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CHAPITRE IV

Coup-d'œil sur la sixième époque.

L'état de guerre , on le sait, est peu propre à favoriser le progrès. Il y a dans les dispositions d'un peuple qui se fait armée, une facilité inconcevable à subir toutes les lois qu'il plaît au pouvoir de lui imposer. La liberté, qu'il défend courageusement les armes à la main, est par lui presque oubliée quand il rentre épuisé des fatigues du cbamp de bataille; c'est le courage civique absorbé par le courage militaire. Les ambitieux ne manquent jamais de saisir ces occasions pour s'élever ; individus , ils cherchent à se faire dictateurs; classes, elles s' aristocratisent. Lorsqu'ensuite la paix est rétablie, les abus du pouvoir se perpétuent, à moins que le peuple ne se montre jaloux de recouvrer ses droits. Un dictateur., s'il a du génie , a plus de chances de succès pour conserver son absolutisme ; les classes prolongent plus long-temps la lutte, mais elles finissent près-

que toujours par être vaincues. Ainsi s'expliquent les événemens qui se passèrent à Genève , de la mort de Calvin au commencement du dix-huitième siècle.

Deux périodes divisent ces années , et en font deux époques qu'il fallait réunir, afin de faire ressortir les caractères. Dans la première, se placent les guerres et les empiétemens du pouvoir; dans la seconde, les premiers troubles politiques précurseurs d'autres plus graves encore. Un grand épisode divise ces deux époques, c'est l'Escalade, qui décida de l'avenir de Genève^ de son indépendance et de sa liberté. Comme fait d'armes, cette glorieuse nuit mériterait une place honorable dans les fastes militaires de la république; comme événement politique, elle fut peut-être le bienfait le plus signalé de la Providence envers les Genevois. Après sa défaite, le duc de Savoie honteux d une entreprise que la victoire seule pouvait justifier aux yeux des rois, descendit des hauteurs de son orgueil jusqu'aux conférences qui amenèrent le traité de St. -Julien. Le courage des Genevois fut redoublé; les Suisses, les Français et les autres puissances amies conçurent pour eux une estime qui tenait presque de l'admiration. Voilà les effets les plus immédiats du fait d'armes. L'aristocratie , convaincue de trahison et de négligence, vit désormais ses actes et sa conduite soumis à

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l'examen du peuple. A dater de l'Escalade la défiance des citoyens fut éveillée, et bien que l'aristocratie se crût en mesure de pouvoir tenter encore de faire faire de nouveaux progrès à son autorité, on devait la considérer comme en état de défensive, car à chaque pas elle devait être arrêtée par d'énergiques résistances.

A qui connaît mal le caractère genevois, il peut apparaître comme celui que les historiens donnent aux Belges qu'ils traitent de brouillons et d'esprits inquiets, amis de continuels changemens. Cette idée serait fausse de tout point. Le Genevois est constant dans ses habitudes et dans ses affections. Le respect et l'amour pour ses magistrats étaient devenus pour lui une sorte de religion aux pratiques de laquelle il manquait dans les momens de crise, pour y revenir immédiatement après. C'est principalement à cette cause que les Genevois durent la renaissance incessante des troubles politiques, parce qu'ils ne profitaient jamais de leurs victoires sur l'aristocratie, et que celle-ci , toujours unie comme corps, réparait insensiblement ses échecs, et savait exploiter ses avantages. Cependant les citoyens, avec un peu plus de prévoyance, auraient pu juger d'après l'obstination des magistrats dans le maintien de leurs privilèges et des droits qu'ils usurpaient, quelles pouvaient être leurs secrètes prétentions. Oublier cette ambitieuse

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opiniâtreté qui ne cédait qu'après avoir été vaincue, c'était l'encourager, caries magistrats avaient l'air de faire grâce en enregistrant les victoires du peuple qui les comblait alors d'imprudentes bénédictions, et se précipitait dans les temples pour rendre grâce à l'Eternel d'avoir dissipé l'orage de la guerre civile , prêt à éclater sur la république.

Qu'on jette un coup-d'œil rapide sur ce que Genève devait à la fausse direction imprimée à sa politique par ses Conseils depuis 1 568 , et l'on restera convaincu que les plaintes et les murmures du peuple n'étaient pas sans fondement. On se rappelle le moment où la république pouvant s'allier aux cantons, préféra rester sous la protection des rois de France. Cette décision, prise sans l'assentiment du Conseil général-, amena comme conséquence le traité de Sanci qui , lui-même , produisit la désastreuse guerre de i58q. L'influence française, déjà trop puissante sous les rois précédens , devint presque souveraine pendant le règne de Louis XIV. Avec des Conseils indépendans, ou qui eussent daigné consulter le vœu populaire, jamais un résident français n'eût été reçu à Genève. À peine installé^ ce fonctionnaire, comme on l'a vu, prit le ton d'un gouverneur plutôt que d'un chargé d'affaires. Ivre de la puissance de son maître , il se croyait autorisé à parler ce langage aux habitans d'une faible cité. Grâce à lui, l'Angleterre,

la Hollande et les Suisses curent des relations moins intimes avec la république, et rien ne s y lit plus que de son aveu. La présence du résident tendit aussi à altérer les mœurs nationales par la contagion de l'exemple des mœurs françaises, enfin elle contribua à faire repousser du sein de la cité la plupart des réfugiés protestans, victimes de la révocation de l edit de Nantes.

De plus en plus en butte aux assauts populaires, l'édifice aristocratique élevé sur la base de la concentration des fonctions publiques dans quelques familles , menaçait ruine ; ses artisans cherchèrent à lui donner l'appui du résident français, appelé par sa position à le protéger, car représentant d'un roi absolu, il ne devait rationnellement favoriser que le pouvoir. Cette assistance étrangère resta long-temps cachée , mais insensiblement l'aristocratie se plaçait en-dehors du peuple , des sympathies duquel elle espérait pouvoir bientôt se passer; d'une part le résident français, de l'autre le patriciennat bernois , lui garantissaient ses avantages; aussi se garda-t-elle bien de répondre aux nouvelles ouvertures des cantons qui sollicitaient Genève de se réunir à la ligue helvétique.

Dans les affaires intérieures , l'aristocratie avait plus heureusement encore fondé son omnipotence. L'établissement des impôts lui avait fourni les moyens de tenir le peuple asservi par la chaîne d<

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intérêts matériels; le corps des ministres avait été asservi, le Conseil des Deux-Cents ne donnait que de temps à autre et sans succès des signes de son existence politicpie ; les lois sur les brigues avaient été tournées contre le peuple \ afin de paralyser l'exercice de son droit électoral , le seul qui lui eût été laissé ; les travaux des fortifications occupaient et ruinaient les citoyens, et ceux d'entre eux ou d'entre les autres membres des Conseils qui osaient élever la voix pour les avertir du danger, encouraient des disgrâces , des persécutions, des échafauds. Tels furent à quelques années de distance , les Sarrazin, les Gallatin , les Chevaux, les Arlaud, les Bartholoni, toutefois avec des chances différentes, suivant rincert.it.ude ou la fermeté des citoyens dans la défense de leurs apôtres. Il est bon de signaler ici l'acharnement de l'aristocratie centre les hommes qui sortaient de ses rangs pour arborer les couleurs populaires. Hier c'était l'auditeur Sarrazin dont la vie était menacée. Sa tête est près de tomber, une garnison soldée doit prêter main forte à l'exécution de l'arrêt prononcé contre lui. Le Conseil des Deux- Cents appelle le peuple à son aide , il siège à St.- Pierre, la question portée sur la place publique est bientôt résolue; l'aristocratie cède à la force, mais ses projets ne sont qu'ajournés. Aujourd'hui , prudente, elle ne se compromet plus par la publicité,

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Gallatin est saisi et secrètement enterré vivant dans un cachot , et ses prétendus complices sont bannis. Si, peu de temps après, elle est battue sur la question des impôts , déjà elle marque ses victimes , et demain nous la verrons laver son injure dans le sang des Lemaitre et des Fatio.

D'autres lois fournissaient aux classes supérieures le moyen de s'enrichir aux dépens du peuple; c'étaient celles qui avaient fondé la Chambre des blés , celle des vins , celle du commerce , etc. ; car elles s'étaient ainsi rendues les dispensatrices des objets de consommation dont le prix augmentait ou baissait suivant l'exigence de leurs propres intérêts. Les familles aristocratiques possédaient de grandes propriétés, dont les denrées constituaient à l'aide d'habiles prohibitions , d'immenses revenus payés par le consommateur. Si l'appréciation d'un droit politique échappe le plus souvent au peuple, ou ne l'éclairé qu'à force de temps et d'abus, il n'en est pas de même des intérêts matériels. C'est pour cela que les Genevois s'élevèrent plutôt contre les lois sur les vins que contre celle qu'il eût été le plus urgent de faire révoquer, la loi qui conférait aux Conseils inférieurs le droit d'établir les impôts. Us n'entrevoyaient pas que là était la racine du mal qu'il eût fallu arracher, sous peine de le voir renaître. La Chambre de la réforme, loin de suivre les traditions que lui avait

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léguées Calvin, n'était devenue qu'un instrument employé à trancher plus nettement la division des classes. Elle était sans pouvoir à l'égard des grands, sans modération à l'égard des petits. Les habits , la coiffure des classes inférieures étaient continuellement l'objet de sa police. La justice des Conseils ne montrait pas une partialité moins scandaleuse , car lorsque d'un côté l'on voyait s'agenouiller en chemise et la torche au poing au pied d'un arbre de la Treille, une fille du peuple, coupable d'avoir arraché un morceau d'écorce, le Sénat consignait sur ses registres qu'il fallait couvrir de l'impunité et du secret, les dilapidations commises dans les caisses de l'état par les frères Rocca. Faut-il ajouter à ces exemples la conduite du Sénat dans l'affaire des demoiselles Odemard , et plus récemment encore dans celle d'un citoyen nommé Vaudenet , qui fut jeté dans les prisons pour avoir osé reprocher à un conseiller la falsification de la minute d'un arrêt ! Les murmures du peuple firent rendre la liberté à Vaudenet, mais ceux qui l'avaient fait emprisonner ne furent pas même condamnés au plus léger dédommagement.

Sous le rapport de l'industrie, Genève n'avait pas marché d'un pas aussi rapide que d'autres nations de l'Europe. Elle avait perdu un temps précieux pendant les guerres qui l'occupèrent exclusivement de i58q à i6o5; les années de iS^S a

1689 avaient à peine laissé le loisir de longer à la mise en pratique des nouveaux édils, et le dixseptième siècle s'était éeoulé en craintes chimériques , en négociations dispendieuses , en querelles théologiques et en dissentions civiles, désastreux prélude de celles qui allaient affliger le siècle suivant. Cependant l'horlogerie, la dorure et la bijouterie, établies vers la fin du seizième siècle, avaient pris un très-grand développement, qui sans doute eût été plus important encore, si à chaque difficulté qui s'élevait entre la France et la république, cette première puissance n'eût bloqué Genève dans un rayon de douanes qui interrompait toutes ses relations. D'autres branches de négoce déployaient une certaine activité, toutefois Genève n'était pas encore revenue à ce brillant état commercial qui l'enrichissait avant la perte de ses foires, heureuse cependant d'avoir réussi dans une branche d'industrie qui devait lui assurer pour l'avenir des ressources incalculables.

L'esprit philosophique de notre âge ne s'était pas encore allié aux idées religieuses et le cours du siècle et demi que je viens de tracer, futsouvent signalé par des querelles théologiques, et par des supplices qui tenaient à la fois à l'ignorance fanatique et à la barbarie païenne. Ces supplices étaient ceux qu'on infligeait aux sorcières et aux possé-^

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dées. Les femmes accusées d'avoir conclu un pacte infernal avec le diable , étaient interrogées et soumises à l'examen des matrones et des chirurgiens; la torture leur arrachait des aveux , et ces malheu- . reuses expiaient dans un bûcher les préjugés de leurs compatriotes et l'imprudence de quelques paroles, presque toujours dues à l'exaltation de leur imagination. Hâtons-nous d'ajouter que vers le milieu du dix-septième siècle les Conseils renoncèrent à ces procédures ; ils revinrent même al égard des pasteurs, àdesidées plus conciliantes. L'ère de la tolérance religieuse commença avec le dix-huitième siècle, pendant lequel les esprits tendirent vers d'autres réformes.

Presque tous les savans et les écrivains du seizième siècle n'avaient été que des théologiens^ des prédicateurs et des légistes ; dans le dix-septième vinrent les littérateurs , les hommes versés dans les sciences, et les artistes, dont les travaux devaient précéder ceux des écrivains philosophes. L'instruction publique conservait son ancien lustre et attirait à Genève des étrangers de distinction , sans compter les princes et les riches étrangers qui venaient avec plaisir y passer quelques années, pour s'y reposer des agitations politiques de leur patrie. Parmi les hommes qui se firent le plus remarquer dans les sciences et les lettres , if suffira de citer les la Faye , les Spanheim , les Tur-

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quet de Mayerne, les de Candolle, les Diodati, les Godefroy , les Tronchin, les Mestrezat, les Turretin , les Pictet, les Leclerc , les Manget , les Bonnet, et d'autres encore dont la réputation se répandit dans l'Europe entière. Michel Pioset avait écrit l'histoire de Genève après Bonnivard, Gautier l'écrivit après Boset , et certes son travail , fruit de travaux immenses, annonça d'énormes progrès dans la carrière de l'histoire. Son style est simple; son impartialité > remarquable, et le seul défaut qu'on puisse lui reprocher, c'est d'avoir voulu tout dire, et d'avoir ainsi rebuté ses lecteurs à venir par le nombre de ses volumes. Parmi les anciens auteurs , c'est à Gautier seul qu'on peut accorder le titre d'historien; on trouve même dans quelques passages de son livre , des pensées philosophiques bien avancées pour l'époque où il écrivait.

Un autre genre d'auteurs se lança dans la carrière de la polémique littéraire. Parmi ceux-là se montre au premier rang Jean Sarrazin^ qui fut chargé de répondre au Cavalier Savoisien, publié par Buttet, et qui s'acquitta de cette mission, en fesant imprimer son Citadin Genevois. Ces deux ouvrages présentent à la fois de graves discussions sur les droits respectifs des ducs de Savoie et de la république , et des plaisanteries ironiques et grossières, qui outraient même les habitudes du temps.

Cependant Sarrazin passait pour un des beaux esprits de Genève , et il devint l'écrivain officiel des Conseils, qui le chargeaient en toute occasion de répondre aux libelles dont ils étaient accablés , tant par les Savoyards que par les organes de l'opinion publique. Trop heureuse qu'il fût né dans ses rangs, l'aristocratie se l'attacha. Pour en acquérir la preuve , qu'on jette les yeux sur son Genevois jubilant , publié pour fêter le premier anniversaire de la réformation.

Avec un pareil état des choses , que deviendra Genève? Un double avenir semble s'ouvrir devant elle : d'une part se présente facile , mais repoussante , la route de la soumission à l'aristocratie et au protectorat étranger; de l'autre, lente, hérissée d'obstacles, mais sure et honorable, la carrière des résistances légales , froides et modérées. D'avance le peuple a désigné le sentier qu'il va fouler; tel il s'est montré quand il a disputé au Sénat la tête de Sarrazin , quand il a arraché au monopole le retrait des arrêtés sur les vins, tel il sera encore pendant cette longue suite d'années , où il se verra forcé de conquérir pied-à-pied des droits que sa confiance s'est laissé surprendre. A ces sublimes exemples de courage civique , sans fanatisme et sans esprit révolutionnaire, nous verrons l'aristocratie opposer celui du même entêtement , que le clergé romain déployait pour corn-

battre l'esprit d'examen et les idées réformatrices. Le catholicisme défendait ses abus , et la réforme religieuse s'accomplit, malgré le secours des armées de l'empire, de la France et de l'Espagne. L'aristocratie genevoise veut défendre à tout prix le fruit de ses usurpations, et la réforme politique s'accomplira, bien que ses apôtres aient à lutter contre la diplomatie et les armes étrangères appelées à l'aide de ses ennemis, dont les prétentions ont déjà perdu toute nationalité,

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