CHAPITRE III
Re'sidens français. — Disputes théologiques. — Re'vocatiou de l'e'dit de Nantes. — Mouvemens populaires.
(De 1C68 à 1707.)
Il est des momens dans la vie des états où leur avenir s'engage pour long-temps , par l'adoption d'une politique qui ouvre devant eux une carrière dans laquelle il ne leur est plus donné de reculer. Ce moment était arrivé pour la république; elle se trouvait placée entre les cantons suisses intéressés à sa conservation,, et Louis XIV, dont les conquêtes et l'ambition étaient faites pour inspirer de la défiance à tous. Ce souverain venait de réunir la Francbe-Comté à ses états , de telle sorte , que ses armes paraissant prendre cette direction, Genève pouvait craindre d'en ressentir bientôt les atteintes. Cependant Louis XIV avait toujours témoigné la plus grande bienveillance aux Genevois, il n'avait d'ailleurs jamais violé le
(l668) SIXIÈME ÉPOQUE. 45 1
sol helvétique. Tiendrait-il sa parole , ou se laisserait-il emporter par la soif des conquêtes, voilà ce que les Suisses se demandaient avec inquiétude, peu habitués qu'ils étaient à ajouter foi aux promesses des puissances. Dans cette occasion , ils s'adressèrent à la république, et l'engagèrent à se placer sous la protection de la ligue, lui laissant entrevoir l'espérance d'obtenir son admission au nombre des cantons. Les Conseils se réunirent, et furent d'avis de s'en tenir à l'alliance de Berne et de Zurich. Leur décision fut motivée sans doute sur ce que l'agrégation de Genève au corps helvétique l'exposerait à supporter les premières attaques du roi français, que cette démarche indisposerait gravement. En effet il s'était accoutumé à considérer la république comme dépendant de son patronage. Les Conseils avaient eu aussi à se plaindre parfois du despotisme aristocratique des Bernois., dont l'influence dans la Confédération était immense. Enfin ils craignirent de se voir engagés comme Suisses à des guerres continuelles, comme celles qui depuis près de deux siècles tenaient les cantons armés contre l'étranger, ou les uns contre les autres.
Que si Genève avait quelques raisons pour ne pas devenir canton , de plus puissantes auraient dû lui faire prendre le parti contraire. Etat borné comme pas un des états voisins, placée comme un
4^2 HISTOIRE DE GENEVE. (^ÔCj)
poste avancé qui sépare deux camps ennemis, la république ne pouvait se soustraire au protectorat de la France ou de la Suisse. D'une part , la foi romaine , des mœurs dissolues , un despotisme conquérant ; de l'autre , le culte réformé , des institutions démocratiques. Il n'y avait pas à balancer, et certes on eût pu sans danger s'allier au corps helvétique , car Louis XIV avait intérêt à ménager les Suisses qui gardaient une partie de ses frontières et lui fournissaient d'excellens régimens. Les Conseils ne tardèrent pas à apercevoir la portée de leur faute. Se mettre sous le patronage d'une grande monarchie, c'est presque l'inviter à l'usurpation.
Au milieu d'aussi graves discussions, et pendant que sans cesse effrayés du voisinage des armées françaises , les Genevois continuaient de travailler péniblement à leurs fortifications , le corps des ministres et les Conseils se livraient à toutes les aberrations des controverses religieuses. L'efficacité de la grâce, et la non imputation du péché d'Adam , principes anciennement professés par Morus, alors par Mestrezat et Tronchin, en étaient le sujet. La majorité des Conseils, et celle du consistoire tenaient pour les doctrines exclusives de Calvin^ adoptées d'ailleurs par le synode de Dordrecht. Il fut donc officiellement ordonné par les Conseils inférieurs, que les ministres seraient te-
(1672) sixième Époque. 4^5
nus , lors de leur consécration , de signer la confession de foi arrêtée, et de s'engager à ne jamais y faillir. Aux termes de cette confession , il fallait croire à la prédestination , sorte de fatalité chrétienne , dont on ne devait pas tarder à reconnaître l'absurdité, puisqu'elle fesait naître les hommes élus ou réprouvés , ne leur laissant ni le mérite ni la honte des vertus ou des vices qui honoreraient ou flétriraient leur carrière. Quelques années après , on négocia avec les cantons évangéliques une nouvelle confession , qui commença à déroger un peu à la rigidité de celle de Calvin , et au commencement du dix-huitième siècle , les ministres se virent dispensés de s'y conformer. Que d'années ne faut-il pas pour détrôner une erreur en matière de foi !
Depuis assez long-temps le duc de Savoie paraissait être dans de fâcheuses dispositions, car malgré l'intervention des cantons, il avait constamment refusé de raser son petit fort de Bellerive, sous le prétexte que ce petit port et ce château n'avaient été édifiés que pour les arrivages du sel nécessaire à la consommation de ses états. Cependant ce prince n'entreprit rien , il est même douteux qu'il ait jamais trempé dans le complot ourdi par un intrigant nommé Norois, qui s'avisa de dénoncer à la république un projet dont il s'avouait l'auteur, mais à l'exécution duquel il
4^4 HISTOIRE DE GENEVE. (l^7^)
prétendait avoir volontairement renoncé. Norois fut condamné à un emprisonnement perpétuel, qui ne dura toutefois que quelques années. Quant au duc, il cessa ses préparatifs hostiles, et de ce côté Genève n'eut plus à concevoir d'inquiétudes sérieuses. Ce n'était plus de la part de la Savoie , humiliée par vingt invasions, que Genève avait à redouter une attaque.
Au commencement du règne de Louis XIV, le calvinisme avait été toléré, sans partager les droits du culte dominant. Les réformés devaient sans doute cette sorte de protection à leur conduite pendant les troubles de la Fronde,, car à cette époque , ils avaient cessé de vouloir être une faction dans l'état et s'étaient réduits à n'être plus qu'une secte dans la religion. Cependant le roi, continuellement obsédé par le clergé catholique, rendit en 1666 une loi contre les relaps, c'est-àdire contre les réformés, qui, étant rentrés dans le sein de l'église romaine , auraient de nouveau adopté les principes de Calvin. Les relaps devaient être poursuivis suivant la rigueur des ordonnances . Commencèrent alors les émigrations si funestes à la France. Colbert , le créateur du commerce français , eut le bon esprit de les arrêter en tempérant la rigueur de la loi , il employait même les calvinistes dans les hauts emplois de finances, où ils prouvèrent, par leur délicatesse et leur probité,
(1G77) SIXIÈME ÉPOQUE. i 55
que la conscience ne tient pas à la religion. Dans sa dévotion outrée , Louis XIV crut devoir s'appliquer à la conversion des réformés que l'appât des faveurs ou la crainte des châtimens n'avait pu rallierai! drapeau de Rome. Il commença par envoyer des missionnaires dans les provinces. Ces prêtres ignorans et fanatiques pour la plupart , secondèrent mal les vues du monarque. Alors il s'avisa d'un moyen doux mais immoral , celui de l'achat des conversions. Le tiers des économats fut remis à Pélisson qui fesait compter aux évêques le prix convenu sur les listes de convertis qu'ils lui adressaient. Le prix courant était de six livres par conscience. On ne parla bientôt plus que des miracles de Pélisson , converti luimême, et convertisseur furibond. Malheureusement ces retours payés étaient peu sincères, et les réformés des classes les moins éclairées signaient une abjuration , en touchaient le prix et revenaient aux prêches comme auparavant. Ce scandale poussa Louis XIV à renouveler la loi contre les relaps en y ajoutant la triple peine de l'amende honorable, du bannissement et de la confiscation des biens. On chassa les calvinistes des fermes, on supprima les chambres mi-parties, et on leur rendit même les professions indépendantes du gouvernement inaccessibles. Vainement le sage Colbert éleva- t-il la voix en leur faveur, sa
franchise et son dévouement étaient passés de mode , et son crédit avait fait place à l'influence de cette espèce de triumvirat , suivant l'expression de Rulhière, qui unit pour un moment Madame de Maintenon, Louvois et le père Lachaise. Cette alliance bigote égara l'esprit du monarque ; dès ce moment, on démolit les temples, et l'arbitraire s'acharna contre les réformés, qui se voyaient poussés à la frontière par des persécutions de tout genre. La barbarie achevait l'œuvre , laissée inachevée par la corruption. Les liens de famille ne furent pas mieux respectés , car en même temps qu'on interdisait les mariages mixtes, on encourageait les enfans à se soustraire par la conversion à l'exercice de l'autorité paternelle.
C'est dans ces circonstances que Louis XIV songea à établir un résident à Genève^ à la place de Favre qni remplissait les fonctions de chargé d'affaires sans caractère officiel. Des raisons du plus haut intérêt engagèrent le cabinet français à cette innovation. Genève était le berceau du calvinisme; cette ville répandait au loin ses doctrines et offrait constamment un refuge aux religionnaires fugitifs ; dès lors, il fallait surveiller de près ce centre d'impulsion. La création d'un résident parut pouvoir remplir ce but ; on fesait même espérer à Louis XIV que ce résident ayant le droit de faire célébrer la messe dans son hôtel , son exemple
pourrait à la suite des temps ramener les Genevois au culte catholique. Chauvigny le premier fut investi de ces fonctions délicates, et il vint s'installer à Genève, malgré l'extrême répugnance du peuple et des Conseils. Il fallait se soumettre. Genève ne s'était pas alliée à la Suisse , elle devait s'attendre à être presque sujette du grand roi , disons mieux , de son confesseur et de la veuve de, Scarron. Chauvigny mit de l'ostentation dans la célébration des cérémonies du culte romain, et le peuple, façonné aux mœurs républicaines et à la simplicité des pratiques évangéliques , supportait avec peine la morgue et le mysticisme du nouveau représentant du roi le plus absolu et le plus dévot de l'époque.
Plus le résident Chauvigny mettait d'ostentation dans la pratique des cérémonies du culte romain, plus le peuple en supportait impatiemment l'insultante publicité. De là naquirent des attroupemens continuels devant l'hôtel delà résidence; de là de fréquentes querelles entre les Genevois et les Savoyards , qui venaient en foule entendre la messe dans la nouvelle chapelle. Un jour, entr' autres , Chauvigny se rendit au sein du Conseil étroit dans un grand état d'exaspération. Il venait s'y plaindre de ce qu'il aurait failli tomber victime d'un attentat dirigé contre sa personne sacrée. Trois coups de feu s'étaient fait entendre sur son
passage : l'un avait été tiré par un Genevois dans sa propre cour, et sans intention; les deux autres provenaient d'un Hollandais, qui, revenant de voyage , avait déchargé en l'air ses deux pistolets. Le Conseil tenta vainement d'apaiser le résident: il fallut lui céder, et faire mettre en prison les prétendus coupables. Cependant Louis XIV, instruit sans doute de l'injustice de l'accusation, envoya des lettres de remise de peine, dont la lecture eut lieu, avec la plus grande solennité, en présence des accusés à genoux et découverts. Cette ignoble parade produisit l'effet contraire de celui qu'en attendait Chauvigny. Son autorité devint ridicule, et la nation se sentit profondément humiliée de voir, au caprice d'un puissant étranger, les Conseils "obéir sans résistance, et des citoyens innocens recevoir humblement leur grâce d'un roi de France1. Dès cet instant, peuple et magistrats se liguèrent pour s'opposer journellement aux projets de Chauvigny ; les attroupemens continuaient devant son hôtel: on alla même un jour jusqu'à fermer les portes de la ville, parce qu'il avait invité les Savoyards à une solennité religieuse. Ce résident, fait pour inspirer à l'égard de
1 La scène eut lieu le 4 de'cembre 1679. Ce jour-là le résident rentrait chez lui. accompagne' de plusieurs pères chartreux. Lu remise des lettres de Louis XIV se fit en Conseil le 20 du mênie mois.
(l68o) SIXIÈME ÉPOQUE. 4^Q
son souverain plutôt de la haine cpie de l'affection, ne tarda pas à être rappelé sur les pressantes sollicitations de Michel Trémbley. La disgrâce de M. de Pompone qui le protégeait eut aussi quelque part à son remplacement. Dupré, ancien résident à Strasbourg, fut son successeur; on lui fit une réception superbe : banquets somptueux , fêtes sur le lac, rien ne fut négligé. Ainsi Genève célébrait joyeusement le départ de Chauvigny par des démonstrations dont le nouveau résident n'était que le prétexte. Toutefois la république eût bientôt d'autres sujets de se réjouir ; Louis XIV paraissait de plus en plus disposé à la protéger de bonne foi, et le duc de Savoie, ayant épousé une princesse d'Orléans , nièce de ce souverain , il était présumable qu'il ne voudrait pas contrarier la politique de ce nouvel allié. Il est bon d'ajouter que^ sous le rapport de la religion , Genèv e avait éprouvé d'assez pénibles contrariétés ; car on avait successivement fermé presque tous les temples de ses villages, anciennement démembrés du pays de Gex ou enclavés dans les terres de France.
Les affaires de la religion prenaient dans ce royaume une tournure de jour en jour plus fâcheuse. Louvois, ministre de la guerre, s'avisa de vouloir faire rentrer les conversions religieuses dans son département, en promettant aux apostats l'exemption des logemens militaires . auxquels les
46o HISTOIRE DE GENEVE. (l68l)
protestans entêtés resteraient exclusivement soumis. Il envoya plus tard des régimens de dragons sur tous les points où les réformés étaient en grand nombre. Cette expédition reçut le nom de mission bottée: ses résultats furent les dragonnades. Ainsi, persécutés de mille manières diverses, ces malheureux se préparaient à quitter tous le sol qu'on arrosait de leur sang, quand parut la loi contre les émigrations , portant la peine des galères contre ceux qui tenteraient de sortir des frontières. Ces mesures n'étaient adoptées par le roi, que parce qu'on lui présentait chaque jour de nombreuses listes de convertis; on lui assurait d'ailleurs que le schisme touchait à sa fin. Afin de le désabuser, les protestans du Vivarais, du Dauphiné et du Languedoc tinrent , par députations , une assemblée à Toulouse, dans laquelle ils résolurent de reprendre la célébration de leur culte. Au jour indiqué, ils rouvrent leurs temples; mais les catholiques courent aux armes, et sans la prudence du gouverneur d'Aguesseau, la guerre civile recommençait. Les protestans se soumirent , et Louvois leur envoya des régimens chargés de faire mettre à exécution la grâce qu'il leur accordait : c'était une amnistie dont les ministres et les principaux réformés étaient exceptés. Commencèrent alors les épouvantables massacres du Vivarais, bientôt suivis des dragonnades du Béarn , dirigées
(l685) SIXIÈME ÉPOQUE. /fil
par l'intendant Foucault. Louis XIV ne recevait que les rapports de ses agens ; il crut le protestantisme abattu, et prononça la révocation de l'édit de Nantes. C'était là que les jésuites et Mme de Maintenon avaient voulu le faire arri ver ; c'était là qu'ils étaient parvenus à l'amener par une route souillée de sang, d'atrocités et de perfidies. Après ce terrible décret , il ne resta plus aux protestans qu'à fuir une patrie qui les repoussait ou ne leur destinait que des bagnes et des échafauds. Les malheureux, où porteront-ils leurs pas? Sans doute chez les peuples qui professent la même religion , si la persécution ne les suit pas au-delà de la frontière , pour leur faire refuser un asile.
Pendant que l'Angleterre, le Danemarck et la Hollande accueillaient avec empressement les reîigionnaires fugitifs, Genève où ils arrivaient en foule les repoussait sans pitié, par les conseils ou plutôt par les ordres du résident français. Ces. malheureux étaient loin de s'attendre à une pareille réception dans la métropole du calvinisme. C'était d'elle que leur étaient venues les lumières de la réformation; leurs ministres y avaient reçu l'instruction religieuse , et lorsque cette ville avait eu à lutter contre ses ennemis ou contre la misère des temps , n'avait-elle pas demandé et obtenu d'eux et de leur roi , des généraux , des soldats et des secours financiers? malgré ces puissantes con-
462 HISTOIRE DE GEINEVE. (l686j
sidérations , les Conseils, par une inconcevable faiblesse, résolurent à la fois de ne pas recevoir ces réfugiés et de chasser ceux qui étaient déjà arrivés. Ces fâcheuses mesures éloignèrent des murs de Genève une foule d'artistes, d'industriels et de savans dont le séjour eût été "profitable à la république; elles en éloignèrent aussi les malheureux habitans du pays de Gex ses anciens disciples et sujets , et ces Vaudois oubliés depuis plusieurs années dans les prisons du Piémont et de la Savoie. Une pareille soumission aux volontés de Louis XIV n'était approuvée ni par la population ni par les Suisses. Les Genevois éclairés disaient qu'on se rendait ainsi coupable d'ingratitude et de pusillanimité. Encore si cette différence eût assuré à la cité une alliance inébranlablement protectrice de la part du roi ; mais ce souverain ne s'empressait pas davantage de détourner les persécutions journalières dont Genève était l'objet, et cette ville continuait à consacrer à ses fortifications dix fois autant d'argent qu'il en eût fallu pour acquitter sa dette envers les religionnaires fugitifs. C'est en effet à cette époque qu'elle perdit les temples de Moéns , de Russin , etc. et ses anciens droits à la souveraineté surChalex, Thoiry et d'autres villages du pays de Gex, pendant que d'autre part elle s'épuisa en emprunts faits à ses propres habitans , hypothéquant imprudemment
(1687) sixième Époque. 4^3
sa prospérité future, à sa misère et à sa faiblesse présentes. On ne sait trop où se seraient arrêtées ces persécutions qui ne tendaient à rien moins qu'à réduire la souveraineté de Genève à l'étroite enceinte de ses murs, si la reprise des hostilités n'eût appelé la France sur le champ de bataille. Ami Le Fort dut à cette circonstance le succès de sa mission à Paris, où il avait été chargé de solliciter le retrait de l'évocation faite par le Parlement de Dijon, d'un procès relatif aux dîmes du village de Moëns suscité aux Genevois par le chapitre d'Annecy1.
Il était hors de doute que la condescendance de Louis XIV, après tant de sollicitations inutiles, ne fût le résultat de sa position. Peu de temps après la république eut lieu de se convaincre que les volontés du monarque ne souffraient aucune contradiction. Guillaume III, prince d'Orange, récemment monté sur le trône de la Grande-Bretagne, avait de tout temps témoigné de la bienveillance aux Genevois, il voulut avoir un résident parmi eux. Louis s'y opposa et l'on éluda la demande de Guillaume. Il la renouvela au mo-
1 Pendant que Le Fort était à Paris pour cet objet, Michel Le Fort allait en Suisse engager les cantons à envoyer des de'pute's à Paris. Une ambassade fut en effet expédiée par eux ; mais elle ne put même pas parler à Louis XIV, ce qui engagea les membres qui en fesaient partie à refuser les rouleaux d'or et les médailles qu'il était d'usage de donner aux envoyés étrangers,
ment où les armées françaises occupaient la Savoie, il envoya même un titulaire de cette charge, mais les Conseils refusèrent positivement de le recevoir , tant le voisinage des généraux de Louis XIV leur inspirait de craintes. Cependant les défenses des Conseils n'empêchèrent pas que quelques réfugiés français ne parvinssent à rester et à s'établir dans la ville, où leur séjour allait donner le signal des discussions politiques , dont il est bon de signaler les véritables caractères.
Depuis les disettes qui avaient affligé la cité , les attaques de la peste qui périodiquement avaient décimé la population , les guerres dont le premier résultat avait été d'anéantir le commerce, les Conseils avaient successivement établi la Chambre de santé , la Chambre des blés, la Chambre des vins, la Chambre du commerce , la Chambre de la réforme , etc. , afin de prévenir le retour de ces divers fléaux. La présence des membres des Conseils dans chacune de ces Chambres, jointe aux inconvéniens ordinaires des directions publiques toujours fatales au commerce, amena un renchérissement général des denrées de première nécessité. Ceux qui fesaient partie de la Chambre des blés et de celle des vins , ne virent dans l'institution que le moyen d'établir le monopole à leur profit. Une foule de Français s'étant peu à peu fixés dans la ville, ils cherchèrent à se créer des ressources
(1696) SIXIEME époque. 4^5
par le commerce qu'ils connaissaient beaucoup mieux que les Genevois. Ils en exploitèrent donc toutes les branches que le monopole n'avait pas envahies. Les citoyens qui n'avaient pas plus de connaissances dans l'économie politique que dans le trafic , ne voyaient de remède que dans le système prohibitif. A les entendre , rien n'était plus injuste que l'établissement des Français, et l'on devait les chasser ou leur interdire le négoce. Toutefois une observation fort juste ressortait de leurs plaintes, car ils s'élevaient assez aigrement contre les privilèges dont le commerce des blés et des vins avait été frappés. La conséquence rationnelle eût été de demander l'abolition de ceux qui existaient, plutôt que d'en demander de nouveaux. Tels furent les motifs de la représentation présentée au procureur-général Grenus,, par deux cent quinze citoyens, le 28 octobre 1696.
L'état des choses ne saurait mieux se peindre que par les termes mêmes de la représentation. Les citoyens y présentaient de fort énergiques argumens en réponse à ceux des riches qui invoquaient en faveur des réfugiés, les droits de l'humanité, ce Ils veulent, disaient-ils, exercer des « charités aux dépens d'autrui , vu qu'ils n'en « agissent en cette rencontre de la même manière, « et ni plus ni moins que ferait un homme qui , désireux de faire une aumône, prendrait adroi-
466 HISTOIRE DE GENEVE. (^o/))
a tementpour cela de l'argent dans la poche de « ses amis , la sienne bien garnie , soigneusement «• resserrée. Comme tout le monde le sait, si le « plus honnête homme de tous les réfugiés frana çais venait à entreprendre de vendre tant seulece ment un setier de vin à pot^ ou à faire la moin- « dre chose qui allât contre les intérêts ou les re- « venus de quelques-uns des Seigneurs de cet état, (( il serait bientôt châtié d'une manière qui ferait « bien voir que leur intention est que ce soit seu- « lement les marchands et ouvriers qui fassent la « charité pour tout le public. C'est ce qui est clair « comme le jour, car toute la terre est témoin que a des réfugiés français , il n'y a eu aucun pasce teurs, avocats, médecins^ apothicaires ou de a certaines autres professions , à la réserve des te marchands et ouvriers, qui aient été reçus. » La représentation était appuyée d'une menace de recours aux voies de fait , dans le cas où elle ne serait pas prise en considération ; elle était en outre suivie d'une offre que fesaientles réclamans, d'indemniser les réfugiés et de leur fournir les moyens de se rendre soit à Amsterdam , soit à Londres , soit en Danemarck , où on leur promettait de brillans avantages. On voit que le peuple conserve de la générosité dans ses égaremens ; c'était bien quelque chose dans ce temps où les riches donnaient l'exemple de l'égoïsme. Le procureur-général re-
fusa de recevoir l'original de la pièce, il en prit toutefois une copie qu'il ne manqua pas de communiquer secrètement aux Conseils. Les auteurs de mémoires attribuent cette conduite de Grenus au désir qu'il avait d'entrer au Sénat, il y fut admis en effet ; les suppliques des citoyens restèrent sans réponse, et leurs griefs sans redressement , seulement on restreignit autant que possible le négoce des étrangers.
Bien loin d'avoir mis un terme aux réclamations des citoyens , les mesures que prenaient les Conseils, même relativement aux étrangers, étaient de nature à les aigrir; car le Sénat se réservait, dans les nouveaux règlemens du commerce, la faculté de refuser ou d'accorder à ceux qui n'étaient ni citoyens ni bourgeois l'autorisation de se livrer au négoce. Etrangers et nationaux se trouvaient par-là à la merci du Sénat. Le peuple n'avait qu'un seul moyen de faire entendre ses plaintes, celui des représentations ; une seule voie pour atteindre les magistrats opposés à ses intérêts, la destitution. Comme les représentations n'avaient obtenu aucun résultat, on cherchait à se réunir pour en proposer de nouvelles , ou pour s'entendre sur les élections. Les Conseils cherchèrent à interdire ces | réunions, et dans ce but, ils tournèrent contre les citoyens une arme destinée jadis à agir au contraire dans un sens anti-aristocratique, les lois contre
les brigues. En conséquence, il fut interdit de se concerter à l'avance sur les élections , de telle sorte que les membres du Conseil général arrivaient à cette assemblée sans connaître le mérite des candidats proposés, qui toujours finissaient par être élus. Un pareil état de choses devenait intolérable, et excitait d'autant plus de réclamations, que la Chambre des blés n'apporta aucun remède à la disette prolongée qui affligea Genève à cette époque. Quelques membres des Conseils épousaient la querelle du peuple; ils lui conseillaient de faire de plus instantes réclamations, qu'ils promettaient d'appuyer. Parmi les plus zélés se trouvait Jean-Antoine Gallatin, membre du Conseil des LX, et d'une des familles les plus anciennes du pays. Cette sorte de défection le rendit odieux à l'aristocratie, qui la lui reprochait : aussi se promit-elle bien d'appesantir sur lui ses vengeances, sous le prétexte non justifié d'une conspiration , que les Conseils prétendirent prête à éclater. Ils le poursuivirent ainsi que Bartholone^ Chevaux, Arlaud et plusieurs autres. A la nouvelle de ce qui se tramait contre lui , Gallatin s'enfuit à Nvon, où les officiers bernois le firent arrêter et reconduire à Genève : c'était un service rendu aux sommités^de la république par les patriciens de Berne. Toutes les aristocraties se donnent la main. Les prétendus complices de Gai-
(1704) 9IXIÈME ÉPOQUE. 4^9
latin fttrént condamnas à des peiner, plus ou moins fortes; pour lui, il fut jeté dans un cachot, qui lui servit de tombe, après avoir recelé pendant vingt-ètrun ans le secret de ses douleurs, et celui de l'acharnement atroce de ses ennemis
Cependant le moment arrivait où les abus du pouvoir des Conseils, en matière d? impôts, devenaient intolérables , où d'ailleurs le peuple, de plus en plus éclairé , cherchait dans les lois , plutôt que dans d'aventureuses conspirations ^ le moyen d'y mettre un terme. Depuis la dernière année du i7me siècle, la Chambre des vins, devenue l'objet d'un trafic odieux , avait obtenu trois décrets du Sénat et des Deux-Cents , aux termes desquels il était interdit aux citoyens et bourgeois de vendre du vin au détail; le vin qu'ils récoltaient dans leurs propriétés étrangères , ne pouvait plus entrer comme vin bourgeois; enfin les vins étrangers étaient frappés d'un droit d'un écu par setier2 : cette dernière taxe, imposée dans un moment où la récolte était mauvaise sur le territoire genevois , excita d'unanimes réclamations. Les citoyens résolurent alors de porter au procureur
■ Cette prétendue sédition devait e'clater le 26 octobre 1G98. Gallatin mourut en 1719, oublié même par ses parens et par ses amis.
2 Les premiers arrêtés sont à la date des 1 1 septembre et G novembre 1699; le second du G mars 1702, et le troisième du 1G septembre 1704 (registres des Conseils, Mémoires manuscrits). tom. ir. 3o
/jyO HISTOIRE Dlî CEIVÈVE, (!7°4)
général Buisson des représentations d'autant plus sacrées , que celles-ci du moins n'attaquaient personne , et ne demandaient que l'abolition d'un privilège établi au détriment de la généralité. Après quelque résistance, le procureur-général présenta la requête aux syndics; les Conseils se réunirent, et annulèrent le premier arrêté; les citoyens et leurs commissaires témoignèrent,, par des démarches suivies , mais modérées, qu'il leur fallait une justice plus entière; on cassa le second arrêté : ils ne furent pas satisfaits, et parlèrent un langage plus ferme encore, parce qu'ils voyaient assez clairement que le privilège se défendait piedà-pied; cependant les Conseils, effrayés, annulèrent le dernier décret., et tout rentra dans l'ordre; car le peuple, tout en exigeant impérieusement ce qu'on refusait à des requêtes plus timides, ne se fit pas révolutionnaire , et ne le devint que lorsque ses intérêts matériels , froissés dans des vues politiques, lui firent apercevoir de quelles entraves on avait chargé sa liberté.
(l7<>4) SIXIEME EPOQUE. êfl\
\ X \ V\\ WWVWVWW \\\ \\V VU\\\VVV\IWW\ VX<\ W\ WV WWW VV\ V W