‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 175 sur 429 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De ce que Gil Bias et ses compagnons firent apr^s avoir quitté le comte de Polan ; du projet important qu'Ambroise forma, , , et de quelle manière il fut exécuté.

Le comte de Polan, après avoir passé la moitié de la nuit à nous remercier et à nous assurer que nous pouvions compter sur sa reconnoissance, appela l'hôte pour le consulter sur les moyens de se rendre sûrement à Tunis, où il avoit dessein d'aller. Nous laissâmes ce seigneur prendre ses mesures là-dessus. Nous sortîmes ensuite de Thôtellerie, et suivîmes la route qu'il plut à Lamela de choisir.

Après deux heures de chemin, le jour nous surprit auprès de Campillo. Nous gagnâmes promptement les montagnes qui sont entre ce bourg et Requena. Nous y passâmes la journée à nous reposer et à compter nos finances, que l'argent des voleurs avoit fort augmentées ; car on avoit trouvé dans leurs poches plus de trois cents pistoles en toutes sortes d'espèces. Nous nous remîmes en marche au commencement de la nuit, et le lendemain matin nous entrâmes dans le royaume de Valence. Nous nous retirâmes dans le premier bois qui s'offrit à nos yeux. Nous nous y enfonçâmes, et nous arrivâmes à un endroit où couloit un ruisseau d'une onde cristalline qui alloit joindre lentement les eaux du Guadalaviar. L'ombre que les arbres nous prêtoient, et l'herbe que le lieu fournissoit abondamment à nos chevaux, nous auroient déterminés à nous y arrêter, quand nous n'aurions pas été dans cette résolution. Nous n'eûmes donc garde de passer outre.

Nous mîmes là pied à terre, et nous nous disposâmes à passer la journée fort agréablement; mais lorsque nous voulûmes déjeuner, nous nous aperçûmes qu'il nous restoit trèspeu de vivres. Le pain commençoit à nous manquer, et notro

outre ëtoit devenue un corps sans âme. Messieurs, nous dit Ambroise, les plus charmantes iBtraites ne plaisent guère sans Bacchus et sans Cérès. Je suis d'avis que nous renouvelions aujourd'hui nos provisions. Je vais pour cet effet à Xelva. C'est une assez belle ville qui n'est qu'à deux petites lieues^ d'ici. J'aurai bientôt fait ce voyage. En parlant de cette sorte, il chargea un cheval de l'outre et de la besace, monta dessus, et sortit du bois avec une vitesse qui promettoit un prompt retour.

Nous avions tout lieu de l'espërer, et nous attendions de moment en moment Lamela : cependant il ne revint pas sitôt. Phs de la moitié du jour s'écoula; la nuit môme déjà s'apprétoiti couvrir les arbres de ses ailes noires, quand nous revînieB notre pourvoyeur, dont le retardement commençoit à nons donner ds l'inquiétude. Il trompa notre attente par la quantité de chow dont il revint chargé. Il apportoit non-seulement Toatre pleûe d'un vin excellent, et la besace remplie de pain etdetoutôBBQflei de gibier rôti ; il y avoit encore sur son cheval un groB pnpm de bardes que nous regardâmes avec beaucoup d'atteation. B s'en aperçut, et nous dit en souriant : Messieurs, vous coundérez ces bardes avec surprise, et je vous le pardonne ; vous ne savez pas pourquoi je viens de les acheter à Xelva. Je le donnerois à deviner à don Raphaël et à toute la terre ensemble. En disant ces paroles, il déOt le paquet pour nous montrer en détail ce que nous considérions en gros. Il nous fit voirmi manteau et une robe noire fort longue, deux pourpoints avec leurs hauts-de-chausses; une de ces écritoires composées d» deux pièces liées par un cordon, et dont le cornet est séparé d» l'étui où Ton met les plumes; une main de beau papier blinc; un cadenas avec un gros cachet et de la cire verte ; et, lorsqu'il nous eut enfin exhibé toutes ses emplettes, don RaphaSl lui dit en plaisantant : Vive Dieu I monsieur Ambroise, il fitot avouer que vous avez fait là un bon achat. Quel usage, fl^fl vous plaît, en prétendez- vous faire? Un admirable, répondit Lamela. Toutes ces choses ne m'ont coûté que dix doublons S et je suis persuadé que nous en retirerons plus de cinq cents; comptez là-dessus. Je ne suis pas homme à me charger de nippes inutiles; et pour vous prouver que je n'ai point acheté tout

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