LIVRE V, CHAPITRE I
Que rîen ne loanquoit à notre déguisement. Nous nous trouvions run et l'autre si plaisamment guipés, que nous ne pouvions sans rire nous regarder sous ces habits, qui véritablement ne nous canveLoient guère. Avec la robe du frère Juan, j 'a vois son rosaire et ses sandales, dont je ne me fis pas un scrupule de priver Tévéque de Cuença.
Il y avoit déjà trois jours que nous étions dans l'ermitage, sans y avoir vu paroître personne; mais le quatrième il entra dans la grotte deux paysans. Ils apportolent du pain, du fromage et des oignons au défunt, qu'ils croyoient encore vivant. Je me jetai sur notre grabat dès que je les aperçus, et il ne me fut pas difficile de les tromper. Outre qu'on ne voyoit point assez pour pouvoir bien distinguer mes traits, j'imitai le mieux que je pus la voix du frère Juan, dont j'avois entendu les dernières paroles. Us n'eurent aucun soupçon de cette supercherie. Ils parurent seulement étonnés de rencontrer là un autre ermite ; mais Lamefa, remarquant leur surprise, leur dit d'un air hypocrite : Mes frères, ne soyez pas surpris de me voir dans cette solitude. J'ai quitté un ermitage que j'avois en Aragon pour venir ici tenir compagnie au vénérable et discret frère Juan, qui, dans l'extrême vieillesse où il est, a besoin d'un camarade qui puisse pourvoir à ses besoins. Les paysans donnèrent à la charité d'Ambroise des louanges infmies, et témoignèrent qu'ils étoient bien aises de pouvoir se vanter d'avoir deux saints personnages dans leur contrée.
Lamela, chargé d'une grande besace qu'il n'avoit pas oubJié d'acheter, alla pour la première fois quêter dans la ville de Cuença, qui n'est éloignée de l'ermitage que d'une petite lieue. Avec l'extérieur pieux qu'il a reçu de la nature, et l'art de ly foire valoir, qu'il possède au suprême degré, il ne manqua pas d'exciter les personnes charitables à lui faire l'aumône. Il remplii sa besace de leurs libéralités. Monsieur Ambroise, lui dis-je à son retour, je vous félicite de l'heureux talent que vous avez pour attendrir les âmes chrétiennes. Vive Dieu! l'on diroil que vous avez été frère quêteur chez les capucins. J'ai fait bien autre chose que remplir mon bissac, me répondit-il. Vous saurez que j'ai déterré certaine nymphe appelée Barbe, que j'aimois autrefois. Je l'ai trouvée bien changée : elle s'est mise comme nous dans la dévotion. Elle demeure avec deux ou trois autres béates qui édifient le monde en public, et mènent une vie scandaleuse
en particulier. Elle ne me reconnoissoit pas d'abord. Comment done I lui ai-je dit, madame Barbe, est-il possible que vous ne remettiez point un de vos anciens amis, votre serviteur Ambroise? Par ma foi! seigneur de Lamela, s*est>«iie écriée, je ne me serois jamais attendue à vous revoir sous les habits que vous portez. Par quelle aventure étes-vous devenu ermite ? C'est ce que je ne puis vous raconter présentement, lui ai-je reparti. Le détail est un peu long , mais je viendrai demain au soir satisfaire votre curiosité. De plus, je vous amènerai le frère Juan, mon compagnon. Le frère Juan I a-t-elle interrompu , ce bon ermite qui a un ermitage auprès de cette ville? Vous n'y pensez pas; on dit qu'il a plus de cent ans. Il est vrai; lui ai-je dit, qu'il a eu cet âge-là, mais il est bien rajeuni depuis quelques jours. Il n'est pas plus vieux que moi. Eh bien I qu'il vienne avec vous, a répliqué Barbe. Je vois bien qu'il y a du mystère làdessous.
Nous ne manquâmes pas le lendemain, dès qu'il fut nuit, d'aller chez ces bigotes, qui , pour nous mieux recevoir, avoient préparé un grand repas. Nous ôtâmes d'abord nos barbes et nos habits d'anachorètes, et sans façon nous fîmes connoitre à ces princesses qui nous étions. De leur côté, de peur de demeurer en reste de franchise avec nous, elles nous montrèrent de quoi sont capables de fausses dévotes, quand elles bannissent la grimace. Nous passâmes presque toute la nuit à table, et nous ne ncus retirâmes à notre grotte qu'un moment avant le jour. Nous y retournâmes bientôt après, ou, pour mieux dire, nous fîmes la même chose pendant trois mois, et nous mangeâmes avec ces créatures plus des deux tiers de nos espèces. Mais un jaloux, qui a tout découvert , en a informé la justice , qui doit aujourd'hui se transporter à l'ermitage pour se saisir de nos personnes. Hier Ambroise, en quêtant à Guença, rencontra une de nos béates qui lui donna un billet , et lui dit : Une femme de mes amies m'écrit cette lettre que j'allois vous envoyer par un homme exprès. Montrez- la au frère Juan, et prenez vos mesures làdessus. C'est ce billet , messieurs, que Lamela m'a mis entre les mains devant vous, et qui nous a si brusquement fait quitter notre demeure solitaire.