CHAPITRE LXV
Histoire de saint Taurin.
L'histoire de S. Taurin (î03> est trop étroitement liée avec celle de Gigny, pour ne pas la donner à la suite de celle-ci. On va donc Ja lire publiée aussi complète que possible, au moyeu des nombreuses pièces insérées dans le recueil de nos preuves. Beaucoup de personnes de nos jours, à la vérité , dédaignent les études hagiologiques et n'ajoutent aucune foi aux légendes des saints, à cause des miracles multipliés qu'elles contiennent. Cependant, il faut reconnaître aussi que ces légendes renferment, en outre, des documents précieux et irrécusables pour l'histoire en général et surtout pour celle des localités, et que, sans elles, la connaissance de celles-ci serait souvent réduite presque à rien.
Il parait qu'il a existé plusieurs saints du nom de Taurin, savoir: celui d'Ostie ou de Porto, celui d'Ausch et celui d'Evreux. Mais il est possible aussi que ces trois se réduisent à un seul que la dévotion aurait multiplié dans des temps très reculés.
Art. I. — S. Taurin d'Ostie ou de Porto.
Un ancien martyrologe d'Àulun, d'une date inconnue, mais c. c. postérieure au neuvième siècle, place au 21 août la passion des bienheureux SS. Taurin, Hippolyte , Félix . Sénateur et
(to3)Dans les actes de Giguy des deux derniers siècles, ce nom e»l concernent cent Thaurinx mais, dans les litres antérieurs et darn loin le* hvrcj, ainsi que dans les antique* insci-ip:iou«, on le '.rouve sans la lellre h, el nous suivrons celle ancienne orthographe.
Herculicn, martyrisés h Ostic sous le prince Claude. D'un autre coté , le e alcndricr rédigé dans le quatrième siiVK* , saus le pontificat du pape Libérius, mentionne que S. Taurin de Portocstfélé le 5 septembre en cette ville.
Le martyrologe précité ajoute que les corps de ces martyrs furent inhumés d'abord avec vénération par les chrétiens, puis transportés h Autun dans l'église de S. Martin ; et que long-temps après, leurs saintes reliques furent recueillies et cachées précieusement par S. Hugues, chef de cette abbaye d'Autun et contemporain de notre Boni on. On ignore de quel prince Claude il est question dans ce martyrologe, h moins que ce ne soit de l'empereur romain, deuxièm » de ce nom], surnommé le Gothique, et mort en l'année 270. A la vérité, on ne lit pas que, sous son règne, les chrétiens aient été persécutés ; mais ils l'avaient été sous Valérien ctGallien, ses prédécesseurs, et ils le furent encore sous Aurélien, sou successeur. Aussi, on lit que S. Hippolyte, évêqnc de Porto et écrivain ecclésiastique du troisième siècle , a été martyrisé à Ostie, le 13 août de l'an 230, d'après Grégoire de Tours, ou le même jour de l'an 259, selon d'autres. On lit aussi qu'en cette ville on fait sa fétc le 13 ou le 21 août. On peut donc fixer le martyre de S. Taurin d'Ostie ou de Porto à la même époque très rapprochée en effet de celle du règne très court de l'empereur Claude II. Au reste , il n'est pas question autrement de ces saints martyrs dans l'histoire ecclésiastique d'Autun. Ils ne sont même pas mentionnés dans les bréviaires ou rituels de ce diocèse.
Ainsi, il est évident que S. Taurin d'03tie, martyr, ne peut être le même que S. Taurin, confesseur et évéque d'Evreux. Cependant , il est très digne de remarque que sa fête soit fixée dans les deux mois d'août et de septembre, où l'on chôme aussi celle de l'apôtre de la Normandie, patron de Gigny.
r. h a r i t n e i.xv.
Art. IL — S. Taurin d'Ausch.
S. Taurin d'Ausch , martyr , ne peut p.r, être confondu non plus avec celui d'Evreux. D'après une légende écrite c. 7. 8. en 1108, et d'après de vieux bouts-rimés latins, ce premier archevêque d'Ausch transféra dans cette ville, nommée auparavant Clairvaux, le siège métropolitain de la Novempopulanie, après la ruine parles Vandales de la ville d'Éause. Celle-ci, nommée en latin Eluta, qui avait vu, avant S. Taurin, quatre évéques résider dans ses murs, n'est aujourd'hui qu'un modeste chef-lieu de canton du département du Gers. D'après ces mêmes documents, S. Taurin aurait gouverné l'église d'Ausch pendant dix-neuf ans et y aurait été martyrisé en Tan 260, ou selon un historien d'Aquitaine , 40 ans plus tard, lors de la persécution de Dioclétien. Quoi qu'il en soit, il est encore très renia rquable qu'on célèbre sa fêle a Ausch, le 5 septembre, comme celle de ses homonymes.
L'église cathédrale d'Ausch est sous le vocable de la Nativité delà Vierge, et possède les reliques de S. Taurin, de S. LéotadetdcS. Austind. Aussi, lit-on que, le 13 janvier IG10, l'archevêque d'Ausch, Léonard de Trappes, fit don à l'église des jésuites de Toulouse d'une portion de fausse- côle et d'un os d'un doigt de S. Taurin.
Art. III. — S. Taurin d'Evreux.
Les documents qu'on possède sur le saint évêque d'Evreux, patron de Gigny, sont tout autrement nombreux et intéressants que ceux qui sont relatifs a ses deux homonymes. On en jugera par la notice qui suit :
Il I S T O 1 IV II D K G I C > V
si.
Sâ «ic par Deodai. - MoUt* de douter do ton aaihcniinié.
c le, 17. J. Si.on ajoutait une foi entière à l'histoire et aux actes de S. Taurin d'Evreux parvenus jusqu a nous, il aurait ;eu le rare avantage d'avoir, pour biographe el pour témoin de ses gestes, un contemporain et un disciple. Or, selon ce récit de Dcodaiou Dieiidonné, S. Taurin serait né à Rome, du temps de l'empereur Domitien, et aurait, eu pour père Tarquinius et pour mère Euticia. Il aurait été baptisé par le pape S. Clément lui-même; ensuite , il aurait été emmené, encore enfant, dans les Gaules, par S. Deuis, l'aréopagite évéque de Paris; enfin, a l'âge de 40 ans, il aurai! été consacré évéque d'Evreux par ce dernier, alors âgé de 90 ans.
L'uagiographe donne ensuite la vie toute miraculeuse de S. Taurin. Nous ne le suivrons pas dans le récit de tous les prodiges par lesquels il aurait converti les Neustriens a la foi de Jésus-Christ; on peut les lire dans le recueil de nos preuves, et nous nous contenterons d'en citer quelques-uns qui importent davantage a notre histoire. Ainsi , il raconte que, lorsque le saint apôtre approcha la première fois des portes d'Evreux, le démon chercha à l'effrayer et à le détourner, en se présentant h lui successivement sous la forme d'un ours, d'un lion et d'un buffle, desquels il triompha facilement par l'aide de Dieu (*0i>. Bientôt après, il ressuscita Eupurasie, fille de Lucius d'Evreux qui lui avait donné l'hospitalité, laquelle le démon venait de faire périr dans le feu. Ce miracle amena la conversion d'un grand nombre de personnes et notamment de Déodat, frère d'Euphrasie, qui fut
C q( (io4) On lil dant le légende d'un ancien bréviaire d'E vieux, que S. Taurin
avail arraché au bullle une corne d'une grandeur eituordiuaire, laquelle un mtireiviil loujours soif;ncu«emeiit dant l'abbaye d'E vieux, en a 587, el qu'un montrait en preuve de l'événement miraculeux.
r.H APiTiu: i, xv.
baptise cl tenu sur les fonts par S. Taurin lui-même, cl dans la suite ordonné prêtre par lui. Il chassa miraculeusement les prêtres de Diane du temple de cette déesse, et transforma l'édifiée en uue église dédiée à la Vierge, sous le vocable de laquelle la cathédrale d'Evreux est toujours placée , comme tout le diocèse l'est sous son patronage.
Cependant, le préfet Licinius ayant eu connaissance de ce qui se passait, fit appeler le saint évéque à Gisait**), l'engagea en vain à adorer les divinités païennes, puis, à son refus, le fit flageller ou battre de verges <î07J. Mais , durant ce supplice, un courrier étant venu annoncer au préfet la monde son fils, à la chasse, et celle de son piqueur , l'épouse de Licinius fit cesser la flagellation, dans l'espoir que S. Taurin ressusciterait leur fils et son compagnon, comme il avait ressuscité Euphrasie. Et en effet , l'homme de Dieu opéra cette double résurrection qui amena la conversion , non-seulement du préfet Licinius, mais encore de tous les habitants du lieu.
S. Taurin, ayant ainsi heureusement rempli sa mission apostolique, fit un voyage a Rome, reçut la bénédiction du pape Sixte I, revint à Evrcux et s'endormit paisiblement dans le Seigneur, au milieu d'un nuage odoriférant, étant assis sur son siège pontifical, après avoir annoncé l'invasion prochaine des Gaules par des ennemis venus de l'Orient. Il fut iuhumé pieusement et avec larmes, h un tiers
(*o5) La légende citée porte que celte église s'appelait encore Eglise de S te.- C. 9. Marte de la Rotonde, à cause de la forme ronde qu'avait le temple de Diane* Elle ajoute que S. Taurin plaça dan* celui-ci sa chaire épiscopale qui y resta long-temps; mais que, par la sui e, elle fut transférée dans une église plus vaste érigée en l'iionneur de la sainte Vierge.
(aoS) Probablement Giseyt commune de l'arrondissement de Bemay.
(ao!) On lit, dans le même bréviaire de i587, qne te noisetier dont on prit C 9. une verge, pour flageller S. Taurin, ou auquel on l'attacha pendant la flagellation, subsistait et repullulait toujours à Gisai, mai* qu'il ne produirait que de* noisettes vides et saus amandes.
rie mille à l'occident de son église. 1/h igiographc ne fîv«* pas le jour de sa mort; mais Orderic Vital , dans l'abrégé c. 17. qu'il a donné de la biographie de Déodat, dit que cette mort arriva le 11 août. L'invasion ennemie prophétisée survint bientôt, et les habitants du pays , incapables de résister, s'enfuirent ainsi que Déodat lui-même. Olni-ci se retira h Milan, où il écrivit son histoire, au milieu des accès d'uni» fièvre contre laquelle il invoque, en terminant , l'assistance de son bienheureux patron.
Telle est en substance la notice de S. Taurin écrite par son disciple. Malheureusement, il n'y a que trop de motifs de révoquer en doute son authenticité ou sa véracité et de penser qu'elle a été rédigée long-temps après. 1.» Les actes et interrogatoires des martyrs et des confesseurs de la foi périrent presque tous dans la persécution de Diocléticn , empereur de la fin du troisième et du commencement du quatrième siècle. Dès le pontificat de S. Grégoire, pape , mort en 603, il ne s'en trouvait plus à Rome; on possédait seulement des catalogues de leurs noms et des dates de leur mort, autrement des martyrologes. 2.# Déodat, qui prétend avoir écrit au commencement du second siècle , cite S. Géry, évéque de Cambray , qui n'a vécu que sur la fin du sixième. 3.° Il parle de guerre et d'invasion ennemie , dans un temps de paix profonde. 4.° Il dit que la chaste Diane (fille de Jupiter) était en même temps la femme et la sœur de ce Dieu, double erreur que n'aurait pas commise un homme de cette époque, élevé dans ta religion païenne. 5.° Il parle de la transformation d'un temple de Diane en église où S. Taurin aurait exercé le culte chrétien, tandis qu'il est bien certain que les fidèles n'ont point professé publiquement leur religion, et n'ont point possédé d'ég'.ises avant la conversion de Constantin au quatrième siècle, ou tout au plus avant Alexandre Sévère et Philippe dans le troisième. 6.o 11 parle aussi de martyrs dans les Gaules, tandis