LIVRE IV, CHAPITRE X
prit qu'elle avoit été plus heureuse que moi ; qu'elle savoît ce que sa sœur étoit devenue ; qu'elle avoit reçu une lettre de don Fernand même, qui lui mandoit qu'après avoir secrètement épousé Julie, il l'avoît conduite dans un couvent de Tolède. J'ai envoyé sa lettre à mon père, poursuivit Sëraphine. J'espère que la chose pourra se terminer à l'amiable, et qu'un mariage solennel éteindra bientôt la haine qui sépare depuis si longtemps nos maisons.
Lorsque la dame m'eut instruit du sort de sa sœur, elle parla de la fatigue qu'elle m'avoit causée, et du péril où elle pouvoit m'avoir imprudemment jeté en m'engageant à poursuivre un ravisseur, sans se souvenir que je lui avois dit qu'une affaire d'honneur me faisoit prendre la fuite. Elle m'en fit des excuses dans les termes les plus obligeants. Comme j'avois besoin de repos, elle me mena dans le salon, oii nous nous assîmes tous deux. Elle avoit une robe de chambre de taffetas blanc à raies noires, avec un petit chapeau de la môme étoffe et des plumes noires; ce qui me fit juger qu'elle pouvoit ôtre veuve. Mais elle me paroissoit si jeune, que je ne savois ce que j'en devois penser.
Si j'avois envie de m'en éclaircir, elle n'en avoit pas moins de savoir qui j'étois. Elle me pria de lui apprendre mon nom, ne doutant pas, disoit-elle, à mon air noble, et encore plus à la pitié généreuse qui m'avoit fait entrer si vivement dans ses intérêts, que je ne fusse d'une famille considérable. La question m'embarrassa : je rougis, je me troublai; et j'avouerai que, trouvant moins de honte à mentir qu'à dire la vérité, je répondis que j'étois fils du baron de Sleinbach, officier de la garde allemande. Dites-moi encore, reprit la dame, pourquoi vous êtes sorti de Madrid. Je vous offre par avance tout le crédit de mon père, aussi bien que celui de mon frère don Gaspard. C'est la moindre marque de reconnoissance que je puisse donner à on cavalier qui, pour me servir, a négligé jusqu'au soin de sa propre vie. Je ne fis point difficulté de lui raconter toutes les circonstances de mon combat : elle donna le tort au cavalier que j'avois tué , et promit d'intéresser pour moi toute sa maison.
Quand j'eus satisfait sa curiosité, je la priai de contenter la mienne. J9 lui demandai si sa foi étoit libre ou engagée. Il y a trois ans, répondit-elle, que mon père me fit épouser don Diè^ue
de Lara, ^ je aaiff^euve depuis qmnrt mow. MàdÉmey lufî div]^ quel malheur vous a sitôt enlevé votre époux? Je vais vous Tap* prendre, seigneur, repartît la dame, pour répondre à fat ceoftanoe que Vous venez de me marquer.
Don Diègue de Lara, poursuiviirelle, étoit un cavalier fffi^ bien fait; mais quoiqu'il eût pour moi une passloii viohmtE», et que chaque jour il mit en usage pour me plaire tout orqw Famant le plus tendre et le plus vif fait pour se rendre-agrëriNe à ce qu'il aime, quoiqu'il eût mille bonnes qualités, il- ne put toucher mon cœur. L'amour n'est pas toujours Teflbt des mekpressements ni du mérite connu. Hélas ! ajouta-t--eUe^ une per* sonne que nous ne connoissons point nous enchante souvent dès la première vue. Je ne pouvois donc l'aimer. Plus coiiftiae que charmée des témoignages de sa tendresse, et forcée d'y r^ pondre sans penchant, si je m'accusois en secret d'ingratîtuda^ je me trouvois aussi fort à plaindre. Pour son* malheur et pour le mien, il avoit encore plus de délicatesse que d*amour. H démêloit dans mes actions et dans mes discours mes inouTements les plus cachés. Il lisoit au fond de mon âme. D se plai* gnoit à tous moments de mon indifférence , et s'estimoît d'avtant plus malheureux de ne pouvoir me plaire, qu'il savoit bien qu'aucun rival ne l'en empéchoit : car j'avois à pêne seize ans; et, avant que de m'offrir sa foi, il avoit gagné toutes mes femmes, qui l'avoient assuré que personne nD s'étoit encore attiré mon attention. Oui, Séraphine, me £soit-il souvent, je voudrois que vous fussiez prévenue pour n autre, et que cela seul fût la cause de votre insensibilité pour moi. Mes soins et votre vertu triompheroient de cet entêtement; mais je désespère de vaincre votre cœur, puisqu'il ne s'est pas rendu à tout l'amour que je vous ai témoigné. Fatiguée de l'entendre répéter les mêmes discours, je lui disois qu'au lieu de troubler son repos et le mien par trop de éâ^ catesse, il feroit mieux de s'en remettre au temps. Effective ment, à l'âge que j'avois, je n'étois guère propre à goûter IlBS raffinements d'une passion si délicate ; et e'étoit le parti que dos Diègue devoit prendre : mais, voyant qu'une ann^ entièire a^étoit écoulée sans qu'il fût plus avancé qu'au premier jour, il perdit patience, ou plutôt â perdit la raison; et, feignant d'avoir à la cour une affaire importante, il partit pour aller servir dans les Pays-Bas en qualité de volontaire; et bientôt il trouva dans les