‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 164 sur 429 · LIVRE y, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE y, CHAPITRE I

n y avoit déjà près de six années que je vivois fort heureuse avec don Manuel, lorsqu'il mourut. II me laissa des affaires à débrouiller et votre sœur Beatrix qui avoit quatre ans passés. Le château, qui étoit notre unique bien, se trouva par malheur engagé à plusieurs créanciers, dont le principal se nommoit Bernard Âstuto. Qu'il soutenoit bien son nom ! Il exerçoit à Valence one charge de procureur qu'il remplissoit en homme consommé dans la procédure, et qui même avoit étudié en droit pour apprendre à mieux faire des injustices. Le terrible créancier I Un château sous la griffe d'un semblable procureur est comme une colombe dans les serres d'un milan ; aussi le seigneur Astuto, dès qu'il sut la mort de mon mari, ne manqua pas de former le siège du château. Il l'auroit indubitablement fait sauter par les mines que la chicane commençoit à faire, si mon étoile ne s'en îàl mêlée; mais mon bonheur voulut que l'assiégeant devhit mon esclave. Je le charmai dans une entrevue que j'eus avec lui au sujet de ses poursuites. Je n'épargnai rien, je l'avoue, pour lui donner de Tamour, et l'envie de sauver ma terre me fit essayer sur lui tous les airs de visage qui m'avoient tant de fois si bien réussi. Avec tout mon savoir-faire je craignois de rater le procureur. Il étoit si enfoncé dans son métier, qu'il ne paroissoit pas susceptible d'une amoureuse impression. Cependant ce sournois, ce grimaud, ce gratte-papier prenoit plus de plaisir que je ne pensois à me regarder. Madame, me dit-il, je ne sais point faire l'amour. Je me suis toujours tellement appliqué à ma prolÎBSsion, que cela m'a fait négliger d'apprendre les us et coutumes de la galanterie. Je n'ignore pourtant pas l'essentie.l ; et, pour venir au fait, je vous dirai que, si vous voulez m'épouser, nous brûlerons toute la procédure ; j'écarterai les créanciers qui se sont joints bk moi pour faire vendre votre terre. Vous en aurez le revenu, et votre fille la propriété. L'intérêt de Beatrix et le mien ne me permirent pas de balancer ; j'acceptai la proposition. Le procureur tint sa promesse; il tourna ses armes contre les autres créanciers, et m'assura la possession de mon château. G'étoit peut-être la première fois de sa vie qu'il eût bien servi la veuve et l'orphelin.

Je devins donc procureuse , sans toutefois cesser d'être damo de paroisse. Mais ce nouveau mariage me perdit dans l'esprit de la noblesse de Valence. Les femmes de qualité me regardèrent comme une personne qui avoit dérogé, et ne voulurent çlus ma

voir. II fallut m'en tenir au commerce des bourgeoises ; ce qui ne laissa pas d'abord de me' faire un peu de peine, parce que j'é» tois accoutumée depuis six ansa ne fréquenter que des dames de distinction. Je m'en consolai pourtant bientôt. Je fis connois* sance avec une greffière et deux procureuses dont les caractères étoient fort plaisants. Il y avoit dans leurs manières an ridicule qui me réjouissoit. Ces petites demoiselles se croyoient des femmes hors du commun. Hélas ! disois-je quelquefois en moimême, quand je les voyois s'oublier, voilà le monde! chacun s'imagine être au-dessus de son voisin. Je pensois qu'il n'y avoit que les comédiennes qui se méconnussent ; les bourgeoises, à ce que je vois, ne sont pas plus raisonnables. Je voudrois, pour les punir, qu'on les obligeât à garder dans leurs maisons les portraits de leurs aïeux. Mort de ma vie! elles ne les placeroient pas dans l'endroit le plus éclairé.

Après quatre années de mariage, le seigneur Bernard Astuto tomba malade, et mourut sans enfants. Avec le bien dont il m'avoit avantagée en m'épousant, et celui que je possédois déjà, je me vis une riche douairière. Aussi j'en avois la réputation; et sur ce bruit un gentilhomme sicilien, nommé Golificbini, résolut de s'attacher à moi pour me ruiner ou pour m'épouser. Il me laissa la préférence. Il étoit venu de Palermo pour voir l'Espagne ; et, après avoir satisfait sa curiosité, il attendoit, disoitil, à Valence l'occasion de repasser en Sicile. Le cavalier n'avoit pas vingt-cinq ans, il étoit bien fait, quoique petit, et sa figure enfin me revenoit. Il trouva moyen de me parler en particulier; et, je vous l'avouerai franchement, j'en devins folle dès le premier entretien que j'eus avec lui. De son côté, le petit fripon se montra fort épris de mes charmes. Je crois, Dieu me pardonne, que nous nous serions mariés sur-le-champ, . si la mort du procureur, encore toute récente, m'eût permis de contracter sitôt un nouvel engagement. Mais, depuis que je m'étois mise dans le goût des hyménées, je gardois des mesures avec li' monde.

Nous convînmes donc de différer notre mariage de quelque temps par bienséance. Cependant Golifîchini me rendoit des soins; et son amour, loin de se ralentir, sembloit devenir plus vif de jour en jour. Le pauvre garçon n'étoit pas trop bien en argent comptant. Je m'en apergus, et il ne manqua plus d'espèces. Outre que j'avois presque deux fois son âge, je me

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