‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 12 sur 429 · G GIL DT.ÂS · texte numérisé non relu

G GIL DT.ÂS

qu*il avoit toujours fort negligee, et, à force de s'y appliquer, il parvint à lire couramment son bréviaire, ce qu'il n'avoit jamais fait auparavant. Il auroit encore bien voulu m'enseigner la langue latine; c*eût été autant d'argent épargné pour lui; mais, hélas 1 le pauvre Gil Perez! il n'en avoit de sa vie su les premiers principes; c'étoit peut-être (car je n'avance pas cela comme un fait oerlaln) le -chanoine du chapitre le plus ignorant : aussi j'ai ouï dire qu'il n'avoit pas obtenu son bénéfice par son érudition ; il le devoit uniquement à la reconnoissance de quelques bonnes religieuses dont il avoit été le discret commissionnaire, et qui avoient eu le crédit de lui faire donner l'ordre de prêtrise sans examen.

Il fut donc oblige de me mettre sous la férule d'un maître : il m'envoya chez le docteur Godinez, qui passoit pour le plus habile pédant d'Oviédo. Je profitai si bien des instructions qu'on me donna, qu'au bout de cinq ou six années j'entendis un peu les auteurs grecs et assez bien les poètes latins. Je m'appliquai^ aussi à la logique, qui m'apprit à raisonner beaucoup. J'aimois tant la dispute, que j'arrôtois les passants, connus ou inconnus, pour leur proposer des arguments. Je m'adressois quelquefois à des figures hibernoises * qui ne demandoie/it pas mieux, et il falloit alors nous voir disputer! Quels gestes! quelles grimaces! quelles contorsions ! Nos yeux étoient pleins de fureur, et nos bouches écumantes; on nous devoit plutôt prendre pour des possédés que pour des philosophes.

Je m'acquis toutefois par là, dans la ^ille, la réputation de savant. Mon oncle en fut ravi, parce qu'il fit réflexion que je cesserois bientôt de lui être à charge. Or çà, Gil Bias, me dit-il un jour, le temps de ton enfance est passé. Tu as déjà dix-sept ans, et te voilà devenu habile garçon : il faut songer à te pousser. Je suis d'avis de t'envoyer à Tuniversité de Salamanque : avec l'esprit que je te vois, tu ne manqueras pas de trouver un bon poste. Je te donnerai quelques ducats pour faire ton voyage, avec ma mule qui vaut bien dix à douze pistoles; tu la vendras à Salamanque, et tu en emploieras Fargent à t'entretenir jusqu'à ce que tu sois placé.

Il ne pou voit rien me proposer qui me fût plus s^réable, car je mourois d'envie de voir le pays. Cependant j'eus assez de force

i . Irlandaises. Hiberaie est Tancieii nom de rirland(> ; mais •n.dit toi^joiiri ub répétiteur, un disputeur hihernois.

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