LIVRE V, CHAPITRE i
floavenois d'avoir fait contribuer les hommes dans ma jeunesse; et je regardois ce que je donnois, comme une façon de restitution qui acquittoit ma conscience. Nous attendîmes, le plus patîeinment qu*il nous fut possible, le temps que le respect humain prescrit aux veuves pour se remarier. Lorsqu'il fut arrivé, nous allâmes à Tautel, où nous nous liâmes Tun à l'autre par des nœuds étemels. Nous nous retirâmes ensuite dans mon château, et je puis dire que nous y vécûmes pendant deux années, moins en époux qu'en tendres amants. Mais, hélas I nous n'étions pas unis tous deux pour être longtemps si heureux : une pleurésie emporta mon cher Colifichini.
J'interrompis en cet endroit ma mère. Eh quoi! madame, lui dis-je, votre troisième époux mourut encore ? 11 faut que vous soyez une place bien meurtrière. Que voulez-vous, mon fils? me répondit-elle; puis-je prolonger des jours que le ciel a comptés? Si j'ai perdu trois maris, je n'y saurois que faire. J*en ai fort regretté deux. Celui que j'ai le moins pleuré, c'est le procureur, comme je ne l'avois épousé que par intérêt, je me consolai facilement de sa perte. Mais, continua-t-elle, pour revenir à Colifichini, je vous dirai que, quelques mois après sa mort, je voulus aller voir par moi-même, auprès de Paierme, une maison de campagne qu'il m'avoit assignée pour douaire dans notre contrat de mariage. Je m'embarquai avec ma fille pour passer en Sicile, mais nous avons élé prises sur la route par les vaisseaux du bâcha d'Alger. On nous a conduites dans cette ville. Heureusement pour nous, vous vous êtes trouvé dans la place où Ton vouloit nous vendre. Sans cela, nous serions tombées entre les mains de quelque patron barbare qui nous auroit maltraitées, et chez qui peut-être nous aurions été toute notre vi^ en esclavage, sans que vous eussiez entendu parler de nous.
Tel fut le récit que fit ma mère. Après quoi, messieurs, je lui donnai le plus bel appartement de ma maison, avec la liberté de vivre comme il lui plairoit; ce qui se trouva fort de son goût. Elle avoit une habitude d'aimer formée par tant d'actes réitérés, qu'il lui falloit absolument un amant ou un mari. Elle jeta d'abord les yeux sur quelques-uns de mes esclaves; mais Hall y Pégelin^ renégat grec, qui venoit quelquefois au logis, attira bientôt toute son attention. Elle conçut pour lui plus d'amour qu'elle n'en avoit jamais eu pour Colifichini, et elle étoit si stylée à plaire aux hommes, qu'elle trouva le secret de charmer eu*
core celui-là. Je ne fis pas semblant de m'aperoevoir de kar tbt telligence ; je ne songeois alors qu'à m'en retourner en Espagno. Le bâcha m'avoit déjà pern, is d'armer un vaisseau pour aller ea course et faire le pirate. Cet armement m'occupoit; et, hait jours devant qu'il fût achevé, je dis à Lucinde : Madame, nous partirons d'Alger incessamment; nous allons perdre de vue ce séjour que vous détestez.
Ma mère pâlit à ces paroles, et garda un silence glacé. J'ai fus étrangement surpris. Que vois-je? lui dis-je; d'où vient qœ vous m'offrez un visage épouvanté ? Il semble que je vous afflige au lieu de vous causer de la joie. Je croyais vous annoncer one nouvelle agréable, en vous apprenant que j'ai tout disposé pour notre départ. Est-ce que vous ne souhaiteriez pas de repasser en Espagne? Non, mon fils, je ne le souhaite plus, répondit ml mère. J'y ai eu tant de chagrin, que j'y renonce pour jamais. Qu'entends-je? m'écriai-je avec douleur; ah! dites plutôt que c'est l'amour qui vous en détache. Quel changement, ô cfell Quand vous arrivâtes dans cette ville, tout ce qui se présentoità vos regards vous étoit odieux ; mais Hally Pégelin vous a mise dans une autre disposition. Je ne m'en défends pas, répartit Lucinde; j'aime ce renégat, et j'en veux faire mon quatrième époux. Quel projet! interrompis-je avec horreur; vous, épouser un musulman ! Vous oubliez que vous êtes chrétienne, ou plutôt vous ne l'avez été jusqu'ici que de nom. Ah ! ma mère, que me faites-vous envisager? Vous avez résolu votre perte. Vous alte faire volontairement ce que je n'ai fait que par nécessité.
Je lui tins bien d'autres discours encore pour la détourner de son dessein; mais je la haranguai fort inutilement; elle avoit pris son parti. Elle ne se contenta pas même de suivre son mauvais penchant et de me quitter pour aller vivre avec ce renégat; elle voulut emmener avec elle Beatrix. Je m'y opposai. Ah! malheureuse Lucinde, lui dis-je, si rien n'est capable de vous retenir, abandonnez-vous du moins toute seule à la fureur qui vous possède ; n'entraînez point une jeune innocente dans le précipice où vous courez vous jeter. Lucinde s'en alla sans répliquer. Je crus qu'un reste de raison l'éclairoit et l'empêchoit de s'obstiner à demander sa fille. Que je connoissois mal ma mère! Un de mes esclaves me dit deux jours après : Seigneur, prenez garde à vous. Un captif de Pégelin vient de me faire une confidence dont vous ne sauriez trop tôt profiter. Votre mère a changé de religion; et,