‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 161 sur 429 · LIVRE y, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE y, CHAPITRE I

ses parents et ses amis, informés de son retour, s'empressoient de lui en témoigner leur joie.

Nous n'eûmes pas mis pied à terre, qu'on me conduisit avec toas mes compagnons au palais du bâcha Soliman, où un écrivain ehrëtien, nous interrogeant chacun en particulier, nous demanda nos noms, nos âges, notre patrie, notre religion et nos talents. Alors Méhémet, me montrant au bâcha, lui vanta ma voix, et lui dit qu'avec cela je jouois de la guitare à ravir. 11 n'en fallut pas davantage pour déterminer Soliman à me choisir pour son service. Je fus donc réservé pour son sérail, où l'on me conduisit pour m'installer dans l'emploi qui m'étoit destiné. Les autres captifs furent menés dans une place publique, et vendus suivant )a coutume. Ce que Méhémet m'avoit prédit dans le vaisseau m'arriva; j'éprouvai un heureux sort. Je ne fus point livré aux gardes des prisons, ni employé aux ouvrages pénibles. Soliman bâcha, par distinction, me fit mettre dans un lieu particulier, avec cinq ou six esclaves de qualité qui dévoient incessamment être rachetés, et à qui l'on ne donnoit que de légers travaux. On me chargea du soin d'arroser dans les jardins les orangers et les Qeurs. Je ne pouvois avoir une plus douce occupation : aussi j'en rendis grâce à mon étoile, et je pressentis, sans savoir pourquoi, que je ne serois pas malheureux chez Soliman.

Ce bâcha (il faut que j'en fasse le portrait) étoit un homme de quarante ans, bien fait de sa personne, fort poli et fort galant pour un Turc. 11 avoit pour favorite une Caclieminienne qui, par son esprit et par sa beauté, s'étoit acquis un empire absolu sur lui. 11 l'aimoit jusqu'à l'idolâtrie. Il la régaloit tous les jours de quelque fête nouvelle, tantôt d'un concert de voix et d'instruments, et tantôt d'une comédie à la manière des Turcs; ce qui suppose des poëmes dramatiques où la pudeur et la décence n'étoient pas plus respectées que les règles d'Aristote. La favorite, qui s'appeloit Farrukhnaz, aimoit passionnément ces spectacles; elle faisoit même quelquefois représenter par-ses femmes des pièces arabes devant le bâcha. Elle y jouoit des/ôles ellemême, et charmoit tous les spectateurs par la grâce et la vivacité qu'il y avoit dans son action. Un jour que j'étois parmi les musi« ciens à une de ces représentations, Soliman m'ordonna de jouer de la guitare, et de chanter tout seul dans un entr'acte. J'eus 1© bonheur de plaire à Soliman; il m'applaudit non -seulement par des battements de mains, mais même de vive vQbL\

ot la fovorite^ à ce qu'il me parut, me regarda d'lm.OBilfne*

rable.

Le lendemain de ce jour-là, comme j'arrosoia des oraiigen dans les jardins, il passa près de moi un eunuque qui, sans iTvrôter ni me rien dire, jeta un billet à mes pieds. Je Îb naumà avec un trouble mêlé de plaisir et de crainte» Je me oonchai pr terre, de peur d'être aperçu des fenêtres du sérail, et, me:Cichant derrière des caisses d'orangers, j'ouvris ce billet. J'y tromi un diamant d'un assez grand prix, et ces paroles en b(m casti^ lan : « Jeune chrétien, rends grâce au ciel de ta captivité. « L'amour et la fortune la rendront heureuse : l'amour, si tuÂB il sensible aux charmes d'une l)elle personne ; et la fortime, aiti « as le courage de mépriser toutes sortes de périls. »

Je ne doutai pas un moment que la lettre ne fût de la soltiM favorite ; le style et le diamant me le persuadèrent. Outre que je ne suis pas naturellement timide, la vanité d'être bien' avec b maîtresse d'un grand seigneur, et, plus encore, l'espéranoQde tirer d'elle quatre fois plus d'argent qu'il ne m'en lalloit pour ma rançon, tout cela me fit former le dessein d'éprouver cette aventure, quelque danger qu'il y eût à courir. Je continuai moi travail en rêvant aux moyens d'entrer dans l'appartement de Farrukhnaz, ou plutôt en attendant qu'elle m'en ouwit les chemins ; car je jugeois bien qu'elle n*en demeureroit point là< et qu'elle feroit plus de la moitié des frais. Je ne me trompois pas. Le même eunuque qui avoit passé près de moi repassa unebeore après, et me dit : Chrétien, as-tu fait tes réflexions, et aura&4a la hardiesse de me suivre? Je répondis qu'oui. £h bien! reprit4l, le ciel te conserve ! tu me reverras demain dans la matinée; tiens-toi prêt à te laisser conduire. En parlant de cette sorte» il se relira. Le jour suivant, je le vis en effet reparoitre sur lea huit heures du matin. Il me fit signe d'aller à lui; je le joignis, et il me mena dans une salle où il y avoit un grand rouleau de toile qu'un autre eunuque et lui venoient d'apporter là, et qu'ils dévoient pprter chez la sultane, pour servir à la décoration d'une pièce arabe qu'elle préparoit pour le bâcha.

Les deux eunuques, me voyant disposé à faire tout ce qu'on voudroit, ne perdirent point de temps; ils déroulèrent la toile, me firent mettre dedans tout de mon long; puis, au hasard de m'étouffer, ils la roulèrent de nouveau, et m'enveloppèrent dedans. Ensuite, la prenant chacun par un bout, ils me portènot

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ainsi impunément jusque dans la chambre où coucboit la belle Gachemirienne. Elle étoit seule avec une vieille esclave de vouée à £es volontés. Elles déroulèrent toutes deux la toile ; et Farnikhnaz, à ma vue, fit éclater des transports de joie qui découiproient bien le génie des femmes de son pays. Tout hardi que j'ëtois naturellement, je ne pus me voir tout à coup transporté dans l'appartement secret des femmes, sans sentir un peu de frayeur. La dame s*en aperçut bien ; et, pour dissiper ma crainte : Jeune homme, me dit-elle, n'appréhende rien. Soliman vient de partir pour sa maison de campagne : il y sera toute la journée : nous pouvons nous entretenir ici librement.

Ces paroles me rassurèrent, et me firent prendre une contenance qui redoubla la joie de la favorite. Vous m*avi»z plu, poursuivit-elle, et je prétends adoucir la rigueur de votre esclavage. Je vous crois digne des sentiments que j'ai conçus pour vous. Quoique sous les habits d'un esclave, vous avez un air noble et galanty qui fait connoitre que vous n'êtes point une personne du commun. Parlez-moi confidemment; dites-moi qui vous êtes. Je sais bien que les captifs qui ont de la naissance déguisent leur condition pour être rachetés à meilleur marché; mais vous êtes dispensé d'en user de la sorte avec moi, et même ce seroit une précaution qui m'offenseroit , puisque je vous promets votre liberté. Soyez donc sincère, et m'avouez que vous êtes un jeune homme de bonne maison. Effectivement, madame, lui répondisje, il me siéroit mal de payer vos bontés de dissimulation. Vous voulez absolument que je vous découvre ma qualité; il faut vous satisfaire. Je suis fils d'un grand d'Espagne. Je disois peut-être la vérité, du moins la sultane le crut; et g'applaudissant d'avoir jeté les yeux sur un cavalier d'importance, elle m'assura qu'il ne tiendroit pas à elle que nous ne nous vissions souvent en particulier. Nous eûmes ensemble un fort long entretien. Je n'ai jamais vu de femme plus amusante. Elle sa voit plusieurs langues, et surtout la castillane, qu'elle parloit assez bien. Lorsqu'elle jugea qu*il étoit temps de nous séparer, je me mis, par son ordro, dans une grande corbeille d'osier, couverte d'un ouvrage de soin fait de sa main ; puis les deux esclaves qui m'avoient apporté furent appelés, et ils me remportèrent comme un présent que la favorite envoy oit au bâcha; ce qui est sacré pour tous les hommes commis à la garde des femmes.

Nous trouvâmes, Farrukhnaz et moi, d'autres moyens encore

de nous parler ; et cette aimable captive m'inspira peu à pea autant d'amour qu'elle en avoit pour moi. Notre intelligence fot secrète pendant deux mois, quoiqu'il soit fort difficile que, dans un sérail, les mystères amoureux échappent longtemps aux Argvib Mais un contre-temps dérangea nos petites affaires, et ma fortaoB changea de face entièrement. Un jour que, dans le corps d*an dragon artificiel qu'on avoit fait pour un spectacle, j'avois été introduit chez la sultane, et que je m'entretenois avec elle, Soliman, que je croyois occupé hors de la ville, survint. Il entras brusquement dans l'appartement de sa favorite, que la vîeiite esclave eut à peine le temps de nous avertir de son arrivée. ïem encore moins le loisir de me cacher. Ainsi, je fus le premier qui s'offrit à la vue du bâcha.

Il parut fort étonné de me voir, et ses yeux tout à coup s'allumèrent de fureur. Je me regardai comme un homme qui touchoit à son dernier moment, et je m'imaginois être déjà dans les supplices. Pour Farrukhnaz, je m'aperçus, à la vérité, qu'elle étoil effrayée, mais, au lieu d'avouer son crime et d'en demander pai^ don, elle dit à Soliman : Seigneur, avant que vous prononcia mon arrêt, daignez m'écouter. Les apparences sans doute me condamnent, et je semble vous faire une trahison digne des plus horribles châtiments. J'ai fait venir ici ce jeune captif; et, pour rintroduire dans mon appartement, j'ai employé les mômes artifices dont je me serois servie si j'eusse eu pour lui un amour bien violent. Cependant, et j'en atteste notre grand prophète, malgré ces démarches, je ne vous suis point infidèle. Jai voulu entretenir cet esclave chrétien pour le détacher de sa secte, et l'engager à suivre celle des croyants. J'ai trouvé en lui une résistance à laquelle je m'étois bien attendue. J'ai toutefois vaincu ses préjugés, et il vient de me promettre qu'il embrassera le mahométisme.

Je conviens que je devois démentir la favorite, sans avoir égard à la conjoncture dangereuse où je me trouvois ; mais dans l'accablement où j'avois l'esprit, touché du péril où je voyois une femme que j'aimois, et tremblant encore plus pour molmême, je demeurai interdit et confus. Je ne pus proférer une parole; et le bâcha, persuadé, par mon silence, que sa maîtresse ne disoit rien qui ne fût véritable, se laissa désarmer. Madame, répondit-il, je veux croire que vous ne m'avez point offensé, et que l'envie de faire une chose agréable au prophète a pu vous

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