LIVRE It, CHAP. Le
neveu, le fils de ma propre sœur, et j'ai bien fait. Il n’avait aucune considération pour cette pauvre fille; et, bien loin de rendre justice à l'attachement sincère qu'elle a pour moi, l'insolent la traitait de fausse dévote : car aujourd'hui la vertu
ne parait qu’hypocrisie aux jeunes gens. Grâce au ciel, je
me suis défait de ce maraud-la. Je préfère aux droits du sang l'affection qu'on me témoigne, et je ne me laisse prendre seulement que par le bien qu'on me fait. Vous avez raison, monsieur, dis-je alors au licencié; la reconnaissance doit avoir
plus de force sur nous que les lois de la nature. Sans doute, reprit-il; et mon testament fera bien voir que je ne me sou-
cie guère de mes parents. Ma gouvernante y aura bonne part;
et tu n’y seras point oublié, si tu continues comme tu commences à me servir. Le valet que j'ai mis dehors hier a perdu,
par sa faute, un bon legs. Si ce misérable ne m'eût pas obligé,
par ses manières, à lui donner son congé, je l’aurais enrichi;
mais c'était un orgueilleux qui manquait de respect à la dame Jacinte, un paresseux qui craignait la peine. Il n’aimait point
à me veiller; et c'était pour lui une chose bien fatigante que 7. 4, de passer les nuits à me soulager. Ah! le malheureux! m’ a criai-je, comme si le génie de Fabrice m’eût inspiré, il ne ad méritait pas d'être auprès d’un aussi honnéte homme que Us. vous. Un garçon qui a le bonheur de vous appartenir doit 0 avoir un zèle infatigable; il doit se faire un plaisir de son devoir, et ne se pas croire occupé, lors même qu’il sue sang et \ eau pour vous.
Je m’aperçus que ces paroles plurent fort au licencié. Il ne : fut pas moins content de l'assurance que je lui donnai d’être toujours parfaitement soumis aux volontés de la dame Jacinte. Voulant donc passer pour un valet que la fatigue ne pouvait rebuter, je faisais mon service de la meilleure grâce qu'il m'était possible. Je ne me plaignais point d'être toutes les nuits sur pied. Je ne laissais pas pourtant de trouver cela très-désagréable, et sans le legs dont je repaissais mon espérance, je me serais bientôt dégoûté de ma condition ; je n’y aurais pu résister : il est vrai que je me reposais quelques beures pendant le jour. La gouvernante, je lui dois cette justice, avait beaucoup d’égards pour moi; ce qu’il fallait attribuer au soin que je prenais de gagner ses bonnes grâces par
LA
que le ehanoine avait eu autrefois pour sa prébende. Après avoir examiné mon legs avec plus d'attention qu'il n'en méritait, je l'abandonnai aux parents qui me l'avaient tant envié. Je leur remis même l'habit dont j'étais revétu, et je repris le mien, bornant à mes gages le fruit de mes services. J'allai chercher ensuite une autre maison. Pour la dame Ja~ cine, outre les sommes qui lui avaient léguées, elle eut encore de bonnes nippes, qu'à l'aide di bon ami elle avait détournées pendant la maladie du licencié,
CHAP, HII, — Gil Blas s'engage au service du docteur Sangrado, ¢ devient un célèbre malecia,
Je résolus d'aller trouver le seigneur Arias de Londona, et de choïsir dans son registre une nouvelle condition; mais, comme j'étais près d'entrer dans le cul-de-sac où il demeurait, je rencontrai le docteur Sangrado, que je n'avais point vu depuis le jour de la mort de mon maitre, et je pris la Hberté de le saluer. I] me remit dans le moment, quoique J'eusse changé d’habit; et témoignant quelque joie de me voir: Eh! te voilà, mon enfant, me dit-il, je pensais à toi tout à Vheure. J'ai besoin d'un bon garçon pour me servir, et tu mies revenu dans l'esprit. Tu me parais bon enfant, et je erois que tu serais bien mon fait, si tu stvais lire et écrire, Monsivur, lui répondis-je, sur ce pied-là je suis done votre affaire; car je sais Pun et l'autre. Cela étant, reprit-il, tu es l'homme qu'il me faut. Viens chez moi; tu n'y auras que de l'agrément, je W traiterai avec distinction. Je ne te donnerai point de gages; mals rien ne te manquera. J'aurai soin de l'entretenir | coke et je l'enscignerai le grand art de guérir toutes
maladies. En un mot, tu seras plutôt mon élève que mon
J'accéptai la proposition du docteur, dans l'espérance que Je pourrais, sous un si savant maitre, me rendre illustre dans da médecine. Tl me mena chez lui sur-le-champ, pour m'in- ‘staller dans l'emploi qu'il me destinait; et cet emploi consistait À écrire le nom et la demeure des malades qui l'envoyaient chercher pendant qu'il était en ville. Il y avait pour cet effet ‘au logis un registre, dans lequel une vieille servante, qu'il avait pour tout domestique, marquait les adresses ; mais, outre