‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 126 sur 429 · LIVRE IV, CHAI^ITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAI^ITRE V

à ma rivale, et que je méprise trop un amant volage pour avoir la moindre envie de le rappeler. A ce discours, elle me congédia, et se retira fort irritée contre don Luis.

Je sortis de chez le docteur Murcia de la LIana fort satisfait de moi, et je compris que, si je voulois me mettre dans le génie, je deviendrois un habile fourbe. Je m'en retournai à notre hôtel, où je trouvai les seigneurs Mendoce et Pacheco qui soupoient ensemble et s'entretenoient comme s'ils se fussent connus de longue main. Aurore s'aperçut, à mon air content, que je ne m'étois point mal acquitté de ma commission. Te voilà donc de retour, Gil Bias, me dit>elle ; rends-nous compte de ton message. Il fallut encore payer d'esprit. Je dis que j'avois donné le paquet en main propre, et qu'Isabelle, après avoir lu les deux billets doux qu'il contenoit, au lieu d'en paroître déconcertée, s'étoit mise à rire comme une folle, en disant : Par ma foi, les jeunes seigneurs ont un joli style ; il faut avouer que les autres personnes n'écrivent pas si agréablement. C'est fort bien se tirçr d'embarras, s'écria ma maîtresse; et voilà certainement une coquette des plus consommées dans son art. Pour moi, dit don Luis, je ne reconnois point Isabelle à ces traits-là ; il faut qu'elle ait changé de caractère pendant mon absence. J'aurois jugé d'elle aussi tout autrement, reprit Aurore. Convenons qu'il y a des femmes qui savent prendre toutes sortes de formes. J'en ai aimé une de celles-là, et j'en ai été longtemps la dupe. Gil Bias vous le dira, elle avoit un air de sagesse à tromper toute la terre. Il est vrai, dis-je en me mêlant à la conversation, que c'étoit un minois à piper les plus fins; j'y aurois moi-même été attrapé.

Le faux Mendoce et Pacheco firent de grands éclats de rire en m'entendant parler ainsi; et loin de trouver mauvais que je prisse la liberté de me joindre à leur entretien, ils m'adressèrent souvent la parole pour se réjouir de mes réponses. Nous continuâmes à nous entretenir des femmes qui ont Tart de se mas» quer; et le résultat de tous nos discours fut qu'Isabelle demeura dûment atteinte et convaincue d'être une franche coquette. Don Luis protesta de nouveau qu'il ne la reverroit jamais ; et don Félix, à son exemple, jura qu'il auroit toujours pour elle un parfait mépris. Ensuite de ces protestations, ils se lièrent d'amitié tous deux, et se promirent mutuellement de n'avoir rien de caché l'un pour l'autre. Ils passèrent l'après-souper à se dire des choses gracieuses, etenlin ils se séparèrent pour s'aller reposer cliacviu

dans son appartement. Je suivis Aurore dans le sfen, oli Jeiui rendis un compte exact de Tentretien que j'avois eu avec la fille du docteur; je n'oubliai pas la moindre circonstance ; j'en dis môme plus qu'il n'y en avoit, pour mieux faire ma cour à ma maîtresse qui fut charmée de mon rapport. Peu s*en fallut qu'eUe ne m'embrassât de joie. Mon cher Gil Bias, me dit-elle, je sois «nchantëe de ton esprit. Quand on a le malheur d'ôtre engagée dans une passion qui nous oblige de recourir à des stratagèmes, <|uel avantage d'avoir dans ses intérêts un garçon aussi spirituel que toi ! Courage, mon ami, nous venons d'^rter une rivale qui pouvoit nous embarrasser ; cela ne va pas mal. Mais, c&amt les amants sont sujets à d'étranges retours, je suis d'avis de brusquer l'aventure, et de mettre en jeu dès demain Aurore de Guzman. J'approuvai cette pensée, et, laissant le seigneur don Félix avec son page, je me retirai dans un cabinet où ëtoit mon lit.

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