‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 2)Chapitre 1 sur 103 · NOTICE SUR LE SAGE · texte numérisé non relu

NOTICE SUR LE SAGE

Le Sage, né en 1668, mourut en 1747, et dans cette vie de quatre-vingts ans, il assista à la fin du siècle de Louis XIV et au commencement du siècle de Louis XV; siècles si différents quoique si proches : l’un, tout brillant de la majesté des arts et des prestiges de l'imagination, où la France, corame enivrée au milieu des pompes de la victoire et des prodiges du luxe royal, semblait ne plus connaître d'autre langage que la poésie, et d'autre éloquence que celle de l'inspiration, où la littérature, sous les auspices de nos grands hommes, s’élangait de son berceau déjà toute formée, siècle d'enthousiasme où tout paraissait grand comme ce roi qui, jeune « encore, commandait à la nature comme à l’Europe, et qui, entouré de poëtes et d'architectes, de guerriers et de magistrats, voyait s'élever à son ordre Athalie ou Versailles, et se délassait de ses victoires en fondant ses lois; l’autre, moins majestueux et moins auguste, où l'esprit d'examen remplaça l’enthousiasme, où l’homme, impatient du joug, discuta ses admirations littéraires comme ses croyances religieuses, et s'appuyant sur le doute pour arriver à une réalité désenchantée, sembla oublier qu’il y a dans l'empire des arts une sorte de duperic pleine de charmes, qu'il faut respecter par intérét pour nos plaisirs. Le Sage vécut dans une de ces époques où l'esprit qui doit dominer le siècle ne paraît encore que par de timides essais, et où la littérature indécise s’agite entre l'imitation respectueuse du passé et le désir de son indépendance à venir : mais ce n’est point chez lui qu’il faut chercher les traces du mélange des idées anciennes et des idées nouvelles; ce n’est point dans ses ouvrazes qu'on peut voir les deux littératures se rapprocher et s'unir quoique

rs de l'Académie française,

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de Ségovie, jamais, dans l’amertume de ses douleurs, il ne lui échappe un mot d’étonnement ni de plainte sur les formes de cette captivité si brusque et si soudaine. L'esprit philosophique est peint en quelque sorte dans l’homme aux pourquoi de La Fontaine; Le Sage ne cherche jamais le pourquoi, et son silence n'est pas une discrétion respectueuse ou une réticence épigrammatique; c'est une ignorance sincère ct naîve.

Considérons un instant l'état de la société, la condition des hommes de lettres telle qu’elle était encore vers la fin du règne de Louis XIV, et enfin la vie et les liaisons de Le Sage : peut-être cet examen nous apprendra-t-il pourquoi Le Sage ne ressentit qu’à peine l'influence des idées nouvelles.

Lorsque, jeune et sans autre richesse que son talent, Le Sage arriva à Paris, Louis XIV était encore dans tout l'éclat de sa puissance : Catinat et Luxembourg avaient succédé à Turenne et à Condé; Racine, Boileau, La Fontaine, soutenaient la gloire de la littérature. Tout ce qui composait l'esprit du siècle, cette disposition d’une raison discrète sans être crédule, qui sait respecter également les mystères du pouvoir et ceux de la refigion ; cette déférence naturelle devant une autorité consacrée par la victoire et par les hommages du génie; cette crainte des innovations que venait confirmer le souvenir des égarements de la fronde, tout enfin imprimait dans les esprits des habitudes de calme et de gravité qui éloignaient la littérature des spéculations hardies du scepticisme : telles furent les premières impressions de Le Sage; elles ne s’effacèrent jamais. Lorsque les dégoûts qu'il essuya à la Comédie Française le forcèrent d'abaisser son talent jusqu’aux pièces de la foire, il vécut avec Piron, Fuselier, d'Orneval, quelques autres encore, et Crébillon lui-même, qui venait souvent s'asseoir à leur table, et égayer parmi cux sa muse sombre et tragique ; mais la liberté même et l'indépendance de leur socité ne passa pas dans ses ouvrages, non plus que dans ceux de ses compagnons de plaisirs et de travaux. On vit alors dans la littérature une sorte d'école intermédiaire d'écrivains appartenant par le caractère de leurs ouvrages au siècle de

Louis XIV, et par l'indépendance de leur vie et de leur caprit au siècle de Louis XV, formée d'hommes ingénieux et péné-

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vivaient sous le patronage de quelques protecteurs illustres, et les dédicaces de leurs ouvrages étaient souvent une sorte de spéculation. C'était parmi le clergé qu’il fallait alors chercher le mérite de l'indépendance, et ses ministres, investis d'une magistrature religieuse et membres d’un corps politique puissant par ses lumières et son organisation, étaient les seuls qui pouvaient parler avec toute la hardiesse de la vérité, ‘ans s'asservir aux précautions que nous impose une condition précaire et incertaine.

Le Sage était arrivé à Paris avec toute l’espérance de la jeunesse, mais sans autre ressource que son esprit: il s'en aida. Ses premiers ouvrages eurent peu de succès; mais bien- Ut Crispin rival de son maitre, et surtout le Diable boiteur, dstinguèrent son nom de la foule des écrivains. Ce dernier ouvrage eut un succès de vogue, et le duel de deux jeunes æigneurs, qui se disputaient le dernier exemplaire, sembla rappeler ces succès de théâtre où les portiers étoullés atteslaient la gloire de l’auteur; mais au moins le Diable boiteux ait plus digne de cet empressement que les pièces de Scudéri. Le Sage avait étudié la littérature espagnole, au moment où la France avait abandonné cette étude. Cette langue et cette littérature, qui avaient présidé à l’éducation de nos grands hommes et qu’ils firent oublier, dont le vernis plus brillant que réel avait ébloui notre pauvreté française, lorsqu'introduites chez nous à la suite des reines de la maison d’Autriche, elles étaient devenues à la fois une source de plaisirs pour l'esprit et un moyen de faveur à la cour, étaient alors tombées, comme leur patrie elle-même, et la recherche du bel esprit avait appauvri et desséché Ja littérature, comme l'or du Pérou avait appauvri ct desséché la nation. Leurs auteurs étaient négligés, leurs armées vaincues, et de leur influence sur la France il n'était resté qu'une sorte de décence majestueuse dans la galanterie. C’est dans cet état que Le Sage rappela la littérature espagnole dans ses romans, et telle est la rapidité mobile de l'esprit humain que ce qui n’était qu'un souvenir parut presque une nouveauté. Mais ses romans n’eurent rien d'estasnol que les noms et les lieux de la scène : c’est l'esprit et ls mœurs françaises qu'il retrace, et dans cette perpétuelle allusion aux ridicules de sa patrie, dans ce retour d'imagina-

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tion, il y a quelque chose qui plait, parce qu’on le devine: on sent que les Pyrénées ne sont qu'une barrière mise entre quelques amours-propres ombrageux et la malice de l’auteur. Ce voyage innocent ne dépayse personne, et au milieu des vices et des passions espagnoles, le lecteur sourit comme à la vue d’un portrait que nous connaissons.

La Bruyère, dans le siècle précédent, avait peint les caractères de l’homme, mais isolés et sans liaison : il fait brusquement passer son lecteur d’un sujet à un autre, et l’on se fatigue peut-être de trébucher ainsi de réflexions en réflexions. Le Sage conçut l’idée de nous donner un guide qui nous dirigeat au milieu de ce labyrinthe des passions humaines, et si, dans le Diable boiteux, il n’essaya pas de tout ramener à un personnage principal, du moins il inventa un cadre où viennent apparaître tour à tour les tableaux de nos vices. Ici l'unité est dans la forme, mais pas encore dans le personnage; c'est un roman à tiroirs, et si les Fdcheur de Molière, tout remplis de portraits finement tracés, annongaient la comédie de caractère qui allait naître dans le Misanthrope, le Diable boiteux, où les peintures de nos vices se succèdent avec une rapidité si gaie et si spirituelle, présageait aussi le roman de caractère : Le Sage le créa dans Gil Blas.

Le roman peut être tantôt le récit d'événements fictifs, tantôt le développement d’une passion, et tantôt enfin la peinture des mœurs sociales. L’antiquité nous a laissé quelques essais dans le roman d'événements et de passions, aucun dans le roman de mœurs. Peut-être l’état de la société s’opposaitil à la naissance de ce genre; en effet, à Athènes où l'on vivait, pour ainsi dire, sur la place publique, quel mérite y aurait-il eu à retracer ce qu’on voyait sans cesse, quelle finesse à révéler ce qu'on ne cachait pas, quelle sagacité à pénétrer ce qu'on ne dérobait pas à la vue? Il a fallu le secret de notre vie domestique pour donner à l'observation de mœurs l'attrait d’un mystère qu’on dévoile. A Rome, il semble qu'un autre obstacle ait empêché la naissance du roman de mœurs, et que la fierté romaine ait protégé les vainqueurs du monde contre ces révélations qui eussent appris aux peuples les petitesses de leurs maitres : c'était dans nos sociétés modernes, au milieu de la civilisation de nos mœurs perfectionnées jus-

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qu'à la , que devait naître le roman de caractère.

Un jour le Tasse, à l'aspect d’une belle campagne où la nature avait déployé toutes ses richesses, disait à un ami: Voistu? voilà mon poéme. Le Sage à l'aspect de cette société toute diversifiée de vices et de ridicules, pul dire : Voilà mon roman. Mais il fallait mettre en ordre tous ces matériaux confus; il fallait trouver l’art de faire ressortir tous ces divers personpages qui allaient entrer dans son tableau. Le Sage vit le but qu'il fallai indre et la route qu'il devait prendre; il possédait à la fois l'esprit qui observe, et l'esprit qui inve dans ses comédies, avait peut-être trop sacrifié ig développement des caractères; Le Sage voulut éviter cet écueil ; il voulut que la peinture des mœurs ne nuisit jamais à l'intérêt de l’action. La tâche était difficile; il fallait que le cadre fût assez large pour admettre tous ces portraits qui deaient paraitre successivement : ce n’était pas ici une action théâtrale où l'intérêt, resserré dans les ites de quelques heures, est plus vif et plus rapide, où il est concentré sur quelques personnages annoncés dès le début : c'est une action longue et diverse où les personnages paraissent et disparaissent tour à tour, où il faut sans cesse multiplier les couleurs, donner à chacun une nuance, passer de l'un à l'autre, sans cependant perdre de vue le principal personnage qui s'avance comme au milieu d'une vaste galerie de portraits, qui tous ont un rapport direct avec lui.

Le Sage a su résoudre ce problème; il a su faire à la fois un roman d'intrigue et de caractère. Voyons d’abord quels sont les ressorts de l'ouvrage; ils sont simples, mais habilement combinés pour développer les mœurs et les passions. Son hérus est pauvre, sans appui, et il sort de son village pour entrer dans le monde avec beaucoup d'espérance, un esprit ordinaire, quelques ducats, et une mule vieille et rétive. Eh bien, la nécessité développera ses moyens, et ses luttes nous intéresseront. Ce n'est pas un de ces esprits d’intrigue, un de ces Figaros audacieux, qui, dans lorgueil de leur friponnerie, ne craignent rien et appellent les aventures : je l'en aime mieux ; c'est un homme simple qui est plus rapproché de nous; Deus pouvons douter de ses succès sans faire injure à ses'talents; il n'est point assez fort pour que les chances du combat

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Si nous examinons les détails, quelle finesse d’observation, lorsqu’il nous montre Gil Blas qui, dupe dans sa pauvreté, lea encore dans sa richesse; mais qui s'élève alors, pour ainsi dire, des mains des fripons subalternes dans celles des fripons itrés, toujours trompé, mais alors avec plus de cérémonies! Quelle leçon profonde dans cette corruption des mœurs de Blas lorsqu'il devient courtisan, lui, dont la vertu s'était échappée, blessée, il est vrai, mais encore vivante, de la caverne des voleurs et du foyer des comédiens ! Quelle vérité dans la peinture de toutes ces petites protections qui poussent Gil Blas de la cuisine dans l’antichambre, et de Vantichambre dans le cabinet du ministre! quelle sagacité d’avoir su le placer dans la condition de valet! quel meilleur poste pour découvrir les faiblesses humaines, et qui pourrait dérober ses défauts et ses ridicules à cet examen de jours, à cet espionnage de tous les moments! aussi quelle inépuisable variété de peintures délicates! Les caracteres y sont saisis sous toutes leurs métamorphoses et sous toutes leurs formes, depuis l'auteur grand seigneur, jusqu'à l'auteur simple bourgeois; depuis l'archevêque de Grenade et ses homélies, jusqu’au fils du barbier Nunez et ses pièces de théâtre. Quelle diversité de mœurs depuis le chanoine gourmet de Valladolid, qui a peut-être donné l'idée du vieux célibataire, jusqu'au maigre docteur Sangrado, cet apôtre et cet apostat de la saignée et de l’eau , dont la désolante allusen sera à jamais l'effroi des charlatans! Faut-il peindre quelqu'un de ces caractères désordonnés que la société reprusse de son sein, quelqu'un de ces hommes énergiques et cruels que nos romanciers affectionnent maintenant? Voyez le caractère de Rolando, le chef des voleurs : n’y retrouve-t-on immoralité orgueilleuse et insouciante qui se venge pris qu'elle mérite, par des satires contre les hommes? de cette peinture fière et hardie, quel contraste que celui de ces chevaliers d'industrie , qui n’ont que la bassesse du vol et l'hypocrisie de la friponnerie! Il semble que le roman de Le Sage soit un vaste répertoire de nos folies et de nus vices : ce n'est pas seulement la peinture des mœurs françaises, c'est la peinture du cœur humain.

Parlerons-nous maintenant de la morale des ouvrages de

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alguazils, et de Ja caverne dans la prison. Enfin, il sait aussi nous offrir quelquefois de profondes leçons de murale; et, lorsque Gil Blas revient Oviedo voir mourir un père qu'il a oublié dans l’insolence de sa prospérité, n'y at-il pas une observation de mœurs judicicuse dans ce luxe déplacé des funérailles du pauvre écuyer, et une leçon frappante dans cette indignation tumultueuse des habitants d’Oviedo, qui voient prodigner aux obsèques du père plus qu'il n'aurait fallu pour adoucir sa vie? Peut-être cependant Le Sage songe-t-il plus encore à peindre ici le parvenu qu’à nous faire hair le mauvais fils; la leçon morale n’est qu’accessoire, et il finit son chapitre en nous disant : « Avis aux gens du commun » qui, après s'être enrichis hors de leur pays, veulent y re- » tourner pour faire les gens d'importance. »

Le Sage était dans la force de l’âge et du talent lorsqu'il fit Gil Blas, et c’est dans ce roman qu'il faut chercher son génie. Plus tard, ses ouvrages commencent déjà à se ressentir de la froideur de la vicillesse; et le Bachelier de Salamanque, où la multiplicité des aventures remplace la fécondité des observations, annonce le déclin de l’auteur. Nous retrouvons encore pourtant sa sagacité accoutumée à mettre son héros dans des Situations où il puisse découvrir facilement les ridicules de humanité. Si naguère, dans le Diable boiteux, Asmodée enlève brusquement les toils des maisons de Madrid, pour découvrir les passions de leurs propriétaires, ici, comme dans Gil Blas, le moyen est plus naturel et plus efficace, et le précepturat n'est pas moins bien choisi que la domesticité, pour révéler à notre curiosité le secret des ridicules et des vices domestiques. Je ne sais quel dieu de la mythologie soubaitait que l’homme eût au cœur une fenêtre qui laissät apercevuir ses plus secrètes pensées; il semble que Le Sage dans ses vuvrages ait voulu réaliser cette allégorie : mais ici son bachelier quitte trop tôt son role d’observateur pour

encre celui d'un héros de roman, poursuivant jusqu'en ic son épouse enlevée. Ce ue sont plus des portraits fins et inzénieux de nos défauts, ce sont des aventures bizarres, des reconnaissances, des déguisements, et tous ces ressorts usés des romans espagnols. La lecture de cet ouvrage nous rappelle involontairement le souveuir des dernières ho-

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