LIVRE I, CHAPITRE H. H
hasard d'avoir le sort d'Antëe. Pour peu que j'eusse eu d'expérience, je n'aurois pas été la dupe de ses démonstrations ni de ses hyperboles ; j'aurois bien connu, à ses flatteries outrées, que c'ét(Ht un de ces parasites que l'on trouve dans toutes les villes, et qui, dès qu'un étranger arrive, s'introduisent auprès de lui pour remplir leur ventre à ses dépens ; mais ma jeunesse et ma Yanité m'en firent juger tout autrement. Mon admirateur me parut un fort honnête homme, et je l'invitai à souper avec moi. Ah! très-volonliers, s'écria-t-il; je sais trop bon gré à mon étoile de m'avoir fait rencontrer l'illustre Gil filas de Santillane, pour ne pas jouir de ma bonne fortune le plus longtemps que je pourrai. Je n'ai pas grand appétit, poursuivit-il; je vais me mettre à table pour vous tenir compagnie seulement, et je mangerai quelques morceaux par complaisance.
En parlant ainsi, mon panégyriste s'assit vis-à-vis de moi. On lui apporta un couvert. Il se jeta d'abord sur l'omelette avec tant d'avidité, qu'il sembloit n'avoir mangé de trois jours. A l'air complaisant dont il s'y prenoit, je vis bien qu'elle seroit bientôt expédiée. J'en ordonnai une seconde, qui fut faite si promptement, qu'on nous la servit comme nous achevions, ou plutôt comme il achevoit de manger la première. Il y procédoit pourtant d'une vitesse toujours égale, et trouvoit moyen, sans perdre un coup de dent, de me donner louanges sur louanges ; co qui me rendoit fort content de ma petite personne. II buvoit aussi fort souvent; tantôt c'étoit à ma santé, et tantôt à celle de mon père et de ma mère, dont il ne pouvoit assez vanter le bonheur d'avoir un fils tel que moi. En môme temps il versoit du vin dans mon verre, et m'excitoit à lui faire raison. Je ne répondois point mal aux santés qu'il me portoit ; ce qui, avec ses flatteries, me mit insensiblement de si belle humeur, que, voyant notre seconde omelette à moitié mangée, je demandai à l'hôte s'il n'avoit pas de poisson à nous donner. Le seigneur Corcuelo, qui, selon toutes les apparences, s'entendoit avec le parasite, me répondit : J'ai une truite excellente; mais elle coûtera cher à ceux qui la mangeront : c'est un morceau trop friand pour vous. Qu'appelezvous trop friand? dit alors mon flatteur d'un ton de voix élevé; vous n'y pensez pas, mon ami : apprenez que vous n'avez rien de trop bon pour le seigneur Gil Bias de Santillane, qui mérite d'être traité comme un prince.
Je fus bien aise qu'il eût relevé les dernières paroles dû VViôVft^
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et il ne fit en cela que me prévenir. Je m'en sentois offensé, H je dis Bèrement à Corcuelo : Apportez-nous votjre truite, et ne vous embarrassez pas du reste. L'hôte, qui ne demandoit pas mieux, se mit à Tapprôter, et ne tarda guère à nous la servir. A la vue de ce nouveau plat, je vis briller une grande joie dans les yeux du parasite, qui fit paroître une nouvelle complaisance, c'est-à-dire qu'il donna sur le poisson comme il avoit donné sur les œufs. Il fut pourtant obligé de se rendre, de peur d'accident, car il en avoit jusqu'à la gorge. Enfin, après avoir bu et mangé tout son soûl, il voulut finir la comédie. Seigneur Gil Bias, me dit-il en se levant de table, je suis trop content de la bonne chère que vous m'avez faite pour vous quitter sans vous donner un avis important dont vous me paroissez avoir besoin. Soyez désormais en garde contre les louanges. Défiez-vous des gens que vous ne connoîtrez point. Vous en pourrez rencontrer d'autres qui voudront, comme moi, se divertir de votre crédulité, et peutêtre pousser les choses encore plus loin ; n'en soyez point la dupe, et ne vous croyez point sur leur parole la huitième merveille du monde. En achevant ces mots, il me rit au nez, et s'en alla.
Je fus aussi sensible à cette baie que je l'ai été dans la suite aux plus grandes disgrâces qui me sont arrivées. Je ne pouvois me consoler de m'étre laissé tromper si grossièrement, ou, pour mieux dire, de sentir mon orgueil humilié. Eh quoi! dis-je, le traître s'est donc joué de moi 1 II n'a tantôt abordé mon hôte que pour lui tirer les vers du nez, ou plutôt, ils étoient d'intelligence tous deux. Ah I pauvre Gil Bias, meurs de honte d'avoir donné à ces fripons un juste sujet de te tourner en ridicule. Ils vont composer de tout ceci une belle histoire qui pourra bien aller jusqu'à Oviédo, et qui t'y fera beaucoup d'honneur. Tes parents se repentiront sans doute d'avoir tant harangué un sot : loin de m'exhorter à ne tromper personne, ils dévoient me recommander de ne pas me laisser duper. Agité de ces pensées mortiûantes, enflammé de dépit, je m'enfermai dans ma chambre et me mis au lit ; mais je ne pus dormir, et je n'avois pas encore fermé l'œil, lorsque le muletier me vint avertir qu'il n'attendoit plus que moi pour partir. Je me levai aussitôt; et pendant que je m'habillois, Corcuelo arriva avec un mémoire de la dépense, dans lequel la truite n'étoit pas oubliée; et non-seulement il L.'on fallut passer par où il voulue, mais j'eus encore le chagrin,