LIVRE y, CHAPITRE I
à hasarder une action si délicate. J'excuse donc votre mce, pourvu que ce captif prenne tout à l'heure le tupissitôt il fit venir un marabout. On me revêtit d'un }a turque. Je fis tout ce qu'on voulut, sans que j'eusse I de m'en défendre; ou, pour mieux dire, je ne saque je faisois, dans le désordre où étoient mes sens, chrétiens auroient été aussi lâches que moi dans cette il •-
i la cérémonie, je sortis du sérail pour aller, sous le nom Hally, exercer un petit emploi que Soliman me donna. Je ; plus la sultane; mais un de ses eunuques vint un jour ver. n m'apporta de sa part des pierreries pour deux iltanins d'or, avec un billet par lequel dame m'assuroit l'oublieroit jamais la généreuse complaisance que j'avois me faire mahométan pour lui sauver la vie. Véritableutre les présents que j'avois reçus de Farrukhnaz, j'obson canal un emploi plus considérable que le premier, et 3 en moins de six à sept années un des plus riches renéla ville d'Alger.
vous imaginez bien que, si j'assistois aux prières que les ans font dans leurs mosquées, et remplissois les autres de leur religion, ce n'étoit que par pure grimace. Je conme volonté déterminée de rentrer dans le sein de l'Église; cet effet je me proposois de me retirer un jour en Esa en Italie, avec les richesses que j'aurois amassées. En ît, je vivois fort agréablement. J'étois logé dans une belle j'avois des jardins superbes, un grand nombre d'esclaves rt jolies femmes dans mon sérail. Quoique l'usage du vin îndu en ce pays-là aux mahométans, ils ne laissent pas plupart d'en boire en secret. Pour moi, j'en buvois sans omme font tous les renégats. Je me souviens que j'avois ►mpagnons de débauche, avec qui je passois souvent la ible. L'un étoit Juif, et l'autre Arabe. Je les croyois honins ; et, dans cette opinion, je vivois avec eux sans con- Un soir je les invitai à souper chez moi. Il m'étoit mort là un chien que j'aimois passionnément; nous lavâmes 38, et l'enterrâmes avec toute la cérémonie qui s'observe brailles des mahométans. Ce que aous en faisions n'étoit r tourner en ridicule la religion musulmane ; c'étoit seu- 30ur nous réjouir, et satisfaire une folle envie qui uow^
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prit, dans la débauche, de rendre les deniieis dsvoin à wa chien.
• Cette action pourtant me pensa perdre, comme vous Tallei voir. Le lendemain U vint chez moi un homme qui me dit : Si»giwur Sidy Hally,une affaire importante m'amène che> vous. MoofllBnr le cadi veut vous parler ; prenez, s'il vous plaît, la peine de venir chez lui tout à l'heure. Apprenez-moi de grâce œ qu'il ne veut, lui répondis-je^l vous l'apprendra lui-môme, reprit41, tout ce que je puis* vous dire, c'est qu'un marchand arabe qui aonpi hier avec vous lui a donné avis de certaine impiété par von commise à l'occasion d'un chien que vous avez enterré; vous nvez bien de quoi il s'agit; c'est pour cela que je vous soiuh de comparoitre aujourd'hui devant ce juge, faute de quoi je vwb avertis qu'il sera procédé criminellement contre vous. Il sortit m achevant ces paroles, et me laissa fort étourdi de sa sommation. L'Arabe n'avoit aucun sujet de se plaindre de moi, et je ne ponvois comprendre pourquoi ce traître m'avoit joué ce tour-là. La chose néanmoins méritoit quelque attention. Je connoissois le cadi pour un homme sévère en apparence, mais au fondpeo scrupuleux, et de plus avare. Je mis deux cents sultanins d'or dans ma bourse, et j'allai trouver ce juge. Il me fit entrer dans son cabinet, et me dit d'un air rébarbatif : Vous êtes un imçàid^ un sacrilège, un homme abominable. Vous avez enterré un cÛod comme un musulman I quelle profanation! Est-ce donc ainsi que vous respectez nos cérémonies les plus saintes? et ne voos êtes-vous fait mahométan que pour vous moquer de nos pttiques de dévotion? Monsieur le cadi, lui répondis-je, l'Arabe qû vous a fait un si mauvais rapport, ce faux ami, est complice de mon crime, si c'en est un d'accorder les honneurs de la sépulture a un fidèle domestique, à un animal qui pQssédoit mille bonoes qualités. II aimoit tant les personnes de mérite et de distinction» qu'en mourant même il a voulu leur donner des marques de son amitié. U leur laisse tous ses biens par un testament qu'il a ftiti et dont je suis l'exécuteur. Il lègue à l'un vingt ecus, trente à l'autre ; et il ne vous a point oublié, monseigneur, poursuivisje en tirant ma bourse : voilà deux cents sultanins d'or qu'il m'a chargé de vous remettre. Le cadi, à ce discours, perdit sa giavite; il ne put s'empêcher de rire, et, comme nous étions seub, il prit sans façon la bourse, et me dit en me renvoyant : AUMi seigneur Sidy Hally, vous avez fort bien fait d'inhumer avec
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K>mpe et honneur un chien qui avoit tant de consideration pour BS honnôtes gens.
Je me tirai d'affaire par ce moyen ; et si cela ne me rendit pas lus sage, j*en devins du moins plus circonspect. Je ne fis plus e débauche avec l'Arabe ni même avec le Juif. Je choisis pour oire avec moi un jeune gentilhomme de Livourne, qui étoil ion esclave. Il s'appeloit Azarini. Je ne ressemblois point aux, aires renégats, qui font plus souffrir de maux aux esclaves hrétiens que les Turcs mêmes : tous mes captifs attendaient ssez patiemment qu'on les rachetât. Je les traitois, à la vérité, i doucement, que quelquefois ils me disoient qu'ils appréhen* oient plus de changer de patron qu'ils ne soupiroient après la berté, quelques charmes qu'elle ait pour les personnes qui sont ans l'esclavage.
Un jour, les vaisseaux du bâcha revinrent avec des prises ODsidérables. Ils amenoient plus de cent esclaves de l'un t de l'autre sexe, qu'ils avoient enlevés sur les côtes d'Espagne. oliman n'en garda qu'un très-petit nombre, et tout le reste fut endu. J'arrivai dans la place où la vente s'en faisoit, et j'achetai ne fille espagnole de dix à douze ans. Elle pleuroit à chaudes urmes et se désespéroit. J'étois surpris de la voir, à son âge, si snsible à sa captivité. Je lui dis en castillan de modérer son ffliction, et je l'assurai qu'elle étoit tombée entre les mains d'un laitre qui ne manquoit pas d'humanité, quoiqu'il eût un turbau. a petite personne, toujours occupée du sujet de sa douleur, ne l'écoutoit pas; elle ne faisoit que gémir, que se plaindre du jrt, et de temps en temps elle s'écrioit d'un air attendri : 0 ma 1ère! pourquoi sommes-nous séparées? Je prendrois patience, i nous étions toutes deux ensemble. £n prononçant ces mots, le tournoit sa vue vers une femme de quarante-cinq à ciniiante ans, que l'on voyoit à quelques pas d'elle, et qui, les eux baissés, attendoit dans un morne silence que quelqu'un achetât. Je demandai à la jeune ûUe si la personne qu'elle reardoit étoit sa mère. Hélas ! oui, seigneur, me répondit-elle ; au omde Dieu, faites qtfe je ne la quitte point! Eh bien! mon eninty lui dis-je, si, pour vous consoler, il ne faut que vous réunir une et l'autre, vous serez bientôt satisfaite. En même temps je l'approchai de la mère pour la marchander; mais je ne l'eus as sitôt envisagée, que je reconnus, avec toute l'émotion que ous pouvez penser, les traits, les propres trails de YaxcXw^^,
Juste ciel I dis-je en moi-même, c'est ma mère, je n'en saoroig douter. Pour elle, soit qu'un vif ressentiment de ses malheurs ne lui fit voir que des ennemis dans les objets qui renvironnoient, soit que mon habit me déguisât, ou bien que je fusse changé depuis douze années que je ne Tavois vue, elle ne me remk point. Après l'avoir aussi achetée, je la menai avec sa fille à ma jnaison.
Là, je voulus leur donner le plaisir d'apprendre qui j'étois. Madame, dis-je à Lucinde, est-il possible que mon visage ne vous frappe point? Ma moustache et mon turban vous fontr4ls méconnaître Raphaël votre fils? Ma mère tressaillit à ces paroles, me considéra, me reconnut, et nous nous embrassâmes tendrement. J'embrassai ensuite sa fille, qui ne savoit peut-être pas plus qu'elle eût un frère, que je savois que j'avois une sœur. Avouez, dis-je à ma mère, que dans toutes vos pièces de thëâlre vous n'avez pas une reconnoissanoe aussi parfaite que celle-ci. Mon fils, me répondit-elle en soupirant, j'ai d'abord eu de la joie de vous revoir ; mais ma joie se convertit en douleur. Dans quel état, hélas! vouç retouvé-je! Mon esclavage me fait mille fois moins de peine que l'habillement odieux... Ah! parbleu, madame, interrompis-je en riant, j'admire votre délicatesse: j'aime cela dans une comédienne. Eh, bon Dieu! ma mère, vous êtes donc bien changée, si ma métamorphose vous blesse si fort la vue. Au lieu de vous révolter contre mon turban, regardezmoi plutôt comme un acteur qui représente sur la scène un rôle de Turc. Quoique renégat, je ne suis pas plus musulman que je l'étoisen Espagne; et dans le fond je me sens toujours attaché à ma religion. Quand vous saurez toutes les aventures qui me sont arrivées en ce pays-ci, vous m'excuserez. L'amour a fait mon crime : je sacrifie à ce dieu. Je tiens un peu de vous, je vous en avertis. Une autre raison encore, ajoutai-je, doit modérer en vous le déplaisir de me voir dans la situation où je suis. Vous vous attendiez à n'éprouver dans Alger qu'une captivité rigoureuse, et vous trouvez dans votre patron un fils tendre, respectueux, et assez riche pour vous fair# vivre ici dans l'abondance, jusqu'à ce que nous saisissions l'occasion de retourner sûrement en Espagne. Demeurez d'accord de la vérité du proverbe qui dit qu'à quelque chose le malheur est bon.
Mon fils, me dit Lucinde, puisque vous avez dessein de repasser un jour dans votre pays et d'y abjurer le mahométisme,
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ionte consolée. Grâce au ciel, continua-t-elle, je pourrai r saine et sauve en Gastille votre sœur Beatrix ! Oui, 3, m'écriai-je, vous le pourrez. Nous irons tous trois, le . qu'il nous sera possible, rejoindre le reste de notre faïar vous avez apparemment eiicore en Espagne d'autres s de votre fécondité? Non, dit ma mère, je n'ai que vous snfants, et vous saurez que Beatrix est le fruit d'un mats plus légitimes. Et pourquoi, repris-je, avez-vous donné >tite sœur cet avantage-là sur moi? Comment avez-vous
résoudre à vous marier? Je vous ai cent fois entendu ms mon enfance, que vous ne pardonniez point à une ome de prendre un mari. D'autres temps, d'autres soins, s, repartit-elle; les hommes les plus fermes dans leurs >ns sont sujets à changer, et vous voulez qu'une femme >ranlable dans^les siennes! Je vais, poursuivit-elle, vous Don histoire depuis votre sortie de Madrid. Alors elle me cit suivant, que je n'oublierai jamais. Je ne veux pas ver d'une narration si curieuse.
, dit ma mère, s'il vous en souvient, près de treize ans s quittâtes le jeune Leganez. Dans ce temps- là le duc de Celi me dit qu'il vouloit un soir souper en particulier >i. Il me marqua le jour. J'attendis ce seigneur : il vint,
plus. Il me demanda le sacrifice de tous les rivaux qu'il
avoir. Je le lui accordai dans l'espérance qu'il me le . bien. Il n'y manqua pas. Dès le lendemain, je reçus les présents, qui furent suivis de plusieurs autres qu'il ans la suite. Je craîgnois de ne pouvoir retenir longans mes chaînes un homme d'un si haut rang ; et j'apois cela d'autant plus, que je n'ignorois pas qu'il étoit
à des beautés fameuses, dont il avoit aussitôt rompu ;é les fers. Cependant, loin de prendre de jour en jour e goût à mes complaisances, il sembloit plutôt y trouver ir nouveau. Enfin, j'avois l'art de l'amuser, et d'empô- [1 cœur, naturellement volage, de se laisser aller à son t.
iroit déjà trois mois qu'il m'aimoit, et j'avois lieu de me lie son amour seroit de longue durée, lorsqu'une femme amies et moi nous nous rendîmes à une assemblée où il c la duchesse son épouse. Nous y allions pour entendre ert de voix et d'instruments qu'oa y Caisoil. ^Qiv\& \)â;sa%
sue GIL BLAS.
plaçâmes par hasard assez près de la duchesse, qui s'avisa de trouver mauvais que j'osasse paraître dans un lieu où elle ëtoil. Elle m'envoya dire par une de ses femmes qu'elle me prioit de sortir promptement. Je fis une réponse brutale à la messagère. La duchesse irritée s'en plaignit à son époux, qui vint à moi lui-même et me dit : Sortez, Lucinde : quand des grands seigneurs s'attachent à de petites créatures comme vous, elles ne doivent pas pour cela s'oublier : si nous vous aimons plus que nos femmes, nous honorons nos femmes plus que vous; et toutes les fois que vous serez assez insolentes pour vouloir vous mettre en comparaison avec elles, vous aurez toujours la honte d'être traitées avec indignité.
Heureusement le duc me tint ce cruel discours d'un ton de voix si bas, qu'il ne fut point entendu des personnes qui étoient autour de nous. Je me retirai toute honteuse, et je pleurai de dépit d'avoir essuyé cet affront. Pour surcroit de chagrin, les . comédiens et hts comédiennes apprirent cette aventure d^ le soir même. On diroit qu'il y a chez ces gens-là un démon qui se plaît à rapporter aux uns tout ce qui arrive aux autres. Un comédien, par exemple, a-t-il fait dans une débauche quelque action extravagante; une comédienne vient-elle de passer bail avec un riche galant, la troupe en est aussitôt informée. Tous mes camarades surent donc ce qui s'étoit passé au concert, et Dieu sait s'ils se réjouirent bien à mes dépens. Il règne parmi eux un esprit de charité qui se manifeste dans ces sortes d'occasions. Je me mis pourtant au-dessus de leurs caquets, et je me consolai de la perte du duc de Medina Geli; car je ne le revis plus chez moi, et j'appris même peu de jours après qu'une chanteuse en avoit fait la conquête.
Lorsqu'une dame de théâtre a le bonheur d'être en vogue, les amants ne sauroient lui manquer ; et l'amour d'un grand seigneur, ne durât-il que trois jours, lui donne un nouveau prix. Je me vis obsédée d'adorateurs, sitôt qu'il fut notoire à Madrid que le duc avoit cessé de me voir. Les rivaux que je lui avols sacrifiés, plus épris de mes charmes qu'auparavant, revinrent en foule sur les rangs; je reçus encore l'hommage de mille autres cœurs. Je n'avois jamais été tant à la mode. De tous les hommes qui briguoienl mes bonnes grâces, un gros Allemand, gentilhomme du duc d'Ossune, me parut un des plus empressés., Ce a*étoU pas une figure fort aimable; mais il s'attira mon attention