par l'empereur, qui condamnait les opinions des protestans , et en interdisait la prédication sous les peines les plus sévères. Luther ne désespéra pas
(l532) QUATRIÈME EPOQUE. 8l
pour cela du succès de sa cause. Il sut habilement profiter du moment où l'empereur se plaçait à la tête des princes catholiques pour combattre la réforme y et il éclaira les villes et les princes protestans sur les dangers qu'ils allaient courir, s'ils n'opposaient une résistance compacte à d'aussi puissans adversaires. De là la fameuse ligue de Smalkalde, qui décida de l'avenir politique et religieux des états d'Allemagne , et donna un des rares exemples d'une réunion d'états libres ligués contre un souverain absolu , qui ait été couronnée du succès.
Pendant que Luther, sous la protection de la ligue de Smalkalde, poursuivait sa carrière^ Zwingli fesait jaillir au sein des cantons suisses les premières étincelles de la réformation. Ce nouvel apôtre ne se traîna pas sur les traces de celui qui l'avait devancé. Comme lui, il combattit le scandaleux trafic des indulgences , mais il poussa plus loin la rigidité des doctrines. La nature de son éloquence s'alliait admirablement avec ses opinions religieuses. 11 était simple, fort, serré et clair dans ses prédications ; de telle sorte que ses discours , dans lesquels il annonçait la foi de l'évangélisme le plus pur, offraient un éloquent exemple de la noble simplicité du sujet1. Aussi ses paroles en-
' Il y avait beaucoup de netteté dans son discours , dit Bossuel , et aucun des prétendus réformateurs n'a explique ses pensées TOM. il. 6
82 HISTOIRE DE GENEVE. (l532)
traînèrent-elles bientôt toutes les convictions. Les triomphes de Zwingli sur le clergé catholique^ qui dès le premier moment s'était acharné contre lui , l'enhardirent à demander une discussion publique devant le grand Conseil de la ville de Zurich 9 où il avait été appelé en qualité de prédicateur. Là ce n'était plus une Diète délibérant sous les yeux d'un empereur et exécutant fidèlement ses injonctions. Le grand Conseil écouta, avec une égale attention, Zwingli et ses antagonistes, en présence des députés de l'évêque de Constance^ et convaincu par les argumens du réformateur, il eut le courage de déclarer dans son arrêt que lui seul prêchait la religion dans sa pureté. Le peuple apprit ce résultat avec transport, et la réforme fut consommée à Zurich. A Berne, après une discussion tout aussi solennelle, le catholicisme fut abattu; Baie et Schaffhouse ne tardèrent pas à suivre leur exemple; Glaris et Appenzel comptèrent bientôt une foule de zwinglistes.
Malgré l'exemple des cantons les plus riches et les plus peuplés, Lucerne, Schwytz, Uri, Unter-
d'une manière plus précise, plus unif orme et plus suivie ; mais aussi aucun ne les a poussées plus loin ni avec plus de hardiesse, (Bist. des Var. liv. n).
Zwingli allait au-delà de ce qu'avait enseigné Luther. Le point le plus important qui les divisât était celui-ci : Luther soutenait la présence réelle dans l'eucharistie , Zwingli n'y voyait qu'une cérémonie commémorative. De là la grande querelle qui s'émut entre eux.
(l532) QUATRIÈME EPOQUE. 85
wald, Zug, Fribourg et Soleure, restés fidèles à la foi romaine, se montrèrent encore ses défenseurs assez ardens , pour ne pas craindre de repousser à main armée l'invasion morale des doctrines nouvelles. La guerre s'engagea donc, et devint acharnée^ comme cela arrive toujours lorsque le fanatisme religieux arme les peuples les uns contre les autres. Le ministère des apôtres de la réforme devait les éloigner des champs de bataille. La politique les y appelait , car ils ne pouvaient abandonner au milieu des dangers leurs compatriotes, qui s'y voyaient exposés pour avoir épousé leur querelle. Zwingli devait y trouver la mort. S'étant mis à la tète des troupes de Berne, Zurich, Bàle et SchafThouse, il tomba dans une embuscade dressée à Cappel par les armées des cantons catholiques , et il scella de son sang le dévouement sans bornes qu'il portait à la régénération religieuse de la Suisse. Luther avait eu deux fervens zélateurs, Zwingli eut aussi les siens. OEcolampade fut son Mélanchton; Martin Bucer, son Carlostad. Il y avait pourtant entre Bucer et Carlostad cette notable différence, que ce dernier était fougueux , extravagant et peu instruit, tandis que Bucer était le rhéteur le plus habile que le siècle eût produit.
Les hostilités engagées entre les cantons alliés de Genève ^ placèrent cette ville dans un grand
84 HISTOIRE DE GENEVE. (l532)
embarras. Par le traité de combourgeoisie, elle s'était obligée à fournir des secours à Berne et à Fribourg ; ces villes se trouvant en guerre , il arriva parfois que Ton dut envoyer des compagnies dans les deux camps. Heureusement les auxiliaires genevois ne pouvant jamais être bien nombreux , cette bizarre position ne produisit aucun résultat fàcbeux. Depuis bien long-temps le catholicisme n'était plus qu'un objet de dérision et presque de haine dans Genève, où cependant ses autels restaient debout, tant les traditions conservent d'empire sur les hommes peu éclairés. Nulle part, autant que dans cette ville, la tyrannie des hommes d'église n'avait fait de victimes. Sans les désordres, l'ambition et les crimes des derniers évêques , jamais la réformation n'y eût pénétré ; mais elle ne pouvait manquer d'y faire promptement des prosélytes , après les Jean de Savoie et les la Baume. Des causes aussi sensibles produisirent un effet tout contraire dans les petits cantons ,• ceuxci, trop pauvres pour avoir à redouter les fiscalités de Rome, ou pour tenter la cupidité de moines qui eussent voulu marcher sur les traces de leurs frères des bords du Léman, n'avaient rien à reprocher à leur clergé. Leur amour pour la liberté s'était confondu avec leur amour pour le dieu de leurs pères, et le faible degré d'instruction auquel ils étaient parvenus , les rendait plus sensi-
bles aux cérémonies plastiques de la foi romaine qu'aux savantes prédications des ministres d'un culte sans autels.
Pendant que Luther prêchait en Saxe et Zwingli à Zurich, à Genève on livrait au ridicule les mœurs déréglées des moines et la conduite antinationale du prélat et du clergé , qui n'avait de régulier que le nom. Le moment ne pouvait être éloigné où la réforme devait y prendre pied. L'annonce du jubilé que le pape Clément VII allait ouvrir^ fournit une occasion favorable que les partisans de Luther ne manquèrent pas de saisir. Ils crurent ne pouvoir mieux faire pour signaler à leurs compatriotes l'abus des indulgences tarifées par la cour de Rome , que d'afficher à tous les carrefours des placards où l'on promettait le pardon de ses péchés à quiconque se repentirait de ses fautes . et aurait une foi vive aux promesses du Christ1. Ce moyen de salut ne plaisait pas au clergé, parce qu'il ne trouvait pas son compte à cette morale philosophique du christianisme primitif. Les ecclésiastiques se répandirent en imprécations contre les auteurs des placards, que d'ail-
1 Ces placards furent affiches dans la nuit du 8 au 9 juin i532 (Gautier, registres des Conseils). Spon rapporte ce fait à sa date réelle; mais chez lui il existe une lacune apparente de i53o à i532, parce qu'il place sous la rubrique de 1529 et de i55o les e've'nemens qui doivent être rapporte's comme je l'ai fait à i53i et i532.
86 HISTOIRE DE GENEVE. (l532)
leurs ils s'empressèrent d'arracher. La foule des curieux s'opposa sur plusieurs points à leur volonté. On en vint aux mains, et, dans la mêlée, un chanoine de Fribourg^ nommé Verli, donna un soufflet à un citoyen nommé Goulaz, et en reçut un coup d'épée.
Les syndics , après l'affaire de Verli , avaient cherché à concilier les esprits de plus en plus aigris. Ils condamnèrent Goulaz à une amende , bien qu'il n'eût fait que se défendre ^ et ils firent publier des défenses de publier ou d'afficher des choses attentatoires à la religion. MM. de Fribourg, auxquels les chanoines s'étaient adressés, avaient écrit pour se plaindre vivement du peu de zèle apporté par les Genevois dans cette affaire , et plus particulièrement de leur indifférence à soutenir la religion catholique ouvertement attaquée l. On s'empressa de leur répondre qu'on était résolu à vivre aussi bien qu'eux dans l'ancienne foi, et qu'on les avait trompés. Il faut convenir que les injonctions des magistrats étaient sans la moindre efficacité. Chaque jour on trouvait de nouveaux placards, chaque jour les sectateurs des idées nouvelles parcouraient la ville, tambour en tête, et fesant des publications dérisoires pour le catholi-
1 Le 22 juillet i532 les Fribaurgeois écrivirent à ce sujet (registres des Conseils).
(l532) QUATRIÈME EPOQUE. 87
cisme l. Les syndics, divisés entre eux, comme le reste des citoyens, par les opinions religieuses, agissaient à tâtons. Les plus sages d'entre eux, prévoyant ce qui allait arriver, s'avisèrent d'engager le grand-vicaire à prêcher l'Evangile dans sa pureté, pour arrêter les progrès de la réforme2. Ce Conseil était sage, mais il ne fut pas suivi, parce que les prêtres ne voulant rien changer aux abus existans, ils les défendaient avec la même obstination qu'un article de foi. Toutefois les dissentions n'avaient aucun caractère de gravité. La réforme était dans tous les cœurs ; seulement quelques citoyens avaient devancé le vœu général , tandis que la plupart, assez indifférens pour les anciennes doctrines , les soutenaient comme de vieilles habitudes, qu'il est pénible d'abandon-ner.
Pendant que MM. de Fribourg gourmandaient Dominique Franc et Boniface Ofïischer, envoyés auprès d'eux, sur l'indolence religieuse des Genevois, MM. de Berne recommandaient particulièrement Farel et Saunier., ministres protestans, qui venaient du Piémont et désiraient se faire entendre à Genève. Dans les premiers momens, ils ne
1 Le 19 août i532 il se passa une scène de ce genre. Voir la délibération du Conseil du 20 août (registres des Conseils, Flournois, de Grenus).
a Ils priaient le grand vicaire de faire prêcher l'évangile pur dans toutes les paroisses de Genève, et tous les jours (Gautier, Notes sur Spon) .
88 HISTOIRE DE GENEVE. (l5$2)
prêchèrent pas ; mais ils recevaient à leur logis de la Tour-Perce un grand nombre de citoyens, qu'ils instruisaient des premiers élémens du nouveau culte. Ceux-ci n'avaient encore que du dégoût pour la scandaleuse conduite des prêtres, et du dépit de la prohibition de manger de la viande pendant certains jours. Farel et Saunier firent ressortir à leurs yeux de plus importans abus ; ils ne disaient que la vérité et ils avaient peu de peine à convaincre. Leurs adeptes en formaient d'autres, de telle sorte que, de proche en proche, une partie notable de la cité se prononça pour leurs doctrines. Parmi les plus zélés admirateurs de Farel et de Saunier, on remarquait les Vandel, Ami Porral, Goulaz, Baudichon de La Maisonneuve , Sourd, Dadaz, Claude Roset, et une foule d'autres tout aussi recommandables l.
L'abbé de Bonmont , grand-vicaire , se montra plus empressé pour opposer la force aux succès des deux réformateurs que pour céder aux désirs des syndics. Il se plaignit beaucoup de tout le monde, et, à la tête de son officiai, vint demander au Conseil la réparation d'un tel désordre. On lui répondit qu'il serait bon d'appeler Farel et Saunier devant le Conseil épiscopal , le chapitre et les syndics , pour qu'ils eussent à s'expliquer et à déve-
» Ami Perrin était aussi de ce nombre (registres des Conseils, Mémoires manuscrits , Gauthier, etc.)
(l532) QUATRIÈME EPOQUE. 89
lopper leurs opinions religieuses. De part et d'autre ee moyen fut adopté. Farel et Saunier étaient au comble de leurs vœux en voyant qu'on ouvrait devant eux le champ de la discussion. Ils espéraient d'ailleurs n'avoir rien à redouter, les syndics s'étant engagés à les faire respecter. Au mépris de cette promesse, Farel et Saunier reçurent plus d'un outrage delà part du peuple assemblé sur leur passage. Arrivés devant le clergé et les magistrats, à peine voulurent-ils prendre la parole qu'ils furent accablés d'injures. « Notre autorité est renversée si nous souffrons que l'on discute, » avait dit le juge des excès, et, fidèles à sa recommandation, les membres du Conseil et du chapitre étouffaient la voix des orateurs en leur prodiguant les noms de charlatans , de brouillons , de rebelles , et mille autres épithètes non moins insultantes, non moins injustes.
Farel plus vivement attaqué se leva néanmoins, et parvint à se faire entendre. « Je ne suis, dit-il, « ni un perturbateur de paix, ni un séditieux. Je « viens prouver la vérité de mes doctrines, et je le « ferai au péril de ma vie. Souffrez donc que ceux « me veulent écouter, puissent m'entendre. Ils apte prendront bientôt que vous-mêmes , par vos dé- « sordres et par les superstitions humaines dont « vous avez entouré la religion, produisez les trou- « bles que vous m'imputez. » Il a blasphémé, s'é-
90 HISTOIRE DE GENEVE. (l552)
cria un des chanoines, qu'on le jette au Rhône! « Parlez le langage de Dieu, répliqua Farel, et non a pas celui de Caïphe. » A ces mots éclata un effroyable tumulte. Tuons-le, ce chien, ce luthérien! criaient tous à la fois ces prétendus ministres d'un Dieu de paix, et, se précipitant sur Farel et sur Saunier , ils commençaient à les frapper , quand les syndics les rappelant à leur promesse , les menacèrent d'ébranler la grosse cloche , et d'appeler le peuple à leur aide. Cette injonction sauva la vie des deux réformateurs. Ils reçurent néanmoins l'ordre de quitter la ville sur-le-champ, et s'y soumirent sans peine (i).
A Orbe, où ils s'étaient retirés, ils eurent l'occasion de voir quelquefois un jeune homme nommé Antoine Froment, rempli d'aptitude et de zèle. Ce jeune sectateur brûlait du désir de se signaler par quelque entreprise hardie. Malgré les représentations de ses maîtres, il ne craignit pas de se rendre à Genève , où ils venaient de courir tant de dangers. Pour détourner les soupçons du clergé, Froment se donna pour maître d'école , possesseur d une méthode, au moyen de laquelle il promettait à ses élèves de leur apprendre à lire et à écrire
• On le conçoit. Cependant leurs pros&ites ne les abandonnèrent pas : car ami Perrin , Jean Goulaz et Claude Bernard les accompagnèrent dans leur voyage, afin de les de'fendrc s'ils venaient à être attaques (Gautier, Mémoires manuscrits).
(i 533) QUATRIÈME EPOQUE. 91
dans l'espace d'un mois: écoliers d'accourir, nonseulement enfans , mais citoyens de tout âge et de toute condition, car peu de gens savaient alors bien lire et bien écrire. Froment élargit bientôt le cercle de ses matières d'enseignement. Il montra les premiers principes d'arithmétique et d'hygiène, et après avoir formé le jugement de ses disciples, il appela leur attention sur les déréglemens des prêtres et les erreurs dont ils souillaient la religion du Christ. Ses prédications, bien que déguisées sous forme de leçons , ne pouvaient manquer d'éveiller l'attention des magistrats; aussi reçut-il des remontrances, empreintes toutefois d'un caractère bienveillant.
Le premier fruit des leçons de Froment fut d'opposer aux membres du clergé une foule d'antagonistes, qui étaient toujours prêts à engager la discussion avec eux. Aussi n'entendait-on parler de tout côté que de querelles de controverse. Les ecclésiastiques soutenaieut leurs opinions avec ce ton dogmatique, aigre et impérieux, qui est le propre d'une dévotion outrée, et chaque jour les esprits s'agitant davantage , il était facile de prévoir un éclat prochain. Il ne se fit pas long-temps attendre.
Il était difficile de voir dans les décisions des Conseils autre chose qu'une trêve imposée aux deux camps. Les évangéliques promettaient bien
92 HISTOIRE DE GENEVE. (l553)
de ne pas engager les hostilités , mais ils continuaient à écouter Froment, prétendant que personne n'avait le droit de les empêcher d' entendre prêcher l'Evangile. Les ecclésiastiques ne cessaient pas d'attaquer les protestans., et pas une semaine ne s'écoulait sans que quelque circonstance nouvelle ne vînt ranimer la querelle, et rendre vaines les résolutions des Conseils. Ainsi, par exemple , le cordelier Bouquet prêchait avec leur autorisation et aux frais des curés des sept paroisses. C'était le prédicateur catholique dont on enjoignait aux citoyens de suivre les instructions. Bientôt on s'aperçut que lui aussi parlait avec une irrévérencieuse liberté de la messe, du culte des saints, des images, enfin de tous les dogmes attaqués par Luther et par Zwingli. Le peuple courait en foule à ses sermons. La chaire du catholicisme devenait ainsi, malgré tant de précautions , l'asile d'un apôtre de la réforme , tandis que Froment était persécuté sur la place publique. Messieurs de Fribourg se plaignirent de ce nouvel échec, et pour ne blesser ni les citoyens qui aimaient Bouquet, ni les Fribourgeois qui exigeaient son renvoi, on l'engagea à prêcher au couvent de Rive. Quant à Froment, ses disciples l'ayant pour ainsi dire forcé à venir leur expliquer l'Évangile sur la place du Molard, il était monté sur un banc de poissonnière, et avait con-
(l535) QUATRIÈME EPOQUE. C)5
tinué son sermon, malgré le sautier. A la suite de cette levée de boucliers, les Conseils, ayant donné l'ordre de l'arrêter, il fut assez heureux pour pouvoir se réfugier dans le pays de Vaud. Les réformateurs étaient chassés, mais le germe déposé par eux sur le sol genevois ne se développait pas avec moins de force. Les convictions profondes , les croyances morales ^ et la foi religieuse défient les lois et les magistrats; on les a vues, on les verra encore défier les bourreaux.
Lorsqu'une religion a jeté des racines dans les convictions populaires , elle ne périt jamais faute d'apôtres. Chassez-en dix , cent se présenteront. Pour l'évangélisme , la chose ne pouvait manquer d'arriver ainsi ; il suffisait en effet de ramener le culte à la simplicité de l'Evangile, et de rappeler aux citoyens la conduite du clergé , dont chaque jour ils étaient les témoins. Froment est banni ; soudain un obscur bonnetier, maître Jean Guérin, le remplace, et entraîne les protestans dans un jardin où il leur distribue la cène. Guérin , forcé de fuir les persécutions des catholiques, laisse, dans son valet, un émule plein de zèle et d'éloquence. Celui-ci se voit chassé à son tour. Cependant, que les prêtres ne s'aveuglent pas! Lorsqu'ils voudront prêcher encore au peuple les doctrines catholiques , il se trouvera toujours des voix pour les combattre. Ainsi, qu'un religieux tonne contre
94 HISTOIRE DE GENEVE. (l533)
les luthériens au couvent de Palais, et s'écrie qu'il est prêt à les confondre ; du milieu de l'auditoire se lèvera un simple citoyen , Robert Olivetan , qui acceptera le défi et réduira l'imprudent orateur au silence l. Bon nombre d'autres suivirent l'exemple d Olivetan , et furent exilés avec défense de rentrer dans la ville sous peine de la vie. Farel, que ses partisans avaient fait revenir, ne fut pas plus heureux. Toutefois aucun de ces ministres ne se vit condamné à des peines corporelles. Ils étaient persécutés , mais ne périssaient pas sur les échafauds.
Baudichon de La Maisonneuve et Claude Salomon réunissaient chez eux les nouveaux sectaires, que désormais j'appellerai les réformés ; car leur foi avait déjà cessé d'être une secte, c'était une religion. Quand ils virent que tous les prédicateurs nationaux ou étrangers étaient poursuivis et renvoyés , ils prirent le parti d'aller à Berne , et de solliciter l'intercession de cette ville en leur faveur. Leur demande y fut d'autant mieux accueillie , que l'expulsion de Farel et Saunier, recommandés par les Bernois , les avait indisposés. Ils obtinrent donc les lettres qu'ils réclamaient. De retour à Genève, les magistrats les mandèrent devant le Conseil , afin de savoir d'eux s'ils avaient sollicité l'intervention de Berne. Ils en convinrent
■ Olivetan est l'auteur de la première traduction de la Bible en langue française. Elle fut imprime'e à Neuchâtel en i534.
(i 533) QUATRIÈME EPOQUE. C)5
sans difficulté. Mais l'embarras des Conseils s'accrut bien davantage quand , peu de jours après, ils virent arriver dans la salle des séances deux cents des principaux citoyens catholiques, qui venaient demander justice de ceux qui avaient été à Berne. Ceux-ci n'étaient pas présens, et ils voulaient absolument qu'on les leur amenât. Après plusieurs heures d'une discussion très-orageuse, les syndics parvinrent à calmer les deux cents catholiques, auxquels on eût pu répondre avec raison qu'eux aussi invoquaient le secours étranger des Fribourgeois, dont, grâce à eux, les députés ne quittaient plus Genève I.
Le surlendemain , la scène se passait sur la place publique. Pendant le Conseil , quelques centaines de catholiques s'étaient rassemblés en armes sur la place de Saint-Pierre ; les réformés en avaient fait autant dans la rue des Allemands , devant la porte de Baudichcn. Bon nombre de conseillers se rangea du côté des prêtres , qui sonnèrent le tocsin et se dirigèrent vers la place du Molard , afin d'y rassembler tous leurs partisans. Cependant les portes de la ville étaient fermées , les rues retentissaient de cris d'alarme et de désespoir; déjà Pierre Vandel avait reçu un coup de poignard , et Claude Balesserd était blessé d'un coup d'épée ;
1 C'est le 26 mars qu'eut lieu cette délibération (registres des Conseils).
g6 HISTOIRE DE GENEVE. (l533)
l'autorité des syndics était méconnue , et les prêtres, animés d'un zèle furibond, traînaient l'artillerie pour assiéger la maison de Baudichon. Tant de dangers, tant d'exaspération, ne ralentirent pas le zèle de quelques Fribourgeois qui se trouvaient à Genève. Ils se jetèrent entre les combattans , et, au nom de la combourgeoisie , ils proposèrent une transaction. Les catholiques étaient les plus acharnés, mais ils ne pouvaient rien refuser à ceux à qui ils devaient tout. Ils acquiescèrent donc à une transaction , pour l'exécution de laquelle les deux partis échangèrent des otages. Le lendemain les articles de la transaction , formulés en traité de paix, furent solennellement publiés. Ils portaient que toute* inimitiés cesseraient de part et d'autre; qu'on vivrait en bonne union , sans s'attaquer de fait ni en paroles ; que l'on ne parlerait pas contre les sacremens , sans toutefois gêner la liberté de personne ; qu'on ne mangerait pas de la viande les vendredis et samedis ; que nul ne devait prêcher sans l'autorisation de ses supérieurs et des syndics ; qu'enfin on n'avancerait dans les sermons que ce qui pourrait être prouvé par les saintes Écritures. Les séculiers jurèrent devant les magistrats l'observation du traité^ et le vicaire reçut le même serment des ecclésiastiques1.
1 Ces articles furent jurés le 3o mars i533 (Spon, Gautier, Turretiu, Froment).
(i 533) QUATRIÈME EPOQUE. 97
Ces troubles une fois apaisés, les Conseils députèrent à Berne le syndic Ducrest et le conseiller Régis, afin de détruire l'effet des démarches de Baudichon et de Salomon. Ceux-ci en avaient été instruits, et, munis d'une requête qu'ils avaient secrètement fait signer par leurs amis et adhérens, ils arrivèrent à Berne plus tôt que les députés, qui furent fort étonnés de les y trouver, et surtout de les voir entrer avec eux au grand Conseil , et s'y asseoir à leurs côtés. Chacun exposa ses griefs ; de telle sorte que les Bernois , sans rien décider, promirent d'envoyer des ambassadeurs, chargés de s'assurer sur les lieux du véritable état des choses.
A Genève les dissentions étaient loin d'être apaisées sans retour. Un jour que le vicaire de laMadelaine avait réuni chez lui les réformés et bon nombre de prêtres armés, pour démontrer aux premiers, l'Evangile à la main, que leur apôtre professait des erreurs, la querelle s'échauffa au point que les prêtres, qui s'étaient réunis là tout exprès, mirent l'épée à la main , d'autres sonnèrent le tocsin , et les citoyens , qui ne se trouvaient pas convaincus par les argumens que le vicaire puisait dans les sophismes du scolaste de Lire, au lieu de les prendre dans l'Évangile comme il l'avait promis, se virent forcés de se mettre en défense pour se sauver des fureurs de leurs adversaires. Ils échappèrent miraculeusement à cet infâme guet-à-pens.
9# HISTOIRE DE GENÈVE. (l555)
Cependant les deux partis se trouvaient en présence. Au bruit du tocsin chacun avait couru aux armes. Les catholiques s'étaient rassemblés à la rue des Chanoines , et les évangéliques couraient à la Madelaine , où les prêtres furieux se disposaient à les recevoir l'épée au poing. Le lieutenant de Châteauneuf, et les syndics Ramel et Savoye, arrivèrent fort heureusement avant que le combat ne fût engagé ; ils interposèrent leur médiation , arrêtèrent quelques mauvaises têtes du parti des ecclésiastiques , et parvinrent à faire déposer les armes à tout le monde. Cette scène , heureusement terminée, inquiétait beaucoup les magistrats ; car qui pouvait répondre qu'elle ne se renouvellerait pas d'un instant à l'autre.
Depuis que les zélateurs de la réforme avaient eu l'habileté d'intéresser les Bernois à leur cause, les forces des deux partis se balançaient, et la position des magistrats n'était plus soutenable; car sollicités en sens divers par les villes alliées ^ qui, chacune de son côté, menaçait de rompre l'alliance si l'on n'adoptait pas son culte , ils ne savaient auquel entendre. Chaque opinion redoubla de vigilance et d'audace. Les protestans exigeaient qu'en dépit des édits les bouchers et les pâtissiers leur vendissent de la viande, les catholiques s'y opposaient. Le désordre se glissait jusque dans les Conseils, où il n'était pas rare d'entendre les mem-
(i 535) QUATRIEME EPOQUE. 99
bres échanger entre enx de grossières injures *$ les citoyens mettaient à chaque instant l'épée à la main dans les rues ; c'était enfin une véritable guerre civile, envenimée par le déchaînement de toutes les passions violentes auxquelles le fanatismerelimeux donne ordinairement carrière. Au milieu de ces luttes de tous les jours, il n'était pas rare de voir se mêler les femmes et les enfans , auxiliaires que les prêtres ne craignaient pas d'appeler à leur aide, toujours certains de mieux réussir auprès de ces esprits faibles et crédules 2. C'est dans une de ces attaques que le syndic Coquet, qui voulait séparer les combattans, fut blessé à la tête , et que le chanoine Verli , l'un des plus fougueux champions de la foi romaine, perdit la vie au moment où il venait de se précipiter, frappant d'estoc et de taille, au milieu d'un groupe de réformés 3. Etait-ce bien ainsi que devait mourir un prêtre î
Il ne faut pas craindre de dire que les magis-
* Voir les délibérations des Conseils des 4 mars et ?.6 juin i523 (registres des Conseils).
2 J'aurais voulu donner plus de détails sur ces momens de troubles, et il eut été facile d'en trouver dans les Mémoires manuscrits, et surtout dans le Levain du Calvinisme de la sœur Jeanne de Jussy, dont M. Picot a donné quelques extraits; mais si je m'étais laissé aller à donner autant de détails, j'aurais atteint n volumes in-folio, comme le savant Gautier.
3 Le chanoine Yerli périt le 4 mai i535 sur la place du Molard (Froment, Turretin., registres des Conseils).
IOO HISTOIRE DE GENEVE. (i 553)
trats seuls montrèrent à cette époque une habileté remarquable, et une bienveillance conciliatrice et tolérante, qu'on ne saurait trop admirer. Changer soudain le culte et la foi par un édit était impossible ; sévir contre les novateurs était dangereux et cruel. Ils prirent le parti de n'adopter aucune résolution exclusive , et de chercher à rapprocher les partis ; la fermeté qui dans d'autres circonstances sauve les états, eût été alors pernicieuse. Honneur donc à ce Conseil, qui, réunissant à sa séance les chefs des deux camps , les ébranla par des exhortations paternelles, et parvint à leur faire abjurer des haines réputées irréconciliables 1 î
A la nouvelle de la mort de Yerli, les Fribourgeois s'émurent. Le duc de Savoie de son côté avait écrit à l'insouciant Pierre de la Baume, qu'il eût à venir appuyer de son influence épiscopale, la foi catholique chancelante. Déjà depuis quelque temps, la Baume, pressé par les Fribourgeois de se rendre à Genève, s'en était défendu sous le vain prétexte des dangers qu'il pouvait y courir, bien qu'on eût répondu à leurs envoyés , que jamais on ne refuserait de le recevoir, ni de respecter les prérogatives de son siège 2. Dès que le duc de Savoie eut commandé, il dut obéir. Soit appréhension
2 Séance du Conseil du 26 mai 1 535 (registres des Conseils). 2 Délibérations des 19 mai et 2 juin i553 (registres des Conseils).
(i 535) QUATRIÈME EPOQUE. IOI
réelle, soit dissimulation, il exigea que les avoyers et huit députés de Fribourg, entrassent dans la ville avec lui. Cependant personne ne songeait à l'attaquer, et on le fêta suivant l'usage. Bizarre spectacle, que celui d'un évêque reçu avec pompe, magnificence et dévotion, au sein dune cité à moitié conquise par la réforme ! Ainsi par fois les trônes s'écroulent le lendemain, lorsqu'à peine le bruit des fêtes de la veille cesse de se faire entendre.
A la sollicitation des Fribourgeois, que la mort du chanoine Verli avait irrités contre la ville , le procureur fiscal s'était empressé de faire arrêter quelques individus soupçonnés d'en être les auteurs. Pierre de la Baume venait d'arriver évidemment dans le but de s'opposer aux progrès de la réforme ; en cela il obéissait aux prières instantes de messieurs de Fribourg et aux ordres du duc de Savoie. Il n'était déjà plus question des prétentions de Charles III à la souveraineté de Genève.
L'évêque se présenta tout d'abord au Conseil général , et fit demander, par son procureur fiscal , si on le reconnaissait toujours en sa double qualité de prince et d'évêque. On lui répondit que jamais on n'avait cessé de le considérer comme tel ; que d'ailleurs on était prêt à lui obéir selon les libertés et les franchises, à l'observation desquelles il était
102 HISTOIRE DE GENEVE. (l 555)
tenu par ses sermens !. Cette question singulière laissait entrevoir de sa part une certaine défiance, ridicule après Y empressement des Genevois à son arrivée. En effet les catholiques désiraient son retour depuis long-temps, et les protestans n'avaient pas dit un seul mot qui pût l'empêcher ou inquiéter le prélat. L'opinion de ces derniers ne consistait pas à abolir le catholicisme , mais à en corriger les abus. Ils espéraient voir chacun se prêter à la réforme. De leur côté les prêtres soutenaient qu'on attaquait la religion dans son essence , et ne prétendaient rien changer à leur vie scandaleuse. Ce qui peut-être avait blessé la Baume, c'est que, peu de jours avant qu'il ne vint à Genève, le bruit s'étant répandu qu'il allait rentrer dans la ville suivi des Mammelus bannis , les conseils avaient résolu d'y prendre garde, et de s'opposer, même par la force, à l'exécution de ce projet, qui eût infailliblement causé des troubles sérieux 2. Malgré ces précautions , il en rentra quelques-uns qui trompèrent la surveillance des syndics, et dont on s'empressa de réclamer l'expulsion.
1 L'évêque voulut d'abord que Ton fît une procession gëne'rale : c'était déjà une maladresse, par la raison que ces pratiques extérieures étaient précisément ce qui alors était le plus tourné en ridicule par les réformés.
Le Conseil général dont il s'agit fut tenu le 5 juillet i55,5 (registres des Conseils). C'était le surlendemain de l'arrivée de l'éveque,
a Délibération du 22 juin i533 (registres des Conseils).
(l533) QUATRIEME EPOQUE. - Io5
Après la procession et le Conseil général, T évoque commença à laisser apercevoir ses intentions, en reprenant ce ton d'autorité impérieuse qui révélait les leçons de Charles III. La bienveillance pastorale eût produit de meilleurs résultats. Il dit aux syndics qu'il exigeait d'abord la mise en liberté de quelques prêtres arrêtés dans l'échauiTourée du Molard 1 , et l'instruction immédiate de la cause des meurtriers de Verli par-devant deux membres de son conseil. Il ajouta que s'ils n'obéissaient pas à sa volonté, il saurait les faire marcher droit , parce qu'il était soutenu par quatre-vingts des principaux citoyens2. Il parait que les catholiques exaltés ^ les anciens amis des Mammelus , et ceux d'entre ces derniers qui étaient furtivement rentrés dans Genève, le poussaient dans cette voie. Les syndics lui firent observer que ce serait violer les franchises, et qu'ils ne le souffriraient pas. Ils consentaient toutefois à laisser assister au jugement du procès un des députés de Berne et un de ceux de Fribourg. L'état des choses présentait une grande complication d'intérêts, mais l'équilibredes
1 C'étaient Bertollet, Manillier et Servant (registres des Conseils, Flournois).
2 Pierre de la Baume voulait encore envoyer ses officiers prendre certains Genevois hors du territoire des franchises, et il demandait pour cela quelques hommes d'armes : on les lui refusa aussi. Voir la de'libe'ration du 5 juillet i553 (registres des Conseils).
1^4 HISTOIRE DE GENEVE. (i 533)
forces servit beaucoup à maintenir la tranquillité. Les catholiques avaient pour eux l'évêque, les Mammelus, leurs parens et amis, les députés fribourgeois, les parens et les domestiques de Verlî qui, au nombre de près de cent hommes armés, sétaient réunis à Gaillard, et le duc de Savoie devenu le plus faible de leurs auxiliaires. Les réformés s'étaient empressés d'appeler des députés de Berne; ils étaient les plus zélés, et l'enthousiasme qu'inspire une foi nouvelle doublait leurs forces, tandis que l'indifférence d'une conscience ébranlée portait le découragement chez leurs adversaires. Pierre de la Baume prit le soin de jeter les conseils dans le parti des protestans en attaquant de front les franchises de la cité. 11 préparait ainsi la chute de la religion romaine > et l'anéantissement des droits temporels de son siège.
Bien que les Fribourgeois soutinssent l'évêque, ils ne refusèrent pas de prendre connaissance des raisons que la cité avait à opposer à ses prétentions. Ils eurent même la bonne foi d'intercéder auprès de Pierre de la Baume, pour l'engager à se désister de l'évocation d'un procès criminel qui ne rentrait nullement dans ses droits. On finit par s'accorder, et la cause fut portée devant les syndics , assistés de deux députés de chacune des villes alliées, et de deux commissaires épiscopaux ,• les dé-
(i 553) QUATRIÈME EPOQUE. I o5
pûtes et les commissaires n'eurent pas de voix délibérative *. On avait lieu de penser que 1 evêque était satisfait de cette transaction , lorsqu'avant même le jugement des accusés qu'il était venu solliciter, on apprit par les syndics Ducrest et Coquet, auxquels il en avait fait la communication, qu'il songeait à quitter promptement Genève, et qu'il demandait une escorte, dont certes il n'avait pas besoin. Cette résolution parut extravagante et difficile à concilier avec ses promesses récentes. On lui fit de sages remontrances, on lui demanda de réorganiser du moins l'administration temporelle de l'église. Il n'en tint compte, et s'enfuit avec les mêmes précautions et les mêmes moyens qu'un malfaiteur eût employés pour tromper la surveillance de ses geôliers. Cette conduite annonçait chez lui une étrange lâcheté ou une insigne folie. Comment justifier en effet ce prince faible, ce prélat sans dévouement, qui, se créant des dangers imaginaires, s'échappe par une voûte souterraine, et s'embarque sans suite , pour laisser une ville où devaient-le retenir les devoirs les plus saints 2! Ah ! fuyez, évêque parjure , dont la voix de la re-
1 Délibérations des 6, 9 et 12 juillet i553 (registres des Conseils) .
2 C'est le 10 que l'évêque annonça son de'part et demanda 100 ou 120 arquebusiers d'escorte (registres des Conseils). Il passa par une voûte souterraine qui de révêché aboutissait a la rue du Poule , et s'embarqua sur le lac [Mémoires manuscrits , Besson).
IOÔ HISTOIRE DE GENÈVE, (i 555)
ligion ni celle du devoir ne peuvent relever le courage. Fuyez! car Genève s'éclaire, et bientôt elle apercevra aussi bien les crimes du prélat que les vices du prêtre ! Fuyez, puisque le cri de votre conscience bourrelée de remords vous montre autant de juges dans chacun de ces citoyens, qui, sous l'empire d'une soumission traditionnelle, vous entourent un jour encore de respects et de soins !
L'évêque étant parti , le procès des meurtriers présumés du chanoine Verli ne tarda pas à être terminé. Le résultat des enquêtes avait prouvé que ce fougueux chanoine avait été lui-même l'auteur de tout le désordre. C'était lui qui, le premier, avait attaqué les réformés sur la place du Molard : ainsi ceux qui l'avaient blessé à mort n'avaient fait que se défendre. Cependant le procureur fiscal ne demandait pas avec moins d'instance la condamnation à mort de celui qui avait porté le coup, et celle des témoins de cet attentat. Les syndics déclarèrent innocens tous ceux qui étaient détenus pour ce fait, mais ils accordèrent pour ainsi dire la tête de Comberet à messieurs de Fribourg. Ce malheureux subit sa sentence , et les députés de la ville catholique partirent à demi satisfaits. Cette condamnation ne contenta pas également le procureur fiscal. 11 déclara appeler de la sentence ; mais les syndics lui répondirent que, ne
(i 553) QUATRIEME EPOQUE. IO7
reconnaissant pas de supérieurs, ils ne pouvaient recevoir son appel *. Ainsi se termina cette affaire qui venait de mettre les Conseils dans un si grand embarras. Baudiclion fut attaqué par les parens et les amis de Verli , qui partaient de Gaillard pour s'en retourner, et qui le rencontrèrent; mais défendu par les gens de sa compagnie, il échappa sain et sauf. Ce fut le dernier exploit tenté à l'occasion du chanoine fribourgeois.
Le duc de Savoie n'ayant pu réussir ni par luimême, ni par le moyen de l'évêque, s'avisa de renvoyer à Genève le comte de Genevois son frère, qui ne pouvait manquer d'avoir un libre accès , ne fût-ce que pour rendre son vœu. L'idée était assez heureuse ; cependant les Conseils se défièrent de la demande que Philippe leur adressa à ce sujet, ils prirent le prétexte de leur refus récent, de recevoir le duc de Savoie dans leurs murs, et de crainte de blesser ce prince par une préférence accordée à d'autres, ils l'engagèrent à venir seulement à l'église de Notre-Dame-de-Grace, près le pont d'Arve. Philippe n'insista pas 2.
Cependant les querelles relatives à la religion ne discontinuaient pas. Les réformés avaient toujours leurs assemblées, et les ecclésiastiques usaient
1 Délibération des Conseils du 12 août i553 (Gautier, Notes sur Spon , registres des Conseils).
2 Délibération des Conseils des 19 et 27 août i533 (ibid).
108 HISTOIRE DE GENEVE. (l 535)
de tous leurs moyens, pour écraser le schisme naissant. Ces derniers avaient beaucoup plus de présomption et d'entêtement que de prudence. Ils croyaient triompher par l'influence de l'évêque ou par les propres forces de leur parti,, et refusaient insolemment de contribuer aux charges de l'état h On conçoit que les magistrats devaient ne pas être fort satisfaits d'une semblable conduite. Ils eurent bientôt un autre sujet de mécontentement de la part de Pierre de la Baume , qui ne craignit pas d'écrire à Genève pour y interdire de prêcher autrement que selon les anciennes coutumes , d'annoncer l'Évangile , et de le lire en langue vulgaire. Le prélat demandait que ses injonctions fussent solennellement publiées. On refusa2. Les catholiques, ou plutôt les chanoines qui les dirigeaient, cherchèrent à se venger^ en fesant venir de Montmeillan un docteur de Sorbonne, nommé GuiFurbiti^ fort savant, mais d'un caractère impétueux. Ils l'installèrent dans la chaire de l'église cathédrale, d'où il lança de violens anathèmes contre les sectes qui élevaient leurs autels à côté de celui de la foi romaine. 11 confondait dans la proscription, les Ariens, les Sa-
1 Le 3 octobre 1 533 les chanoines re'pondent aux syndics, qui leur demandaient de les aider à payer les dettes de la ville , qu'ils la quitteraient plutôt que de rien donner (registres des Conseils)»
3 Mémoires manuscrits , Gautier, registres des Conseils).
(i 533) QUATRIÈME EPOQUE. 1 09
belliens, les Albigeois et les Allemands. Il gourmandait ensuite ceux qui osaient contester l'autorité du pape, des évêques ou du clergé, qui mangeaient de la viande malgré les canons, et s'écriait enfin qu'il fallait sans hésiter rompre non-seulement avec tous ces réprouvés, mais encore avec tous ceux qui les protégeaient ouvertement ou en secret. On voit que ni les réformés , ni les syndics , ni les Suisses, ne se voyaient épargnés par l'orateur, qui n'était dans tout cela que l'organe du clergé genevois et de ses passions haineuses I.
Un pareil sermon ne pouvait manquer d'exciter quelques troubles , et de tourner au profit des réformés. En effet les maladresses et les exagérations des partis ne sont jamais perdues pour les partis contraires. A peine Furbiti eut-il fini de parler, qu'un Parisien nommé Dumoulin, et Froment qui était revenu à Genève, réunirent autour d'eux une foule considérable, et réfutèrent tout haut les doctrines extravagantes du docteur Furbiti. Le sermon avait vivement agité les esprits; l'improvisation et les défis des deux zélateurs de la réforme portèrent le désordre à son comble. Les Conseils, ne sachant comment s'en rendre maîtres, firent mettre Dumoulin en prison. Froment avait
« Ce sermon fut prêche' par le dominicain Gui Furbiti le 2 décembre i533 {Mémoires manuscrits, Gautier).
110 HISTOIRE DE GENEVE. (l553)
des amis qui lui épargnèrent cette humiliation en le fesant cacher *.
Cette nouvelle persécution indigna les réformés. En effet Furbiti était la cause de tout ce scandale, et ses antagonistes seuls portaient la peine de ses fautes. Ils écrivirent à Berne , et y communiquèrent le sermon du docteur, dans lequel il n'avait pas craint d'élever la voix contre les Suisses protestais. Les Bernois portaient le plus vif intérêt à leurs amis de Genève, et pour les satisfaire autant que pour venger leur propre injure, ils y envoyèrent Farel , et mandèrent aux Conseils qu'ils demandaient que Furbiti fût arrêté immédiatement, parce qu'ils entendaient introduire contre lui une instance criminelle 2. Les conseils s'adressèrent au vicaire pour l'engager à satisfaire aux demandes des Bernois, et, sur son refus, ils donnèrent à Gui Furbiti six gardes, qui ne le perdaient pas de vue, et le suivaient jusqu'aux pieds de la chaire, lorsqu'il allait prêcher. Fareh, de son côté, recommençait ses prédications en dépit des prêtres, qui dès les premiers jours voulurent exciter contre lui une émeute, et durent renoncer à l'attaquer, parce qu'ils le trouvèrent entouré de Baudichon et de ses amis bien armés , et fort disposés à défendre leur apôtre. Les ecclésiastiques se rappelèrent sans
1 Délibération du 5 de'cembre i553 (registres des Conseils).
2 C'est le 22 décembre que les Bernois écrivirent.
(i 535) QUATRIÈME ÉPOQUE. III
doute le sort de Verli , et l'émeute s'apaisa par la retraite des assaillans.
Les deux partis étaient dans cette position , quand un embarras, qui s'était déjà présenté, vint de nouveau jeter le trouble dans la ville. Berne et Fribourg réclamèrent , chacune de leur côté, une compagnie de troupes auxiliaires. Le Conseil des Deux-Cents tira parti de cette circonstance d'une manière assez adroite. Il n'hésita pas à accéder à une double demande que le traité de combourgeoisie interdisait de rejeter, et il profita de l'occasion pour faire élire capitaines des deux compagnies deux des citoyens qui lui donnaient le plus d'inquiétude dans le parti catholique et dans celui de la réforme. C'est de cette manière que Richardet fut envoyé à Fribourg , et Baudichon de La Maisonneuve à Berne1. Pour cette fois encore, ce double envoi de troupes ne produisit rien de fâcheux. Cependant la division commença à se mettre parmi les syndics et les autres magistrats. L'un des premiers ne paraissait plus au Conseil, et pour l'y forcer, on dut le menacer du bannissement et de l'amende , et Girardin De la Rive , élu lieutenant, préféra se voir exilé pendant un an, et payer vingt-cinq écus d'or, à l'accomplissement des devoirs de sa charge2.
1 Délibérations des Conseils des 6, 28 et 5o novembre i535 (registres des Conseils, Rocca, de Grenus).
2 Délibérations des 3i octobre et 18 novembre i533 (registres des Conseils).
112 HISTOIRE DE GENEVE. (l534)
Si la surveillance sévère dont Furbiti était entouré répondait en partie aux demandes des Bernois, le grand-vicaire en ressentait un vif déplaisir. Pour se venger d'une mesure dont les syndics rejetaient la responsabilité sur les députés , qui se portaient accusateurs du dominicain, il prit sur lui de faire publier des défenses à peu près semblables à celles dont on avait refusé la publication à lévêque. Aux termes de ce monitoire , nul ne pouvait prêcher qu'il ne fût autorisé par le prélat ou par son vicaire , et chacun était contraint, sous peine d'excommunication, à brûleries traductions françaises ou allemandes de la Bible qui déjà étaient fort répandues à Genève l. C'était prodiguer en pure perte des menaces devenues ridicules; car les catholiques n'encouraient pas la peine sanctionnée par le monitoire , et les réformés en riaient.
Cependant les Fribourgeois , outrés de colère à la nouvelle du retour des prédicateurs réformés à Genève, s'empressèrent d'y envoyer de nouveaux députés chargés de demander satisfaction , et , à défaut, de remettre les lettres de combourgeoisie. Les Bernois firent la même démarche ; ils menacèrent de renoncer à l'alliance, si Furbiti n'était pas jugé, et si l'on n'autorisait un de leurs prédica-
> Celte publication eut lieu le 1er janvier i534 (Spon, Gautier, registres des Conseils).
(i 534) TROISIÈME ÉPOQUE. Ïl5
teurs à se faire entendre dans un temple , ne fûtce que pour eux ou leurs compatriotes qui se trouvaient à Genève1. Contenter également les deux villes était assez difficile. Toutefois on essaya de le faire. Furbiti fut mis en prison , et l'on éluda la demande relative aux prêches évangéliques. 11 était néanmoins aisé de s'apercevoir que, depuis l'exécution du malheureux Comberet, et surtout depuis la malencontreuse publication du grandvicaire , l'influence de Fribourg allait s' affaiblissant. Tous les jours ce changement devint plus sensible, tandis que la prépondérance de Berne croissait à tel point, que le syndic Baud, s'étant avisé de proposer de prendre au mot les députés de cette ville, qui menaçaient de rompre l'alliance, fut ignominieusement chassé du Conseil 2.
Juger Furbiti n'était pas chose facile. Il était clerc , et par conséquent n'était pas justiciable des syndics. Pour tout concilier, on demanda au grandvicaire , et ensuite à l'évêque, de nommer un juge qui eût à entendre l'accusation et la défense ; mais ceux-ci refusèrent. On le conçoit, ils ne voulaient ni rendre la justice ni la laisser rendre par d'autres. Les Bernois insistèrent, et alors on résolut de faire comparaître Furbiti devant le grand Con-
1 C'est le 4 janvier qu'arrivèrent les deux dëputations (registres des Conseils).
a Délibération du 9 janvier i534 (registres des Conseils). tom. 11. 8
Tl4 HISTOIRE DE GENEVE.
seil, où ses accusateurs le feraient questionner par Farel, Froment et Viret, qu'ils avaient amené tout exprès. C'était un moyen adroit, employé par MM. de Berne, pour obtenir, sans paraître le demander, une discussion publique des doctrines de la foi nouvelle. Ils savaient que partout le même moyen avait assuré son triomphe. Furbiti fut donc amené devant le Conseil des Deux-Cents *. Là il refusait d'abord de répondre, sous le prétexte qu'il n'était pas justiciable du Conseil , et qu'il serait excommunié s'il répondait. Toutefois il finit par chercher à justifier ses prédications , en soutenant qu'elles ne s'appliquaient nullement aux Bernois , et que d'ailleurs il avait été entraîné par son zèle pour la défense de sa religion.
Pendant que Furbiti soutient une lutte pénible d'argumentations contre les trois réformateurs, de graves événemens se pressent pour hâter la défaite du catholicisme en révélant les trames de ses défenseurs. Dans les premiers jours de février, le clergé avait cherché à soulever ses partisans. Le grand-vicaire était le moteur le plus influent de ces troubles , le secrétaire Portier en était le metteur en œuvre immédiat. Ce dernier entretenait des relations directes avec l'évêque. En dernier lieu il en avait obtenu de séduisantes promesses.
1 C'est le 27 janvier que Furbiti parut devant le Conseil avec les députes de Berne (Gautier, registres des Conseils).
(l 534) QUATRIÈME EPOQUE. Il5
Le duc le poussait aussi, et ce misérable possédait chez lui des blancs-seings de Charles III, un diplôme de gouverneur de Genève avec attribution de la juridiction criminelle à cet emploi , et des lettres de Pierre de la Baume , portant une sorte de mise hors la loi des réformés, dans laquelle ce prélat autorisait à les exterminer, et absolvait d'avance leurs assassins^ tant spirituellement que temporellement1. Tels sont les nobles moyens que le duc et l'évêque employaient pour ressaisir leur autorité. On conçoit que le fanatisme, aidé de pareilles ressources , devait se porter à toute sorte d'excès. Aussi Portier et ses dignes acolytes n'imposaient-ils plus de bornes à leurs méfaits. Un jour les catholiques s'étaient réunis en assez grand nombre , lorsque quelques réformés vinrent à passer ; soudain , le poignard à la main , ils les attaquent ; Nicolas Porral tombe blessé à mort par Nicolas Pennet, geôlier des prisons épiscopales, et Berger est tué sur la place par Claude Pennet. Portier était au nombre des meurtriers. Cependant l'alarme est répandue, de toutes parts on court aux armes. On nous égorge! s'écrient les réformés, et à ce cri ils se rallient et se dirigent vers l'Hôtel-
1 La lettre de l'évêque, dans laquelle il instituait un gouverneur ge'ne'ral, e'tait à la date du 12 janvier i534- Délibération des Conseils des 6 et 8 fe'vrier i534 (registres des Conseils). La sœur Jeanne de Jussy , dans son Levain du Calvinisme , me fournit les autres de'tails.
Il6 HISTOIRE DE GENEVE. (l534)
de-Ville , où ils vont demander justice des atrocités commises par les prêtres. On ne sait où se serait arrêtée cette émeute , si les députés bernois n eussent interposé leurs bons offices. D'un côté ils persuadèrent aux syndics que justice devait être faite ; de l'autre ils calmèrent les réformés , en leur assurant que le sang de leurs amis n'aurait pas été versé impunément. De cette manière cette prise d'armes n'eut pas d'autre résultat que de constater la force des protestans et le découragement du parti contraire.
Fidèles à leur parole,, les syndics se mirent à la poursuite des assassins , qu'ils eurent le courage d'aller arrêter au haut d'une des tours de l'église de Saint-Pierre. Ils trouvèrent là Claude Pennet et Jean Portier. Le premier, convaincu d'avoir tué Berger sans provocation , fut jugé et décapité le même jour. Quant à Portier, on ne pouvait prouver qu'il eut pris une part active au crime, et il allait être élargi, lorsque le hasard fit découvrir chez lui l'infâme correspondance avec le duc et l'évêque. La date récente des lettres de Pierre de la Baume servit à établir qu'il était l'instigateur des troubles. L'affaire fut portée au Conseil général , où il fut résolu que le procès de Portier serait instruit devant les syndics à la diligence d'un procureur général élu tout exprès. Lambert, l'un des réformés les plus ardens, celui-là même qui
(l534) QUATRIÈME EPOQUE. I 1 7
avait abattu en plein Conseil les armes du syndic Baud , fut choisi pour remplir ces fonctions. On décida aussi que l'on n'aurait aucun égard aux lettres de grâce que l'évêque ne manquerait pas d'accorder au coupable. Tout se passa comme on l'avait prévu , les Fribourgeois et le duc sollicitèrent ouvertement en faveur de Portier ; la procédure fut un peu plus longue , mais il n'en fut pas moins condamné et exécuté , malgré les lettres de grâce que sa femme vint présenter aux juges de la part de Pierre de la Baume1. Ainsi se perdit le seul droit de souveraineté que l'évêque eût conservé dans Genève ; tous les autres en eiïet tenaient à l'administration de son église. Il ne devait imputer qu'à lui la courageuse décision de la cité. En effet, n'était-il pas le complice avoué de Portier? n'avait-il pas , en graciant Cartelier, montré qu'il n'avait de grâces et de bienveillance que pour les traîtres ? Quant au duc de Savoie , il devait se rappeler que , au moment de son triomphe passager, il avait promis de faire pendre avec leurs lettres de
1 Délibérations des Conseils des 8 février et 10 mars i534. On voit que le procès dura plus d'un mois. Le vicaire avait enjoint aux syndics de relâcher Portier; le duc avait écrit ; l'évêque avait évoqué, et enfin délivré des lettres de grâce. De leur côté les Fribourgeois agissaient: c'est ce qui retarda le jugement. Il paraît que lorsqu'il avait fait grâce à Gartelier, l'évêque avait promis à l'avenir de ne jamais accorder des lettres de grâce pour de semblables crimes. Il oublia sa parole; mais les syndics l'obligèrent à la tenir.
Il8 HISTOIRE DE GENÈVE. (ï534)
grâce les condamnés en faveur desquels Féveque se serait avisé d'user de sa prérogative? Dès lors Charles III et Pierre de la Baume ne furent plus considérés que comme des ennemis publics , à l'égard desfjuels on se trouvait dégagé de tous les devoirs et de tous les sermens.
Nous avons laissé Furbiti débattre avec Froment, Farel et Viret , les phrases inculpées de son sermon. Dans cette controverse , le dominicain avait tout le désavantage , car il avait affaire à trois habiles antagonistes ; il devait justifier des paroles évidemment injurieuses, et se voyait appelé à discuter la foi romaine dans le dédale de ses dogmes et de ses miracles , avec ses saints , ses images et ses sacremens. Cependant les mêmes croyans , qui plaçaient Pennet et Portier au rang des martyrs , proclamaient les triomphes oratoires de Furbki, quand celui-ci avouait lui-même qu'il ne pouvait répondre aux argumens présentés autrement qu'en disant qu'il professait la religion catholique comme il l'avait apprise de ses pères. Le procès du dominicain dura fort long-temps. On crut un instant qu'il se terminerait par sa rétraction qu'il avait promis de faire dans la même chaire où il avait prêché tant d'extravagances; mais il reprit dans la cathédrale son ancienne impudence, et débita une homélie apologétique au lieu d'une rétractation formelle. On vit alors qu'il ne restait d'au-
(i 534) QUATRIÈME EPOQUE. IIQ
Ire parti à prendre que de le reconduire et de le laisser en prison. 11 y resta jusqu'à ce que François Ier, deux ans après, sollicita son pardon et obtint sa liberté1. La conduite et l'entêtement de Furbiti annonçaient chez lui un caractère assez courageux; car, aux termes de la sentence, il n'eût eu qu'à se rétracter pour voir cesser sa captivité.
L'aflaire de Furbiti n'était pas la seule qui occupât les Conseils. Ils avaient aussi à satisfaire les Bernois, qui demandaient le rappel de Dumoulin, et l'autorisation de faire prêcher Farel , Viret ou Froment, dans un lieu public, pendant leur séjour dans la ville. On refusa de rétracter la sentence qui avait exilé Dumoulin , et sans autoriser formellement les députés à instituer un prêche public , on leur laissa entrevoir qu'ils pouvaient le tenter, et que^ s'ils étaient assez bien soutenus pour pouvoir continuer, on ne s'y opposerait pas. Les réformés ne demandaient pas autre chose. Ils se réunirent en bon nombre , et , sous la conduite d'Ami Perrin et de Baudichon de LaMaisonneuve, ils conduisirent Farel à la chapelle du couvent de Rive où ils le firent monter dans la chaire que le moine François Coutelier venait de quitter. Ils avaient fait la chose avec si peu de crainte d'être
1 Tous ces détails sont tirés des Notes de Gautier sur Spon et de la relation imprimée de ce singulier procès. J'en ai abrégé le récit, qui d'ailleurs est fort intéressant sous le rapport des mœurs et du ton qui régnait dans la discussion.
interrompus , que , avant de laisser parler leur prédicateur, ils avaient sonné la cloche pour réunir le plus de monde possible l. Ce fut le premier prêche public qui eut lieu à Genève. Désormais ils ne cessèrent plus ; car chaque jour quelques citoyens se convertissant à la foi nouvelle , les réformés commençaient à être les plus nombreux et les plus forts. Le changement de religion s'opérait à l'insu même de ceux qui croyaient de bonne foi rester fidèles au catholicisme. Etaient-ils autre chose que des réformés^ ces membres des Conseils qui, depuis long-temps, interdisaient à leurs prédicateurs habituels, et en dernier lieu encore à Coutelier, de parler d'eucharistie, de confession auriculaire, ni d'aucun point de doctrine qu'il ne pût établir par l'Évangile2? Quelle résistance auraient-ils donc pu apporter aux instructions publiques de Farel, qui prêchait l'Evangile dans sa pureté ?
Cependant les exagérés du parti catholique ne virent pas sans indignation la réforme professée dans un lieu public consacré au culte romain. Ils étaient surtout irrités de la hardiesse avec laquelle Farel discutait les points de controverse,
1 Ceci se passait le premier dimanche de mars i534 (Gautier, registres des Conseils).
a On lui avait aussi interdit de parler du culte de la sainte Yierge, de l'invocation des saints, du purgatoire, des prières pour les morts , etc.
(i 534) QUATRIÈME EPOQUE. 12 i
traités l'instant d'auparavant par le cordelier. Le peuple s'y portait en foule , et il n'était pas difficile de s'apercevoir que ces discussions tournaient toujours à l'avantage de Farel. Les meneurs, parmi lesquels se fesaient remarquer Girardin De la Rive, Lect et Duerest, portèrent leurs plaintes au Conseil des Deux-Cents l. Les députés de Berne les y suivirent de près. Ceux-ci soutinrent qu'ils n'avaient été pour rien dans l'entreprise de Farel ; mais qu'ils engageaient fort le Conseil à lui accorder sa protection , parce que le doigt de Dieu était marqué dans tout ce qui venait de se passer et dans l'effet miraculeux des premières prédications de Farel. Placé dans une pénible alternative, le Conseil prit un expédient qui mécontenta les uns et les autres, parce qu'il ne pouvait satisfaire également les deux partis. En effet, il engagea les envoyés de Berne, qui allaient partir, à ramener avec eux, dans leur pays, Farel, Viret et Froment, et leur promit d'interdire en même temps au cordelier de prêcher à l'avenir. Il offrait aussi de rendre MM. de Berne et de Fribourg arbitres de tous leurs différends ; et pour cela il nomma une députation, composée de Claude Savoye, de Jean
• Ces citoyens ne perdirent pas de temps; car ils vinrent au Conseil des Deux-Cents le lendemain même du premier prêche public de Farel (voy. regist. des Conseils. Gautier, mémoires manuscrits).
122 HISTOIRE DE GENEVE. (i 534)
Lullin , d'Etienne Dadaz et de Jean d'Arlod, chargée d aller leur porter cette dernière proposition. Farel toutefois resta à Genève; il continua à y prêcher, et, par l'influence de ses paroles, il parvint , sinon à réduire ses ennemis au silence , du moins à augmenter considérablement le nombre de ses partisans. Il allait même jusqu'à présenter des requêtes contre Coutelier, dans lesquelles il offrait de le convaincre d'erreur. Farel était devenu tellement redoutable à l'aide de ces moyens que les Conseils le priaient de vouloir bien avoir égard aux divisions et aux fâcheuses affaires de la ville1, ce qui ne l'empêchait pas d'agir en dépit de leurs recommandations.
Les crises violentes dans lesquelles deux religions sont aux prises ne se passent pas sans troubles. A Genève^ les catholiques zélés traitaient les réformés de mécréans, d'hérétiques, et les accablaient de ces épithètes injurieuses qu'ils avaient apprises de Furbiti et de ses émules. Souvent des injures on en venait aux coups. Les réformés, de leur côté , refusaient d'observer les pratiques d'un culte qu'ils disaient plein d'idolâtrie 2. Ils nar-
' Ces expressions sont tirées de la de'libe'ration des Conseils du 20 mars 1 534 (voy. registres des Conseils, Flournois, de Grenus).
? A chaque instant on e'tait oblige' de prononcer des peines contre ceux, qui refusaient de fermer leurs boutiques au moment des processions. Voy. de'libe'ration du 17 avril i534 (registres des Conseils).
(i 554) gu\TRii:MR époque. ia5
puaient aussi les piètres et les moines sur leur vie scandaleuse, ce qui produisait chaque jour des querelles acharnées, dans lesquelles la modération se montrait rarement du côté du clergé et la raison pas davantage l. Cependant, depuis la peine sévère infligée àPennet et â Portier, on était moins prompt à mettre le poignard ou l'épée à la main2.
« Je citerai un exemple : Un jour la femme d'un reformé s'avisa de dire à une femme mariée, qui néanmoins se livrait à la débauche avec les cordeliers du couvent de Rive, qu elle ferait bien mieux d aller chez son mari que d'aller trouver ces moines. Deux cbrâeliers entendirent ce propos et l'assaillirent de coups. Le Gin, cil enjoignit aux syndics d'aller au couvent et de faire met- Ire les coupables en prison. Délibération du i5 mai i534 (regist. des Conseils).
2 Pour donner une ide'e de la superstition qui régnait en ce temps, je citerai un passage du Levain du Calvinisme de la sœur Jeanne de Jussy. Cette naïve religieuse fesait des martyrs de Pennet et de Portier. Après avoir parle' de leur mort, elle raconte (pie : « Ce jour fut exécuté un grand jeune homme , larron et «brigand de la secte luthérienne, lequel étant admonesté des « cordeliers, pour le réduire afin qu'il mourût repentant et en la ? foi ; mais il leur fut osté sur le chemin , et fut donné à Farel et « à son compagnon pour le prescher, et mourut en ceste hérésie. a II arriva chose miraculeuse, le quinzième jour de mars après ce u meurtre , d une femme qui avait été pendue au gibet depuis en- « viron un an , laquelle estait morte en la foi de nostre saincte « mère église , miraculeusement se retourne devers ce garçon lu- « thérien , qui avaist été mis au gibet auprès d'elle , et le mordait k par le menton à gorge ouverte; et pour ce que c'estait chose (f admirable , fut tanstôt publiée par la cité, dont plusieurs y cou- (f rurent pour voir la chose et prouver la vérité; les luthériens tf firent tant avec leurs piques, qu'ils les désassemblèrent , pour « ce que les chrétiens s"en moquaient; mais toujours la femme se «retournait vers ce garçon. » (Levain du Calvinisme, 1611, PS- 740
Il est en effet merveilleux de voir, après une année révolue, un
124 HISTOIRE DE GENEVE. (i 534)
La tentative de conciliation que les Conseils avaient eu l'espérance de faire réussir par l'entremise de Berne et de Fribourg, échoua par une double circonstance. D'abord, les Bernois refusèrent de s'en occuper, et les Fribourgeois, informés des succès et de l'impunité de Farel, ne songèrent plus qu'à rompre le traité de combourgeoisie qui les liait à Genève. Plusieurs fois ils avaient menacé d'en venir à cette extrémité; ils jugèrent que le moment était venu , et dépêchèrent Nicolas Fégeli et Roquinet, porteurs du sceau de Genève, arraché à leur original du traité , et chargés de réclamer de nous la remise du sceau de leur ville* pendant au bas de l'original resté à Genève1. Les Conseils avaient tout fait pour empêcher que l'alliance ne fût rompue; car, lorsque les députés de Fribourg étaient venus pour l'annuler aimablement, ils s'étaient efforcés de les en détourner. Ceux-ci s'en étaient référés à une assemblée ou marche convoquée tout exprès à Lausanne, et devant laquelle les syndics étaient appelés. Cette assemblée, composée d'ecclésiastiques et d'hommes dévoués à Pierre de la Baume et aux Fribourgeois , avait décidé que le traité de combourgeoi-
cadavre conservé à ce point , et la scène tient d'autant plus du prodige que le luthe'rien et la femme catholique avaient dû nécessairement être décapités tous deux, suivant l'usage constamment suivi en ce temps à Genève ! ! !
' Délibération du i5 mai i534 (registres des Conseils).
(i 534) QUATRIÈME EPOQUE. 1^5
sie devait être anéanti ; et c'est en vertu de cette sentence que Fégeli et Roquinet venaient consommer la rupture de l'alliance.
Il est avéré que Févcque avait pris une part trèsactive aux démarches de Fribourg dans cette circonstance , qui devait décider de l'avenir religieux de Genève. Lorsque les députés fribourgeois vinrent pour la première fois parler sérieusement de leur projet de renoncer à la combourgeoisie, ils étaient porteurs d'une longue liste de griefs du prélat. Ils la tenaient de lui , et le motif déterminant qu'ils invoquèrent devant l'assemblée de Lausanne , fut celui pris , de ce que les Genevois avaient failli à la clause du traité qui réservait la souveraineté de l'évèque. Le reproche était sans fondement, car Pierre de la Baume, chargé d'ailleurs de tant d'iniquités commises au détriment de la ville, l'avait quittée de son plein gré. Pouvait-on le contraindre à conserver son épiscopat et ses droits malgré lui? Le duc de Savoie n'avait pas été non plus étranger à toute cette intrigue. Ennemi né de la réformation , il craignait que par elle sa puissance ne fût renversée; aussi se montra-t-il l'ennemi le plus implacable des protestans dans toutes les occasions.
Les syndics, dans le premier moment, espérèrent que la résolution des Fribourgeois ne serait point inébranlable ; ils demandèrent aux députés
d'attendre la réponse du Conseil des Deux-Cents , et surtout celle du Conseil général , seul compétent pour rompre une alliance qu'il avait contractée. Tout cela ne servit de rien, c'était un parti pris. Il fallut donc se soumettre, et tourner ses regards vers les Bernois , désormais les seuls alliés au milieu de tant d'ennemis h
Le clergé , toujours puissant à Fribourg, n'avait pas manqué d'intriguer pour obtenir ce résultat. Il y avait été poussé par les démarches de l évêque et des prêtres genevois. Les Conseils de Fribourg, ennemis de la réforme, suivaient ces inspirations. Leurs députés n'eurent qu'une mission , celle de rompre le traité de combourgeoisie , parce qu'ils sentaient bien que Genève allait renverser pour jamais les autels de la foi romaine , sur lesquels ses évêques avaient voulu consommer le sacrifice de sa liberté.
Deux causes principales amenèrent cette rupture. La première je la trouve dans cet état de rivalité de protection , qui plaçait constamment
'Le i5 et le 16 mai i534, ou essaya d'ébranler la résolution des députés fribourgeois , mais inutilement; car ils ne voulurent même pas attendre la réunion du Conseil général. Gautier, dans ses notes sur Spon, confond la date des premières démarcbcs de Fribourg pour rompre la combourgeoisie avec celles qui consommèrent cette rupture. Il la rapporte au mois de mars i534> tandis que c'est le i5 mai , ainsi que cela résulte de la délibération du Conseil (registres des Conseils, Flournois, de Grenus, Rocca, Leclerc).
(i 534) quatrième époque. 127
les Fribourgeois en présence des Bernois qu'ils n'aimaient plus, depuis qu'ils s'étaient rangés sous la bannière de Zwingli; la seconde, c'est le peu de zèle que montrèrent les Genevois pour soutenir le culte romain. Somme toute, les Fribourgeois ne furent que les instrumens des baines du duc de Savoie et de Pierre de la Baume: aussi se virent-ils comme eux déçus dans leurs espérances ; car, si le prélat perdit sa souveraineté qu'il voulait vendre , si le duc, pour avoir prétendu usurper des droits qu'il n'avait pas, se vit enlever ceux qu'il possédait légitimement,, MM. de Fribourg bâtèrent l'accomplissement de ce qu'à tout prix ils voulaient empêcher, la réformation de Genève.
fW\ V VVVVX (YW \\VW\ V\\ IW\ WV V\\ WV <WV WV W\ WV W WV!\ WN. WYW\)