‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 171 sur 429 · LIVRE V, CHAPITBE 1. ?y · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITBE 1. ?y

guide, nous arrivâmes devant une grotte qui me parut avoir toui l'air d'un ermitage. Effectivement, c'étoit celui où vous êtes venus hier au soir me demander un asile.

Pendant que j*en considérois les environs, qui offroient à ma vue un paysage des plus charmants, mon compagnon me dit : Il y a six ans que je passai par ici. Dans ce temps-là, cette grotte servoitde retraite à un vieil ermite qui me reçut charitablement, n me fit part de ses provisions. Je me souviens que c'ëtoit un saint homme , et qu'il me tint des discours qui pensèrent me détacher du monde. Il vit peut-être encore ; je vais m'en éclaircir. En achevant ces mots, le curieux Ambroise descendit de dessus sa mule et entra dans l'ermitage. Il y demeura quelques mo* ments; puis, il revint, et m'appelant : Venez, me dit-il, don Raphaël , venez voir une chose très-touchante. Je mis aussitôt pied à terre. Nous attachâmes nos mules à des arbres, et je suivis Lamela dans la grotte, où j'aperçus sur un grabat un vieil anachorète tout étendu , pâle et mourant. Une barbe blanche et fort épaisse lui couvroit Testomac , et l'on voyoit dans ses mains jointes un grand rosaire entrelacé. Au bruit que nous fîmes en nous approchant de lui , il ouvrit des yeux que la mort déjà commençoit à fermer; et, après nous avoir envisagés un instant: « Qui que vous soyez, nous dit-il, mes frères» profitez du spec- H tacle qui se présente à vos regards. J'ai passé quarante années « dans le monde, et soixante dans cette solitude. Ah ! qu'en ce « moment le temps que j'ai donné à mes plaisirs me paroît long, « et qu'au contraire celui que j'ai consacré à la penitence me « semble court! Hélas i je crains que les austérités du frère Juan « n'aient pas assez expié les péchés du licencié don Juan de « Solis. »

Il n'eut pas achevé ces mots, qu'il expira. Nous fumes frappés de cette mort. Ces sortes d'objets font toujours quelque impression sur les plus grands libertins même ; mais nous n'en fûmes pas longtemps touchés. Nous oubliâmes bientôt ce qu'il venoit de nous dire, et nous commençâmes à faire un inventaire de tout ce qui étoit dans l'ermitage, ce qui ne nous occupa pas infiniment, tous les meubles consistant dans ceux que vous avez pu remarquer dans la grotte. Le frère Juan n'étoit pas seulement mal meublé, il avoit encore une très- mauvaise cuisine. Nous ne trouvâmes chez lui, pour toutes provisions, que des noisettes et quelques grignons de pain d'orge fort durs, que les gencives

du saint homme n'avoient apparemment pu broyer. Je dis ses gencives, car nous remarquâmes que toutes les dents lui étoient tombées. Tout ce que cette demeure solitaire contenoit, tout ce que nous considérions, nous faisoit regarder ce bon anachorète comme un saint. Une chose seule nous choqua : nous ouvrîmes un papier plié en forme de lettre qu'il avoit mis sur une table, et par lequel il prioit la personne qui liroit ce billet, de porter son rosaire et ses sandales à l'évêque de Cuença. Nous ne savions dans quel esprit ce nouveau père du désert pouvoit avoir envie de faire un pareil présent à son évêque : cela nous sembloit blesser l'humilité, et nous paroissoit d'un homme qui vouloit trancher du bienheureux. Peut-être aussi n'y avoit-il là dedans que de la simplicité; c'est ce que je ne déciderai point.

En nous entretenant là-dessus, il vint une idée assez plaisante à Lamela. Demeurons, me dit-il, dans cet ermitage. Déguisonsnous en ermites. Enterrons le frère Juan. Vous passerez pour lui ; et moi, sous le nom de frère Antoine, j'irai quêter dans les villes et les bourgs voisins. Outre que nous serons à couvert des perquisitions du corrégidor, car je ne pense pas qu'on s'avise de nous venir chercher ici, j'ai à Cuença de bonnes connoissances que nous pourrons entretenir. J'approuvai cette bizarre imagination , moins pour les raisons qu'Ambroise me disoit que par fantaisie, et comme pour jouer un rôle dans une pièce de théâtre. Nous fîmes une fosse à trente ou quarante pas de la grotte, et nous y enterrâmes modestement le vieil anachorète, après l'avoir dépouillé de ses habits, c'est-à-dire d'une simple robe que nouoit par le milieu une ceinture de cuir. Nous lui coupâmes aussi la barbe pour m'en faire une postiche; et enfin, après ses funérailles, nous prîmes possession de l'ermitage.

Nous fîmes fort mauvaise chère le premier jour; il nous fallut vivre des provisions du défunt : mais le lendemain, avant le lever de l'aurore, Lamela se mit en campagne avec les. deux mules qu'il alla vendre à Toralva, et le sbir il revint chargé de vivres et d'autres choses qu'il avoit achetées. Il en apporta tout ce qni étoit nécessaire pour nous travestir. Il se fit lui-même une robe de bure et une petite barbe rousse'de crin de cheval , qu'il s'attacha si artistement aux oreilles, qu'on eût juré qu'elle étoit naturelle. Il n'y a point de garçon au monde plus adroit que lui* Il tressa aussi la barbe du frère Juan ; il me l'appliqua, et mon bonnet de laine brune achevoit de couvrir l'artifice. On peut diro

Page 1