‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 104 sur 429 · LIVRE IV, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE I

roit encore pu conserver longtemps, si elle n'eût pas pris leurs remèdes. Au lieu de conger à se remarier, il s'ëtoit donné tout entier à l'éducation d'Aurore, sa fille unique, qui entroit alors dans sa vingt-sixième année, et pouvoit passer pour une personne accomplie. Avec une beauté peu commune, elle avoit un esprit excellent et très-cultivé. Son père étoit un petit génie; mais il avoit le talent de bien gouverner ses affaires. U avoit un défaut qu'on doit pardonner aux vieillards : il aimoit à parler, et principalement de guerre et de combats. Si par malheur on venoit à toucher cette corde en sa présence, il embouchoit dans le moment la trompette héroïque, et ses auditeurs se trouvoient trop heureux, quand ils en étoient quittes pour la relation de deux sièges et de trois batailles. Gomme il avoit consumé les deux tiers de sa vie dans le service, sa mémoire étoit une source inépuisable de faits divers, qu'on n'entendoit pas toujours avec autant de plaisir qu'il les racontoit. Ajoutez à cela qu'il étoit bègue et diffus ; ce qui ne rendoit pas sa manière de conter fort agréable. Au reste, je n'ai point vu de seigneur d'un si bon caractère; il avoit l'humeur égale : il n'étoit ni entêté ni capricieux : j'ad- ' mirois cela dans un homme de qualité. Quoiqu'il fût bon ménager de son bien, il vivoit honorablement. Son domestique étoit composé de plusieurs valets et de trois femmes qui servoient Aurore. Je reconnus bientôt que l'intendant de don Mathias m' avoit procuré un bon poste, et je ne songeai qu'à m'y maintenir. Je m'attachai à connoitre le terrain ; j'étudiai les inclinations des uns et des autres; puis, réglant ma conduite là-dessus, je ne tardai guère à prévenir en ma faveur mon maître et tous les domestiques.

Il y avoit déjà plus d'un mois que j'étois chez don Vincent, lorsque je crus m'apercevoir que sa fille me distinguoit de tous les valets du logis. Toutes les fois que ses yeux venoient à s'arrêter sur moi, il me sembloit y remarquer une sorte de complaisance que je ne voyois point dans les regards qu'elle laissoit tomber sur les autres. Si je n'eusse pas fréquenté les petits-maitres et des comédiens, je ne me serois jamais avisé de m'imaginer qu'Aurore pensât à moi; mais je m'élois un peu gâté parmi ces messieurs, chez qui les dames même les plus qualifiées ne sont pas toujours dans un trop bon predicament. Si, disois-je, on en croit quelques-uns de ces histrions, il prend quelquefois à des femmes de qualité certaines fantaisies dont ils profitent : que

sais-je si ma maltresse n'est point sujette à ces &ntaisie8-4àT Mais non, ajoutai-je un moment après, je ne puis me le persuader. Ce n'est point une de ces Messalines qui, démentant la fierté de leur naissance, abaissent indignement leurs regards jusque dans la poussière, et se déshonorent sans rougir : c'est plutôt une de ces filles vertueuses, mais tendres, qui, satisfaites des bonMsf que leur vertu prescrit à leur tendresse, ne se font pas un scrupule d'inspirer et de- sentir une passion délicate qui les amuse sans péril.

Yoilà comme je jugeois de ma maîtresse, sans savoir prëdsëment à quoi je devois m'arrèter. Cependant, lorsqu'elle me voyoit, elle ne manquoit pas de me sourire et de témoigner de la joie. On pouvoit, sans passer pour fat, donner dans de si belles apparences ; aussi n'y eut-il pas moyen de m'en défendre. Je eras Aurore fortement éprise de mon mérite, et je ne me regardai plus que comme un de ces heureux domestiques à qui Tamour rend la servitude si douce ^ Pour paroitre en quelque façon moins indigne du bien que ma bonne fortune me vouloit procurer, je commençai d'avoir plus de soin de ma personne que je n'en avois eu jusqu'alors. Je m'attachai à chercher ce qui pouvoit me donner quelque agrément. Je dépensai en linge, en pommades et en essences tout ce que j'avois d'argent. La première chose que je faisois le matin, c'étoit de me parer et de me parfumer, pour n'être point en négligé s'il falloit me présenter devant ma maitresse. Avec cette attention que j'apportois à m'ajuster, et les autres mouvements que je me donnois pour plaire, je me flattois que mon bonheur n'étoit pas fort éloigné.

Parmi les femmes d'Aurore, il y en avoit une qu'on appeloit Ortiz. C'étoit une vieille personne qui demeuroit depuis plus de vingt années chez don Vincent. Elle avoit élevé sa fille, et conservoit encore la qualité de duègne; mais elle n'en remplissoit plus l'emploi pénible. Au contraire, au lieu d'éclairer, comme autrefois, les actions d'Aurore, elle ne s'occupoit alors qu'à les cacher. Enfin, elle possédoit toute la confiance de sa maîtresse. Un soir, la dame Ortiz, ayant trouvé l'occasion de me parier sans qu'on pût nous entendre, me dit tout bas que, si j'ëtoîs

I . On tronte cependant de ces Qlaâons présomptueuses et galantes dans le récit de eeUes que Jeait-Jacques Rousseau se faisait à iui-raèrae, lorsqa'n Tenait à boire à la comtesse de Solar. Ce morcean des ConfestùmB reneat prteârtmwtà ce chapitre de Gil BUs.

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