LIVRE IT, CHAPITRE VI
plis ensemble de justes mesures, je vins rejoindre le faux Mendoce. Seigneur, lui dis-je, votre cousine Aurore se porte à merveille; elle m'a chargé elle-même de vous témoigner de sa part que votre visite ne lui sauroit être que très-agréable; et dona Ximeoa m'a dit d'assurer le seigneur Pacheco qu'il sera toujours parfaitement bien regu chez elle sous vos auspices.
Je m'aperçus que ces dernières paroles firent plaisir à don Luis. Ma maîtresse le remarqua de même, et en conçut un heureux présage. Un moment avant le diner, le valet de la senora Ximena parut, et dit à don Félix : Seigneur, un homme de Tolède est venu vous demander chez madame votre tante, et y a laissé ce billet. Le faux Mendoce l'ouvrit, et y trouva ces mots qu'il lut à haute voix : « Si vous avez envie d'apprei^re des nouvelles de « votre père et des choses de conséquence pour vous, ne mant quez pas, aussitôt la présente reçue, de vous rendre au Cheval « noirj auprès de l'Université. » Je suis, dit-il, trop curieux de savoir ces choses importantes, pour ne pas satisfaire ma curiosité tout à l'heure. Sans adieu, Pacheco, continua-t-il ; si je ne suis point de retour ici dans deux heures, vous pourrez aller seul chez ma tante : j'irai vous y rejoindre dans l'aprèsdînée. Vous savez ce que Gil Bias vous a dit de la part de dona Ximena ; vous êtes en droit de faire cette visite. Il sortit en parlant de cette sorte, et m'ordonna de le suivre.
Vous vous imaginez bien qu'au lieu de prendre la route du Cheval noir, nous enfilâmes celle de la maison où étoit Ortiz. D'abord que nous y fûmes arrivés, nous nous préparâmes à représenter notre pièce. Aurore ôta sa chevelure blonde, lava et frotta ses sourcils, mit un habit de femme, et devint une belle brune, telle qu'elle l'étoit naturellement. On peut dire que son déguisement la changeoit à un point. qu'Auroce et don Félix paroissoient deux personnes différentes ; il sembloit même qu'elle fût beaucoup plus grande en femme qu'en homme : il est vrai que ses chappins ^, car elle en avoit d'une hauteur excessive, n'y contribuoient pas peu. Lorsqu'elle eut ajouté à ses charmes tous les secours que l'art pouvoit leur prêter, elle attendit don Luis avec une agitation mêlée de crainte et d'espérance. Tantôt elle se fioit à son esprit et à sa beauté, et tantôt elle appréhendoit de n'en faire qu'un essai malheureux. Ortiz, de son côté, se prépara
1 . Çhappin, claque, espèce de sandale que les femmes espagnoles mettent par-* dessus leurs souliers.
de son mieux à seconder ma maîtresse. Pour moi, conmie il ne falloit pas que Pacheco me vit dans cette maison, et que, semblable aux acteurs qui ne paroissent qu'au dernier acte d'une pièce, je ne devois me montrer que sur la fin do la visite, je sortis aussitôt que j'eus dîne.
£nQn, tout ëtoit en état quand don Luis arriva. Il fut reçu très-agrëablement de la dame Gbimène, et il eut avec Aurore une conversation de deux ou trois heures ; après quoi j'entfai dans la chambre où ils ëtoient, et m'adressant au cavalier : Seigneur, lui dis-je, don Félix mon maître ne viendra point ici d'aujourd'hui; il vous prie de rexcuser;il est avec trois hommes de Tolède, dont il ne peut se débarrasser. Ah! le petit libertin! s'écria dona Xîmena ; il est sans doute en débauché. Non, madame, repris-je, il s'entretient avec eux d'affaires fort sérieuses. Il a un véritable chagrin de ne pouvoir se rendre ici; il m'a chargé de vous le dire, aussi bien qu'à dona Aurora. Oh î je ne reçois point ses excuses, dit ma maltresse en plaisantant; il sait que j*ai été indisposée ; il devoit marquer un peu plus d'empressement pour les personnes à qui le sang le lie. Pour le punir, je ne le veux voir de quinze jours. Eh I madame, dit alors don Luis, ne formez point une si cruelle résolution ; don Félix est assez à plaindre de ne vous avoir pas vue.
Ils plaisantèrent quelque temps là-dessus; ensuite Pacheco se retira. La belle Aurore change aussitôt de forme et reprend son habit de cavalier. Elle retourne à l'hôtel garni le plus promptement qu'il lui est possible. Je vous demande pardon, cher ami, dit-elle à don Luis, de ne vous avoir pas été trouver chez ma tante ; mais je n'ai pu me défaire des personnes avec qui j'ëtois. €e qui me console, c'est que vous avez eu du moins tout le loi* sir de satisfaire vos désirs curieux. Eh bien ! que pensez-vous de ma cousine? dites-le-moi sans complaisance. J'en suis enchante, répondit Pacheco. Vous aviez raison de dire que vous vous ressemblez t(fhs deux. Je n'ai jamais vu de traits plus semblables; c'est le même tour de visage ; vous avez les mêmes yeux, la même bouche, le même son de voix. 11 y a pourtant quelque di^ férence : Aurore est plus grande qtie vous; elle est brune, et vows êtes blond ; vous êtes enjoué, elle est sérieuse : voilà tout ce qui vous distingue l'un de Tautre. Pour de l'esprit, continua-t-il, je ne crois pas qu'une substance céleste puisse en avoir plus que voire cousine. En un mot, c'est une personne d'un mérite infiki.