‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 110 sur 429 · LIVRE lY, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE lY, CHAPITRE III

Nous avions déjà traversé la Gastille vieille^ quand l'essieu du earrosse se rompit. G'ëtoit entre Avila et Yillallor, à trois ou quatre cents pas d'un château qu'on apercevoit au pied d'une montagne. La nuit approchoit, et nous étions fort embarrassés. Mais il passa par hasard auprès de nous un paysan qui nous tira d'embarras, sans qu'il y mit beaucoup du sien. Il nous apprit que le château qui s'offroit à notre vue appartenoit à dona Elvira de Pinarès ; et il nous dit tant de bien de cette dame, que ma maîtresse m'^voya au château demander de sa part un logement pour cette nuit. Élvire ne démentit point le rapport du paysan ; il est vrai que je m'acquittai de ma commission d'une manière qui l'auroit déterminée à nous recevoir dans son château, quand ellen'auroit pas été la personne du monde la plus polie ; elle me reçut d'un air gracieux» et fit ^ mon compliment la réponse que ' je désirois. Là-dessus, nous nous rendîmes tous au château, où les mules traînèrent doucement le carrosse. Nous rencontrâmes à la porte la veuve de don Pèdre, qui venoit au-devant de ma maîtresse. Je passerai sous silence les discours que la civilité obligea de tenir de part et d'autre en cette occasion. Je dirai seulement qu'Elvire étoit une vieille dame qui savoit mieux que femme du monde remplir les devoirs de l'hospitalité. Elle conduisit Aurore dans un appartement superbe, où la laissant reposer quelques moments, elle vint donner son attention jusqu'aux moindres choses qui nous regardoient. Ensuite, quand le souper fat prêt, elle ordonna qu'on servit dans la chambre d'Aurore, où toutes deux elles se mirent à table. La veuve de don Pèdre n'étoit pas de ces personnes qui font mal les honneurs d'un repas, en prenant un air rôveur ou chagrin. Elle avoit l'humeur gaie, et soutenoit agréablement la conversation. Elle s'exprimoit noblement et en beaux termes : j'admirois son esprit et le tour fin qu'elle donnoit à ses pensées. Aurore en paroissoit aussi charmée que moi. Elles lièrent amitié l'une avec l'autre, et se promirent réciproquement d'avoir ensemble un commerce de lettres. Gomme notre carrosse ne pouvoit ôtre raccommodé que le jour suivant, et que nous courions risque de partir fort tard, il fut arrêté que nous demeurerions au château le lendemain. On nous servit à notre tour des viandes avec profusion, et nous ne fûmes pas plus mal couchés que nous avions été régalés.

Le jour d'après , ma maîtresse trouva de nouveaux charmes dans l'entretien d'Elvire. Elles dînèrent dans une grande salle où

il y avoit plusieurs tableaux. On en remarquoit un, entre autres, dont les figures ëtoient merveilleusement bien représentées, mais il offroit aux yeux un spectacle bien tragique. Un cavalier mort, conclue à la renverse et noyé dans son sang, y étoit peint; et, tout mort qu'il paroissoit, il avoit un air menaçant. On voyoit auprès de lui une jeune dame dans une autre attitude, quoiqu'elle fût aussi étendue par terre. Elle avoit une épée plongée dans son sein, et rendoit les derniers soupirs, en attachant ses regards mourants sur un jeune homme qui sembloit avoir une douleur mortelle de la perdre. Le peintre avoit encore chargé son tableau d'une figure qui n'échappa point à mon attention. G'étoit un vieillard de bonne mine, qui, vivement touché des objets qui frappoient sa vue, ne s'y montroit pas moins sensible que le jeune homme. On eût dit que ces images sanglantes leurfaisoîent sentir à tous deux les mômes atteintes, mais qu'ils en recevoient différemment les impressions. Le vieillard, plongé dans une profonde tristesse, en paroissoit comme accablé, au lieu qu'il y avoit de la fureur mêlée avec l'affliction du jeune homme. Toutes ces choses étoient peintes avec des expressions si fortes, que nous ne pouvions nous lasser de les regarder. Ma maîtresse demanda quelle triste histoire ce tableau représentoit. Madame, lui ditElvire, c'est une peinture fidèle des malheurs de ma famille. Cette réponse piqua la curiosité d'Aurore, qui témoigna un si grand désir d'en savoir davantage, que la veuve de don Pèdre ne put se dispenser de lui promettre la satisfaction qu'elle souhaitoit. Cette promesse, qui se fit devant Ortiz, ses deux compagnes et moi, nous arrêta tous quatre dans la salle après le repas. Ma maîtresse voulut nous renvoyer ; mais Elvire, qui s'aperçut bien que nous mourions d'envie d'entendre l'explication du tableau, eut la bonté de nous retenir, en disant que l'histoire qu'elle alloit raconter n'étoit pas décolles qui demandent du secret. Un moment après, elle commença son récit dans ces termes.

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