‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 109 sur 429 · LIVBB IT, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVBB IT, CHAPITRE III

tre, s'en fiant à uue traduction latine, le prend sur un ton encore plus haut. Qui des deux croire? Don Vincent n'étoitpashommeà décider la question. Cependant, se voyant obligé d'opter, il donna sa confiance à celui des deux qui avoit le plus expédié de malades, je veux dire au plus vieux. Aussitôt Andros, qui étoit le plus jeune, se retira, non sans lancer à son ancien quelques traits railleurs surv Vorgasme, Voilà donc Oquetos triomphant. Gomme il étoit dans les principes du docteur Sangrado, il commença par faire saigner abondamment le malade, attendant, pour le purger, que les humeurs fussent cuites; mais la mort, qui craignoit sans doute qu'une purgation si sagement différée ne lui enlevât sa proie, prévint la coction et emporta mon maître. Telle fut la fin du seigneur don Vincent, qui perdit la vie parce que son médecin ne savoit pas le grec.

Aurore, après avoir fait à son père des funérailles dignes d'un homme de sa naissance, entra dans l'administration de son bien. Devenue maîtresse de ses volontés, elle congédia quelques domestiques, en leur donnant des récompenses proportionnées à leurs services, et se retira bientôt à un château qu'elle avoit sur les bords du Tage, entre Sacedon et Buendia. Je fus du nombre de ceux qu'elle retint et qui la suivirent à la campagne ; j'eus même le bonheur de lui devenir nécessaire. Malgré le rapport fidèle que je lui avois fait de don Luiz, elle aimoit encore ce cavalier ; ou plutôt, n'ayant pu vaincre son amour, elle s'y étoit entièrement abandonnée. Elle n'avoit plus besoin de prendre des précautions pour me parler en particulier. Gil Bias, me dit-elle en soupirant, je ne puis oublier don Luis; quelque effort que jefasse pour le bannir de ma pensée, ils'y présente sans cesse, non tel que tu me l'as peint, plongé dans toutes sortes de désordres, mais tel que je voudrois qu'il fût, tendre, amoureux, constant. Elle s'attendrit en disant ces paroles, et ne put s'empêcher de répandre quelques larmes. Peu s'en fallut que je ne pleurasse aussi, tant je fus touché de ces pleurs. Je ne pouvois mieux lui faire ma cour, que de paroltre si sensible à ses peines. Mon ami, continua-t^lle après avoir essuyé ses beaux yeux, je vois que tu es d'un très-bon naturel, et je suis si satisfaite de ton zèle, que je te promêt^ide le bien récompenser. Ton secours, mon cher Gil filas, m'est plus nécessaire que jamais. Il faut que je te découvre un dessein qui m'occupe; tu vas le trouver fort bizarre. Apprends que je veux partir au plus tôt pour Sala-

if)$ CIL BLAS.

manque. Là^ je prétends me déguiser en cavalier, et, sous le nom de don Félix, faire connoissance avec Pacheco; je tâcherai de gagner sa confiance et son amitié; je lui parlerai souvent d'Aurore de Gusman, dont je passerai pour cousin. Il souhaitera peut-être de la voir, et c'est où je l'attends. Nous aurons deux logements à Salamanque: dans l'un, je serai don Félix; dans l'autre, Aurore ; et, m'offrant aux yeux de don Luis, tantôt travestie en homme, tantôt sous mes habits naturels, je me flatte que je pourrai peu à peu l'amener à la fin que je me propose. Je demeure d'accord, ajouta-t^lle, que mon projet est extravagant ; mais ma passion m'entraîne, et l'innocence de mes intentions achève de m'étourdir sur la démarche que je veux hasarder.

J'étois fort du sentiment d'Aurore sur la nature de son dessein. n me paroissoit insensé. Cependant, quelque déraisonnable que je le trouvasse, je me gardai bien de faire le pédagogue. Au' contraire, je commençai à dorer la pilule, et j'entrepris de prouver que ce projet fou n'ét(Ht qu'un jeu d'esprit agréable et sans conséquence. Je ne me souviens plus de ce que je lui dis pour lui prouver cela ; mais elle se rendit à mes raisons, les amants étant bien aises qu'on flatte leurs plus folles imaginations. Nous ne regardâmes donc plus cette entreprise téméraire que comme une comédie, dont il ne falloit songer qu'à bien concerter la représentation. Nous choisîmes nos acteurs dans le domestique, puis nous distribuâmes les rôles; ce qui se passa sans clameurs et sans querelles, parce que nous n'étions pas des comédiens de profession. Il fut résolu que la dame Ortiz foroit la tante d'Aurore, sous le nom de dona Ximena de Gusman ; qu'on lui donneroit un valet et une suivante, et qu'Aurore, tra* vestie en cavalier, m'auroit pour valet de chambre avec une de ses femmes, déguisée en page, pour la servir en particulier. Les personnages ainsi réglés, nous retournâmes à Madrid, où nous aigrîmes que don Luisétoit encore, mais qu'il ne tarderoit guère à partir pour Salamanque. Nous fîmes faire en diligence les habits dont nous avions besoin. Lorsqu'ils furent achevés, ma maîtresse les fit emballer promptement, attendu que nous ne devions les mettre qu'en temps et lieu. Puis, laissant le soin de sa maison à son homme d'afi'aires, elle partit dans un carrosse à quatre mules, et prit le chemin du royaume de Léon, avec tous ceux de ses domestiques qui avoient quelque rôle à jouer dans cette pièce.

Page 1