LIVRE IV, CHAPITRE V
pas ime bonne actrice. Elle sortit un matin avec Aurore, une femme de chambre et un valet, et se rendit à un hôtel garni où nous avions appris que Pacheco logeoit ordinairement. Elle demanda s'il y avoit quelque appartement à louer. On lui répondit qn'ouiy et on lui en montra un assez propre, qu'elle arrêta. Elle <k>nna même de l'argent d'avance à l'hôtesse, en lui disant que c'étoit pour un de ses neveux qui venoit de Tolède ëtudtcr à Salamanque, et qui de voit arriver ce jour-là.
La duègne et ma maîtresse, après s'être assurées de ce logement, revinrent sur leurs pas; et la belle Aurore, saris perdre de temps, se travestit en cavalier. Elle couvrit ses cheveux noirs d'une fausse chevelure blonde, se teignit les sourcils de la môme couleur, et s'ajusta de sorte qu'elle pouvoit fort bien passer pour un jeune seigneur. Elle avoit l'action libre et aisée ; et, à la réserve de son visage, qui étoit un peu trop beau pour un homme, rien ne trahissoit son déguisement. La suivante, qui devoit lui servir de page, s'habilla aussi, et nous n'appréhendions point qu'elle fît mal son personnage : outre qu'elle n'étoit pas des plus jolies, elle avoit un petit air effronté qui convenoit fort à son rôle. L'après-dînée, ces deux actrices se trouvant en état de paroître sur la scène, c'est-à-dire dans l'hôtel garni, j'en pris le chemin avec elles. Nous y allâmes tous trois en carrosse, et nous y portâmes toutes les hardes dont nous avions besoin.
L'hôtesse, appelée Bernarda Ramirez, nous reçut avec beaucoup de civilité, et nous conduisit à notre appartement, où nous commençâmes à l'entretenir. Nous convînmes de la nourriture qu'elle auroit soin de nous fournir, et de ce que nous lui donnerions pour cela tous les mois. Nous lui demandâmes ensuite si elle avoit bien des pensionnaires. Je n'en ai pas présentement, nous répondit-elle : je n'en manquerois point si j'étois d'humeui à prendre toutes sortes de personnes; mais je ne veux que de jeunes seigneurs. J'en attends ce soir un qui vient de Madrid ici achever ses études. C'est don Luis Pacheco, un cavalier de vingt ans tout au plus ; si vous ne le connaissez pas personnellement, vous pouvez en avoir entendu parler. Non, dit Aurore; je n'ignore pas qu'il est d'une illustre famille; mais je ne sais quel Lomme c'est, et vous me ferez plaisir de me l'apprendre, puisque je dois demeurer avec lui. Seigneur, reprit l'hôtesse en regardant ce faux cavalier, c'est une figure toute brillante; il est fait à peu près Comme vous. Ah ! que vous serez bien ensemble Vviia. e^
l'autre I Par saint Jacques 1 je pourrai me vanter d'avoir cheE moi les deux plus gentils seigneurs d'Espagne. Ce don Lois, r^liqua ma maîtresse^ a sans doute en ce pays-ci des bonnes fortunes? Oh! je vous en assure, repartit la vieille; c'est un vert galant, sur ma parole : il n'a qu'à se montrer pour faire des conquêtes. II a charmé, entre autres, une dame qui a de la jeunesse et delà beauté : on la nomme Isabelle. C'est la fille d'un vieux docteur ea droit. Elle en est si entêtée, qu'elle en perdra l'esprit assurément. Et dites-moi, ma bonne, interrompit Aurore avec précipitation, est-il de son côté fort amoureux d'elle? Il l'aimoit, répondit Bernarda Ramirez, avant son départ pour Madrid, mais je ne sais s'il Taime encore ; car il est un peu sujet à caution. Il court de femme en femme, comme tous les jeunes cavaliers ont coutume de faire.
La bonne veuve n'avoit pas achevé de parler que nous entoadîmes du bruit dans la cour. Nous regardâmes aussitôt par la fenêtre, et nous aperçûmes deux hommes qui descendoient de cheval. G'étoit don Luis Pacheco lui-même^ qui arrivoit de Ma» drid avec un valet de chambre. La vieille nous quitta pour aller le recevoir ; et ma maîtresse se disposa, non sans émotion, à jouer le rôle de don Félix. Nous vîmes bientôt entrer dans notre appa^ tement don Luis encore tout botté. Je viens d'apprendre, dit-il en saluant Aurore, qu'un jeune seigneur tolédan est logé dans cet hôtel ; il veut bien que je lui témoigne la joie que j'ai de loger avec lui? Pendant que ma maîtresse répondoit à ce compliment, Pacheco me parut surpris de trouver un cavalier si aimable. Aussi ne put-il s'empêcher de lui dire qu'il n'en avoit jamais vu de si beau ni de si bien fait. Après force discours pleins de politesse de part et d'autre, don Luis se retira dans l'appartement qui lui étoit destiné.
Tandis qu'il y faisoit ôter ses bottes, et changeoit d'habit et de linge, une espèce de page, qui le cherchoit pour lui rendre une lettre, rencontra par hasard Aurore sur l'escalier. Il la prit pour don Luis ; et lui remettant le billet dont il étoit chargé : Tenez, seigneur cavalier, lui dit-il, quoique je ne connoisse pas le seigneur Pacheco, je ne crois pas avoir besoin de vous demander si vous l'êtes ; sur le portrait qu'on m'a fait de ce seigneur, je suis , persuadé que je ne me trompe point. Non, mon ami, répondit ma maîtresse avec une présence d'esprit admirable, vous ne vous trompez pas assurément. Vous vous acquittez de voscooimissioni