‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 191 sur 429 · LIVRE VII, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE III

jo t'avouerai ma faiblesse, je me propose encore un autre prix, uo prix que la délicatesse de ma vertu me reproche inutilement: c'est Testime que le monde a pour les écrits fins et limés. L'hon* near de passer pour un parfait orateur a des charmes pour moi. On trouve mes ouvrages également forts et délicats ; mais je voudrois bien éviter le défaut des bons auteurs qui écrivent trop longtemps, et me sauver avec toute ma réputation.

Ainsi, mon cher Gil Bias, continua le prélat, j'exige une chose de ton zèle' : quand tu t'apercevras que ma plume sentira la vieillesse, lorsque tu me verras baisser, ne manque pas de m'en avertir. Je ne me fie pointa moi là-dessus; mon amour-propre pour* foit me séduire. Cette remarque demande un esprit désintéressé. Je fais choix du tien que je connois bon ; je m'en rapporterai à ton jugement Grâce au ciel, lui dis-je, monseigneur, vous êtes encore fort éloigné de ce temps-là. De plus, un esprit de la trempe de celui de Votre Grandeur se conservera beaucoup mieux qu'un autre, ou, pour parler plus juste, vous serez toujours le même. Je vous regarde comme un autre cardinal Ximenès, dont le génie supérieur, au lieu de s'afToiblir par les années, sembloit en recevoir de nouvelles forces. Point de flatterie, interrompit-il, mon ami! Je sais que je puis tomber tout d'un coup. A mon âge on commence à sentir les inûrmités, et les infirmités du corps altèfeni l'esprit. Je te le répète, Gil Bias, dès que tu jugeras que ma tôte s'aflbiblira, donne-m'en aussitôt avis. Ne crains pas d'être franc et sincère ; je recevrai cet avertissement comme une marque d'affection pour moi. D'ailleurs, il y va do ton intérêt : si par malheur pour toi il me revenoit qu'on dît dans la ville que mes discours n'ont plus leur force ordinaire, et que je devrois me reposer, je te le déclare tout net, tu perdrois avec mon amitié la ïntane que je t'ai promise. Tel seroit le fruit de ta sotte discrétion.

Le patron cessa de parler en cet endroit pour attendre ma réponse, qui fut une promesse de faire ce qu'il souhaitoit. Depuis •ce temps-là, il n'eut plus rien de caché pour moi ; je devins son lavori. Tous les domestiques, excepté Melchior de la Ronda, ne s'en aperçurent pas sans envie. C'étoit une chose à voir que la manière dont les gentilshommes et les écuyers vi voient alors avec ie confident de monseigneur: ils n'avoient pas honte de faire des bassesses pour captiver ma bienveillance ; je ne pouvois croire qu'ils fussent Espagnols. Je ne laissai pas de leur rendre ser-

vice, sans être la dupe de leurs politesses interesaees. MonsieDr Tarchevéque, à ma prière, s'employa pour eux. H fit donnera i*un une compagnie, et le mit en état de faire figure dans les troupes. Il en envoya un autre au Mexique remplir un empkii considérable qu'il lui ât avoir, et j'obtins pour mon ami Me)chior une bonne gratification. J'éprouvai par là que si le prâit ne prévenoit pas, du moins il refusoit rarement ce qu'on loi d»> mandoit.

Mais ce que je fis pour un prêtre me paroît mériter os déUfl. Un jour, certain licencié appelé Louis Garcias, homme jeune eecore et de très-bonne mine, me fut présenté par notre mattre d'hôtel qui me dit : Seigneur Gil Bias, vous voyez un de mes meilleurs amis dans cet honnôte ecclésiastique. Il a été aumÔDier chez des religieuses. La médisance n'a point épargné sa TBrti» On Ta noirci dans l'esprit de monseigneur qui l'a interdit, et qui, par malheur, est si prévenu contre lui, qu'il ne veut éeooter aucune sollicitation en sa faveur. Nous avons inutUMBeat employé les premières personnes de Grenade pour le faire rAftbihter : notre maître est inflexible.

Messieurs, leur dis-je, voilà une affaire bien gâtée. Il vanânft mieux qu'on n'eût point sollicité pour le seigneur licendé. Oi lui a rendu un mauvais office en voulant le servir. Je connois monseigneur : les prières et les recommandations ne font qu'aggraver dans son esprit la faute d'un ecclésiastique ; il n'y a pis longtemps que je le lui ai ouï dire à lui-môme., Plus, disoiWl) un prêtre qui est tombé dans l'irrégularité engage de personnesà me parler pour lui, plus il augmente le scandale, et plus j'aide sévérité. Cela est fâcheux, reprit le maître d'hôtel, et mon ami seroit bien embarrassé s'il n'avoit pas une bonne main. Heoreasèment il écrit à ravir, et il se tire d'intrigue par ce talent. Je fis curieux de voir si l'écriture qu'on me vantoit valoit mieux qoe la mienne. Le licencié, qui en avoit sur lui, m'en montra tne page que j'admirai : il sembloit que ce fût un exemple de maître écrivain. En considérant une si belle écriture, il me vint v» idée. Je priai Garcias de me laisser ce papier, en lui disant qas j'en pourrois faire quelque chose qui lui seroit utile ; que je ne m'expliquois pas dans ce moment, mais que le lendemain je M en dirois davantage. Le licencié, à qui le maître d'hôtel avoit apparemment fait l'éloge de mon esprit, se retira aussi content qâa s'il eût déjà été remis dans ses fonctions.

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i'avois yéritablement envie qu'il le fût ; et dès le jour même . j'y travaillai de la manière que je vais le dire. J'ëtois seul avecTarchevôque; je lui fis voir l'écriture de Garcias. Mon patron en parut charmé. Alors, profitant de l'occasion : Monseigneur, lui dis-je, puisque vous ne voulez pas faire imprimer vos homélies, je souhaiterois du moins qu'elles fussent écrites comme cela.

Je suis satisfait de ton écriture, me répondit le prélat; mais je t'avoue que je ne serois pas fâché d'avoir de cette main-là une copie de mes ouvrages. Votre Grandeur, lui répliquai-je, n'a qu'à parler. L'homme qui peint si bien est un licencié de ma connoissance. Il sera d'autant plus ravi de vous faire ce plaisir, qu'il pourra par ce moyen intéresser votre clémence à le tirer de la triste situation où il a le malheur de se trouver pré* sentement. - - 1

Le prélat ne manqua pas de demander comment se hommbit ce licencié. Il s'appelle, lui dis-je, Louis Garcias. Il est au désespoir de s'être attiré votre disgdice. Ce Garcias, interrompit-il, a, si je ne me trompe, été aumônier dans un couvent de filles. Il a encouru les censures ecclésiastiques. Je me souviens encore des mémoires qui m'ont été donnés contre lui. Ses mœurs ne sont pas fort bonnes. Monseigneur, interrompis-je à mon tour, je n'entreprendrai point de. le justifier; mais je sais qu'il a des ennemis. Il prétend que les auteurs des mémoires que vous avez vus se sont plus attachés à lui rendre de mauvais offices qu'à dire la vérité. Cela peut être, reprit l'archevêque : il y a dans le monde des esprits bien dangereux. D'ailleurs, je veux que sa conduite n'ait pas toujours été irréprochable : il peut s'en être repenti; enfin, à tout péché miséricorde. Amène-moi ce licencié; je lève l'interdiction.

C'est ainsi que les hommes les plus sévères rabattent de leur sévérité, quand leur plus cher intérêt s'y oppose. L'archevêque accorda sans peine au vain plaisir d'avoir ses œuvres bien écrites ce qu'il avoit refusé aux plus puissantes sollicitations. Je portai promptement cette nouvelle au maître d'hôtel, qui la fit savoir à son ami Garcias. Ce licencié, dès le jour suivant, vint me faire des remerciments proportionnés à la grâce obtenue. Je le présentai à mon maître, qui se contenta de lui faire une légère réprimande et lui donna des homélies à mettre au net, Garcias s'en acquitta si bien qu'il fut rétabli dans son ministère.

360 GIL BLÂS.

Il obtint même la cure de Gabie, gros bourg aux environs de Grenade ; ce qui prouve bien que les bénéfices ne se donneDi pas toujours à la vertu.

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