‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 2)Chapitre 2 sur 103 · EU NOTICE SUR LE SAGE · texte numérisé non relu

EU NOTICE SUR LE SAGE

mélies de l’archevèque de Grenade; et, si la prédiction de Le Sage pour ce roman n’est pas une de ces anecdotes inventées à plaisir, si, comme le prélat espagnol, il chérissait les derniers fruits de son talent, c’est ici son expérience personnelle qui prouverait l'exactitude de ses observations, et il serait lui-même le témoignage vivant de la fidélité de ses portraits : tant il est vrai que le génie, pas plus que la beauté, ne veut se convaincre qu’il vieillit.

Le Sage dans ses romans avait dd négliger l'intérêt des grands événements et des passions violentes : il voulait peindre l’homme de la société; et au milieu des grandes catastrophes ou des grands sentiments, c’est l’homme de la nature qui reparaît. Hors du cercle ordinaire de la vie les ridicules s’effacent : aussi voit-on Le Sage, tout cn voulant animer ses personnages, leur dispenser la vie avec une sorte de réserve; et l'on sent qu’il craint sans cesse d'effacer cette empreinte des habitudes sociales qu'il veut reproduire dans ses portraits. Un auteur moderne, Walter Scott, dans ses romans a suivi une route différente. Comme Le Sage, il peint l'humanité, et ses peintures sont aussi variées que fidèles; mais il nous montre l’homme au milieu du tumulte des événements et des passions; il affranchit ses héros de toutes les conventions de la société, et il aime à représenter l'humanité dans toute l'indépendance de ses passions et de ses vertus.

Osons comparer ici rapidement le talent de ces deux grands romanciers.

‘Walter Scott travaille avec son imagination, Le Sage avec son esprit : l’un, scrupuleux observateur de la vérité historique, recueille les préjugés nationaux, les opinions de l'époque et les superstitions populaires; chez lui, les passions générales des hommes sont subordonnées à toutes ces circonstances des temps et des lieux. Chez l’autre, ce n’est point le Français ou l’Écossais, l’homme du seizième ou du dix-septième siècle que nous voyons dépeint, c’est l’avare, c’est 'ambitieux. Tous deux excellent à peindre des personnages d’une condition inférieure, et à leur prêter une sorte de dignité littéraire; mais dans l’un, c'est la finesse de l'esprit, dans l'autre, c'est l'énergie des passions qui les élèvent à nos yeux

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au-dessus de leur état. Le Sage sacrifice souvent la conscience de ses héros à la gaieté d’une intrigue ; on reconnaît l’auteur comique : Walter Scott donne aux siens quelque chose de fier et d’énergique. On ne s’avise pas, en lisant l’un, de penser à ce que pourraient être ses héros, si, enlevés à leurs petites passions, ils étaient transportés au milieu du tourbillon des révolutions; on sent même qu'ils ne sont pas faits pour ces grandes épreuves; en lisant l’autre, on est embarrassé de savoir comment tous ces hommes qui ont quelque chose d'äpre et de gigantesque comme les rochers de leur Ecosse,

ient se rapetisser à la vie du ménage. Donnez à Walter Scott l'Espagne pour théâtre d’un roman’, ce n'est pas dans Madrid ou dans Séville qu’il choisira son héros et sa scène, c’est au milieu des montagnes d'où s’élançaient jadis les compagnons de Pélage. Enfin, celui-ci a peint la vie tranquille des monarchies, celui-là l’existence agitée et dramatique des révolutions, et tous deux ont retracé ce qu’ils voyaient : l'un vivait dans le dix-huitiéme siècle, où l’homme sommeillait dans le repos du luxe et des beaux-arts; l’autre vit au milieu des agitations du dix-neuvième ; tous deux aussi ont bien connu l'esprit de leur époque. Aujourd’hui, le roman historique répond à l’état de la société; car il nous montre l'homme passionné pour de grands intérêts, occupé à défendre, ou son culte, ou sa liberté, ou sa patrie; et dans le dix-huitième siècle, où l'homme n'était pas encore né à l'existence politique, où les relations du monde étaient tout pour lui, il aimait à retrouver dans le roman de mœurs, cette société qu’il voyait autour de lui. Le Sage servit ses contemporains selon leur goût : dans ses pièces de théâtre, c’est encore la société qu'il retrace.

La société présentait alors un spectacle à la fois triste et singulier : un roi vieillissant qui survivait à sa gloire comme à sa famille, majestueux encore, mais qui n'avait plus que la majesté de la résignation; un peuple malheureux et bientôt imécontent, qu’aigrissaient à la fois ses misères présentes et te suuvenir de sa splendeur passée ; et au milieu de cet abaissetnent général, la scandaleuse puissance des trailants et des aualtôtiers.

Je ne sais si dans Turcaret Le Sage voulut se venger de

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cicuse, la bouffonnerie triviale de leur jeu réveilla la satiété des grands seigneurs. On les vit quitter les plaisirs délicats de la «cène française pour chercher des représentations où ils commengaient par rougir, et finissaient par s’amuser.

Tel fut le théâtre pour lequel travailla Le Sage, en abandonnant la scène française; mais, quoique dans ces œuvres il fût forcé de rapetisser son génie, l’auteur de Turcaret et de Gil Blas s’y retrouve encore. Ce ne sont que des ébauches, cependant le trait du maître s’y distingue. Il n'élère pas son genre au-dessus des spectateurs; mais il remplace la trivialité par une galeté vive encore, mais qui n'est plus grossière : ce ne sont plus des scènes décousues, des chants dénués d'action; ce sont des tableaux toujours vrais, quelquefois gracieux. L’intrigue excite et suspend la curiosité : il sait mettra en scène la vanité, l'ambition et toutes les passions qu'il a déjà peintes; il les barbouille d’un vernis grotesque; on voit qu'en écrivant il connaissait ceux pour qui il composait, mais souvent l'on est tenté de lever la veste de Gilles pour voir quelque lourd parvenu successeur de Turcaret, ou d’éter le masque d’Arlequin pour reconnaître quelque courtisan. Veut-il par hasard intéresser ses spectateurs? il peint la douleur, simplement, naturellement, telle qu’il l’a vue dans le peuple; et lui, qui dans le Diable boiteur nous découvre malicicusement le secret de toutes les douleurs du monde, ici il croit à ce qu’il décrit, guidé toujours par cette observation judicieuseque chez le peuple il n’y a pas encore assez de raffinement pour corrompre les vel par l'affectation, ou pour couvrir les vices d’un éclat de frivolité élégante. Enfin, Le Sage avec plusieurs autres auteurs fut le fondateur d'un de ces genres de littérature que nous pouvons appeler populaire, l'opéra comique ou plutôt le vaudeville, dont les refrains faciles et gais font circuler les épigrammes en leur donnant la musique pour passe-port, le vaudeville aussi vieux que la gaieté française, joyeux enfant de la vivacité des troubadours provençaux et de la malice des trouvères picards, et qui devint pour nos pères un besoin et bientôt un droit.

Telle fut la carrière littéraire de Le Sage; il la parcourut avec éclat, mais sans ambition : toujours modeste, c'est par ses ouvrages seuls qu'il obtint sa réputation, et

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