‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 16 sur 429 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la tentation qu'eut le muletier sur la route ; quelle en fut la suite, et comment Gil Bias tomba dans Charybde

en voulant éviter Scylla.

Je ne me trouvai pas seul avec le muletier : il y avoit deux enfants de famille de Pegnaflor, un petit chantre de Mondognedo, qui couroit le pays, et un jeune bourgeois d'Astorga, qui s'en retournoit chez lui avec une jeune personne qu'il venoit d'épouser à Yerco. Nous fîmes tous connoissance en peu de temps; et chacun eut bientôt dit d*où il venoit et où il alloit. La nouvelle mariée, quoique jeune, étoit si noire et si peu piquante, que je ne prenois pas grand plaisir à la regarder : cependant sa jeunesse et son embonpoint donnèrent dans la vue du muletier, qui résolut de faire une tentative pour obtenir ses bonnes grâces. Il passa la journée à méditer ce beau dessein, et il en remit l'exécution à la dernière couchée. Ce fut à Gacabelos. Il nous ût descendre à la première hôtellerie en entrant. Cette maison étoit plus dans la campagne que dans le bourg, et il en connoissoit rhôte pour un homme discret et complaisant. II eut soin de nous faire conduire dans une chambre écartée, où il nous laissa souper tranquillement; mais sur la fin du repas, nous le vîmes entrer d'un air furieux. Par la mort! s'écria-t-il, on m'a volé. J'avois, dans un sac de cuir, cent pistoles; il faut que je les re« trouve. Je vais chez le juge du bourg, qui n'entend pas raillerie là-dessus, et vous allez tous avoir la question, jusqu'à ce que vous ayez confessé le crime et rendu l'argent. En disant cela d'un air fort naturel, il sortit, et nous demeurâmes dans un extrême étonnement.

Il ne nous vint pas dans l'esprit que ce pouvoit être une feinte, parce que nous ne nous connoissions point assez pour pouvoir répondre les uns des autres. Je dirai plus, je soupçonnai le petit chantre d'avoir fait le coup, comme il eut peut-être de moi la même pensée. D'ailleurs nous étions tous de jeunes sotâ«

H GIL BLÀS.

Nous ne savions pas quelles formalités s'observent en pareil cas : nous crûmes de bonne foi qu'on commençeroit par nous mettre à la gène. Ainsi, cédant à notre frayeur, nous sortîmes de la chambre fort brusquement. Les uns gagnent la rue, les autres le jardin ; chac-un cherche son salut dans la fuite : et le jeune bourgeois d'Astorga, aussi troublé que nous de l'idée de la question, se sauva comme un autre Énée, sans s'embarrasser de sa femme. Alors le muletier, à ce que j'appris dans la suite, plus incontinent que ses mulets, ravi de voir que son stratagème produisoit l'effet qu'il en avoit attendu, alla vanter cette ruse in" génieuse à la bourgeoise, et tâcher de profiter de l'occasion; mais cette Lucrèce des Asturies, à qui la mauvaise mine de son tentateur prétoit de nouvelles forces^ fit une vigoureuse résistance, et poussa de grands cris. La patrouille, qui par hasard en ce moment se trouva près de l'hôtellerie, qu'elle connoissoit pour un Heu digne de son attention, y entra et demanda la cause de ces cris. L'hôte, qui chantoit dans sa cuisine, et feignoit de ne rien entendre , fut obligé de conduire le commandant et ses archers à la chambre de la personne qui crioit. Ils arrivèrent bien à propos : l'Asturienne n'en pouvoit plus. Le commandant, homme grossier et brutal, no vit pas plutôt de quoi il s'agissoit, qu'il donna cinq ou six coups du bois de sa hallebarde à l'amoureux muletier, en l'apostrophant dans des termes dont la pudeur n'étoit guère moins blessée que de l'action même qui les lui suggéroit. Ce ne fut pas tout : il se saisit du coupable, et le mena devant le juge avec l'accusatrice, qui, malgré le désordre où elle étoit, voulut aller elle-même demander justice de cet attentat. Le juge l'écouta, et, l'ayant attentivement considérée, jugea que l'accusé étoit indigne de pardon. Il le fit dépouiller sur-le-champ et fustiger en sa présence; puis il ordonna que b lendemain, si le mari de l'Asturienne ne paroissoit point, deux archers, aux frais et dépens du délinquant, oscorleroientla complaignante jusqu'à la ville d'Astorga.

Pour moi, plus épouvanté peut-être que tous les autres, je gagnai la campagne; je traversai je ne sais combien de champs et de bruyères, et, sautant tous les fossés que je trouvois cur mon passage, j'arrivai enfin auprès d'une forêt. J'allois m'y jeter et me cacher dans le plus épais hallier, lorsque deux hommes à cheval s'offrirent tout à coup au-devant de mes pas. Us crièrent ; Qui va là ? et cooime ma surprise ne me permit pas de répondre

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