‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 128 sur 429 · LIVRE lY, CHAPITRE VI. t3i · texte numérisé non relu

LIVRE lY, CHAPITRE VI. t3i

le n'aurois pas été fâché de l'entendre jusqu'au bout : mais il me fallut suivre don Luis et don Félix, qui, ne prenant pas plus ée plaisir à ses discoiirs que d'intérêt aux livres qu'il critiquoit, «'éloignèrent de lui et de T Univers! té.

Nous revînmes à notre hôtel à l'heure du dîner. Ma maîtresse ^ mit à table avec Pacheco, et fit tomber adroitement la con- 'versation sur sa famille. Mon père, dit-elle, est un cadet de la maison de Mendoce, qui s'est établi à Tolède, et ma mère est propre sœur de dona Ximena de Guzman, qui, depuis quelques jours, est venue à Salamanque pour une affaire importante, avec sa nièce Aurore, fille unique de don Vincent de Guzman, que vous avez peut-être connu. Non, répondit don Luis, mais on m'en a souvent parlé, ainsi que d'Aurore, votre cousine. Dois-je croire ce qu'on dit de celte jeune dame ? On assure que rien n'égale son esprit et sa beauté. Pour de l'esprit, reprit don Félix, «Ile n'en manque pas; elle l'a même assez cultivé. Mais ce n'^st poinc une si belle personne; on trouve que nous nous ressem- Ûons beaucoup. Si cela est, s'écria Paoheco, elle justifie sa féputation. Vos traits sont réguliers, votre teint est parfaitement i^eau ; votre cousine <ioit être charmante, ie voudrois bi^i la voir et l'entretenir. Je m'offre à satisfaire votre curiosité, repartit te faux Mendoce, et même dès ce jour, le vous mène cette après-dtnée chez ma tante.

Ma maîtresse changea tout à coup de matière, et parla de choses indifférentes. L'après-midi, pendant qu'ils se disposoient tons deux à sortir pour aller chez dona Ximena, je pris les deviants, «t ooiiras avertir la duègne de se préparer à cet^ visite. Je revins ensuite sur mes pas pour accompagner don Félix, qui ooaâiitsit ^nfm che^ sa tante le seigneur don Luis. Mais à peine funent-ils entrés dans la maison, qu'ils rencontrèrent la dame €himène, qui leur fit signe de ne point faire de bruit.» Paix, paix! teur dit-^lle d'une voix basse, vous réveilleriez ma nièce. Elle a 6ffptÊÊS hier nne migraine effroyable qui ne fait que de la quitter, «i la paavne enfant repose depuis un quart d'heure. Je suis fâdié de œ 'Contre-temps, dit Mendoce en affectant un air mortifié ; l^espérois ^ne nous verrions ma cousine. J'avois fait fête de ce fiaisir à men ami Pacheco. Ce n'est pas une affaire si pressée, fépon4tleii souriant Ortiz, vous pouvez la remettre à demain. Les cavaliers eurent une conversation fort courte avec la vieille, et se retirèrent.

Don Luis nous mena chez un jeune gentilhomme de aes imis qu'on appeloit don Gabriel de Pedros. Nous y passâmes le reste de la journée; nous y soupâmes môme,el nous n'en sortîmes que sur les deux heures apré^ minuit, pour nous en retourner ta logis. Nous avions peut-être fait la moitié du chemin, lorsque nous rencontrâmes sous nos pieds, dans la rue, deux hommes étendus par terre. Nous jugeâmes que c'étoient des malheureux qu'on venoit d'assassiner, et nous arrêtâmes pour les secourir, s'il en étoit encore temps. Gomme nous cherchions & nous instruire j autant que Tobscurité de la nuit le pou voit permettre, de rétat où ils se trouvoient, la patrouille arriva. Le commandant nous prit d'abord pour des assassins, et nous fit environner par ses gens ; mais il eu{ meilleure opinion de nous lorsqu'il nous eut entendus parler, et qu'à la faveur d'une lanterne sourde ii vit les traits de Mendoce et de Pacbeco. Ses archers, par son ordre, examinèrent les deux hommes que nous nous imaginions avoir été tués; et il se trouva que c'étoit un gros licencié avec son valet, tous deux pris de vin, ou plutôt ivres-morts. Messieurs, s'écria un des archers, je recqnnois ce gros vivant.. Eh I c'est le seigneur licencié Guyomar^ recteur de notre université. Tel que vous le voyez, c'est un grand personnage, un génie supérieur. H n'y a point de philosophe qu'il ne terrasse dans une dispute ; il a un flux de bouche sans pareil. C'est dommage qu'il aime un peu trop le vin, le procès et la grisette. Il revient de souper de chez son Isabelle, où, par malheur, son guide s'est enivré comme lui. Ils sont tombés l'un et l'autre dans le ruisseau. Avant que le bon licencié fût recteur, cela lui arrivoit assez souvent. Les honneurs, comme vous voyez , ne changent pas toujours les mœurs. Nous laissâmes ces ivrognes entre les mains de la pajtrouille, qui eut soin de les porter chez eux. Nous regagnâmes notre hôtel, et chacun ne songea qu'à se reposer.

Don Félix et don Luis se levèrent sur le midi ; et, s'étant tous deux rejoints. Aurore de Guzman fut la première chose dont ils s'entretinrent. Gil Bias, me dit ma mal tresse, va chez ma tante dona Ximena, et lui demande de ma part si nous pouvons aujourd'hui, le seigQour Pacheco et moi, voir ma cousine. Je sortis pour m' acquitter de cette commission, ou plutôt pour concerter avec la duègne ce que nous avions à faire; et, quand nous eûmes

1. GuyomarfCe nom retourné désigne Dagoumer (Guillaume), célèbre profeiseur au collège d'Harcourt| et recteur de l'Université de Paii«.

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