‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 105 sur 429 · LIVRE IV, CHAPITRE I. 19 j · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE I. 19 j

lage et discret, je n'avois qu'à me rendre à minuit dans le jardin : qu'on m'apprendroit là des choses que je ne serois pas fâché de savoir. Je répondis à la duègne, en lui serrant la main , que je ne manquerois pas d'y aller ; et nous nous séparâmes vite, de peur d'être surpris. Je ne doutai plus que je n'eusse fait une tendre impression sur la fille de don Vincent , et j'en ressentis une joie que je n'eus pas peu de peine à contenir. Que le temps me dora depuis ce moment jusqu'au souper, quoiqu'on soupât de fort bonne heure, et depuis le souper jusqu'au coucher de mon maître ! Il me sembloit que tout se faisoit ce soir-là dans la maison avec une lenteur extraordinaire. Pour surcroit d'ennui, lorsque don Yincent fut retiré dans son appartement, au lieu de songer à se reposer, il se mit à rebattre ses campagnes de Por* tugal, dont il m'avoit déjà souvent étourdi. Mais, ce qu'il n'avoit point encore fait, et ce qu'il me gardoit pour ce soir-là , il me nomma tous les officiers qui s'étoient distingués de son temps ; il me raconta même leurs exploits. Que je souffris à l'écouter jusqu'au boutl U acheva pourtant de parler, et se coucha. Je passai aussitôt dans une petite chambre où étoit mon lit, et d'où l'on descendoit dans le jardin par .un escalier dérobé. Je me frottai tout le corps de pommade , je pris une chemise blanche après l'avoir bien parfumée; et, quand je n'eus rien oublié de tout ce qui me parut pouvoir contribuer à flatter l'entêtement de ma maîtresse, j'allai au rendez-vous.

Je n'y trouvai point Ortiz. Je jugeai qu'ennuyée de m'attendre, elle avoit regagné soa appartement, et que l'heure du berger étoit passée. Je m'en pris à don Vincent; mais, comme je maudissois ses campagnes, j'entendis sonner dix heures. Je crus que l'horloge alloit mal, et qu'il étoit impossible qu'il ne fût pas du moins une heure après minuit. Cependant je me trompois si bien, qu'un gros quart d'heure après je comptai encore dix heures à une autre horloge. Fort bien, dis-je alors en moi-même; je n'ai plus que deux heures entières à garder le mulet. On ne se plaindra pas du moins de mon peu d'exactitude. Que vais-je devenir jusqu'à minuit? Promenons-nous dans ce jardin, et songeons au rôle que je dois jouer : il est assez nouveau pour moi. Je ne suis point encore fait aux fantaisies des femmes de qualité. Je sais de quelle manière on en use avec les grisettes et les comédiennes. Vous les abordez d'un air familier, et vous brusquez sans fagon l'aventure; mais il faut une autre manœuvre

avec une personne de condition. Il faut, ce me semble, que le galant soit poli, complaisant, tendre et respectueux, sans pourtant être timide. Au lieu de vouloir hâter son bonheur par ses emportements, il doit Tattendre d'un moment de foiblesse.

C'est ainsi que je raisonnois, et je me promettois bien de tenir cette conduite avec Aurore. Je me représentôis qu'en peu de temps j'aurois le plaisir de me voir aux pieds de cette aimable dame, et de lui dire mille choses passionnées. Je rappelai même dans ma mémoire tousles endroits de nos pièces de théâtre dont je pouvois me servir dans notre tôte-à-tôte, et me faire honuQur. Je comptois de les bien appliquer, et j'espérois qu'à l'exemple de quelques comédiens de ma connoissance, je passerois pour avoir de l'esprit, quoique je n'eusse que de la mémoire. En m' occupant de toutes ces pensées, qui amusoient plus agréablement mon impatience que les récits militaires de mon maître, j'entendis sonner onze heures. Bon, dis-je alors, je n'ai plus que soixante minutes à attendre ; armons-nous de patience. Je pris courage, et me replongeai dans ma rêverie; tantôt en continuant de me promener, et tantôt assis dans un cabinet de verdure qui étoit au bout du jardin. L'heure enfin que j'attendois depuis si longtemps, minuit, sonna. Quelques instants après, Ortiz, aussi ponctuelle, mais moins impatiente que moi , parut. Seigneur Gil Bias, me dit-elle en m' abordant, combien y a-t-il que vous êtes ici ? Deux heures, lui répondis-je. Ah ! vraiment, reprit-elle en faisant un éclat de rire à mes dépens, vous êtes bien exact : c'est un plaisir de vous donner des rendez-vous la nuit. 11 est vrai, continua-t-elle d'un air sérieux, que vous ne sauriez trop payer le bonheur que j'ai à vous annoncer. Ma maîtresse veut avoir un entretien particulier avec vous, et elle m'a ordonné de vous introduire dans son appartement où elle vous attend. Je ne vous en dirai pas davantage; le reste est un secret que vous ne devez apprendre que de sa propre bouche. Suivezmoi; je vais vous conduire. A ces mots, la duègne me prit la main, et, par une petite porte dont elle avoit la clef, elle me mena mystérieusement dans la chambre de sa maltresse

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