‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 2)Chapitre 55 sur 103 · LIVRE Il, CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE Il, CHAP. VI

garde de ma rapière, dont la lame me battait à chaque pas le mollet, ou s’embarrassait dans mes jambes.

J'arrivai sur le soir au village d'Ataquinès, avec un trèsrude appétit. J'allai loger à l'hôtellerie, et comme si j’eusse été en état de faire de la dépense, je demandai d’un ton haut à souper. L’héte me considéra quelque temps, et voyant à qui il avait affaire, il me dit d’un air doux : Çà, mon gentilhomme, vous serez satisfait; on va vous traiter comme un prince. En parlant de cette sorte, il me mena dans une petite chambre, où il m’apporta, un quart d'heure après, un civet de matou, que je mangeai avec la même avidité que sil eût été de lièvre ou de lapin. 11 accompagna cet excellent ragoût d'un vin qui était si bon, disait-il, que le roi n’en buvait pas de meilleur. Je m’aperçus pourtant que c'était du vin gâté; mais cela ne m’empécha pas de lui faire autant d'honneur qu’au matou. I] fallut ensuite, pour achever d'être traité comme un prince, que je me couchasse dans un lit plus propre à causer l’insomnie qu’à l’ôter. Peignez-vous un grabat fort étroit, et si court que je ne pouvais étendre les jambes, tout petit que j'étais. D'ailleurs, il n’avait pour matelas et lit de plume qu’une simple paillasse piquée et couverte d'un drap mis en double, qui, depuis le dernier blanchissage, avait servi peut-être à cent voyageurs. Néanmoins, dans ce lit que je viens de représenter, l’estomac plein du civet et de ce vin délicieux que l'hôte m'avait donné, grâce à ma jeunesse et à mon tempérament, je dormis d’un profond sommeil et passai la nuit sans indigestion.

Le jour suivant, lorsque j’eus déjeuné et bien payé la bonne chère qu’on m'avait faite, je me rendis tout d’une traite à Ségovie. Je n’y fus pas sitôt, que j’eus le bonheur de trouver une boutique, où l'on me feçut pour ma nourriture et mon entrelien; mais je n’y demeurai que six mois : un garçon barbier avec qui j'avais fail connaissance, et qui voulait aller à Madrid, me débaucha, et je partis pour celte ville avec lui. Je me plaçai là sans peine sur le même pied qu'à Ségovie. J’entrai dans une boutique des plus achalandées. Il est vrai qu’elle était auprès de l’église de Sainte-Croix, et que la proximité du Thédtre du Prince y attirait bien de la pratique. Mon maitre, deux grands garçons et moi, nous ne pou-

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