LIVRE IL, CHAP
qui est le plus fameux médecin de Valladolid. Je demeure ches lui depuis trois semaines. 11 m'a montré la médecine à fond; et, comme il ne peut fournir à tous les malades qui le demandent, j'en vois une partie pour le soulager. Il va dans les grandes maisons, et moi dans les petites. Fort bien, reprit Fabrice, c’est-à-dire qu’il l’abandonne le sang du peuple, et se réserve celui des personnes de qualité. Je te félicite de ton partage; il vaut mieux avoir affaire à la populace qu'au grand monde. Vive un médecin de faubourg ! ses fautes sont moins vue, et ses assassinats ne font point de bruit. Oui, mon enfant, ajouta-t-il, ton sort me paraît digne d’envie; et, pour parler comme Alexandre, si je n'étais pas Fabrice, je voudrais être Gil Blas.
Pour faire voir au fils du barbier Nunez qu'il n'avait pas tort de vanter le bonheur de ma condition présente, je lui montrai les réaux de l’alguazil et du pâtissier; puis nous entrâmes dans un cabaret pour en boire une partie. On nous apporta d'assez bon vin, que l'envie d'en goûter me fil trouver encore meilleur qu’il n'était. J'en bus à longs traits; et, n’en déplaise à l'oracle latin, à mesure que j'en versais dans mon estomac, je sentais que ce viscère ne me savait pas mauvais gré des injustices que je lui faisais. Nous demeurâmes longtemps dans ce cabaret, Fabrice et moi; nous y rimes bien aux dépens de nos maires, comme cela se pratique entre valets. Ensuile, voyant que la nuit approchait, nous nous séparames, après nous être mutuellement promis que le jour suivant, l’après-dinée, nous nous retrouverions au même lieu.
CHAP. IV.— Gil Blas continue d'exercer la médecine avec antani capecité. Aventure de la bagne retrouvée.
le succès qua de
Je ne fus pas sitôt au logis, que le docteur Sangrado y arriva. Je lui parlai des malades que j'avais vus, et lui remis entre les mains huit réaux qui me restaient des douze que j'avais reçus pour mes ordonnances. Huit réaux, me dit-il après les avoir comptés, c'est peu de chose pour deux visites; mais il faut tout prendre. Aussi les prit-il presque tous. Il en garda six, et me donnant les deux autres: Tiens, Gil Blas, poursuivit-il, voilà pour commencer à te faire un fonds; de Plus, je veux faire avec toi une convention qui te scra bien
GIL, MLAS.
eo m'abordant; il voit en moi un alguazil de nouvelle fabrique, ct dans ces braves gens qui m'accompagnent, des archers de la même trempe. Il n’a qu'à nous mener chez la femme qui lui a volé un diamant, et nous le lui ferons rendre, sur ma parole. J'embrassai Fabrice à ce discours, qui me faisait connaître le stratagème qu'il prétendait employer pour moi, et je lui témoignai que j'approuvais fort l'expédient qu'il avait imaginé. Je saluai aussi les faux archers. C'étaient trois domestiques et deux garçons barbiers de ses amis, qu'il avait engagés à faire ce personnage. J'ordonnai qu'on apportät du vin pour abreuver l'escouade, et nous allâmes tous ensemble chez Camille à l'entrée de la nuit. Nous frappâmes à la porte, que nous trouvimes fermée. La vieille vint ouvrir, et, prenant les personnes qui étaient avec moi des lévriers de Justice qui n'entraient pas dans cette maison sans sujet, elle demeura fort effrayée. Rassurez-vous , ma bonne mère, lui dit Fabrice, nous ne venons ici que pour une petite affaire qui sera bientôt terminée; car nous sommes des gens expéditifs. À ces mots, nous nous avançimes et gagnimes la chambre de la malade, conduits par la vieille, , qui marchait devant nous, à la faveur d'une bougie qu'elle fenait dans un flambeau d'argent. Je pris ce flambeau, je m’approchai du lit; et, faisant remarquer mes traits à Camille : Perfide, Jui dis-je, reconnaissez ce trop crédule Gil Blas que vous avez trompé! Ah! sedlérate , je vous rencontre enfin, après vous avoir longtemps cherchée ! Le corrégidor a regu ma plainte, et il a chargé cet alguazil de vous arrèter. Allons, monsieur l'officier, dis-je à Fabrice, faites votre charge! Il n’est pas besoin, répandit-il en grossissant sa voix, de m’exhorter à remmon’dévoir. Je me remets cette bonne vivante-la; il y a ans qu'elle est marquée en letires rouges sur mes tabieltes. Levez-vous, ma princesse, ajouta-t-il; habillez-vous promptement; je vais vous servir d’écuyer, el vous conduire aux prisons de cette ville, si vous l'avez pour agréable. Aces paroles, Camille, toute malade qu'elle était, s'apercexant que deux arcbers à grandes moustaches se préparaient Ala tirer de son lit par force, se mit d'elle-même sur son séant, les mains d'une manière suppliante , et me regardant avec dés yeux où La frayeur était peinte : Seigneur Gil Blas,