LIVRE 11, CHAP. Vil
ne les croyait pas fort capables de faire de dangereuses impressions. Il faut ajouter à cela qu'il ne pensait pas avoir le moindre sujet de crainte, Mergeline étant une dame jeune et belle à la vérité, mais d’une vertu si sauvage qu’elle ne pouvait souffrir les regards des hommes. Il ne lui faisait donc pas un crime d’un passe-temps qui lui paraissait innocent et honnéte, et il nous laissait chanter tant qu'il nous plaisait.
Un soir, comme j’arrivais à la porte du médecin, dans l’intention de me réjouir à mon ordinaire, j'y trouvai le vieil écuyer qui mrattendait. Il me prit par la main, et me dit qu’il voulait aire un tour de promenade avec moi avant que de commencer notre concert. En même temps il m’entraina dans une rue détournée, où, voyant qu'il pouvait m’entretenir en liberté : Diego, mon fils, me dit-il d'un air triste, j'ai quelque chose de particulier à vous apprendre. Je crains fort, mon enfant, que nous ne nous repentions l'un et l’autre de nous amuser tous les sotrs à faire des concerts à la porte de mon maître. J'ai sans doute beaucoup d'amitié pour vous; je suis bien aise de vous avoir montré à jouer de la guitare et à chanter; mais si j'avais prévu le malheur qui nous menace, vive Dieu! j'aurais choisi un autre endroit pour vous donner des leçons. Ce discours m’effraya. Je priai l’écuyer de s'expliquer plus clairement, et de me dire ce que nous avionsà ~ craindre, car je n'étais pes homme à braver le péril, et je n'avais pas encore fait mon tour d’Espagne. Je vais, reprit-il, vous conter ce qu’il est nécessaire que vous sachiez pour bien comprendre tout le danger où nous sommes.
Lorsque j'entrai, poursuivit-il, au service du médecin, et il y a de cela une année, il me dit un matin, après m'avoir conduit devant sa feunme : Voyez, Marcos, voyez votre maltresse ; c’est cette dame que vous devez accompagner partout. J'admirai dona Mergelina; je la trouvai merveilleusement belle, faite À peindre, et je fus particulièrement charmé de l'air agréable qu'elle a dans son port. Seigneur, répondis-je au médecin, je suis trop heureux d’avoir à servir une dame si charmante. Ma réponse déplut à Mergeline, qui me dit d’un ton brusque : « Voyez donc celui-là, il s’émancipe vraiment. » Oh! je n'aime point qu'on me dise des douceurs, moi.» Ces parvles, sorties d'une si belle bouche, me surprirent élrange-
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depuis deux mois entièrement changée d'humeur. Elle a de Thonnéteté pour tout le monde, et des manières très-agréables. Ce n'est plus cette mème Mergeline qui ne répondait que des sottises aux hommes qui lui tenaient des discours obligeants; elle est devenue sensible aux louanges qu’on lui donne; elle aime qu'on lui dise qu’elle est belle, qu'un bomme ne peut la voir impunément : les flatteries lui plaisent; elle est présentement comme une autre femme. Ce changement est à peine concevable, et ce qui doit encore vous étonner davantage, c’est d’appreudre que vous êtes l’auteur d’un si grand miracle. Oui, mon cher Diego, continua l'écuyer, c'est vous qui avez ainsi mélamorphosé dona Mergelina : vous avez fait une brebis de cette tigresse; en un mot, vous vous éles attiré son attention. Je m’en suis aperçu plus d'une fois; et je me connais mal en femmes, ou bien elle a conçu pour vous un amour trés-violent. Voila, mon fils, la tristé nouvelle que j'avais à vous annoncer, et la facheuse conjoncture où nous nous trouvons.
Jé ne vois pas, dis-je alors au vieillard, qu'il y ait là dedans un si grand sujet d’affiction pour nous, ni que ce soit un malheur pour moi d'être aimé d'une julie dame. Ah! Diego, répliqua-t-il, vous raisonnez en jeune homme ; vous ne voyez que l'appät, vous ne prenez point garde à l’hameçon ; vous pe regardez que le plaisir, et moi, j'envisage tous les désagréments qui le suivent. Tout éclate a la fin; si vous continuez de venir chanter à notre porte, vous irriterez la passion de Mergeline, qui, perdant peut-être toute retenue, laissera voir sa faiblesse au docteur Oloroso !, son mari; et ce mari, qui se montre aujourd’hui si complaisant, parce qu'il ne croit pas avoir sujet d’être jaloux, deviendra furieux, se vengera d'elle, et pourra nous faire, à vous et à moi, un fort mauvais parti. Eh bien! repris-je, seigneur Marcos, je me rends à vos raisons, et m'abandonne à vos conseils. Prescrivez-moi la conduite que je dois tenir pour prévenir tout sinistre acci-
* Oloroce, odoriférant, de bonne odeur, Cette dénomination coatrasio plaisarmment avec La camolette dont il sera bientit paré, et qui est de l'invention de Vinceat er Pinel dans le Vie de Mare Ubroyon. Les Espagnols avaicot mis ces sories de memes mime sur leur Lbéâire, et corres n'a pes craint d'en soviller ani potre scène francaise dans sou Don Jophet d'Arménie,
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